XIX
J'ai sur les lèvres le goût de ton baiser d'adieu, et je regarde tomber la pluie. Le ciel, qui était si divinement beau hier soir, s'est voilé comme une veuve ; il est terne et opaque, sans clarté et sans reflet ; les feuilles, que l'eau agite, frémissent légèrement mais sans joie, et, sur la terrasse déserte, au milieu des orangers et des jasmins, seules les corolles des volubilis font une tache lumineuse. Le silence monte des champs abandonnés et s'étend sur toute chose ; il pénètre dans la maison, emplit les grandes pièces désertes, et semble vouloir tout étouffer. Oh! si dans un moment je pouvais entendre le bruit de tes pas, le son de ta voix! Musique unique et parfaite que celle de la voix que nous chérissons : elle ravit l'âme, elle apaise le corps ; quelques paroles murmurées par elle, et ce ciel si gris, cet horizon fermé s'éclaireraient soudain. Il me semble que lorsque tu es là, à mes côtés, je ne sais pas jouir des ineffables bonheurs que me donne ta présence. Parfois je détourne mes yeux des tiens, et j'écoute d'autres voix… puis, lorsque tu disparais, lorsqu'au bout de la longue allée de cyprès je ne te vois plus, un froid mortel me saisit, et je ne vis que dans le passionné désir de te retrouver. Aujourd'hui cette faim que je ne puis assouvir arrache à mes entrailles presque des cris ; mes bras s'ouvrent ; ma voix t'appelle, et l'implacable indifférence des choses extérieures m'oppresse comme une torture.