XXI
Irène est revenue ; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante. Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné : le monde, qu'elle compte pour bien peu toujours, cesse d'exister ; la nature, qu'elle goûte avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations ; elle se sent alors libre comme un oiseau, son cœur bat éperdument, et son âme tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté ; et son imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa jument Zuleika… Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque surhumain : l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière amoureuse, telle que les poètes en ont chanté… J'ai à la regarder et à l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche presque la joie qu'elle lit dans les miens… Oh! que ne puis-je lui être utile et secourable!