LES CONFESSIONS
DE
SAINT AUGUSTIN
ÉVÊQUE D’HIPPONE
PRÉCÉDÉES
DE SA VIE PAR S. POSSIDIUS
ÉVÊQUE DE CALAME, SON DISCIPLE ET SON AMI
TRADUCTION NOUVELLE
Par L. MOREAU
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits réservés.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
VIE DE SAINT AUGUSTIN
ÉVÊQUE D’HIPPONE
PAR SAINT POSSIDIUS
ÉVÊQUE DE CALAME, SON DISCIPLE ET SON AMI
L’inspiration de Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses, et la pensée toujours présente de consacrer, moyennant la grâce du Sauveur, au service de la toute-puissante et divine Trinité, d’abord dans la vie laïque, et aujourd’hui dans le ministère de l’épiscopat, ce qui m’a été donné de lumières et d’éloquence, afin de contribuer à l’édification de la sainte et véritable Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’Église catholique, me font un devoir de révéler, touchant la vie et les mœurs de celui que la prédestination divine appela dans le temps marqué au sacerdoce, le saint prêtre Augustin, ce que j’ai pu voir de mes yeux ou entendre de sa propre bouche. Plusieurs de nos frères en notre sainte mère l’Église catholique nous ont laissé de semblables exemples, quand, cédant au souffle de l’Esprit saint, ils ont, soit de vive voix, soit par la plume, transmis à la pieuse curiosité des fidèles les actes de ceux qu’une commune grâce du Seigneur a faits si grands parmi les hommes et qui ont mérité de persévérer jusqu’à la fin. Ainsi je viens à mon tour, moi, le dernier des dispensateurs de la parole, je viens avec une foi sincère, cette foi jalouse de servir et de plaire au Seigneur des Seigneurs et aux âmes fidèles, rappeler l’origine, la vie et la fin de cet homme vénérable, ce que j’ai recueilli de lui-même, les faits dont j’ai été le témoin en cette longue suite d’années passées dans son intimité ; et ce n’est qu’autant que Dieu me prêtera son aide, que j’entreprends cette œuvre. Je prie toutefois la suprême Majesté pour qu’elle me donne de l’accomplir sans offenser la vérité du Père des lumières et sans offrir à la charité des fidèles enfants de l’Église le moindre sujet d’alarmes. Je ne rappellerai pas ici tout ce que le bienheureux Augustin, dans ses Confessions, raconte de lui-même, ce qu’il avait été avant de recevoir la grâce et ce qu’il devint après l’avoir reçue. Il voulut rendre ce public témoignage, de peur que, selon l’expression de l’apôtre[1], quelqu’un ne l’estimât au-dessus de ce qu’il se savait être, ou de ce que ses paroles faisaient connaître de lui ; suivant les voies de l’humilité sainte, ne voulant tromper personne, mais cherchant dans le bienfait de sa propre délivrance et dans les grâces qu’il avait déjà reçues la gloire de son Seigneur, non la sienne, et demandant les prières de ses frères pour les faveurs qu’il désirait encore. Car, d’après le témoignage de l’ange, « il est bon de tenir caché le secret du roi, mais il est glorieux de révéler et de publier les œuvres du Seigneur[2] ».
[1] II Cor., XII, 6.
[2] Tob., XII, 7.
I
Premières années. Conversion et baptême de saint Augustin.
Augustin était de la province d’Afrique, de la cité de Tagaste. Né d’une famille curiale et chrétienne[3], ses parents n’épargnèrent rien, ni soins, ni dépenses, pour l’élever et l’instruire. Il fut profondément initié à la connaissance des lettres humaines et de tous les arts que l’on appelle libéraux. Car lui-même enseigna d’abord la grammaire dans sa ville natale, puis la rhétorique dans la capitale de l’Afrique, à Carthage ; plus tard, il alla professer outre-mer, à Rome, et à Milan[4], où l’empereur Valentinien II tenait sa cour. Alors aussi, dans cette ville, les fonctions épiscopales étaient remplies par un grand serviteur de Dieu, homme éminent entre les meilleurs, le pontife Ambroise. Assistant dans l’église avec le peuple aux fréquentes conférences de ce saint prédicateur de la parole de Dieu, il demeurait comme attaché et suspendu à ses lèvres. Séduit dès sa première jeunesse par l’erreur des Manichéens, il donnait aux discours de l’évêque une attention plus inquiète qu’aucun autre auditeur, écoutant s’il ne se dirait rien qui favorisât ou qui combattît cette hérésie. Et la clémence divine, qui voulait sa délivrance, vint au-devant de ces perplexités. Elle conduisit le cœur de son serviteur à résoudre incidemment certaines objections que les hérétiques élevaient contre la loi. Ces enseignements inattendus, suggérés par la divine miséricorde, bannirent peu à peu cette erreur de l’esprit d’Augustin ; et bientôt, raffermi dans la foi catholique, il sentit naître en lui cette amoureuse ardeur d’avancer dans la religion, en sorte qu’à l’approche des saints jours de Pâques[5], il reçut l’eau du salut. Et la céleste miséricorde voulut encore que ce fût par le ministère de ce grand et saint pontife Ambroise qu’il reçût à la fois la doctrine salutaire de l’Église catholique et le sacrement régénérateur.
[3] L’an 354, ides de novembre, Constantin Aug. VII et Constantin César III, consuls.
[4] L’an 383 et 384.
[5] 24 avril, l’an 387.
II
Il prend la résolution de servir Dieu.
Bientôt converti à Dieu du plus profond de son cœur, il abjura toute espérance dans le siècle. Ce qu’il a recherché jusqu’alors, une femme, des enfants, des richesses, des honneurs suivant le monde, il renonce à tout pour se vouer avec les siens au service de Dieu, jaloux d’appartenir à ce petit troupeau auquel le Seigneur adresse cette parole : « Ne craignez pas, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner son royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumônes ; faites-vous une bourse qui ne vieillisse point et un trésor dans le ciel qui ne s’épuise point, etc.[6] ». Jaloux de pratiquer cet autre conseil du Seigneur : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi[7] » ; jaloux enfin d’élever sur le fondement de la foi, non pas un édifice de bois, de foin et de paille, mais un édifice d’or, d’argent et de pierres précieuses. Et il était alors âgé de plus de trente ans, n’ayant plus que sa mère, toujours près de lui et plus heureuse de cette résolution de servir Dieu embrassée par son fils qu’elle ne l’eût été des enfants de sa chair. Son père était déjà mort. Il déclara en même temps à ses disciples qu’ils eussent à se pourvoir d’un autre maître, parce que lui-même se destinait au service de Dieu.
[6] Luc, XII, 32.
[7] Matth., XIX, 21.
III
Sa retraite.
Après avoir reçu la grâce du baptême avec plusieurs de ses concitoyens et de ses amis dévoués comme à lui servir Dieu, il repasse en Afrique[8] et revient à sa maison et à sa terre. Il y demeura près de trois ans ; désormais étranger aux soins du siècle, vivant avec ses compagnons, pour Dieu, dans le jeûne, la prière, les bonnes œuvres, et méditant la loi du Seigneur jour et nuit. Toutes les lumières que Dieu révélait à son intelligence dans la méditation ou l’oraison, il les communiquait aux présents et aux absents, par ses discours et par ses écrits. Vers ce temps, il y avait à Hippone un de ces officiers qu’on appelle agents des affaires, bon chrétien et craignant Dieu, qui, sur le bruit des vertus et de la science d’Augustin, désirait passionnément le voir, promettant qu’il pourrait mépriser toutes les passions et toutes les séductions du monde s’il avait le bonheur d’entendre de sa bouche la parole de Dieu. Informé de ce désir par un récit fidèle, jaloux de délivrer une âme des périls de cette vie et de la mort éternelle, Augustin vint sur-le-champ à Hippone, alla trouver cet homme et, de toutes les forces que Dieu lui donna, l’exhorta dans de fréquents entretiens à s’acquitter de son vœu envers Dieu. Celui-ci promettait de jour en jour ; il allait le faire, et cependant il ne fit rien alors pendant le séjour d’Augustin. Toutefois il est impossible qu’un vase si précieux, vase pur, vase d’honneur utile au Seigneur et prêt à toute bonne œuvre, qui servait en tout lieu aux desseins de la divine Providence, n’ait été qu’un instrument vain et stérile.
[8] Août ou septembre, l’an 388.
IV
Il est élevé au sacerdoce.
A cette époque, l’Église catholique d’Hippone était gouvernée par le saint évêque Valérius. Le besoin de son Église réclamait de lui l’ordination d’un nouveau prêtre, et il en parlait avec instance au peuple de Dieu. Saint Augustin, dans sa sincérité, ignorant ce qui allait arriver, assistait à ce discours, mêlé avec le peuple : car, nous disait-il, il avait coutume étant laïque de ne se tenir éloigné que des Églises qui n’avaient pas d’évêque. Or, les catholiques, qui connaissaient son dessein et sa science, se saisirent de lui et, comme il arrive en pareille circonstance, ils l’amenèrent de force à l’évêque pour l’ordonner, tous le demandant d’un accord unanime, avec une extrême ardeur et de grands cris. Lui, cependant, versait des larmes abondantes. Quelques-uns attribuaient ces larmes à l’orgueil, et ils croyaient le consoler en lui disant que le rang de simple prêtre, quoiqu’il fût digne d’un rang plus élevé, l’approchait néanmoins de l’épiscopat. Mais c’était une pensée plus haute qui faisait gémir l’homme de Dieu, comme il nous l’a rapporté lui-même, sur le nombre et la grandeur des périls auxquels le gouvernement d’une Église dévouait sa vie. Toutefois le désir des fidèles s’accomplit à leur gré.
V
Il établit un Monastère.
Ainsi devenu prêtre[9], il institua bientôt un monastère dans l’enceinte de l’église, et voulut vivre avec les serviteurs de Dieu, suivant la tradition et la règle établies par les saints apôtres. La première condition était de ne rien posséder en propre, que tout fût en commun et qu’il fût distribué à chacun selon ses besoins. C’est ce que lui-même avait fait le premier au retour de son voyage d’outre-mer. Or, le saint évêque Valérius, homme pieux et craignant Dieu, tressaillait de joie et rendait grâce à la miséricorde divine d’avoir exaucé les prières qu’il lui avait si souvent adressées pour qu’un tel homme lui fût accordé, qui pût édifier l’Église du Seigneur par la parole de Dieu et la doctrine du salut : ministère qu’il se sentait moins capable de remplir, étant Grec de naissance et peu versé dans les lettres latines. Il donna donc pouvoir au nouveau prêtre de prêcher souvent l’Évangile dans l’Église en sa présence, contre l’usage des Églises d’Afrique : aussi plusieurs autres évêques l’en blâmaient. Mais cet homme vénérable et prudent, assuré que cette coutume était en vigueur dans les Églises d’Orient, et ne cherchant que l’utilité de l’Église, dédaigna les paroles malveillantes ; il lui suffit que le prêtre exerçât un ministère dont, évêque, il se sentait incapable de s’acquitter. Ainsi fut allumée, et ardente, élevée sur le chandelier, cette lampe qui ne brillait que dans l’intérieur de la maison. Et bientôt la renommée s’en répandit partout, et sur un si bon exemple, plusieurs prêtres, du consentement de l’autorité épiscopale, annoncèrent aux peuples devant l’évêque la parole de Dieu.
[9] L’an 391.
VI
Conférence avec Fortunatus, manichéen.
