II
Madame de Santa-Pierra resta tout un jour sans maudire le séjour de Tenheiffen, et le lendemain à midi, lasse d'attendre le soir, elle écrivit à Lynjoice d'avoir à venir lui parler. Il était à sa chancellerie, copiant la plus ennuyeuse dépêche, et fut charmé de se déranger. Madame de Santa-Pierra lui dit en matière d'ouverture qu'elle avait grande envie d'une robe de véritable homespun, et s'il n'aurait pas quelque occasion sûre; puis, de la même haleine, s'il n'avait jamais été amoureux. Il avoua sans détour être fort sujet à ce mal, et que c'était, du reste, la seule chose qui lui fît prendre patience dans la carrière. Madame de Santa-Pierra l'assura qu'il fallait se marier, qu'il était créé pour les joies de la famille, qu'elle avait rêvé de lui, et qu'il devait indubitablement lui arriver quelque chose d'heureux. Lynjoice se demanda ce qui lui valait une si franche déclaration, et se mit en devoir d'y répondre; elle l'envoya promener, lui assurant qu'il se marierait parce qu'elle l'avait rêvé, qu'il n'oubliât pas sa robe de homespun dont elle ferait le compte avec celui de l'Iris Bouquet (qui courait depuis trois ans), puis elle l'expédia derechef à sa chancellerie.
L'après-midi, elle raconta sa démarche à Olga et à ces messieurs: on la jugea très-imprudente, quoique, pour le vrai, cette malice cousue de fil blanc eût fait rêver Lynjoice toute la journée, car se marier était depuis longtemps dans son esprit, sans que jamais il eût pu trouver le courage de faire la demande. Il avait même laissé à Stockholm une inconsolable personne, dont il aurait fait très-volontiers sa femme, si préalablement il n'eût fallu le lui demander, et sa conversation avec madame Santa-Pierra avait cruellement réveillé ce sentimental souvenir.
Tous les secrétaires dînaient ensemble au Cercle: Droutzky, qui remarqua l'air préoccupé de Lynjoice, se mit à le prendre à partie, lui disant qu'il devait être amoureux. On ramassa la balle au bond; il n'en faut pas tant à de pauvres diplomates. Lynjoice fut à l'unanimité déclaré amoureux. Ses collègues de chancellerie révélèrent qu'un mystérieux billet l'avait enlevé à ses austères devoirs envers la patrie qui le payait, et qu'il était revenu, avec la mine qu'on lui voyait. Le pauvre Lynjoice, qui était timide comme il n'y a qu'un Anglais barbu pour l'être, et qui rougissait comme une fillette, se défendit de toutes ses forces. Ce fut en vain.
—De qui Lynjoice est-il amoureux?
—Ce doit être de la vieille Teufelsbruck, dit Michel Platoff, la plus méchante langue du corps diplomatique.
—Moi, je parie pour la princesse elle-même.
—Non, ce sera madame de Santa-Pierra.
Toutes les femmes y passèrent.
—Et la belle Olga, nous ne pensions plus à elle; sûrement Lynjoice est fou de madame Michaïloff.
—Ne serait-ce pas de l'amie d'enfance? ajouta Platoff.
Droutzky, de Bove et Alvarez se regardèrent.
—Oui, oui, c'est de l'amie d'enfance.
—Messieurs, cette fois l'amie d'enfance de madame Michaïloff n'a pas vingt ans, et il me semble que ce doit être la fille d'une amie d'enfance.
—Lynjoice veut l'enlever.
—Et l'emmener aux Indes.
Il eut beau jurer ne l'avoir jamais envisagée, on décida: 1º qu'il était amoureux; 2º que c'était de mademoiselle Vera.
Lynjoice eut grande envie de ne pas aller chez madame de Santa-Pierra, puis la curiosité l'emporta, et, une rose fraîche à sa boutonnière, il entra. On l'attendait; lui, fit bon front, son binocle dans l'œil gauche, ce qui était son unique originalité; on l'entoura, on le pria d'être calme, on l'assura qu'elle était là, et sans trop savoir comment, il se trouva devant Vera à qui on le nommait; elle leva sur lui un regard approbateur qui semblait dire: Je sais que vous êtes amoureux de moi, et je le veux bien. Puis elle dit quelques mots et le quitta comme on ferait d'une vieille connaissance.
Lynjoice se demanda s'il était épris de cette personne sans l'avoir connue.
—C'est qu'elle a l'air de le croire.
Les collègues vinrent l'assurer qu'il aurait toute liberté pour faire danser Vera; que, du reste, elle lui avait réservé le cotillon.
Madame Michaïloff passait sur ce mot.
—Ah! ce bon Lynjoice danse le cotillon avec ma cousine, comme c'est gentil!
Il n'y avait plus à s'en dédire; Vera arriva et avec ses mines de chatte lui demanda pourquoi il ne faisait pas ses invitations lui-même, et pourquoi il lui avait envoyé demander le cotillon.
—Je ne vous fais pas peur pourtant... faisons-nous un tour de valse?
Lynjoice était moitié désespéré, moitié charmé; il aurait voulu être à mille pieds sous terre, et cependant valser à contre-temps avec tous ces cheveux blonds volant devant ses yeux était agréable. Quand ils s'arrêtèrent, il n'eut pas un mot à dire; mais Vera parla pour deux et l'assura de sa fidélité pour le cotillon.
Madame de Santa-Pierra l'appela du geste.
—Eh bien, voilà mon rêve réalisé; vous êtes amoureux, mon pauvre Lynjoice; je ne vous reconnais plus, vous vous marierez, vous serez heureux, et vous me direz si je lis l'avenir ou non.
Droutzky et les autres s'étaient rapprochés.
—Qui aurait cru que Lynjoice serait sournois à ce point? Vous étiez charmants, du reste, tous les deux; vous pouvez vous vanter d'avoir de la chance.
—Mais je vous assure!... protesta Lynjoice...
Puis, en garçon le mieux élevé du monde, il craignit de déprécier Vera.
—Ce n'est pas que mademoiselle Vera ne soit charmante.
—Ah! il veut bien l'avouer!
On guettait les portes, car on craignait un coup de tête, et Lynjoice fut gardé à vue; il cotillonna, soupa, et à trois heures du matin, les collègues voulurent le reconduire chez lui triomphalement. On le quitta en l'assurant qu'il était marié.