PREMIÈRE PARTIE
A TRAVERS LE CAMEROUN
CHAPITRE PREMIER
DE BORDEAUX A DOUALA
Nous avons quitté Bordeaux à deux heures.
Le paquebot — c’est l’Asie, des Chargeurs Réunis, — glisse avec lenteur sur l’eau jaune de la Gironde, entre des rives basses et maussades qu’une pluie froide, un ciel sombre et bas, attristent encore.
La violente tempête qui a marqué la fin de décembre est à peine finie que déjà les journaux, ce matin, 10 janvier 1923, en annoncent une autre.
Nous stoppons quelques heures devant Pauillac, puis nous repartons, dans le calme et le silence. La nuit est venue. Après le dîner, que j’ai pris, pour ce premier soir, à une table quelconque, je me suis assis dans un coin du vaste salon. Deux personnes seulement y ont pris place comme moi. Nul ne parle. Voyageur désœuvré, j’attends, presque sans pensée, immobile et passif, déjà las de cette traversée dont les dix-huit jours me paraissent d’avance interminables, le moment de regagner ma cabine ; l’intimité de ce minuscule refuge me donnera du moins l’impression d’être un peu chez moi.
Brusquement, un fort coup de roulis, un second plus fort, et, comme je me lève, un troisième qui me jette par terre, avec des chaises, cependant qu’en bas, dans la salle à manger, dont les tables sont encore garnies d’assiettes, j’entends un grand fracas de vaisselle brisée. Nous venons d’entrer dans le Golfe de Gascogne. On connaît sa réputation. Les deux jours qu’on y passe en sortant de la Gironde sont d’ordinaire deux mauvais jours. La mer y est violente, dangereuse souvent ; la brutalité de ce début incommode nombre de passagers. Il est impossible, ce soir, si ce n’est pour un acrobate, de circuler sur le navire autrement qu’en s’accrochant de place en place ; et c’est cramponné à la rampe que je descends, de mon mieux, l’escalier.
Dans ma cabine, une de mes cantines, qu’on avait placée sur l’autre, a été lancée dans l’étroit espace ménagé entre la cloison et ma couchette ; la petite armoire qui se trouve au pied de celle-ci, fixée au mur comme elle, s’est ouverte, et les quelques objets que j’y avais déjà placés sont maintenant épars sur le sol. Je me couche en hâte dans ce désordre, cependant que sous mes pieds le navire s’élève et s’abaisse, tout secoué d’une trépidation violente chaque fois que l’hélice, dans le tangage, sort de l’eau.
Le gros temps ne cessera que le surlendemain.
Ce sont ordinairement des heures mélancoliques que celles du début d’une traversée. Rien de ce qui peut séduire dans un voyage n’apparaît encore. La vie du bord, que certains considèrent comme une transition agréable, s’organise à peine. L’agitation du départ a pris fin ; à la hâte, à la fièvre des derniers jours ont succédé, dans le court espace de temps que le paquebot a mis à quitter la terre, le désœuvrement, l’isolement.
La tristesse des séparations récentes se révèle dans sa plénitude. La pensée s’abandonne aux souvenirs du passé, si proche encore, si loin déjà. Mais bientôt le goût de l’action reprendra ses droits chez ceux qu’anime l’esprit du voyageur. L’image de l’objectif apparaîtra de nouveau, parée des séductions que l’espoir lui prête ; sur tout ce gris, le soleil du tropique répandra les splendeurs de sa lumière.
Puis des relations se noueront, des sympathies parfois. Il se formera des groupes ; trois éléments sont d’ordinaire représentés sur ces bateaux : fonctionnaires, officiers, commerçants ; la communauté de carrière ou de profession, de destination aussi, contribuera aux rapprochements. C’est le plus souvent dans la salle à manger que le contact s’établit, que les premières conversations s’engagent. Le commandant Schoof m’a fort aimablement invité à prendre place à sa table. Je trouverai là M. Jore, qui va remplacer le gouverneur de la colonie du Niger, et Mme Jore ; Mme Cadier, qui va rejoindre à Libreville M. Cadier, gouverneur du Gabon ; M. Rousseau, agent de la Compagnie des Chargeurs Réunis à Cotonou et sa jeune femme ; M. de Lasteyrie ; M. Sicard, agent de la Compagnie Fraissinet. A Dakar, M. Michel, ancien sénateur, délégué du Dahomey au Conseil supérieur des Colonies, et Mme Michel, enfin M. Ficatier, inspecteur général des Ponts et Chaussées, se joindront à nous. La chance m’a favorisé, et les excellentes relations que je ne cesserai d’entretenir avec ces compagnons agréables vont me faire paraître la traversée moins longue et moins monotone.