Le fléau de l’hérésie manichéenne régnait dans la ville d’Hippone ; un grand nombre d’habitants, citoyens ou étrangers, en étaient infectés, séduits par un prêtre manichéen nommé Fortunatus, qui résidait dans Hippone. Les citoyens et les étrangers, tant catholiques que Donatistes, vinrent trouver le prêtre Augustin et le prièrent de voir cet hérétique qu’ils tenaient pour savant, et de conférer avec lui sur la doctrine de la foi. Lui, toujours prêt, comme il est écrit, « à rendre à tout venant raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu, puissant à enseigner selon la doctrine et à réduire les contradicteurs de la vérité[10] », ne refusa pas ; mais il demanda si Fortunatus le voulait aussi. On alla aussitôt le demander à Fortunatus, ou plutôt l’exhorter et le presser de ne pas refuser la conférence. Comme il avait déjà connu saint Augustin à Carthage, lorsqu’il était engagé dans les mêmes erreurs, il tremblait d’entrer en lutte avec lui ; mais, vaincu surtout par les instances des siens et craignant la honte d’un refus, il promit de se rendre à la conférence et de courir les chances du combat. Au jour et au lieu convenus[11], ils se réunirent. Un auditoire nombreux y accourut, gens de savoir ou multitude curieuse ; les notaires ouvrirent leurs tablettes, et la conférence, immédiatement commencée, fut terminée le lendemain. Le maître manichéen, les actes de la conférence en font foi, fut également impuissant à renverser la doctrine catholique et à prouver que la secte manichéenne avait la vérité pour base. Il finit par manquer de réponse, et dit qu’il consulterait avec les plus savants de sa secte sur les difficultés qu’il n’avait pu résoudre ; et que s’ils ne réussissaient pas à le satisfaire, il songerait aux intérêts de son âme. Ainsi, au jugement de ceux qui avaient le plus d’estime de sa science et de sa capacité, il fut convaincu d’impuissance à soutenir son hérésie. Ne pouvant souffrir une confusion si publique, il ne tarda pas à quitter Hippone, où il ne revint jamais depuis. Ainsi, par le zèle de l’homme de Dieu, tous ceux qui assistèrent à cette conférence ou qui, absents, en connurent les actes, dégagèrent leur âme de l’erreur manichéenne et embrassèrent la foi pure de l’Église catholique.
[10] I Petr., III, 15 ; Tit., I, 9.
[11] 5 kal. septemb., dans les bains de Sossius ; Arcadius Aug. II et Ruff., consuls.
VII
Zèle de saint Augustin contre les ennemis de la foi.
Et lui, soit en particulier, soit en public, dans sa maison ou dans l’église, enseignait et prêchait la parole du salut, avec toute confiance, contre les hérésies répandues en Afrique, et surtout contre les Donatistes, les Manichéens et les païens ; ses ouvrages, ses sermons improvisés jetaient les chrétiens dans des transports ineffables d’admiration et de joie. Loin de s’en taire, ils publiaient partout leurs sentiments. Ainsi, avec l’aide du Seigneur, l’Église catholique commença à relever la tête en Afrique, séduite depuis trop longtemps et opprimée par les hérésies qui s’y étaient enracinées, et surtout par la secte des Donatistes, qui avaient rebaptisé la plus grande partie des habitants de l’Afrique. Et ces livres ou traités qui, par une admirable grâce de Dieu, se succédaient et se répandaient avec rapidité, étaient reçus à l’envi par les hérétiques et par les catholiques ; ils rivalisaient d’ardeur pour les entendre. Et chacun, suivant son désir ou son pouvoir, employait la plume des notaires pour recueillir même les discours du saint. Ainsi se répandit bientôt par tout le corps de l’Afrique la pure doctrine et l’odeur exquise de Jésus-Christ ; et l’Église d’outre-mer en tressaillit d’allégresse ; car, « la souffrance d’un seul membre fait souffrir tous les autres membres » ; et de même « si l’un des membres reçoit de l’honneur, tous les autres membres s’en réjouissent avec lui[12] ».
[12] I Cor., XII, 26.
VIII
Il est élevé à l’épiscopat, du vivant de Valérius.
Mais le bienheureux vieillard Valérius, triomphant plus que personne, et, dans sa joie, rendant grâce à Dieu de cette faveur toute particulière qu’il lui accordait, ne tarda pas à craindre (ô infirmité de l’âme humaine !) qu’une autre Église, privée de pasteur, ne lui enlevât Augustin pour l’élever à l’épiscopat. Ce qui fût arrivé, si Valérius, instruit à temps, n’eût envoyé le saint en un lieu caché qui le déroba à toutes les recherches. Cette expérience redoubla encore les inquiétudes de ce vieillard vénérable, qui, se voyant faible de corps et d’âge, écrivit secrètement au primat, évêque de Carthage, alléguant ses infirmités et le poids de la vieillesse, et le conjurant de permettre l’ordination d’Augustin à l’évêché d’Hippone, pour être non seulement son successeur, mais le compagnon de son siège et de son épiscopat. Il reçut une réponse favorable à ses désirs et à ses vives instances. Quelque temps après, sur sa demande, Mégalius, évêque de Calame et primat de Numidie, venant visiter l’église d’Hippone, Valérius déclara aux évêques qui se trouvèrent présents, au clergé d’Hippone et à tout le peuple, son intention jusqu’alors inconnue. Cette proposition est accueillie de tous les assistants avec des transports de joie ; tous témoignent à grands cris leur impatience d’en voir l’accomplissement. Mais l’humble prêtre refuse de recevoir l’épiscopat, contre l’usage de l’Église, du vivant de l’évêque. On lui assure que cette coutume est reçue, et des exemples empruntés aux églises d’Afrique et d’entre-mer triomphent enfin de sa résistance. Il consent malgré lui à accepter la charge et l’ordination supérieure de l’épiscopat[13]. Mais il a dit depuis et écrit qu’on n’aurait pas dû en agir ainsi pour lui, l’ordination d’un successeur, du vivant de l’évêque, étant défendue par un concile général. Il ne connut cette règle qu’après son ordination, et dans la suite il ne voulut pas qu’on fît pour d’autres ce qu’il souffrait avec peine qu’on eût fait pour lui. Aussi, eut il soin que cette règle fût établie dans les conciles, que lorsqu’un prêtre serait ordonné ou sur le point de l’être, l’ordinant lui donnerait connaissance de tous les décrets des pères.
[13] Vers l’an 395, Olibrius et Paulinus, consuls.
IX
Il combat les Donatistes.
Évêque, ce fut avec plus de zèle encore, avec plus de ferveur et d’autorité, qu’il annonçait, non dans un seul pays, mais partout où on l’en priait, la parole du salut, à la joie et à l’accroissement de l’Église ; toujours prêt à rendre raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu. Ses paroles ou les copies qu’on en recueillait étaient portées aux évêques donatistes par les Donatistes d’Hippone ou des cités voisines. Lorsque les évêques, à leur tour, s’exprimaient contre la doctrine du saint, ou ils étaient réfutés par leurs peuples, ou leurs réponses étaient portées à saint Augustin. Il en prenait connaissance, et travaillant « avec patience, avec douceur », et, comme il est écrit, « avec crainte et tremblement, au salut de tous[14] », il montrait toute l’impuissance de la volonté et des efforts de ses adversaires pour détruire ce que l’Église établit et enseigne. Telle était l’occupation de ses jours et de ses nuits. Car il écrivait en particulier aux évêques et aux laïques les plus considérables de ce parti pour leur ouvrir les yeux sur leur égarement, pour les exhorter à abjurer cette erreur, ou du moins à entrer en discussion avec lui. Eux, au contraire, se défiant de leur propre cause, ne voulurent jamais lui répondre, sinon par des paroles injurieuses, des cris de fureur, l’appelant en public et en particulier séducteur et corrupteur des âmes, loup ravissant, qu’il fallait tuer pour le salut de leur propre troupeau, et qu’infailliblement celui qui le tuerait pourrait obtenir de Dieu la rémission de tous ses péchés : c’est ainsi qu’ils foulaient aux pieds et la crainte de Dieu et la honte humaine[15]. Pour lui, il travailla à mettre au jour leur défiance en leur propre cause. Convoqués à une conférence publique, ils n’osèrent s’y rendre.
[14] Philipp., II, 12.
[15] An 403.
X
Fureur des Circoncellions.
Les Donatistes avaient aussi dans presque toutes leurs églises une certaine espèce d’hommes, monstres de violence et de perversité, qui, sous prétexte de professer la continence, se répandaient partout. On les appelait Circoncellions. Ils étaient nombreux et établis dans presque toutes les provinces de l’Afrique. Séduits par des docteurs d’iniquité, dans l’emportement de leur orgueil et de leur témérité, contre toute justice, ils défendaient aux citoyens de poursuivre leurs droits ou leurs créances ; la désobéissance à leurs ordres était suivie des plus cruels traitements. On les voyait, munis de toutes sortes d’armes, courir comme des forcenés, ravageant les terres, pillant les villes ; leur fureur allait jusqu’à l’effusion du sang. Et lorsque la prédication assidue de la parole de Dieu cherchait à traiter de la paix avec les ennemis de la paix, ils interrompaient par des brutalités gratuites les paroles de conciliation. Cependant la vérité, contraire à leur secte, se répandait, et ceux qu’elle ramenait s’arrachaient ou se dérobaient, suivant leur pouvoir, à la tyrannie de ces sectaires, pour se réunir autant que possible en groupes, à la paix et à l’unité de l’Église. Ceux-ci, voyant s’éclaircir les rangs de l’erreur et jaloux de l’accroissement de l’Église, ne mirent plus de limites à leur fureur ; ils se rallièrent pour déchirer par d’horribles persécutions le sein de l’Église ; les prêtres et les ministres catholiques étaient jour et nuit en butte à leurs agressions et à leurs brigandages. Ils versèrent le sang d’un grand nombre des serviteurs de Dieu. Ils jetèrent dans les yeux de quelques-uns de la chaux détrempée avec du vinaigre ; ils en égorgèrent d’autres. Ces Donatistes ou Rebaptisants devenaient pour leur parti même un objet d’horreur.
XI
Progrès de l’Église.
Or, à la faveur de ces progrès de la vérité, ceux qui servaient Dieu dans le monastère sous saint Augustin, et avec lui, commencèrent à être ordonnés pour l’église d’Hippone. Et plus tard, la prédication de la doctrine catholique se répandant de jour en jour avec plus d’éclat, avec la renommée de la sainte règle des serviteurs de Dieu, de leur continence et de leur pauvreté profonde, on demanda avec instance au monastère institué et développé par le saint des prêtres et des évêques. On les obtint et c’est par eux que la paix et l’unité de l’Église commença, et enfin s’établit. Car j’en connais environ dix, hommes saints et vénérables, soit par l’austérité de leur vie, soit pour l’étendue de leur science, que le bienheureux Augustin a donnés à plusieurs Églises, à quelques-unes même des plus considérables qui les lui demandaient. Ceux-ci, élevés dans la sainte profession des moines, fondèrent à leur tour des monastères, et, jaloux de l’édification du Verbe de Dieu, ils donnèrent aux autres Églises plusieurs de ces frères élevés au sacerdoce. Ainsi la science salutaire de la foi, de l’espérance et de la charité de l’Église se propageant en plusieurs et par plusieurs, et par les ouvrages que le saint publiait et que l’on traduisait en grec, c’est d’un seul homme que, non seulement dans toute l’étendue de l’Afrique, mais encore au delà des mers, la piété et la science se répandaient, avec l’aide de Dieu. Et le méchant, selon la parole de l’Écriture, « voyait cela avec rage ; il grinçait les dents, il se consumait de fureur[16] ». Mais les serviteurs de Dieu « étaient pacifiques envers les ennemis de la paix ; et tandis qu’ils en parlaient, ceux-ci ne songeaient qu’à les attaquer[17] ».
[16] Ps. CXI, 10.
[17] Ps. CXIX, 7.
XII
Saint Augustin miraculeusement préservé des pièges de ses ennemis.
Souvent ces mêmes Circoncellions se postèrent en armes sur les chemins où devait passer le serviteur de Dieu, quand, ce qui arrivait fréquemment à la prière des peuples catholiques, il allait les visiter, les instruire et les exhorter. Aussi, souvent la victime échappa à leur fureur ; une fois entre autres, par la providence de Dieu et par l’erreur d’un guide, le saint prêtre et ses compagnons arrivèrent à leur destination par un autre chemin. Ils apprirent ensuite que cette erreur les avait dérobés aux mains homicides.
En toutes ces circonstances, il rendit grâce à Dieu, son libérateur, et ses ennemis, suivant leur coutume, n’épargnèrent, dans leur rage, ni ecclésiastiques, ni séculiers, comme les actes publics l’attestent.
