CHANSON

DE DÉMOCARES AU FESTIN DE DENIAS.

Cette chanson est tirée du Voyage du jeune Anacharsis: cette raison suffit.

Buvons, chantons Bacchus,

Il se plaît à nos danses, il se plaît à nos chants; il étouffe l'envie, la haine et les chagrins. Aux Grâces séduisantes, aux Amours enchanteurs, il donna la naissance.

Aimons, buvons; chantons Bacchus.

L'avenir n'est point encore; le présent n'est bientôt plus; le seul instant de la vie est l'instant de la jouissance.

Aimons, buvons; chantons Bacchus.

Sages de nos folies, riches de nos plaisirs, foulons aux pieds la terre et ses vaines grandeurs; et dans la douce ivresse que des moments si beaux font couler dans nos âmes,

Buvons, chantons Bacchus.

(Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, tom. II, chap. 25.)

Celle-ci est de Motin, qui, dit-on, fit le premier en France des chansons à boire. Elle est du vrai bon temps de l'ivrognerie, et ne manque pas de verve.

Air:

Que j'aime en tout temps la taverne!

Que librement je m'y gouverne!

Elle n'a rien d'égal à soi;

J'y vois tout ce que je demande:

Et les torchons y sont pour moi

De fine toile de Hollande.

Pendant que le chaud nous outrage,

On ne trouve point de bocage

Agréable et frais comme elle est;

Et quand la froidure m'y mène,

Un malheureux fagot m'y plaît

Plus que tout le bois de Vincenne.

J'y trouve à souhait toutes choses;

Les chardons m'y semblent des roses,

Et les tripes des ortolans;

L'on n'y combat jamais qu'au verre.

Les cabarets et les brelans

Sont les paradis de la terre.

C'est Bacchus que nous devons suivre;

Le nectar dont il nous enivre

A quelque chose de divin,

Et quiconque a cette louange

D'être homme sans boire du vin,

S'il en buvait, serait un ange.

Le vin me rit, je le caresse;

C'est lui qui bannit ma tristesse,

Et réveille tous mes esprits:

Nous nous aimons de même force.

Je le prends, après j'en suis pris;

Je le porte, et puis il m'emporte.

Quand j'ai mis quarte dessus pinte,

Je suis gai, l'oreille me tinte,

Je recule au lieu d'avancer:

Avec le premier je me frotte,

Et je fais, sans savoir danser,

De beaux entrechats dans la crotte.

Pour moi, jusqu'à ce que je meure,

Je veux que le vin blanc demeure,

Avec le clairet dans mon corps,

Pourvu que la paix les assemble:

Car je les jetterai dehors,

S'ils ne s'accordent bien ensemble.

La suivante est de Racan, un de nos plus anciens poètes; elle est pleine de grâce et de philosophie, a servi de modèle à beaucoup d'autres, et paraît plus jeune que son extrait de naissance.

À MAYNARD.

Pourquoi se donner tant de peine?

Buvons plutôt à perdre haleine,

De ce nectar délicieux,

Qui, pour l'excellence, précède

Celui même que Ganymède

Verse dans la coupe des dieux.

C'est lui qui fait que les années,

Nous durent moins que les journées.

C'est lui qui nous fait rajeunir,

Et qui bannit de nos pensées

Le regret des choses passées

Et la crainte de l'avenir.

Buvons, Maynard, à pleine tasse

L'âge insensiblement se passe,

Et nous mène à nos derniers jours;

L'on a beau faire des prières,

Les ans, non plus que les rivières,

Jamais ne rebroussent leur cours.

Le printemps, vêtu de verdure,

Chassera bientôt la froidure.

La mer a son flux et reflux;

Mais, depuis que notre jeunesse

Quitte la place à la vieillesse,

Le temps ne la ramène plus.

Les lois de la mort sont fatales

Aussi bien au maisons royales

Qu'aux taudis couverts de roseaux;

Tous nos jours sont sujets aux Parques;

Ceux des bergers et des monarques

Sont coupés des mêmes ciseaux.

