LXIII
Irène est dévorée par un besoin continuel de s'agiter et de se fuir ; à tout instant, elle vient me prendre pour des promenades qui sont, en vérité, son seul repos. Hier nous avons été loin dans la campagne, suivant le cours du fleuve, sur lequel glissaient, comme un vol d'énormes papillons au corselet noir, aux ailes roses, des barques, voiles gonflées ; elles passaient, entraînées par le courant, dans la splendeur d'incendie du couchant qui éclairait la plaine molle et tendre. Irène suivait des yeux leur mouvement doux et silencieux. Elle m'a dit sans presque élever la voix :
— Hélas! Claudia, la barque de ma vie lutte trop durement contre le courant ; il me semble que je vais me briser bientôt, — où, comment, je n'en sais rien ; mais je ne pourrai soutenir longtemps la torture d'être le témoin inutile de la puissance de cette femme pour le faire souffrir… Et Gino… car enfin, c'est son fils, à lui!… elle le sait bien, elle, et il est toujours avec l'autre, maintenant!… A quoi bon vivre? je ne puis rien, rien pour eux, pour lui. Je voudrais être emportée dans le sillon de ces barques, vers la mer, pour m'y perdre, y disparaître…
Alors, j'ai résolu de l'arracher de force à tout ce qui la fait souffrir. Et je lui ai répondu :
— Mon Irène, il faut disparaître peut-être, mais pour revenir. Que fais-tu ici, en ce moment? Viens avec moi dans ma maison solitaire, tu y seras mieux, je te le promets…
Elle m'a regardée, de ce regard interrogateur si profond qui m'émeut comme des larmes ; elle semblait me supplier de ne pas lui demander de partir, mais ma tendresse pour elle m'a donné la force d'insister… Elle a compris enfin, elle m'a juré… demain nous ne serons plus ici.