Ici, il ne faut point passer sous silence ce que le zèle de cet homme si grand dans l’Église accomplit, pour la gloire de Dieu et de sa maison, contre ces Donatistes rebaptisants. Un de ces évêques, sorti du monastère et du clergé de saint Augustin, visitait un lieu dépendant de l’église de Calame, son diocèse, pour combattre l’hérésie et distribuer la doctrine de la paix qu’il avait apprise. Au milieu du chemin, il tomba dans les embûches des Donatistes, qui fondirent sur lui et sur compagnons, lui enlevèrent ses chevaux et ses bagages, en le chargeant d’outrages et de coups[18]. Mais, de peur que ces violences ne retardassent le progrès de la paix de l’Église, le défenseur de l’Église ne crut pas devoir se taire en présence des lois ; et Crispinus, évêque de la même cité de Calame, dès longtemps célèbre parmi ceux de sa secte, et regardé comme savant, fut tenu de payer l’amende portée par les lois contre les hérétiques. Celui-ci refusa de se soumettre à la loi ; il comparut devant le proconsul, et soutint qu’il n’était pas hérétique. Le défenseur de l’Église se retirant devant cette allégation, ce fut à l’évêque catholique d’insister et de le convaincre. La tolérance en ce cas eût donné lieu de croire que cet hérétique, niant qu’il le fût, était un évêque catholique ; d’où il eût résulté un scandale pour les faibles. L’illustre évêque Augustin pressait l’affaire de tout son pouvoir, et les deux évêques de Calame en vinrent à une conférence : les débats s’engagèrent à trois reprises sur le différend entre les deux communions ; une immense multitude chrétienne attendait, à Carthage et dans toute l’Afrique, quelle serait l’issue de cette affaire. Crispinus fut déclaré hérétique par sentence écrite du proconsul[19]. L’évêque catholique intercéda en sa faveur auprès du juge pour que la peine de l’amende fût remise à son adversaire ; il lui obtint cette grâce. Celui-ci, par une singulière ingratitude, voulut en appeler au prince ; et la réponse de l’empereur à cet appel fut que les hérétiques donatistes n’étaient l’objet d’aucune exception, et qu’ils devaient être tenus partout à la rigueur des lois portées contre les autres hérétiques ; que non seulement Crispinus, mais le juge même et les officiers de justice, pour inexécution de la loi, acquitteraient chacun aux droits du fisc la somme de dix livres d’or. Néanmoins les évêques catholiques, et particulièrement Augustin, de sainte mémoire, poursuivirent encore la remise de cette amende, et, avec l’aide de Dieu, ils l’obtinrent de l’indulgence du prince. Ce zèle si saint et si charitable contribua beaucoup à l’accroissement de l’Église.
[18] S. Possidius lui-même.
[19] An 403, époque où, sous le IIe consulat de Stilicon et sous le consulat d’Anthémius, la loi contre les Donatistes fut portée à Ravenne, ides de décembre.
XIII
Paix de l’Église.
Et pour la part qu’il prit à la paix de l’Église, le Seigneur donna en cette circonstance la palme à Augustin, lui réservant en lui-même la couronne de justice. Ainsi, de jour en jour, avec l’aide de Jésus-Christ, s’accroissait et s’étendait de plus en plus l’unité et la fraternité de l’Église. Et ce résultat fut particulièrement remarquable après la conférence générale tenue peu de temps après[20] à Carthage entre les évêques catholiques et les évêques donatistes, par l’ordre du très glorieux et très religieux empereur Honorius, qui envoya de sa cour en Afrique le tribun et notaire Marcellin, pour présider et juger. Dans cette conférence, les donatistes, réfutés sur tous les points et convaincus d’erreur par les catholiques, furent réprouvés par la sentence du juge, et, après leur appel, justement condamnés comme hérétiques par rescrit du très pieux empereur. Aussi les évêques qui, avec leur clergé et leurs peuples, s’étaient réunis et avaient embrassé la communion des catholiques, eurent-ils à souffrir de nouvelles persécutions, la mutilation et la mort même, de la part des schismatiques. Or, je le répète, ce fut par le ministère de ce saint homme, aidé du concours et du zèle de nos évêques, que ce bien put s’entreprendre et s’accomplir.
[20] L’an 411, après le consulat de Varanus, kalend. juin. 3. non. et 6 id. du même mois.
XIV
Eméritus, évêque donatiste, confondu.
Mais, après cette conférence, plusieurs ne manquèrent pas de dire que les évêques donatistes n’avaient pas eu la permission d’exposer tous leurs moyens de défense auprès de l’autorité qui devait les entendre, parce que le juge, appartenant à la communion catholique, favorisait son Église. Quoique ces plaintes ne fussent qu’une vaine et dernière excuse de leur défaite, puisque avant les débats ils savaient que le juge était catholique, et qu’ils avaient promis de prendre part à la conférence où il les convoquait par des actes publics, quand ils pouvaient s’y refuser s’il leur était suspect, cependant il advint, par une providence particulière du Tout-Puissant, qu’Augustin, de vénérable mémoire, étant appelé à Césarée[21] par des lettres du siège apostolique, avec plusieurs autres évêques, pour mettre ordre à certaines affaires urgentes, il vit l’évêque donatiste de cette ville, Eméritus, qui à la conférence de Carthage s’était signalé dans la défense de sa secte, et disputa publiquement dans l’église contre lui en présence d’un grand nombre de témoins de communions différentes, les provoquant à une conférence ecclésiastique, afin que toutes ces raisons, qu’il n’avait pas eu, disait-il, la permission d’exposer dans le débat de Carthage, il voulût bien les donner en ce moment, où l’absence d’une autorité séculière lui laissait toute liberté et toute sécurité ; que, dans sa propre cité, en présence de ses concitoyens, il ne refusât pas de défendre avec confiance sa communion. Ces exhortations furent vaines, et les instances de ses parents et de ses concitoyens, qui lui promettaient de revenir à lui au risque même de leurs biens et de leur salut temporel, s’il parvenait à triompher des doctrines catholiques. Mais il ne voulut ni ne put rien dire que cette parole : « Les actes de la conférence de Carthage témoignent si nous avons été vainqueurs ou vaincus ». Ensuite, invité par le notaire à répondre, il se tut, et ce silence, qui manifesta sa défiance en sa propre cause, affermit et augmenta le progrès de l’Église de Dieu. Or, quiconque voudra pleinement connaître le zèle ardent d’Augustin, de bienheureuse mémoire pour la prospérité de l’Église de Dieu, qu’il parcoure ces actes, et il verra tout ce que le saint a mis d’éloquence et d’adresse pour provoquer à la discussion son savant et éloquent adversaire ; de quelles instances il le pressa pour qu’il prît, comme il l’entendrait, la défense de son parti : il reconnaîtra bientôt qu’Eméritus a été vaincu[22].
[21] Alger.
[22] Honorius XII et Theod. VIII, consuls, 12 kal. octob., l’an 418, dans l’église principale d’Alger.
XV
Conversion de Firmus.
Je me souviens, et plusieurs autres frères et serviteurs de Dieu, vivant comme nous avec le saint homme dans l’Église d’Hippone, se souviennent aussi qu’un jour, à table, il nous dit : « Avez-vous fait attention à mon discours d’aujourd’hui ? Avez-vous remarqué que le commencement et la fin ont procédé contre mon habitude, c’est-à-dire que, loin de développer le sujet que j’avais proposé, je l’ai brusquement interrompu ? » Nous lui répondîmes qu’en effet nous l’avions remarqué sur l’heure avec étonnement. Je crois, reprit-il, que dans le peuple de Dieu il se trouvait quelque âme égarée qu’au moyen de mon oubli et de mon propre égarement le Seigneur aura voulu enseigner et guérir, lui qui dispose à son gré et de nous et de nos paroles. En effet, comme je scrutais les difficultés de mon sujet, j’ai passé rapidement à un autre, en sorte que, sans avoir résolu ou même développé la question posée d’abord, j’ai fini mon discours en me laissant aller à disputer contre l’erreur des Manichéens, dont je n’avais aucun dessein de parler. Et le lendemain même, si je ne me trompe, ou deux jours après, un commerçant, nommé Firmus, vint trouver saint Augustin dans le monastère où nous étions réunis ; il se jette à genoux à ses pieds, fondant en larmes, et le conjurant de prier avec sa sainte famille le Seigneur pour lui. Il lui avoue en même temps qu’il a suivi la secte des Manichéens ; qu’il y a demeuré de longues années, ayant inutilement donné beaucoup d’argent à ces Hérétiques ou à ceux qu’ils appellent Élus ; mais que, par la miséricorde de Dieu, un des derniers sermons d’Augustin l’a converti et rendu catholique. Le vénérable Augustin et nous tous présents, lui demandons ce qui l’avait particulièrement satisfait dans ce sermon ; il nous le dit, et repassant dans notre mémoire la suite de ces paroles, nous glorifiâmes le saint nom de Dieu, et nous admirâmes, en les bénissant, la profondeur de ses desseins pour le salut des âmes, qu’il opère quand il lui plaît, par où il lui plaît et comme il lui plaît, au su et l’insu de ceux dont il se sert. Dès lors, cet homme embrassa la règle des serviteurs de Dieu, renonça au commerce, et fit de grands progrès dans la perfection entre tous les membres de l’Église. On le demanda dans un autre pays pour être élevé au sacerdoce ; dignité qu’il fut obligé de recevoir malgré toute sa résistance. Il conserva toujours inviolablement la sainteté de la profession monastique. Peut-être est-il encore vivant au pays d’outre-mer.
XVI
Crimes des Manichéens.
A Carthage aussi, par les soins d’un procurateur du palais impérial, nommé Ursus, et attaché la foi catholique, on arrêta quelques-uns de ceux que les Manichéens appellent Élus, hommes et femmes. Ils furent conduits à l’église, et en présence des notaires interrogés par les évêques. Du nombre de ceux-ci était Augustin, de sainte mémoire, qui, connaissant mieux que les autres cette exécrable secte, et dévoilant d’après les livres reconnus par les Manichéens leurs blasphèmes abominables, les amena à en faire l’aveu ; et il tira même de ces femmes Élues la déclaration des impuretés qu’ils commettaient entre eux : déclaration qui fut consignée dans les actes ecclésiastiques. Ainsi, la vigilance des pasteurs donna un nouvel accroissement au troupeau du Seigneur, et fournit de nouvelles armes contre les voleurs et les loups ravissants. Il eut encore une conférence publique dans l’église d’Hippone, en présence des notaires et du peuple, avec Félix, Manichéen et du nombre des Élus, et après deux ou trois séances, ce Manichéen, reconnaissant la vanité et l’erreur de sa secte, se convertit à la foi de l’Église. On peut, d’ailleurs, relire les actes où ces faits sont attestés.
XVII
Le comte Pascentius, arien, confondu. Conférence avec Maximin, évêque arien.
Il eut encore à combattre un certain Pascentius, comte de la maison royale, Arien, rigide exacteur du fisc, et qui profitait de son autorité pour attaquer la foi catholique, pour tourmenter et troubler, par ses railleries et son pouvoir, les prêtres de Dieu vivant dans la simplicité de la foi. Augustin, qu’il provoquait, eut, à Carthage, une conférence avec lui en présence de témoins honorables et d’un rang élevé. Mais, comme notre saint demandait avec instance, avant et pendant les débats, la présence des notaires pour prendre acte de la conférence, son adversaire s’y refusa absolument, disant que la crainte des lois l’empêchait d’exposer ses paroles au danger d’une constatation par écrit. L’évêque Augustin, voyant que les arbitres et les autres évêques ses collègues consentaient à un simple entretien de vive voix, entra en matière, non sans prédire, ce qui arriva en effet, qu’après la séance levée, il serait libre à chacun de prétendre avoir dit ou n’avoir pas dit certaine parole, sans qu’on pût opposer le témoignage des écritures publiques. Il engagea donc la dispute, exposa les principes de sa foi et entendit la profession de foi de son adversaire ; il prouva, par la saine raison et par l’autorité des saintes Écritures, la solidité des fondements de notre foi, et démontra que les opinions de Pascentius étaient destituées et de toute vérité et de toute autorité canonique. Aussi, dès que l’on se fut séparé, Pascentius, outré de fureur, et débitant beaucoup de mensonges à son avantage et au profit de ses vaines croyances, se proclamait vainqueur de cet Augustin dont les louanges retentissaient partout. Comme ces propos n’étaient point secrets, saint Augustin fut obligé d’écrire à Pascentius, en taisant, par crainte de son autorité, les noms de ceux qui l’avaient prévenu. Dans ces lettres, il rappelle exactement à son adversaire ce qui s’est dit ou fait dans la conférence : et s’il eût voulu nier, le saint avait, pour prouver ce qu’il avançait, autant de témoins qu’il s’était trouvé cette assemblée d’hommes illustres et honorables. Aux deux lettres d’Augustin, Pascentius répondit à peine par une seule, où il trouva plutôt des injures contre le saint que des arguments raisonnables en faveur de sa secte ; ce qui sera prouvé pour quiconque aura la volonté ou le pouvoir de lire cette lettre.