Pour moi, je sens naître et grandir une joie profonde à la pensée de retrouver bientôt l’Afrique que j’aime. Je profite de mes loisirs pour me livrer à des études utiles. J’ai déjà pris contact à plusieurs reprises avec les populations musulmanes. Mais l’âme islamique est secrète et subtile, et je ne saurais trop me familiariser avec elle. Je vais avoir cette fois un intérêt capital, le mot n’est pas déplacé, à ne pas faire de fausse manœuvre : l’exploration est une question de psychologie, de patience et de santé.
Partant de ce principe que la conscience d’un peuple est fonction de sa religion et de sa loi, je relis donc avec une attention particulière le Koran et le code malékite de Khalil. J’ai aussi un recueil de proverbes arabes ; les proverbes jettent de précieuses lumières sur la mentalité des gens qui les ont faits ou adoptés. J’emporte le cours d’arabe ouadaïen et tchadien de M. l’Administrateur des colonies Carbou, celui du commandant Derendinger qui va paraître et dont il a bien voulu me confier les épreuves, les « Conseils aux voyageurs naturalistes », publiés par le Muséum, d’autres ouvrages techniques encore. Il me faut réduire ma bibliothèque à l’indispensable, car tout bagage sera tôt ou tard un impédimentum.
Mes questionnaires sont déjà rédigés. J’ai pour habitude, lorsque mon programme de mission m’a été défini, d’en établir une sorte d’analyse, sous la forme d’une série de questions dont les réponses éclaireront tous les points directement ou indirectement visés. Cela fait, je procède d’abord en route aux observations que je puis recueillir directement. Puis, lorsque je rencontre un Européen, ce qui est loin de m’arriver tous les jours, je lui lis mon questionnaire exactement comme si je n’avais moi-même rien vu. Je fais de même avec les indigènes qui me paraissent particulièrement bien informés ; mais c’est alors plus délicat, parce que les questions, pour eux, doivent être transformées encore ; il faut en éliminer toute complexité, les décomposer en éléments absolument simples ; ce n’est que par des sondages en quelque sorte rectilignes, directs, qu’on arrive à extraire de ces cerveaux, d’une formation si différente de celle que nous devons à notre atavisme et à notre éducation de civilisés, toute la vérité qu’ils peuvent exprimer. De ces divers résultats, complétés et vérifiés les uns par les autres, je tire ensuite les éléments de mes rapports.
Nous longeons bientôt, sur une mer apaisée enfin, les côtes portugaises ; elles ne nous montrent que des hauteurs nues. Le temps est beau maintenant, mais je m’accommode mal de l’existence confinée du bord : une prison au milieu d’un désert, tel est, et sera toujours pour moi, le meilleur des navires.
Notre première escale, Dakar, que nous atteignons le huitième jour, ne nous apporte pas la chaleur. Ce n’est pas la première fois que je constate que la réputation du Sénégal, en ce qui concerne la température, est surfaite. Torride en été, son climat est souvent assez froid l’hiver. Cependant l’aspect de la côte reste celui d’une terre brûlée par le soleil : des roches jaunâtres, des reliefs arides, qui se dressent au-dessus de l’eau et nous font faire un grand détour. Nous accostons aux larges quais sur lesquels de longs bâtiments bas alternent avec des espaces vides. Un groupe d’Européens attend le navire ; autour, une foule aux noirs visages, où les longs boubous blancs se mêlent aux costumes ouvriers. Les passagers descendent à terre en vêtements de drap, beaucoup en pardessus.
Dakar, malgré les progrès qu’on y remarque, demeure une ville banale et sans attrait, à laquelle manquent à la fois le confort et l’élégance de l’Europe et le pittoresque de l’Afrique. La mentalité des indigènes s’y manifeste en outre trop souvent par une arrogance qui donne à réfléchir sur l’opportunité des privilèges qu’on leur a si prématurément accordés.
Je passe quelques heures à terre et j’ai la satisfaction d’y trouver deux petites théières d’un modèle particulier très apprécié dans toute l’Afrique Centrale et le Sahara. Je m’empresse d’en faire l’acquisition. Outre le plaisir que j’éprouve à posséder ces objets dont la forme éveille mes souvenirs de voyageur, je me vois de la sorte à même de recevoir selon la mode et le rite les musulmans qui viendront dans quelques semaines, à chaque grand centre, me rendre visite à mon campement. C’est souvent par ces petits détails qu’on dispose un hôte primitif à la confiance. Ils lui donnent l’impression qu’on n’est pas tout à fait un étranger. L’infusion de thé — du thé vert — est une boisson extrêmement répandue au Tchad, au Niger, au Sahara et très certainement dans d’autres régions où je n’ai pas été à même de le constater ; boisson de luxe, mais ce luxe est accessible à tous. Le café ne la remplace que très haut vers le Nord, lorsqu’on arrive aux départements algériens, ou à la Tunisie, selon la direction qu’on suit.
Nous sommes restés à Dakar tout le jour. A la nuit, ce furent l’appareillage, l’empressement ordonné des manœuvres coutumières, le bruit des treuils succédant à celui de la grue qui, depuis notre arrivée, déversait le charbon dans la cale, la légère trépidation des hélices ; puis les lumières qui nous montraient la terre se sont éloignées avec lenteur.
Nous touchons deux jours plus tard à Konakry, le chef-lieu de la Guinée Française. Avec ses palmiers innombrables, ce coin de verdure est pour le voyageur la première révélation des sites africains ; Dakar ne saurait en donner l’image. Nous n’y restons que trois heures, mouillés auprès des îles de Los, toutes vertes aussi. Cette fois, les casques coloniaux et les vêtements de toile apparaissent. Le soleil répand enfin sur nous sa chaleur et sa gaieté. L’été, au printemps même, nous ne l’aurions pas attendu si longtemps, et dès avant Dakar, il se serait chargé de nous apprendre que nous approchions d’un sol brûlant.
Deux jours encore, et c’est Tabou, sur cette partie de la côte d’Ivoire qu’on nomme la côte de Krou, près de l’embouchure du Cavally. La chaleur est devenue torride. Sous ces latitudes, certains services du bord, principalement celui des machines, sont très pénibles pour les Européens ; aussi la plupart des navires prennent-ils ici des manœuvres kroumanes, qu’ils y laisseront de nouveau au retour.
Les Kroumanes forment une race à part. C’est une population de pêcheurs localisée dans cette région, et qui, en dehors de la pêche, a la spécialité de s’engager ainsi ; elle fournit également les équipes dont on se sert pour passer la barre. La vigueur de ces noirs est remarquable, et le développement harmonieux de leur musculature les classe parmi les plus beaux athlètes du monde.
Quant à la barre, dont je viens de parler, c’est un phénomène qui se manifeste sur toute une partie de la côte occidentale d’Afrique. Elle est constituée par une lame de fond d’une extrême puissance qui déferle et se reforme constamment à une distance assez faible du rivage. D’où nous sommes, à quelque moment qu’on jette les yeux sur celui-ci, on aperçoit trois vagues de volumes différents ; la plus proche de la terre achève de s’y briser, et son rouleau pesant vient mourir sur le sable ; la plus éloignée se forme à peine ; celle du milieu, en revanche, dans toute sa force, s’élève pour retomber avec fracas en une formidable volute ; elle est capable, à ce moment, de culbuter le plus robuste canot.