Leurs rigueurs, par qui tout s'efface,

Ravissent, en bien peu d'espace,

Ce qu'on a de mieux établi,

Et bientôt nous mèneront boire,

Au-delà de la rive noire,

Dans les eaux du fleuve d'oubli.

Celle-ci est du professeur qui l'a aussi mise en musique. Il a reculé devant les embarras de la gravure, malgré le plaisir qu'il aurait eu de se savoir sur tous les pianos; mais par un bonheur inouï, elle peut se chanter et on la chantera sur l'air du vaudeville de Figaro.

LE CHOIX DES SCIENCES.

Me poursuivons plus la gloire;

Elle vend cher ses faveurs;

Tâchons d'oublier l'histoire:

C'est un tissu de malheurs.

Mais appliquons-nous à boire

Ce vin qu'aimaient nos aïeux.

Qu'il est bon, quand il est vieux! (bis.)

J'ai quitté l'astronomie,

Je m'égarais dans les cieux;

Je renonce à la chimie,

Ce goût devient trop coûteux.

Mais pour la gastronomie

Je veux suivre mon penchant.

Qu'il est doux d'être gourmand! (bis.)

Jeune, je lisais sans cesse;

Mes cheveux en sont tout gris!

Les sept sages de la Grèce

Ne m'ont pourtant rien appris.

Je travaille la paresse:

C'est un aimable péché,

Ah! comme on est bien couché! (bis.)

J'étais fort en médecine

Je m'en tirais à plaisir.

Mais tout ce qu'elle imagine

Ne fait qu'aider à mourir.

Je préfère la cuisine:

C'est un art réparateur.

Quel grand homme qu'un traiteur! (bis.)

Ces travaux sont un peu rudes,

Mais sur le déclin du jour,

Pour égayer mes études,

Je laisse approcher l'amour.

Malgré les caquets des prudes,

L'amour est un joli jeu:

Jouons-le toujours un peu! (bis.)

J'ai vu naître le couplet suivant, et voilà pourquoi je l'ai planté. Les truffes sont la divinité du jour, et peut-être cette idolâtrie ne nous fait-elle pas honneur.

IMPROMPTU.

Buvons à la truffe noire,

Et ne soyons point ingrats;

Elle assure la victoire

Dans les plus charmants combats.

Au secours

Des amours,

Du plaisir, la Providence

Envoya cette substance:

Qu'on en serve tous les jours.

Par M. B... de V..., amateur distingué,

et élève chéri du professeur.

Je finis par une pièce de vers qui appartient à la Méditation XXVI.

J'ai voulu la mettre en musique, et n'ai pas réussi à mon gré; un autre fera mieux, surtout s'il se monte un peu la tête. L'harmonie doit en être forte, et marquer au deuxième couplet que le malade expire.

L'AGONIE.

Romance physiologique.

Dans tous mes sens! hélas! faiblit la vie,

Mon oeil est terne et mon corps sans chaleur.

Louis en pleurs, et cette tendre amie

En frémissant met la main sur mon coeur.

Des visiteurs la troupe fugitive

A pris congé pour ne plus revenir

Le docteur part et le pasteur arrive:

Je vais mourir.

Je veux prier, ma tête s'y refuse,

Je veux varier, et ne puis m'exprimer,

Un tintement m'inquiète et m'abuse,

Je ne sais quoi me parait voltiger.

Je ne vois plus. Ma poitrine oppressée

Va s'épuiser pour former un soupir:

Il errera sur ma bouche glacée...

Je vais mourir.

Par le Professeur.

XXV

M. Henrion de Pensey

Je croyais de bonne foi être le premier qui eût conçu, de nos jours, l'idée de l'Académie des Gastronomes; mais je crains bien d'avoir été devancé; comme cela arrive quelquefois. On peut en juger par le fait suivant, qui a près de quinze ans de date.

M. le président Henrion de Pensey, dont l'enjouement spirituel a bravé les glaces de l'âge, s'adressant à trois des savants les plus distingués de l'époque actuelle (MM. de Laplace, Chaptal et Bertholet), leur disait, en 1812: «Je regarde la découverte d'un mets nouveau, qui soutient notre appétit et prolonge nos jouissances, comme un événement bien plus intéressant que la découverte d'une étoile; on en voit toujours assez.