Il eut une autre conférence avec un évêque arien, Maximin, venu en Afrique avec les Goths. Cette conférence, que le saint accorda aux désirs et aux prières d’un grand nombre, eut lieu à Hippone en présence de témoins honorables ; et ce qui se dit de part et d’autre fut écrit. Les fidèles qui liront ces actes avec attention y trouveront sans aucun doute de quels artifices cette hérésie couvre sa faiblesse pour séduire et tromper, et quelle est la foi dont l’Église catholique fait profession sur la Trinité divine. Or l’hérétique Maximin, de retour à Carthage, se vantait d’être sorti victorieux de la conférence, ce qui eût été assurément un triomphe dû sa loquacité ; mais quoique cette victoire fût un mensonge, néanmoins les gens étrangers à la connaissance de la loi divine ne pouvaient pas aisément en connaître et en juger. Aussi, le vénérable Augustin dut prendre la plume bientôt après pour rédiger le sommaire de toutes les objections et réponses qui avaient été faites dans les débats ; il montra tout le vide des réponses de son adversaire, et ajouta de nouvelles preuves que le trop court espace de temps n’avait permis de donner ni d’écrire pendant la conférence ; car cet homme, par malice, avait tellement prolongé sa réponse, qu’il tint à lui seul tout ce qu’il restait de jour.
XVIII
Hérésie de Pélage.
Ce fut encore les Pélagiens, nouveaux hérétiques de notre temps, disputeurs insidieux, écrivains subtils et dangereux, infatigables à répandre leurs doctrines et en public et en particulier, qu’il combattit pendant dix ans à peu près : il ne cessait d’écrire contre eux et de prendre la parole dans l’église contre leur erreur. Et comme ces perfides ennemis cherchaient par leurs artifices à persuader au saint-siège même leur perfidie, les conciles d’Afrique eurent un soin particulier de montrer au saint pape de Rome, d’abord le vénérable Innocent, et après lui saint Zozime[23], combien cette secte devait être abhorrée et condamnée par la foi catholique. Aussi les pontifes de ce siège suprême, à différentes époques, les censurèrent et les retranchèrent enfin du corps de l’Église ; par des lettres adressées aux Églises d’Afrique, d’Occident et d’Orient, ils ordonnèrent à tous les catholiques de les anathématiser et de les fuir. Apprenant le jugement que l’Église catholique de Dieu avait prononcé contre eux, le très pieux empereur Honorius voulut s’y conformer. Il les condamna aussi par ses lois, et ordonna qu’on les traitât comme hérétiques. Plusieurs d’entre eux rentrèrent dans le sein de notre sainte mère l’Église, et d’autres reviennent encore aujourd’hui, la vérité se manifestant de plus en plus et la rectitude de la foi l’emportant sur cette détestable erreur.
[23] An 418.
Le grand évêque était le principal membre du corps du Seigneur, d’un zèle et d’une vigilance toujours active pour le bien de l’Église universelle. Et Dieu lui accorda de pouvoir jouir même dès cette vie du fruit de ses travaux, ayant d’abord établi l’unité et la paix dans son diocèse d’Hippone, et voyant ensuite dans les autres parties de l’Afrique l’Église du Seigneur se répandre et se multiplier soit par lui-même, soit par les prêtres qu’il avait procurés ; et les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens, les païens, renoncer pour la plupart à leurs erreurs, se réunir à l’Église de Dieu ; encourageant partout avec ardeur le progrès et le zèle des bons ; souffrant en esprit de pitié les mouvements de ses frères contre la discipline ; gémissant des injustices des méchants intérieurs ou extérieurs à l’Église ; n’ayant enfin de joie ou de tristesse que pour les gains ou les pertes du Seigneur.
Il a dicté et publié tant d’ouvrages, soit controverses soutenues dans l’église, qu’il a recueillies et corrigées, soit écrits contre les hérétiques ou commentaires des livres canoniques composés pour l’édification des saints enfants de l’Église, qu’un homme d’étude pourrait à peine tout lire et tout connaître. Mais, pour que nous ne paraissions refuser aucune occasion de s’instruire aux fidèles avides de la parole de vérité, Dieu m’a inspiré la résolution de joindre à la fin de cet opuscule une liste de tous ses livres, traités et lettres, afin qu’après l’avoir lue, ceux qui préfèrent la vérité de Dieu aux richesses temporelles puissent choisir les ouvrages qu’il conviendra à chacun de lire et de connaître ; qu’on les demande, pour les transcrire, à la bibliothèque de l’église d’Hippone, où l’on pourra peut-être trouver les exemplaires les plus corrects ; qu’on se les procure enfin de quelque manière que ce soit, qu’on les transcrive, et qu’on les communique sans envie à ceux qui demanderont à les copier.
XIX
Équité et charité de saint Augustin dans le jugement des procès.
« Quelqu’un parmi vous, dit l’Apôtre, ayant un différend avec un autre fidèle, ose-t-il bien plaider devant des hommes injustes et non devant les saints ? Ne savez-vous pas que les saints jugeront ce monde ? Et si vous êtes les juges du monde, êtes-vous indignes de juger les moindres choses ? Ne savez-vous pas que nous serons les juges des anges mêmes ? Combien plus le serons-nous des choses du siècle ! Si donc vous avez entre vous des différends temporels, prenez pour juges les moindres membres de l’Église. Je vous le dis pour vous faire honte : est-il possible qu’il ne se trouve point parmi vous un seul homme sage qui puisse être juge entre ses frères ? Mais un frère plaide contre son frère, et cela devant les infidèles[24] » ! Or, quand saint Augustin était prié par des chrétiens ou par des hommes appartenant une secte quelle qu’elle fût, il écoutait l’affaire avec attention et piété, ayant en même temps devant les yeux ce qu’un autre avait dit à ce sujet : qu’il aimait mieux être juge entre des personnes inconnues qu’entre ses amis, parce qu’entre les premiers, celui en faveur de qui la justice l’obligeait de prononcer pouvait être acquis à son amitié, au lieu que, jugeant entre ses amis, il était en danger de perdre celui qu’il condamnait. Il siégeait souvent ainsi jusqu’à l’heure de son repas ; et lorsqu’il jeûnait le jour entier, il donnait tout ce temps à écouter ces sortes d’affaires et à les vider. Et en écoutant les plaideurs, il examinait l’état de leurs âmes, il remarquait le degré où chacun d’eux était avancé dans la foi et dans les bonnes œuvres, et quand il trouvait le moment favorable, il enseignait aux parties la vérité de la loi divine, il la leur inculquait de tout son pouvoir, les exhortant par ses paroles à chercher la vie éternelle. Il ne leur demandait pour prix du temps qu’il leur donnait que cette obéissance et cette charité chrétienne qui est due à Dieu et aux hommes. Mais il reprenait les pécheurs devant tous, afin que les autres eussent de la crainte ; et il agissait ainsi, comme la sentinelle du Seigneur commise à la garde de la maison d’Israël, annonçant la parole, pressant les hommes à temps et à contre-temps, reprenant, suppliant, menaçant, toujours plein de patience et de lumières ; donnant tous ses soins à former ceux qui étaient capables et à instruire les autres[25]. Souvent, à la prière de plusieurs, il écrivait des lettres relatives à leurs affaires temporelles ; et cette occupation était de celles qu’il mettait au nombre des plus pénibles et des plus onéreuses, lui qui n’avait d’autre joie que de parler et de s’entretenir des choses de Dieu dans l’intimité de la vie fraternelle.
[24] I Cor., VI.
[25] I Tim., V ; II Tim., IV, 2.
XX
Il intercédait en faveur des coupables.
Nous savons qu’il a souvent refusé à ses plus chers amis des lettres de recommandation auprès des puissances du siècle, disant qu’il fallait suivre le sentiment d’un sage, dont il est rapporté qu’il refusa plusieurs services à ses amis par égard pour sa propre réputation. Il ajoutait encore que la puissance qui oblige s’impose bientôt. Mais quand il se voyait obligé d’intercéder pour quelqu’un, il le faisait avec tant de convenance et de modération, que, loin de se rendre importun et onéreux, on admirait sa réserve. Ayant, dans une occasion importante, intercédé à sa manière en faveur d’un suppliant, auprès de Macedonius, vicaire de l’Afrique, celui-ci, non content de se rendre à son désir, lui écrivit encore en ces termes : « Je suis merveilleusement touché de la sagesse qui brille et dans les livres que tu as mis au jour et dans ce que tu veux bien prendre la peine de m’écrire en faveur de ceux qui sont en peine. Car je vois d’une part tant d’esprit, de science et de sainteté, qu’on ne peut rien désirer au delà, et, d’autre part, tant de retenue, que si je ne t’accordais ce que tu me demandes, la faute en serait à moi, et non aux difficultés, ô mon vénérable seigneur et père. Tu ne cherches pas, solliciteur inquiet, comme la plupart des gens de ce pays, à emporter de vive force tout ce que tu veux ; mais ce qui te paraît pouvoir être demandé à un juge, distrait par tant de soins, tu le demandes sous forme d’avis, avec cette convenance qui est, entre gens de bien, le moyen le plus puissant pour aplanir les difficultés. J’ai donc sur-le-champ fait droit à ta recommandation, et j’avais commencé par donner bon espoir ».
XXI
Son assiduité aux saints conciles.
Il assista autant qu’il put aux saints conciles tenus en différentes provinces, cherchant dans ces assemblées, non son intérêt, mais celui de Jésus-Christ, soit afin de maintenir la foi de la sainte Église catholique, soit qu’il s’agît d’absoudre ou d’exclure les prêtres et les clercs, justement ou injustement excommuniés. Dans l’ordination des prêtres et des clercs, il pensait qu’il fallait se rendre au vœu du plus grand nombre des fidèles, suivant la coutume de l’Église.
XXII
Sa vie domestique.
Dans ses vêtements, dans sa chaussure, dans son coucher, il gardait une mesure de simplicité et de convenance, également éloignée d’une recherche excessive et d’un abaissement affecté ; en quoi les hommes excèdent d’ordinaire, préoccupés de leur intérêt propre plutôt que de celui de Jésus-Christ ; mais lui tenait le milieu, n’inclinant ni à droite ni à gauche. Sa table était modeste et frugale ; quelquefois, avec les herbes et les légumes, on servait de la viande pour les hôtes et les infirmes, mais toujours du vin, car il savait et enseignait, d’après l’Apôtre, que « tout ce que Dieu a créé est bon » et « qu’on ne doit rien rejeter de ce qui se prend, parce qu’il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière[26] » ; enfin, comme lui-même l’a établi dans ses Confessions, quand il dit : « Je ne crains pas l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute chair ; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim ; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de sauterelles ; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre par un désir de lentilles ; que David s’est accusé lui-même d’avoir désiré un peu d’eau ; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain. Aussi le peuple dans le désert mérita-t-il d’être réprouvé, non pour avoir eu le désir de la chair, mais parce que ce désir le porta à murmurer contre le Seigneur[27] ». Quant à l’usage du vin, l’apôtre écrit à Timothée : « Ne continue pas à ne boire que de l’eau ; use d’un peu de vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités[28] ». Il se servait de cuillers d’argent ; le reste de la vaisselle était de terre, de bois ou de marbre, non par nécessité et par indigence, mais par amour volontaire de la médiocrité. Il pratiqua toujours l’hospitalité. A table même, il aimait encore mieux la lecture ou la discussion que le soulagement du boire et du manger. Pour en bannir la peste de la médisance humaine, il avait fait écrire ces deux vers dans le réfectoire :
[26] I Tim., IV, 4.
[27] Confess., lib. X, XXXI.
[28] I Tim., V, 33.
« Qui que tu sois, si tu aimes déchirer par ta médisance la vie des absents, apprends que tu n’es pas digne de t’asseoir à cette table ».
Et lui-même avertissait ses convives de s’abstenir de tout propos inutile, de toute fable calomnieuse ou médisante. Il lui est plusieurs fois arrivé de reprendre fort sévèrement quelques évêques de ses plus grands amis qui, par oubli, péchaient contre son distique, leur disant avec émotion, ou qu’il fallait effacer ces vers, ou qu’il allait se lever de table et se retirer dans sa chambre. C’est ce dont moi-même et d’autres, assis à sa table avec moi, avons été témoins.
XXIII
Comment il administrait les sacrements de l’Église.
Il avait toujours présent l’esprit le souvenir de ses frères en pauvreté, et il fournissait leurs besoins sur le fonds même d’où il prenait sa subsistance, lui et tous ceux de sa maison, c’est-à-dire sur les revenus des biens de l’Église et sur les dons des fidèles. Et si par hasard, comme il arrive souvent, la jalousie élevait des soupçons contre le clergé au sujet des possessions de l’Église, alors il s’adressait au peuple et protestait qu’il aimait mieux vivre des aumônes du peuple de Dieu que d’être chargé du soin ou de l’administration de ces biens ; qu’il était prêt en céder à d’autres le fardeau, et qu’ainsi tous les serviteurs et les ministres du Seigneur vivraient suivant cette parole de l’Ancien Testament : « Les ministres de l’autel ont part aux offrandes de l’autel[29] ». Mais jamais les laïques ne voulurent se charger de la gestion de ces biens.
[29] I Cor., IX, 13.
XXIV
Son désintéressement.
Il remettait tour à tour le soin de l’administration du temporel de l’Église aux ecclésiastiques les plus propres à cet emploi. Il n’avait jamais ni clef ni sceau entre les mains. C’était le prêtre administrateur qui notait tout ce qui se recevait ou se donnait. L’année révolue, on lisait au saint le relevé des recettes et des dépenses, de ce qui avait été donné à l’Église ou de ce qui restait à dépenser, et dans la plupart des articles, il préférait s’en rapporter à la bonne foi de l’administrateur que de vérifier lui-même toutes les preuves. Il ne voulut jamais acquérir ni maison, ni terre, ni métairie ; mais si quelque don ou legs semblable était fait à l’Église, il ne refusait pas ; il ordonnait au contraire d’accepter. Car nous savons qu’il a refusé plusieurs héritages ; non que les besoins des pauvres ne dussent y trouver leur satisfaction, mais il aimait mieux en laisser la jouissance aux enfants, parents ou alliés dépossédés par la volonté du mourant. L’un des principaux de la ville d’Hippone, qui vivait à Carthage, voulut de lui-même donner une terre à l’Église d’Hippone. Il en fit dresser l’acte, où il s’en réservait l’usufruit, et il l’envoya à Augustin, de sainte mémoire. Le saint accepta cette donation avec joie, et il le félicita de songer ainsi à son salut éternel. Mais quelques années après, et en notre présence, le même donateur écrivit au saint pour le prier de rendre l’acte de cette donation à son fils, porteur de sa lettre : il envoyait en dédommagement cent écus d’or pour être distribués aux pauvres. Le saint gémit de voir ou que cet homme eût feint de vouloir faire une bonne œuvre, ou qu’il se repentît de l’avoir faite. Il témoigna toute la douleur dont Dieu pénétrait son âme, et il se répandit contre un tel manque de foi en plaintes en en reproches. Cependant il rendit aussitôt cet acte de donation, que nul n’avait exigé ni demandé, expression d’une volonté entièrement libre, et il refusa l’argent. Mais en lui répondant, il le réprimanda sévèrement, et l’avertit d’expier par une humble pénitence son hypocrisie ou son injustice, et de satisfaire Dieu pour ne pas sortir de cette vie chargé d’un si grand péché.
Il disait souvent qu’il y avait plus de sûreté et moins d’embarras pour l’Église à recevoir seulement des legs testamentaires que des successions entières, souvent épineuses et préjudiciables ; quant aux legs testamentaires, qu’il fallait plutôt en attendre l’acquittement que de l’exiger. Ce qu’il n’acceptait pas lui-même, il n’empêchait pas ceux de son clergé, qui en témoignaient le désir, de le recevoir. Et dans le soin qu’il prenait du bien et des possessions de l’Église, il était dégagé des attaches de la cupidité. Toujours élevé aux choses spirituelles, c’est avec peine que, de la contemplation de l’éternité, sa pensée descendait aux objets passagers ; et quand il y avait mis l’ordre nécessaire, délivré de cet importun et cuisant souci, son âme reprenait son essor ou se recueillait en elle-même, s’appliquant à méditer les choses divines ou à dicter ce que ses méditations lui avaient révélé, ou à corriger ce qu’il avait dicté et les copies qu’on en avait tirées. Et telle était l’occupation assidue de ses jours et de ses nuits. Semblable à la pieuse Marie, figure de l’Église céleste, de qui il est écrit qu’elle était assise aux pieds du Seigneur à écouter sa parole ; cette sainte femme, dont la sœur, se plaignant qu’elle n’en était pas aidée dans son service, entendit cette réponse du Seigneur : « Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point ôtée[30] ».
[30] Luc, X, 39.
Il n’eut jamais le goût des constructions nouvelles ; il craignait d’engager dans des soins vulgaires son esprit, qu’il voulait conserver toujours libre de toute préoccupation temporelle. Il n’empêchait pas néanmoins ceux qui voulaient bâtir, il ne blâmait que l’excès. Quand l’argent manquait à l’Église, il annonçait au peuple qu’il n’avait pas de quoi donner aux pauvres. Il fit rompre et fondre les vases sacrés pour en assister un grand nombre d’indigents et de captifs. Je n’eusse pas rappelé ce fait s’il n’eût le sentiment charnel de plusieurs. Ambroise, de sainte mémoire, a dit et écrit[31] qu’en de pareilles nécessités il ne fallait pas balancer. Quand les fidèles négligeaient de subvenir au trésor[32] de l’Église et aux besoins de la sacristie[33], Augustin les avertissait hautement, à l’exemple de saint Ambroise, qui, en de telles circonstances, avait pris la parole dans l’église ; saint Augustin était présent, et lui-même nous l’a raconté.
[31] De Officiis, lib. II, cap. XXVIII.
[32] Gazophylacium.
[33] Secretarium.
XXV
Discipline intérieure.
Ses prêtres vivaient avec lui ; ils partageaient sa maison et sa table : la dépense de la nourriture et des vêtements leur était commune. De peur que l’habitude de jurer ne devînt une facile occasion de parjure, il prêchait souvent sur ce sujet, et il avait défendu ses disciples de jurer, même à table. Celui qui tombait en faute perdait un des coups à boire dont le nombre d’ailleurs était fixé pour tous. Quant aux fautes contre la discipline, contre la rectitude et la bienséance, il les reprenait, et les tolérait autant qu’il jugeait nécessaire ou à propos. En de telles circonstances, il exhortait le pécheur à ne pas « laisser aller son cœur à des paroles d’iniquité pour chercher une excuse dans le péché[34] ». Il rappelait encore souvent ces enseignements divins : « Celui qui présente son offrande à l’autel, s’il se souvient que son frère a quelque sujet de se plaindre de lui, qu’il laisse son offrande devant l’autel, qu’il aille se réconcilier avec son frère, et qu’il vienne ensuite présenter son offrande ». « Que si tu as quelque chose à reprocher à ton frère, reprends-le en particulier ; s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. Sinon, prends encore avec toi deux ou trois témoins. Que s’il ne les écoute pas non plus, aie recours l’Église ; s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit à tes yeux comme un païen et un publicain[35] ». Et il ajoutait encore le précepte de pardonner au frère repentant, non seulement jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois, comme chacun demande chaque jour au Seigneur qu’il lui soit remis.
[34] Ps. CXI, 4.
[35] Matth., V, 23 ; XVIII, 15, 22.
XXVI
Aucune femme chez lui.
Jamais aucune femme ne hantait chez lui ; jamais aucune n’y a demeuré, non pas même sa propre sœur, sainte veuve qui, jusqu’au jour de sa mort, passa de longues années dans le service de Dieu, supérieure d’une maison des servantes du Seigneur. Il ne reçut pas non plus ses cousines germaines et ses nièces, qui s’étaient aussi consacrées à Dieu, quoique les conciles aient fait exception en faveur de parentes si proches. Il disait que bien qu’il ne pût naître aucun mauvais soupçon de sa cohabitation avec sa sœur et ses nièces, néanmoins, comme elles ne pouvaient se passer d’avoir d’autres femmes avec elles et de recevoir des visites de celles du dehors, tout ce commerce de femmes pouvait être un sujet de scandale et de chute pour les faibles, une occasion de tentation ou de péché pour ceux qui demeuraient avec l’évêque ou avec les autres ecclésiastiques, ou au moins une matière de médisance et de soupçons pour la malignité. C’est pourquoi il disait qu’il ne fallait jamais que des femmes demeurassent dans la même maison que des hommes consacrés au service de Dieu, quelque chastes qu’ils fussent, de peur, encore une fois, qu’il n’y eût là pour les faibles un sujet de scandale et de chute. S’il venait des femmes pour le voir ou le saluer, il ne les admettait jamais qu’en présence de plusieurs de ses prêtres, jamais il ne leur parlait seul à seule qu’il n’y eût là quelqu’un de son intimité.
XXVII
Sa charité envers les pauvres et les malades.
Il gardait dans ses visites la règle prescrite par l’apôtre[36] ; il n’allait voir que les orphelins et les veuves dans leur affliction. Lorsque les malades le demandaient pour qu’il vînt prier Dieu pour eux et leur imposer les mains, il accourait. Quant aux monastères de femmes, il ne les visitait que dans une extrême nécessité.
[36] Jac., I, 27.
Il disait qu’un serviteur de Dieu devait observer dans sa vie et sa conduite certaines maximes qu’il tenait d’Ambroise, de sainte mémoire, savoir : de ne faire pour personne aucune demande de mariage, de ne pas appuyer de sa recommandation ceux qui veulent entrer dans la carrière militaire, et de n’accepter dans son pays aucune invitation aux festins. Et il rendait raison de chacune de ces maximes. Il fallait craindre qu’une union malheureuse n’attirât sur l’auteur de cette union la malédiction des époux. Toutefois, quand les partis étaient d’accord, le prêtre devait se rendre à leur invitation, pour confirmer et bénir leurs mutuelles promesses. Quant au refus de recommander ceux qui se destinaient aux emplois militaires, c’était de peur qu’ils ne compromissent par une mauvaise conduite la recommandation qui les avait produits. Il fallait craindre enfin que l’occasion fréquente des festins hors de chez soi ne fît perdre la règle de la tempérance.
Il nous rappelait encore souvent, avec de grands éloges, une sage et pieuse réponse de cet évêque de bienheureuse mémoire arrivé au terme de ses jours. Dans sa dernière maladie, entouré de l’élite des fidèles, qui, réunis auprès de son lit, et le voyant sur le point de passer du siècle à Dieu, songeaient avec douleur que l’Église de Dieu allait être privée de ce grand dispensateur des Sacrements et de la parole divine, et le conjuraient en pleurant de demander lui-même au Seigneur la prolongation de sa vie, le saint évêque leur répondit : « Je n’ai point vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous ; mais je ne crains pas non plus de mourir, parce que nous avons un bon maître ». Augustin, dans sa vieillesse, admirait l’urbanité et la mesure de ces paroles. Il remarquait avec éloges qu’en disant : Je ne crains pas de mourir, parce que nous avons un bon maître, saint Ambroise voulait écarter jusqu’au soupçon d’une présomptueuse confiance dans la pureté de sa vie, dont on eût pu accuser cette autre parole : Je n’ai pas vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous. Et il parlait ainsi eu égard à ce que l’homme peut connaître de l’homme. Mais, sachant quel examen il faut subir devant la justice divine, il se reposait sur la bonté du Seigneur, à qui il disait, dans sa prière de chaque jour : « Remettez-nous nos dettes[37] ».