Sur les points dépourvus de wharf — ils deviennent heureusement de moins en moins nombreux — on passe la barre dans de lourdes baleinières qu’actionnent, assis cinq par cinq sur chaque bord, dix pagayeurs spécialisés dans ce sport assez rude. Il s’agit de manœuvrer de manière à éviter le rouleau tant qu’il est dans sa force. Lorsqu’on débarque et qu’on se dirige, par conséquent, vers la grève, on progresse tout d’abord sans précaution dans la zone où la vague se forme ; on atteint de la sorte la limite jusqu’à laquelle elle reste sans danger ; puis, au moment choisi par le chef de manœuvre, souvent après une assez longue attente au cours de laquelle on se laisse dépasser plusieurs fois par le léger pli qui l’accuse, les pagayeurs, avec des cris barbares, se lancent brusquement à sa suite en donnant le maximum de leur effort. La partie, dès ce moment, est engagée sans retour possible : il s’agit de n’être rejoint par la vague suivante, qui, menaçante, arrive déjà et gagne sensiblement de vitesse, que lorsqu’on a atteint le rivage ou presque ; alors le rouleau mourant de l’ennemi se borne à soulever l’embarcation qu’il lance sans dommage sur le sable.
Si on le rencontre, en revanche, trop tôt, en pleine action, tout est culbuté et le péril, plus encore que la noyade et la voracité des requins, est le choc brutal de la pesante baleinière qui capote sur ses passagers. Quand on vient de terre, la manœuvre est inverse, mais elle procède d’un principe analogue. Dans les deux cas, le succès est une question d’opportunité dans le départ, puis de vitesse dans la course qui suit. Les accidents, déjà rares autrefois, sont aujourd’hui exceptionnels.
Trois heures d’arrêt, le lendemain, devant Grand-Bassam, vert et plat. La chaleur est pénible, humide et lourde. Depuis plusieurs jours, dès le lever, on se sent las. Ce n’est qu’un peu avant le coucher du soleil que notre partie quotidienne de croquet met son animation et sa gaieté sur le pont supérieur ; on la joue avec des palets, et des figures tracées à la craie représentent les arceaux. Nous sommes toujours sept ou huit à y prendre part : d’ordinaire, mes compagnons de table et moi, parfois aussi quelques passagers agréables qui se sont mêlés à notre petit cercle. Le navire suit de près une côte sans grâce et sans diversité ; le tableau qu’elle offre est formé de trois tranches parallèles : la mer grise et calme comme un lac ; une mince ligne blanche — le sable, — une épaisse ligne sombre — la forêt : cela à perte de vue, devant nous, derrière nous. Demain seulement la Gold Coast présentera des reliefs et quelques découpures. Quant au ciel, il se charge de nuages épais qui ne cessent de nous en masquer l’azur.
Notre prochaine escale est Cotonou. Propre, ombragée, avec son sol de sable, ses allées bien tracées, elle nous présente, fort avant dans la mer, l’invite de son long wharf, avec la voie ferrée qu’il porte. Le petit groupe si vivant dont j’ai fait mon habituelle compagnie descend ici ; je me joins à lui, pour les quelques heures de l’arrêt ; nous nous asseyons dans une sorte de benne qu’on vient de poser sur le pont ; une grue la saisit, l’enlève, la transporte au-dessus de la mer, puis la laisse lentement descendre ; une embarcation la reçoit : elle la mènera, avec nous, jusqu’au bas du wharf, où nous serons accrochés de nouveau et hissés de même.
M. Fourn, le gouverneur du Dahomey, est là ; il vient recevoir M. Michel, délégué de la colonie, comme je l’ai dit, et Mme Michel. Je retrouve M. Fourn avec grand plaisir. J’ai gardé le plus agréable souvenir de son aimable accueil et de ses utiles conseils, au début de ma mission précédente, et je m’empresse d’accepter l’invitation qu’il veut bien me faire, avec la courtoisie qui lui est habituelle, d’être son hôte à déjeuner. Il a ménagé à M. et à Mme Michel la surprise d’une fête pleine de pittoresque ; parmi les détachements d’indigènes rassemblés pour leur arrivée, on remarque particulièrement des échassiers vêtus de costumes chatoyants et barbares qui, sans autre soutien que de longues perches de trois à quatre mètres fixées par des liens à leurs jambes, se promènent, penchés en avant, à pas immenses, à la hauteur des palmiers des avenues.
