MAI, 1768.
Du 1er. Au lever du soleil, un vaisseau se trouva dans nos eaux, et nous ayant gagnés insensiblement, vers les dix heures du matin il était par notre travers. Nous remarquâmes que toutes ses voiles étaient fort vieilles, et qu'il avait fait branle-bas, c'est à dire, que les coffres et les lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous questionna en anglais : Bonjour ; comment s'appelle le vaisseau? D'où vient-il? Où va-t-il? Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes dans la même langue. Il venait de Londres, d'où il était parti il y avait soixante-quatre jours ; il allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre davantage. Il était percé à vingt-quatre canons, et paraissait du port de cinq cents tonneaux. Il nous souhaita bon voyage, et continua sa route.
Vu des frégates, thons et bonites.
Les 2 et 3, nous vîmes encore le vaisseau anglais. Les thons, qui nous accompagnaient depuis si long-temps, nous abandonnèrent et le suivirent. Nous eûmes des grains violens de l'ouest. Ces variations viennent, à mon avis, du voisinage de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que les courans et la dérive nous ont portés plus près que nous ne croyions de l'Amérique.
Les 4 et 5, le vent fut violent et variable. Nous vîmes un fouquet, oiseau gris et noir, des frégates et des fous qui plongeaient pour attraper du poisson.
Les 6 et 7, bon frais et belle mer. La nuit dernière nous eûmes des grains violens. Nous vîmes des frégates prenant, le soir, leur route au nord-est.
Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très-violent, la mer grosse. On amena les perroquets et les petites voiles. On prit un ris dans les huniers. Ce matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés d'un grain très-violent avec toutes les voiles dehors. Le vaisseau se coucha et l'eau entra dans les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce qui arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve dans la partie opposée au vent. Nous vîmes une quantité considérable de goëlettes blanches et de fouquets, signes du voisinage de la terre, d'où viennent ces orages.
Les 10, 11 et 12, bon frais et belle mer. Vu des fouquets ou taille-vents, des goëlettes et des bonites.
Le 13, il fit calme. On calfeutra la chaloupe. A neuf heures du soir, étant en conversation avec le capitaine dans la galerie, je vis tout l'horizon éclairé d'un feu très-lumineux, courant de l'est au nord, et répandant des étincelles rouges. Pendant le jour, les nuages étaient arrêtés, et représentaient une terre du côté du sud.
Le 14, nous eûmes des grains violens et un peu de tonnerre. Ici finissent communément les vents de sud-est, qui, quelquefois, vont jusqu'au 28e degré de latitude. Nous attendons les vents d'ouest, avec lesquels on double le cap de Bonne-Espérance.
Nous vîmes des fauchets ou taille-vents.
Les 15 et 16, grosse mer et grains pluvieux. Nous vîmes les mêmes oiseaux.
Les 17, 18 et 19, le temps fut beau, quoique mêlé de brume. Nous distinguions une lame venant de l'ouest, qui présage ordinairement que le vent doit en venir. Nous vîmes, hier au soir, un second météore lumineux, et, dans l'après-midi, une baleine au sud-ouest, à une lieue et demie. On prétendit, le matin, avoir vu un oiseau de mer appelé mouton-du-Cap. Cet oiseau se trouve dans les parages du cap de Bonne-Espérance.
Les 20 et 21, temps pluvieux, vent variable. L'air est froid. Nous vîmes une baleine à portée de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers, oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents.
Les 22 et 23, vent froid et violent. Grosse mer. Le vent déchira les huniers lorsqu'on y voulait prendre des ris. On en mit de neufs, ce qui nous tint plus de trois heures sous nos grandes voiles. Je vis distinctement des damiers et quantité de taille-mers.
Le 24, nous vîmes une envergure, autre oiseau marin. Grosse mer, bourrasques fréquentes mêlées de pluie. On prétend que ces orages viennent du voisinage de l'île de Tristan-da-Cunha.
Le 25, je vis un mouton-du-Cap. Les vents tournèrent à l'ouest, mais furent toujours orageux.
Le 26, vent violent. Vers le soir, un grain nous surprit avec toutes nos voiles dehors. Le vaisseau ne put arriver, il vint au vent et fut coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre. Enfin, on manœuvra si heureusement, qu'on échappa de ce danger, où il pouvait nous en coûter, au moins, nos mâts. Nous vîmes les mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots sont bien fatigués : après un orage, on ne leur donne aucun rafraîchissement.
Les 27 et 28, les vents furent variables et froids. La carène du vaisseau est couverte d'une herbe verte, qui n'a gardé sa couleur que du côté exposé au soleil.
Les 29 et 30, temps frais mêlé de grains violens. Nous prîmes des ris dans les huniers.
Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons et des marsouins. Ils étaient petits, marbrés de brun sur le dos, et de blanc sous le ventre.
Le 31, les vents tournèrent à l'ouest. On s'estime à deux cents lieues du Cap, et par notre point à trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux.