IX
Que la vie est belle, ô mon amour, et que je suis heureuse! Chacun de tes retours est pour moi une joie inexprimable. Hier, tu avais une gaieté délicieuse, une joie de vivre, un bonheur d'aimer qui faisait déborder mon cœur : tes yeux brillaient d'un éclat satisfait, tu avais légèrement, de la main, repoussé en arrière tes cheveux courts, ce qui donnait à ton visage comme une lumière nouvelle ; et tu souriais. O l'heure charmante de folie! ton allégresse m'avait gagnée, et il me semblait ne plus tenir à la terre… Soudain, tu t'es mis à marcher, en chantant… Tu sais combien j'aime ta voix, profonde et douce ; elle pénètre mon âme et la bouleverse… Tu chantais presque bas, t'arrêtant sur les syllabes tendres. Alors j'ai ouvert mon piano et je me suis mise à jouer des fragments de cette España qui nous plaît tant : ce sont des rentrées d'une vie si amoureuse et folle, où tout vibre, où tout chante, des courses éperdues sur des roules ensoleillées… De son socle de porphyre, la tête antique d'un jeune satyre nous regardait : la bouche ouverte, les cheveux frisés, il est là criant sa joie voluptueuse de vivre. J'aime sa laideur saine et forte ; j'aime à me le figurer dans l'ombre des matins, courant par les allées de cyprès aux floraisons dorées, suivi d'une théorie de jeunes bacchantes dont les pieds blancs sentent le thym… L'autre jour, j'ai vu un bas-relief de pierre, figurant la mort d'une bacchante, et je me suis étonnée. Quoi, ces créatures d'amour meurent donc aussi? Puis j'ai pensé qu'elles mouraient, comme le fleuve se perd dans la mer, et qu'en s'évanouissant, elles revivent dans l'immortelle nature et continuent de participer à sa vie inépuisable.