Mon retour à bord est sans gaieté. Tous ceux, ou presque, dont l’entrain de bonne compagnie avait donné pour moi un charme inaccoutumé à cette traversée, sont restés ici. Nous ne sommes plus que trois à la table du commandant, lui compris, et nous passons la soirée, qui nous paraît longue, à échanger des impressions de spleen.
Cependant j’ai eu une satisfaction à Cotonou : mon cuisinier Denis et mon premier boy Somali, qui m’ont accompagné durant tout le cours de mon dernier voyage, m’attendaient sur le wharf. Je les ai trouvés en débarquant. Je les avais laissés il y a deux ans à Zinder, centre de la Colonie du Niger, tout proche des régions désertiques où j’allais entrer ; je ne voulais pas les emmener par trop loin. Un officier, le capitaine Barraillier, à qui j’ai demandé dernièrement de vouloir bien s’informer d’eux, m’a fait savoir qu’ils y étaient encore, et, grâce à sa grande obligeance, j’ai pu leur faire tenir les indications nécessaires pour venir me rejoindre. J’en avais encore un, Ahmed ; il est reparti au Tchad, mais quand il me saura de retour, il s’arrangera sûrement pour me trouver.
Denis est un noir chrétien de Brazzaville ; il a ses défauts comme tout le monde ; il est même un peu « crapile », au dire de ses camarades, mais c’est un cuisinier de brousse de premier ordre, débrouillard, infatigable et toujours de bonne humeur. Somali est un Sara de Fort-Archambault, plus rude, plus sûr aussi, consciencieux à l’extrême et, à l’occasion, chasseur plein de sang-froid. Les bonnes figures de ces vieux serviteurs m’ont donné l’impression que, déjà, je me retrouvais un peu chez moi. On me demande parfois si je ne me sens pas isolé, dans ces voyages où je ne suis accompagné d’aucun blanc ; mais je me trouve bien moins seul parmi ces noirs dévoués qu’au milieu d’Européens indifférents. Ce n’est pas au désert, mais dans une foule sans solidarité, que le sentiment de la solitude est de plus poignant. Quant aux occupations, je suis loin d’en manquer, et s’il arrive, par hasard, que je n’aie rien à faire, je n’ai qu’à regarder autour de moi ; il y a, dans l’observation attentive et réfléchie de la nature, des leçons pour tous.
Le lendemain, nous courons tout le jour sous un ciel noir, sur une mer sombre, unie et silencieuse. Plusieurs averses torrentielles nous apportent un peu de fraîcheur. Nous dépassons les bouches du Niger sans les apercevoir. Une dernière nuit, et nous stoppons au large du port de Douala, invisible encore ; un transbordeur y conduit en trois heures les quelque vingt passagers qui, comme moi, descendent. M. Carde, commissaire de la République, a eu l’amabilité de m’inviter à prendre place à bord de la chaloupe des Travaux Publics, plus rapide.
C’est par Douala qu’on accède généralement au Cameroun Français ; l’ancien chef-lieu, Bouéa, est dans la zone anglaise. Situé au fond d’un large estuaire qu’alimentent cinq fleuves, Douala est accessible, à marée haute, aux navires tirant six mètres d’eau. Cet estuaire, le proche voisinage du mont Cameroun (4.015 mètres) et de l’île également montagneuse de Fernando-Po, y déterminent un régime de pluies exceptionnel : plus de quatre mètres d’eau par an. De là deux conséquences : une extrême fertilité du sol ; un climat humide, et assez pénible malgré que le thermomètre monte rarement très haut.
Le port comporte des aménagements importants, ainsi qu’un outillage d’une puissance appréciable. La ville elle-même est verdoyante. Ses constructions, bien séparées les unes des autres, s’étalent largement sous de beaux arbres aux feuillages épais. Le sol, d’un jaune rougeâtre assez plaisant, n’apparaît que sur les chemins, d’ailleurs nettement tracés et en parfait état ; une herbe verte, où de vigoureuses cultures mettent leur note claire, s’étend sur tous les espaces libres. Un beau parc y a été créé par les Allemands.
Une banlieue indigène importante forme à l’entour une ceinture ininterrompue de villages disposés le long d’excellentes routes, et dont la propreté et la prospérité frappent d’abord. La population de l’ensemble est d’environ 25.000 habitants, sur lesquels 400 Européens.
