XLV
Le frisson de l'hiver a passé ; tout le jour, par rafales, la neige est descendue, barrant la route aux choses du dehors. Tu ne m'as point quittée : j'ai éprouvé à nouveau l'impression d'être dans le jardin enchanté, dans le monde irréel où s'épanouit notre amour. Il faut des cloîtres et des thébaïdes aux cœurs que l'amour dévore : la vue des autres humains est mauvaise à ceux qui s'aiment uniquement. J'ai peur, parfois, que ce pauvre cœur qui ne te cache rien, qui t'appartient sans réserve, ne te paraisse presque méprisable dans son abandon et sa soumission… O bien-aimé! quand tu liras ces lignes, rappelle-toi combien ce cœur t'a chéri!… Il se soulève dans ma poitrine, il monte jusqu'à mes lèvres ; il déborde de mes yeux rien qu'à prononcer ton nom. Toute seule je frémis et soupire à évoquer ton visage adoré ; et lorsque ce visage s'enflamme, que tes regards dardent sur moi leur magie et leur amour, je connais ce que la vie peut donner de félicité.
Qu'il a été doux de te garder près de moi toute cette longue journée! Tu étais fou et tendre ; tu as dénoué mes cheveux, et, pour te divertir, tu m'as couronnée de lierre comme une faunesse… Moi je suis ce que tu veux : il suffit que tu le veuilles pour que je sois belle ; tout ce qui fait ton plaisir fait aussi mon orgueil, puisque ma gloire est de te plaire. Tu m'as juré que ta Claudia était la maîtresse de ton cœur, la lumière qui t'enchante! Et pour m'entendre dire cela, je n'ai fait que t'aimer… Mais le jour viendra où ma tendresse sera appelée à d'autres sacrifices, et ce jour-là elle n'y faillira pas… Je veux apparaître à jamais dans ta vie comme celle qui t'a aimé d'une façon suprême, je veux être l'unique ; et cette espérance surpasse même celle d'être aimée toujours. C'est la certitude de souffrir pour toi qui donne à mon amour une force invincible ; je le porte dans mes bras, comme les mères tiennent leurs enfants à l'heure du péril, je l'élève au-dessus de ma tête, et, même si les grandes eaux me submergent, il surnagera.