[37] Matth., VI, 12.
Le saint citait encore très souvent les paroles d’un évêque de ses amis qui touchait à ses derniers moments, et qu’il venait visiter. L’évêque, aux approches de la mort, lui faisait signe de la main que bientôt il allait franchir le seuil du siècle. Augustin lui répondit qu’étant si nécessaire à l’Église, il pouvait vivre encore. Mais le mourant, pour éloigner de lui l’apparence d’être retenu par l’amour de la vie : « Si l’on ne devait jamais mourir, reprit-il, à la bonne heure ; mais puisqu’il faut mourir un jour, pourquoi pas à l’instant ? » Et le saint admirait qu’une telle parole fût sortie des lèvres d’un homme né et élevé dans une métairie, craignant Dieu à la vérité, mais peu initié la culture de l’esprit, et il opposait ces sentiments à ceux d’un autre évêque malade, dont le martyr Cyprien, dans sa lettre sur la peste, parle ainsi : « Un de nos collègues dans le sacerdoce, sentant ses forces épuisées et les angoisses de la mort prochaine, pria Dieu de lui accorder quelques jours encore. A sa prière, parut auprès du mourant un jeune homme éclatant de majesté, d’une taille haute, d’un aspect éblouissant, et qui ne pouvait être visible qu’à des yeux près de se fermer. Et une voix frémissante d’indignation fit entendre ces mots : « Vous craignez de souffrir ! vous refusez de partir ! que ferai-je de vous[38] ? »
[38] Cypr., De Mortalitate.
XXVIII
Ses derniers écrits.
Peu de jours avant sa mort, il fit la revue des livres qu’il avait dictés et publiés, soit dans les premiers temps de sa conversion, étant encore laïque, soit depuis, étant prêtre ou évêque ; et tout ce qu’il y remarqua de contraire à la règle de l’Église, tout ce qui lui était échappé d’inexact alors qu’il n’en connaissait pas encore et n’en avait pas suffisamment goûté la doctrine, fut noté et corrigé par lui-même. Les deux parties qui composent cet ouvrage sont intitulées : De la revue des livres. Il se plaignait que quelques-uns de ces ouvrages lui eussent été dérobés par des amis avant la dernière épreuve de l’examen, quoique, dans la suite, il les eût corrigés. Il en laissa plusieurs inachevés ; la mort le prévint. Jaloux d’être utile à tous, à ceux qui pourraient comme à ceux qui ne pourraient pas faire de longues lectures, il fit un recueil, précédé d’une préface, des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qui contiennent les prescriptions ou les défenses divines relativement à la règle des mœurs, afin que le lecteur pût reconnaître d’un coup d’œil son obéissance ou sa désobéissance à l’ordre de Dieu, et il appela cet ouvrage : le Miroir.
Bientôt après, la Providence divine voulut qu’une multitude innombrable de barbares farouches, aguerrie et diversement armée, Vandales et Alains, mêlés de Goths, vînt fondre d’Espagne sur les rivages de l’Afrique, et pénétrant à travers toutes les Mauritanies jusque dans nos provinces, laissât partout de sanglantes traces de sa férocité, semant en tous lieux, sur son passage, la dévastation, le pillage, le meurtre, les supplices, les incendies et mille autres horreurs ; n’épargnant ni le sexe, ni l’âge ; ni les prêtres, ni les autres ministres de Dieu, ni les ornements de l’Église, ni les vases, ni les édifices sacrés n’étaient l’abri de sa fureur. L’homme de Dieu vit le début et les progrès de ce fléau avec des yeux et des pensées bien différentes des autres hommes. II y découvrit des maux plus terribles, le péril et la mort des âmes, et suivant cette parole de l’Écriture : « Celui qui acquiert la science se prépare de plus vives douleurs, et une grande pénétration dessèche les os[39] » ; « ses larmes furent le pain de ses jours et de ses nuits, et il passa les derniers jours de sa vieillesse dans une amertume et une tristesse incomparables. Car cet homme de Dieu voyait les villes ruinées, les domaines rustiques saccagés, leurs habitants passés au fil de l’épée ou chassés et mis en fuite ; il voyait les églises dépourvues de prêtres et de ministres ; les vierges saintes et les fidèles voués à la continence partout dispersés, et, dans ce nombre, les uns expirer dans les tourments ou par le glaive, les autres perdre la vie de l’âme avec la pureté de leur corps et de leur foi, pour gémir ensuite dans un dur et cruel esclavage ; il voyait les hymnes et les louanges de Dieu bannies de ses temples, les églises en maint endroit brûlées, les solennités locales anéanties, les sacrifices et les sacrements interrompus ; peu les demandaient, ou il ne se trouvait personne pour les administrer ; ceux qui s’étaient réfugiés dans les bois, sur les montagnes, dans les antres, dans les cavernes ou dans les forêts, y avaient été, les uns forcés et massacrés, les autres destitués de leurs dernières ressources, réduits à mourir de faim ; il voyait encore des évêques et d’autres ecclésiastiques, après avoir évité, par une grâce particulière de Dieu, de tomber entre les mains de ces barbares ou s’être dérobés à leur fureur, dépouillés, nus et dans la dernière indigence, mendier les secours qu’on ne pouvait leur accorder, ni tous, ni à tous[40]. Des innombrables églises d’Afrique, il en restait trois à peine, celles de Carthage, d’Hippone et de Cirta, que la Providence avait préservées de la dévastation, et ces cités sont encore debout, soutenues par la puissance de Dieu et des hommes ; quoique, après la mort d’Augustin, Hippone, abandonnée de ses habitants, ait été livrée aux flammes. Au milieu de tant de maux, il ne se consolait qu’en rappelant cette parole d’un sage : « C’est être petit que de regarder comme un grand mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d’hommes mortels ».
[39] Eccli., I, 8 ; Ps. XLI, 4.
[40] Invasion des Vandales en Afrique, l’an 427, Hiérius et Ardaburus, consuls.
Tous ces malheurs, sa haute raison les déplorait chaque jour avec amertume. Et ce qui mit le comble à sa douleur et renouvela ses gémissements, ce fut l’investissement de la cité d’Hippone, jusqu’alors préservée, et dont l’ennemi vint faire le siège. Le comte Boniface s’y était renfermé, autrefois l’allié des Goths, et il y soutint un siège de quatorze mois. Les communications avec la mer furent interrompues. Nous nous étions réfugiés nous-mêmes dans cette ville avec plusieurs de nos collègues dans l’épiscopat, et nous y demeurâmes pendant toute la durée du siège. Nos malheurs faisaient le sujet ordinaire de nos entretiens ; nous considérions les jugements terribles que la justice divine exerçait devant nos yeux, et nous disions : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables[41] ». Nous mêlions ensemble nos douleurs, nos gémissements et nos larmes, conjurant le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation de venir à notre secours dans cette cruelle épreuve.
[41] Ps. CXVIII, 137.
XXIX
Dernière maladie de saint Augustin.
Il arriva qu’un jour, étant réunis à table et conversant ensemble, il nous dit : « Écoutez-moi ; ce que je demande à Dieu dans cette affliction, c’est qu’il lui plaise de délivrer cette ville des ennemis qui l’assiègent, ou, s’il en a ordonné autrement, qu’il donne à ses serviteurs la force de soutenir le poids de sa volonté, ou du moins qu’il me retire du siècle pour m’appeler à lui ». Nous profitâmes de cette parole et de cette instruction, et tous nous nous joignîmes à lui, ainsi que la ville entière, adressant à Dieu les mêmes instances. Et en effet, le troisième mois du siège, il fut pris de la fièvre, obligé de se mettre au lit, et cette dernière maladie ajoutait encore à ses vives souffrances. Dieu ne refusa pas à son serviteur le fruit de sa prière, comme il avait souvent exaucé en d’autres temps les prières et les larmes que le saint avait versées, soit pour lui-même, soit pour la ville. Prêtre et évêque, on vint plus d’une fois lui demander ses prières pour des possédés ; j’en ai été témoin ; il offrait alors à Dieu ses prières avec ses larmes, et les démons abandonnaient leur proie. Il était à son lit de mort ; un homme vint avec son fils malade et le pria d’imposer les mains sur son enfant pour lui rendre la santé. Le saint répondit que s’il avait ce pouvoir de guérir, il eût commencé par lui-même. Mais cet homme lui dit qu’il avait eu une vision dans son sommeil, et qu’il avait entendu cette parole : « Va trouver l’évêque Augustin ; qu’il impose les mains, et ton fils sera sauvé ». Augustin le fit alors sans différer ; et aussitôt, par la grâce du Seigneur, le malade s’en retourna guéri.
XXX
Les évêques doivent-ils, à l’approche des ennemis, abandonner leurs églises ?
Cependant les ennemis approchaient ; et ici il est impossible de passer sous silence la réponse qu’il fit l’un de nos collègues, le saint évêque de Thiave (ou de Thabenne), Honoré, qui le consulta par lettre pour savoir si, l’arrivée des barbares, les évêques et les clercs devaient abandonner ou non leurs églises, lui faisant entendre en même temps ce qu’il fallait craindre plus particulièrement de ces destructeurs de Rome. Sa réponse à cette lettre, j’ai voulu l’insérer ici ; c’est une instruction fort utile et même nécessaire à la conduite des et ministres de Dieu. Voici donc ce qu’il écrivait :
Augustin à son très honoré frère et collègue dans l’épiscopat, Honoré, salut en Notre-Seigneur.
« Ayant envoyé à votre charité une copie de la lettre que j’ai écrite à notre frère et collègue, Quodvultdeus, je pensais devoir être quitte de la tâche que vous m’imposez en me demandant ce que vous devez faire dans les périls auxquels ces malheureux temps nous exposent. Car bien que cette lettre soit fort courte, je ne crois pas cependant y avoir rien oublié de ce qu’il importait, à vous d’apprendre, et moi de répondre ; puisque j’ai dit qu’il ne fallait pas arrêter ceux qui auraient la faculté et le désir de se retirer en lieu de sûreté, et que les liens de notre ministère, ces liens par lesquels la charité de Jésus-Christ nous attache invinciblement à nos églises et nous dévoue à leur service ne devaient pas être rompus. Voici les propres termes de cette lettre : quelque peu qu’il demeure du peuple de Dieu au lieu où nous sommes, notre ministère lui est nécessaire, il ne nous est pas permis de l’abandonner, et il ne nous reste qu’à dire au Seigneur : « Soyez-nous un protecteur et un abri[42] ».
[42] Ps. XXX, 3.
« Mais cette résolution ne vous satisfait pas, dites-vous ; elle vous paraît aller contre le précepte ou l’exemple du Seigneur. Nous nous rappelons en effet ces paroles : « Lorsqu’on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre[43] ».
[43] Matth., X, 23 ; Act., 20, 28.
« Or, qui croira que le Seigneur ait prétendu par là que le pasteur, sans lequel le troupeau ne peut vivre, abandonne les brebis que le Sauveur a rachetées de son sang ? Mais ne l’a-t-il pas fait lui-même, lorsque, porté par ses parents, il s’enfuit tout petit en Égypte ? Avait-il donc alors formé ces églises, pour qu’il nous soit permis de dire qu’elles ont été par lui délaissées ? Et quand l’apôtre Paul, descendu par une fenêtre dans une corbeille, se déroba aux mains de son ennemi, l’église du lieu fut-elle privée par sa fuite des secours nécessaires, et n’y avait-il pas d’autres frères chargés de pourvoir à ses besoins ? Aussi l’apôtre ne se décida-t-il que sur leurs instances, sollicité par eux de se conserver lui-même à l’Église, car c’était lui personnellement que le persécuteur cherchait.