«Je ne regarderai point, continuait ce magistrat, les sciences comme suffisamment honorées, ni comme convenablement représentées, tant que je ne verrai pas un cuisinier siéger à la première classe de l'Institut.»

Ce cher président était toujours en joie quand il songeait à l'objet de mon travail; il voulait me fournir une épigraphe, et disait que ce ne fut pas l'Esprit des Lois qui ouvrit à M. de Montesquieu les portes de l'Académie. C'est de lui que j'ai appris que le professeur Berriat Saint-Prix avait fait un roman; et c'est encore lui qui m'a indiqué le chapitre où il est parlé de l'industrie alimentaire des émigrés. Aussi, comme il faut que justice se fasse, je lui ai érigé le quatrain suivant qui contient a la fois son histoire et son éloge.

VERS

POUR ÊTRE MIS AU BAS DU PORTRAIT
DE M. HENRION DE PENSEY.

Dans ses doctes travaux il fut infatigable;

Il eut de grands emplois, qu'il remplit dignement:

Et quoiqu'il fût profond, érudit et savant,

Il ne se crut jamais dispensé d'être aimable.

M. le président Henrion reçut, en 1814, le portefeuille de la justice, et les employés de ce ministère ont gardé la mémoire de la réponse qu'il leur fit, lorsqu'ils vinrent en corps lui présenter un premier hommage.

«Messieurs, leur dit-il avec ce ton paternel qui sied si bien à sa haute taille et à son grand âge, il est probable que je ne resterai pas avec vous assez de temps pour vous faire du bien; mais du moins soyez assurés que je ne vous ferai pas de mal.»

XXVI.

Indications.

Voilà mon ouvrage fini; et cependant, pour montrer que je ne suis pas hors d'haleine, je vais faire d'une pierre trois coups.

Je donnerai à mes lecteurs de tous les pays des indications dont ils feront leur profit; je donnerai à mes artistes de prédilection un souvenir dont ils sont dignes, et je donnerai au public un échantillon du bois dont je me chauffe.

1° Madame Chevet, magasin de comestibles, Palais-Royal, 220, près du Théâtre-Français. Je suis pour elle un client plus fidèle que gros consommateur: nos rapports datent de son apparition sur l'horizon gastronomique, et elle a eu la bonté de pleurer ma mort; ce n'était heureusement qu'une méprise par ressemblance.

Madame Chevet est l'intermédiaire obligé entre la haute comestibilité et les grandes fortunes. Elle doit sa prospérité à la pureté de sa foi commerciale: tout ce que le temps a atteint disparaît de chez elle comme par enchantement. La nature de son commerce exige qu'elle fasse un gain assez prononcé; mais le prix une fois convenu, on est sûr d'avoir de l'excellent.

Cette foi sera héréditaire; et ses demoiselles, à peine échappées à l'enfance, suivent déjà invariablement les mêmes principes.

Madame Chevet a des chargés d'affaires dans tous les pays où peuvent atteindre les voeux du gastronome le plus capricieux; et plus elle a de rivaux, plus elle s'est élevée dans l'opinion.

2° M. Achard, pâtissier-petit-fournier, rue de Grammont, n° 9, Lyonnais, établi depuis environ dix ans, a commencé sa réputation par des biscuits de fécule et des gaufres à la vanille qui ont été longtemps inimitées.

Tout ce qui est dans son magasin a quelque chose de fini et de coquet qu'on chercherait vainement ailleurs; la main de l'homme n'y paraît pas. On dirait des productions naturelles de quelque pays enchanté: aussi, tout ce qui se fait chez lui est enlevé le jour même, on peut dire qu'il n'a point de lendemain.

Dans les beaux jours équinoxiaux, on voit arriver à chaque instant rue de Grammont quelque brillant carricle, ordinairement chargé d'un beau titus et d'une jolie emplumée. Le premier se précipite chez Achard, où il s'arme d'un gros cornet de friandises. À son retour, il est salué par un: «Ô mon ami! que cela a bonne mine!» ou bien, «0 dear! how it looks good! my mouth!...» Et vite le cheval part, et mène tout cela au bois de Boulogne.

Les gourmands ont tant d'ardeur et de bonté, qu'ils ont supporté pendant longtemps les aspérités d'une demoiselle de boutique disgracieuse. Cet inconvénient a disparu; le comptoir est renouvelé et la jolie petite main de mademoiselle Anna Achard donne un nouveau mérite à des préparations qui se recommandent déjà par elles-mêmes.

3° M. Limet, rue de Richelieu, n° 79, mon voisin, boulanger de plusieurs altesses, a aussi fixé mon choix.

Acquéreur d'un fonds assez insignifiant, il l'a promptement élevé à un haut degré de prospérité et de réputation.

Ses pains taxés sont très beaux; et il est difficile de réunir dans les pains de luxe tant de blancheur, de saveur et de légèreté.

Les étrangers, aussi bien que les habitants des départements, trouvent toujours chez M. Limet le pain auquel ils sont accoutumés; aussi les consommateurs viennent en personne, défilent et font quelquefois queue.

Ces succès n'étonneront pas quand on saura que M. Limet ne se traîne pas dans l'ornière de la routine, qu'il travaille avec assiduité pour découvrir de nouvelles ressources, et qu'il est dirigé par des savants du premier ordre.

XXVII

Les Privations

Élégie historique.

Premiers parents du genre humain, dont la gourmandise est historique, qui vous perdîtes pour une pomme, que n'auriez-vous pas fait pour une dinde aux truffes? mais il n'était dans le paradis terrestre ni cuisiniers ni confiseurs.

Que je vous plains!

Rois puissants qui ruinâtes, la superbe Troie, votre valeur passera d'âge en âge; mais votre table était mauvaise. Réduits à la cuisse de boeuf et au dos de cochon, vous ignorâtes toujours les charmes de la matelotte et les délices de la fricassée de poulets.

Que je vous plains!

Aspasie, Chloé, et vous toutes dont le ciseau des Grecs éternisa les termes pour le désespoir des belles d'aujourd'hui, jamais votre bouche charmante n'aspira la suavité d'une meringue à la vanille ou à la rose; à peine vous élevâtes-vous jusqu'au pain d'épice.

Que je vous plains!

Douces prêtresses de Vesta, comblées à la fois de tant d'honneurs et menacées de si horribles supplices, si du moins vous aviez goûté ces sirops aimables qui rafraîchissent l'âme, ces fruits confits qui bravent les saisons, ces crèmes parfumées, merveilles de nos jours.

Que je vous plains!

Financiers romains qui pressurâtes tout l'univers connu, jamais vos salons si renommés ne virent paraître ni ces gelées succulentes, délices des paresseux; ni ces glaces variées, dont le froid braverait la zone torride.

Que je vous plains!

Paladins invincibles, célébrés par des chantres gabeurs, quand vous auriez pourfendu des géants, délivré des dames, exterminé des armées, jamais, hélas! jamais une captive aux yeux noirs ne vous présenta le champagne mousseux, le malvoisie de Madère, les liqueurs, création du grand siècle; vous en étiez réduits à la cervoise ou au surêne herbé.

Que je vous plains!

Abbés crossés, mitrés, dispensateurs des faveurs du ciel; et vous, templiers terribles, qui armâtes vos bras pour l'extermination des Sarrazins, vous ne connûtes pas les douceurs du chocolat qui restaure ou de la fève arabique qui fait penser.

Que je vous plains!

Superbes châtelaines, qui, pendant le vide des croisades, éleviez au rang suprême vos aumôniers et vos pages, vous ne partageâtes point avec eux les charmes du biscuit et les délices du macaron.

Que je vous plains!

Et vous enfin, gastronomes de 1825, qui trouvez déjà la satiété au sein de l'abondance, et rêvez des préparations nouvelles, vous ne jouirez pas des découvertes que les sciences préparent pour l'an 1900, telles que les esculences minérales, les liqueurs, résultat de la pression de cent atmosphères; vous ne verrez pas les importations que des voyageurs qui ne sont pas encore nés feront arriver de cette moitié du globe qui reste encore à découvrir ou à explorer.

Que je vous plains!