« Que les serviteurs et les ministres de Jésus-Christ, ministres de sa parole et de son sacrement, suivent donc ce qu’il a commandé ou permis. Qu’ils fuient de ville en ville, quand c’est quelqu’un d’eux en particulier que les persécuteurs recherchent, en sorte que les autres que l’on ne poursuit pas demeurent pour servir l’Église et pour distribuer aux fidèles la nourriture sans laquelle ils ne pourraient vivre. Mais lorsqu’un péril commun enveloppe à la fois les clercs et les laïques, ah ! que ceux qui ont besoin de secours ne soient pas abandonnés de ceux à qui il appartient de secourir. Que tous donc ensemble se retirent en lieu sûr ; ou que ceux que la nécessité retient trouvent toujours auprès d’eux ceux que la nécessité du ministère ecclésiastique oblige, prêts à partager la vie ou la souffrance de leurs frères, selon le bon plaisir du Père de famille.
« Alors que les uns aient plus à souffrir, et les autres moins, ou que tous souffrent également, il est aisé de voir qui sont ceux qui souffrent pour les autres, c’est-à-dire ceux qui, pouvant se dérober à tant de maux par la fuite, ont préféré demeurer pour ne pas délaisser les besoins de leurs frères. Et voilà la grande épreuve de cette charité que l’apôtre Jean nous recommande par ces paroles : « Comme le Christ a donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos frères[44] » ; car ceux qui fuient ceux qui, enchaînés par la nécessité, ne peuvent fuir, s’ils tombent entre les mains des ennemis c’est pour eux-mêmes et non pour leurs frères qu’ils souffrent. Mais souffrir pour n’avoir pas voulu abandonner le salut éternel de ses frères, c’est assurément donner sa vie pour eux.
[44] I Joan., 3, 16.
« Aussi, cette parole qui m’a été rapportée d’un évêque : « Si le Christ nous ordonne la fuite dans les persécutions mêmes où l’on peut gagner le martyre, combien plus devons-nous fuir de stériles souffrances quand une invasion de barbares nous menace » ! cette parole, dis-je, est vraie, elle est admissible, mais seulement pour qui n’est point lié par le devoir ecclésiastique. Quant au pasteur qui ne refuse de se dérober aux cruelles éprouves que pour ne point trahir le ministère de Jésus-Christ, sans lequel il est impossible aux hommes de devenir chrétiens et de vivre chrétiens, ce pasteur recueille un plus grand fruit de charité que celui qui, fuyant, non pour ses frères, mais pour lui-même, est arrêté, confesse Jésus-Christ et souffre le martyre.
« Que dites-vous donc dans votre première lettre ? Vous dites : « Faut-il demeurer dans nos églises ? Je ne sache point quel autre bien peut en arriver au peuple et à nous, que le spectacle d’hommes égorgés, de femmes violées, d’églises brûlées sous nos yeux ; et pour nous-mêmes l’épreuve des tortures par lesquelles l’avarice des barbares veut nous arracher ce que nous n’avons pas ». Mais Dieu n’a-t-il pas la puissance d’exaucer les prières de ses serviteurs et de détourner les maux que l’on craint ? Eh quoi ! pour des maux incertains, la trahison certaine de nos devoirs ; cet abandon qui livre le peuple à une perte certaine quant aux biens, non de cette vie, mais d’une autre incomparablement plus digne de nos soins et de notre sollicitude ! Car si ces maux que l’on redoute étaient certains, tous s’enfuiraient, et la disparition de tous ceux dont l’intérêt nous oblige nous affranchirait de la nécessité de demeurer. Car qui ferait aux ministres un devoir de rester là où il n’y aurait plus envers qui exercer les fonctions du ministère ? Ainsi, quelques saints évêques d’Espagne se sont retirés quand la fuite, le fer, les horreurs d’un siège, la captivité eurent dissipé leur peuple. Mais d’autres, et en bien plus grand nombre, voyant demeurer ceux pour qui ils devaient demeurer, sont en effet restés avec leur troupeau sous le même nuage, gros de périls. Et si quelques-uns l’ont abandonné, c’est ce que nous disons qu’on ne doit pas faire. Et ceux-là n’ont pas suivi les préceptes de l’autorité divine, mais ils se sont laissé surprendre par l’erreur ou vaincre par la crainte. Car pourquoi pensent-ils qu’ils faut obéir indifféremment au précepte de fuir de ville en ville, et ne songent-ils pas avec horreur à ce mercenaire qui voit venir le loup et s’enfuit parce qu’il n’a nul souci des brebis ? Pourquoi ne cherchent-ils point à concilier ces deux paroles du Seigneur, dont l’une ordonne ou permet la fuite, et l’autre la reprend et la condamne ? Car on ne les saurait trouver contraires l’une à l’autre ; et comment les accorder, sinon par les distinctions précédentes ?
« A savoir que, sous la persécution, les ministres du Christ ne sont libres de fuir que lorsque, par sa fuite, le troupeau du Christ ne leur donne plus l’occasion d’exercer le ministère, ou, le troupeau demeurant, si les fonctions saintes peuvent être remplies par d’autres qui n’ont pas la même raison de fuir. Ainsi, descendu dans une corbeille, l’apôtre se retire et se dérobe au persécuteur qui le cherche personnellement ; mais loin que le service de l’Église soit abandonné, il le laisse aux mains de ses frères qui ne sont pas dans la même nécessité. Ainsi s’enfuit saint Athanase, évêque d’Alexandrie, quand l’empereur Constance veut s’emparer de sa personne, sans que les autres pasteurs songent à délaisser le peuple catholique qui reste dans Alexandrie. Or, quand le peuple demeure, et que les ministres fuient, lui dérobant les secours du ministère, n’est-ce pas là cette fuite damnable, cette fuite de mercenaires qui n’ont pas souci des brebis ?
« Car le loup viendra, non pas un homme, mais le diable, qui, d’ordinaire, jette dans l’apostasie ceux des fidèles à qui le ministère quotidien du corps du Seigneur a manqué. Et par ta science, ou plutôt par ton ignorance de l’Écriture, ton frère plus faible périra, ton frère pour qui le Christ est mort.
« Quant ceux qui se laissent ici, non pas abuser par l’erreur, mais dominer par la crainte, ne combattent-ils plutôt vaillamment contre cette crainte, avec la grâce et l’assistance de Dieu, pour se soustraire à des maux sans comparaison plus terribles et infiniment plus à craindre ? C’est ce qui arrive quand le cœur exhale la vive flamme de la charité divine, et non l’impure flamme de la cupidité mondaine. Car voici les paroles de la charité : « Qui est faible sans que je m’affaiblisse avec lui ? qui est scandalisé sans que je brûle[45] ? » Mais la charité est de Dieu. Prions donc, afin qu’elle nous soit donnée par celui qui nous la commande, et qu’elle nous fasse plutôt craindre pour les brebis de Jésus-Christ le glaive de la malice spirituelle au fond de leur cœur, que le glaive des barbares dans leur corps, ce corps qui, tôt ou tard, d’une mort ou d’une autre, doit périr. Craignons plutôt l’adultère spirituel, qui éteint dans les cœurs la charité de la foi, que les violences auxquelles les femmes peuvent être exposées dans leurs personnes. Car rien ne viole la pudeur tant que l’âme la conserve ; et elle ne saurait être violée corporellement quand la volonté de la victime, loin de prêter honteusement son corps, refuse tout consentement à l’action étrangère. Craignons que les pierres vivantes ne s’écroulent par notre défection, plutôt que les pierres et le bois de nos temples matériels ne soient brûlés en notre présence. Craignons que les membres du corps de Jésus-Christ, privés de leur nourriture spirituelle, ne périssent plutôt que les membres de notre corps ne soient torturés par la fureur des ennemis. Non qu’il ne faille éviter ces maux quand on le peut, mais il faut se résoudre à les souffrir quand on ne peut les éviter sans impiété ; à moins qu’on ne soutienne qu’il n’est pas un ministre impie, celui-là qui dérobe le ministère nécessaire à la piété, au moment même où il est le plus nécessaire. Oublions-nous ce qui arrive en ces extrémités de périls, quand il ne reste plus aucun moyen de fuir ? Quel concours à l’église de tout âge et de tout sexe ! les uns demandant le baptême ; les autres, la réconciliation ; d’autres, les rigueurs de la pénitence ; tous, des consolations ; tous, la grâce et la dispensation des sacrements. Alors, si les ministres manquent, quel malheur s’attache à ceux qui sortent du siècle sans être régénérés ou déliés ! Quel deuil pour les fidèles, leurs parents, qui ne les auront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! Entendez-vous les gémissements de tous et les imprécations de quelques-uns sur l’absence du ministère et des ministres ? Voyez donc ce que fait la crainte des maux temporels, et quelle moisson de maux éternels elle prépare ! Que si les ministres sont à leur poste, selon les forces que le Seigneur leur prête, tout le peuple est assisté ; les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul n’est privé de la communion du corps du Seigneur ; tous sont consolés, soutenus, exhortés à prier Dieu qui peut détourner les fléaux que l’on redoute ; tous sont préparés, en sorte que s’il est impossible que ce calice passe en se détournant d’eux, ils acceptent la volonté de Celui qui ne peut rien vouloir de mal.
[45] II Corinth., II, 29.
« Vous voyez sans doute, à présent, ce qui, me disiez-vous, échappait votre vue ; quel avantage pour le peuple chrétien, si, dans les maux présents, la présence des ministres du Christ ne lui manque pas ; et vous voyez aussi combien est grand le mal de leur absence, « quand ils cherchent leur intérêt et non celui de Jésus-Christ[46] » ; quand ils n’ont pas cette vertu dont il est dit : « Elle ne cherche point ce qui est à elle[47] » ; quand enfin ils n’imitent point celui qui a dit : « Je ne cherche pas ce qui m’est utile, mais ce qui l’est au plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés[48] ». Et celui-là ne se serait pas dérobé aux poursuites d’un puissant ennemi s’il n’avait voulu se conserver à ceux qui ne pouvaient se passer de lui. Aussi, dit-il, « je me trouve en presse et partagé entre deux désirs : l’un, d’être dissous pour être avec Jésus-Christ, ce qui serait infiniment le meilleur ; l’autre, de demeurer encore dans cette chair, ce qui est nécessaire à cause de vous[49] ».
[46] Philip., 2, 21.
[47] I Corinth., 13, 5.
[48] I Corinth., 10, 33.
[49] Phil., 1, 23.
« C’est pour cela, dira-t-on peut-être, que les ministres de Dieu, dans l’imminence de telles calamités, doivent fuir, afin de se conserver pour l’Église même, au retour des temps meilleurs. Quelques-uns, il est vrai, en usent ainsi, et avec raison, lorsque d’autres ministres sont là qui tiennent leur place, en sorte que le ministère n’est pas délaissé de tous : telle fut, nous l’avons dit, la conduite d’Athanase. Car, de quelle nécessité, de quel avantage était pour l’Église la vie temporelle de ce grand homme ? La foi le sait, elle qu’il défendit contre les ariens hérétiques de son éloquence et de son amour. Mais quand le péril est commun, et qu’il est plus à craindre que la fuite des pasteurs soit attribuée moins au dessein de servir qu’à la crainte de mourir ; quand il y a plus de scandale dans l’exemple de leur fuite qu’il ne saurait y avoir d’utilité dans la conservation de leur vie, alors il n’y a plus à hésiter.
« Aussi, quand le saint roi David cessa de s’exposer aux hasards des combats, « de peur que le flambeau d’Israël ne vînt à s’éteindre[50] » il ne prit pas de lui-même cette résolution, il l’accorda aux prières de son peuple ; autrement son exemple eût autorisé bien des lâchetés s’il eût donné lieu de croire qu’il avait cédé, non pas à la considération de l’intérêt public, mais au trouble de la crainte.
[50] I Reg., 21, 17.
« Ici se présente une autre question, que nous ne devons pas mépriser.
« Si, à l’approche de quelque désastre, on juge qu’il est de l’intérêt commun que quelques-uns des ministres se retirent pour se réserver, après l’orage, aux besoins spirituels de ceux qu’il aura épargnés, que fera-t-on, si les pasteurs semblent tous menacés de périr, excepté les fugitifs ? Que fera-t-on, en effet, si la persécution ne paraît s’attacher qu’aux ministres de l’Église ? Que dirons-nous ? Faut-il que l’Église soit abandonnée par leur fuite, de peur qu’elle ne soit plus tristement abandonnée par leur mort ? Mais si les laïques n’ont pas à craindre pour leurs jours, ne peuvent-ils cacher leurs évêques et leurs clercs, selon l’assistance que leur pourra prêter Celui qui a tout dans sa main, et peut, par un miracle de sa puissance, sauver qui ne fuit pas ? Nous cherchons, toutefois, ce que nous devons faire, de peur qu’il ne semble qu’en nous attendant toujours à des miracles, nous voulions tenter Dieu. Or, dans une de ces tempêtes du monde, où un danger commun enveloppe les laïques et le clergé, il n’en est pas comme de celui qui, dans un vaisseau, menace et marchands et matelots. Mais Dieu nous garde d’estimer si peu notre navire que les matelots, et surtout le Pilote, l’abandonnent dans le péril, pour se sauver dans une barque ou à la nage ! ce n’est pas de la mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir, que sont menacés ceux dont notre abandon causerait la perte, mais de la mort éternelle, qui peut venir si l’on n’y prend garde, mais qui peut aussi ne pas venir si l’on y songe sérieusement.
« Or, pourquoi s’imaginer que, dans ce commun péril dont cette invasion menace notre vie, tous les clercs et non pas tous les laïques doivent trouver la mort, et qu’ils ne mourront pas avec tous ceux qui ont besoin de notre ministère ? Pourquoi ne pas espérer que s’il doit survivre quelques laïques, quelques clercs survivront aussi pour leur rendre les assistances nécessaires ?
« Oh ! que ne s’élève-t-il entre les ministres de Dieu ce glorieux différend à qui demeurera, à qui fuira, afin que la mort de tous, ou la fuite de tous, ne laisse pas l’Église abandonnée ? Un tel combat serait de part et d’autre un combat de charité, et de part et d’autre on serait agréable à la Charité. Que s’il ne se pouvait autrement terminer, il faudrait, selon moi, décider par le sort qui doit rester, qui doit fuir. Ceux, en effet, qui réclameraient pour eux le droit de se retirer passeraient pour des lâches, qui n’osent affronter le danger, ou pour des présomptueux, qui jugent la conservation de leur personne plus nécessaire à l’Église. Enfin, pour être seraient-ce les meilleurs qui choisiraient de se sacrifier pour leurs frères ; et la fuite ne sauverait que ceux dont la vie est moins utile, les moins zélés pour servir, les moins habiles à gouverner. Ceux-ci, du moins, s’ils ont quelque sentiment de piété, résisteront à leurs collègues, dont ils sentent la vie plus précieuse à l’Église, et dont le dévouement embrasse plutôt la mort que la fuite. Qu’on suive donc cette parole de l’Écriture : « Le sort apaise les disputes, et décide entre les rivaux[51] ». Car, dans ces incertitudes, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler les meilleurs à cueillir la palme de la souffrance, en épargnant les faibles ; soit qu’il fortifie les faibles contre la souffrance, et retire de la vie ceux dont la vie est moins utile à l’Église. C’est peut-être quelque chose d’assez étrange que cet appel au sort ; mais quand on l’aura fait, qui osera le blâmer ? Qui, même, se retiendra de l’approuver, sinon l’ignorant ou l’envieux ? Que si l’on rejette ce parti comme inusité, que l’Église, du moins, ne se trouve point, par la fuite des ministres, abandonnée du ministère qui est nécessaire aux fidèles, qui leur est dû, surtout en de si grands périls. Que nul n’ait de soi une telle estime que, pour quelque don particulier qu’il a reçu, il réclame, comme le plus méritant, le privilège de la vie, c’est-à-dire de la fuite. Quiconque pense de la sorte se plaît trop à soi-même. Et quiconque parle ainsi déplaît à tous.
[51] Prov., 18, 18.
« Il y en a sans doute qui pensent qu’en ne fuyant pas dans ces jours menaçants, les évêques et les clercs inspirent au peuple une trompeuse sécurité, et qu’il ne fuit point, parce qu’il voit ses pasteurs demeurer. Mais il est facile de détourner cette objection ou ce reproche. On peut parler au peuple ; on peut lui dire : Ne vous méprenez pas sur notre conduite, si nous ne nous retirons pas, car ce n’est pas pour nous, mais pour vous, que nous demeurons ici ; c’est pour ne pas vous dérober les secours que nous savons nécessaires à votre salut, qui est en Jésus-Christ. Si donc vous voulez fuir, vous nous déliez vous-mêmes des liens qui nous retiennent. Je pense toutefois qu’il ne faut parler ainsi qu’autant qu’il semblera vraiment utile de se retirer en lieu plus sûr. Que si, à ces paroles, tous ou quelques-uns s’écrient : Nous sommes sous la puissance de Celui dont nul, où qu’il se retire, ne peut éviter la colère ; dont la miséricorde peut protéger, où qu’il soit, celui qui ne veut se retirer nulle part, soit que des nécessités invincibles l’enchaînent, soit qu’il veuille s’épargner la peine de chercher des asiles incertains, où l’on ne trouve point la sécurité, mais où l’on change de périls ; assurément ceux qui pensent ainsi ne doivent pas être déshérités des secours du christianisme. Si, au contraire, tous préfèrent émigrer, rien n’attache plus les pasteurs au lieu d’où le troupeau qui les retenait se retire.
« Ainsi donc, quiconque fuit, sans toutefois que le service de l’Église manque par sa fuite, celui-là fait ce que le Seigneur commande ou permet. Celui qui fuit, et par sa fuite dérobe au troupeau du Christ l’aliment de sa vie spirituelle, celui-là est le mercenaire qui voit venir le loup, et qui s’enfuit, parce qu’il se soucie peu des brebis. Vous m’avez consulté, mon très frère, et voilà la réponse que me dicte la vérité, comme je l’entends, et ma charité sincère ; mais ce n’est pas pour vous détourner d’un autre parti, si vous en trouvez un meilleur à prendre. Mais en de tels périls, que pouvons-nous faire de mieux que prier le Seigneur notre Dieu d’avoir pitié de nous ? C’est ainsi que de sages et saints pasteurs ont obtenu la volonté et la grâce de ne pas abandonner les Églises de Dieu ; et malgré les traits mordants de leurs contradicteurs, ils sont restés inébranlables dans leur résolution ».
XXI
Sa mort et sa sépulture[52].
[52] 28 août 430.
Ce fut sans doute pour le service et la félicité de la sainte Église catholique qu’il fut accordé au saint de vivre cette longue vie de soixante-seize ans, dont près de quarante passés dans le sacerdoce ou l’épiscopat. Il disait souvent à ses amis, dans ses entretiens particuliers, qu’après la grâce du baptême, les fidèles ou les prêtres même d’une vie exemplaire ne devaient pas sortir de ce corps mortel sans une vraie et juste pénitence. C’est ce qu’il fit lui-même dans sa dernière maladie. Car le peu de psaumes de David qui sont sur la pénitence, il les fit écrire et placer contre la muraille, et de son lit, dans les derniers jours de ses souffrances, il lisait ces versets avec d’abondantes et continuelles larmes. Et afin que nul ne l’interrompît dans cette suprême méditation, dix jours environ avant sa délivrance corporelle, il nous pria, tous présents, que personne n’entrât dans sa chambre, sinon à l’heure de la visite des médecins, ou lorsqu’on lui apportait des aliments. Il fut fait selon son désir, et il employait tout son temps à la prière. Jusqu’à cette dernière maladie, il ne cessa de prêcher au peuple la parole de Dieu avec autant de zèle, de force, de présence et de liberté d’esprit qu’il eût jamais fait. Il conserva jusqu’à la fin l’usage de tous ses membres, sans que ni son ouïe ni sa vue se fussent affaiblies. Ce fut en notre présence, sous nos yeux, et nos prières mêlées aux siennes, qu’il s’endormit avec ses pères, après une sainte vieillesse. Nous assistâmes au sacrifice offert pour le repos de son âme, et à sa sépulture. Il ne fit point de testament ; voué à la pauvreté de Jésus-Christ, il n’avait pas de quoi en faire. Il recommanda, selon sa coutume, que l’on conservât soigneusement la bibliothèque de l’Église et tous ses manuscrits pour ses successeurs. Tout ce qui appartenait à l’Église, trésor ou ornements, il le confia la fidélité d’un prêtre qu’il avait chargé de l’administration des biens de la maison épiscopale. Ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, religieux ou laïques, il ne les traita, ni pendant sa vie, ni à sa mort, suivant les règles de la coutume. De son vivant, il ne leur donnait, comme aux autres, que suivant leurs besoins, moins jaloux de leur procurer des richesses que de diminuer leur indigence. Il laissa à son Église un clergé nombreux, des monastères d’hommes et de femmes soumis à des supérieurs, des bibliothèques composées d’ouvrages des autres saints, et de ses propres ouvrages, où l’on peut reconnaître combien, grâce à Dieu, il a été grand dans l’Église, et où les fidèles le trouvent toujours vivant. Un poète profane recommanda que, sur le monument public destiné à contenir ses restes, on écrivît cette épitaphe : « Passant, veux-tu savoir comment un poète vit après sa mort ? eh bien ! ce que tu lis est ma parole, et ta voix est ma voix ». Ainsi, dans les œuvres où il revit, l’Église catholique voit manifestement que ce pontife agréable et cher à Dieu a pratiqué les saintes vertus de la foi, de l’espérance et de la charité, autant qu’il est permis à l’homme d’y atteindre, à la lumière de la vérité. C’est ce que reconnaissent ceux qui profitent de la lecture de tant de livres qu’il a écrits sur les choses divines. Mais je crois que ceux-là ont pu profiter davantage qui ont eu le bonheur de le voir, de l’entendre parler dans l’église, et d’être les témoins de ses actions et de sa vie. Car il n’était pas seulement ce docteur de l’Évangile profond dans la science du royaume des cieux[53], tirant de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes, ou ce trafiquant qui acquiert la perle précieuse au prix de tout ce qu’il possède ; mais il était encore de ceux à qui il est dit : « Parlez ainsi et faites de même », et de qui Sauveur a dit : « Celui qui aura fait et enseigné sera appelé grand dans le royaume des cieux[54] ».
[53] Matth., XIII, 52.
[54] Jac., II, 42 ; Matth., V, 19.
Et moi je vous conjure, lecteurs de cet écrit, je supplie votre charité de rendre avec moi grâce au Dieu tout-puissant de bénir le Seigneur, qui m’a donné la pensée et les moyens de transmettre ces faits à la connaissance des présents et des absents, des contemporains et de la postérité ; je vous conjure donc de prier avec moi et pour moi, afin qu’après avoir été dans le temps l’ami de ce grand homme avec lequel Dieu m’a fait la grâce de vivre près de quarante années dans une douce et constante union, je sois ici-bas son imitateur et son émule, et qu’à l’avenir je jouisse avec lui des promesses du tout-puissant. Ainsi soit-il[55].
[55] Saint Possidius, disciple de saint Augustin, évêque de Calame après la mort de Megalius, en l’année 397, ayant pendant quarante années pris une glorieuse part à tous les combats rendus pour la foi catholique par son maître et son ami, assiste en 430 à la destruction de sa ville épiscopale par les barbares, et la mort de saint Augustin dans Hippone assiégée. Défenseur intrépide de la divinité de Jésus-Christ contre les Vandales ariens, il est exilé par Genséric. Où trouva-t-il un refuge ? Quelle fut la fin de sa vie, l’époque de sa mort, le lieu de sa sépulture ? « Dieu seul le sait[56] » ! On ignore également la destinée des autres amis de saint Augustin, Evodius, évêque d’Uzale, saint Alypius, évêque de Tagaste. Que sont-ils devenus ? Où les a emportés cette tempête de barbares qui a ruiné l’Église d’Afrique ? Leurs noms, depuis lors, ont disparu de l’histoire.
[56] De vita S. Possidii dissertat., op. et stud. J. Salinas. Neapol. Romæ, 1731. — In 8o, p. 106.
LES CONFESSIONS
DE SAINT AUGUSTIN