Les cases, construites en forme de rectangle allongé avec des toits débordants à arête, et d’ordinaire soigneusement alignées, sont spacieuses et en bon état, encore que d’un faible pittoresque ; bien que leurs matériaux soient empruntés à la forêt équatoriale, elles m’ont rappelé, sous des dimensions moindres, les baraquements dont le Génie fait les camps. Mais, surtout dans les centres anciens, une admirable végétation borde la route, et ses rameaux bas et touffus l’ombragent par endroits tout entière. Les arbres utiles dominent d’ailleurs ; il y a là d’innombrables palmiers à huile, des bananiers aux longues feuilles larges, hautes, d’un vert clair ; des cacaoyers, des orangers, des manguiers. Des maisons qui témoignent d’une large aisance, propriétés de riches indigènes, se dressent fréquemment parmi ces cases. Dans ce décor, un mouvement, un ordre, une activité laborieuse qui s’imposent à l’attention et contribuent à donner l’impression très nette d’une évolution économique et sociale orientée vers le bien-être et le progrès.
Le gouvernement allemand interdisait rigoureusement aux noirs, par mesure d’hygiène générale, de construire leurs habitations à moins d’une certaine distance de la ville européenne. L’administration française obtient les mêmes résultats utiles en prescrivant, pour toute maison construite dans Douala même, quel qu’en soit le propriétaire, un minimum de conditions d’aération et de salubrité. Plus libéral, plus équitable, ce procédé a été apprécié par les populations locales.
Je suis resté à Douala trois jours, et j’en suis parti avec M. Carde, qui s’y trouvait justement lors de mon arrivée, pour me rendre au chef-lieu de la colonie, Yaoundé, seconde étape de mon itinéraire terrestre. Le voyage est facile ; on le fait partie en chemin de fer, partie en automobile ; il dure deux jours, qu’il est possible de réduire à un seul. Cent quatre-vingt-un kilomètres de voie ferrée d’un mètre ont été construits là par les Allemands, en dehors d’une autre ligne qui se dirige vers le Nord ; mais, lors de leur retraite, ils ont eu soin de tout mettre hors d’usage, détruisant notamment six ponts, dont l’un de trois cent vingt mètres de long. Nos services du Génie ont procédé à la réfection nécessaire, et lorsque je suis passé, six mille indigènes, recrutés et traités avec le souci le plus louable d’humanité et d’équité, travaillaient déjà à la construction d’un nouveau secteur.
CHAPITRE II
DE DOUALA A YAOUNDÉ
J’avais trouvé, entre Douala et Yaoundé, la grande forêt équatoriale qui occupe la région côtière du Cameroun.
C’est tout d’abord, jusqu’à sept ou huit mètres, un enchevêtrement inextricable de lianes, de fougères, d’arbustes ; puis de cette brousse ténébreuse jaillit, dans le demi-jour d’une atmosphère humide et chaude, une innombrable phalange de troncs immenses, clairs ou noirâtres, tantôt droits et nus, plus souvent tourmentés, ramifiés, garrottés de parasites aux liens multiples que noua la succession des ans ; au-dessus, filtrant avec parcimonie la lumière du ciel, s’étend, plus aérienne, plus découpée, mais toujours formidable, la zone d’expansion des sommets.
En cette région au sol accidenté, des dépressions s’accusent souvent dans le voisinage immédiat de la voie ferrée ; alors l’œil domine, à travers un rideau plus ou moins dense, le moutonnement d’une sombre mer de cimes noyées dans un brouillard blanchâtre par où se révèle un fond marécageux.
Après cinq heures de trajet, nous avons quitté le chemin de fer à voie d’un mètre pour prendre la draisine qui, sur voie Decauville, à la faveur de travaux d’art considérables, assurait le service des cinquante-quatre kilomètres suivants.
Sans atteindre le degré de confort du chemin de fer de Nigéria, où j’avais eu la surprise de trouver, deux années plus tôt, un sleeping excellent, nos wagons sont, à cet égard, satisfaisants. Seule la draisine est d’une rusticité qui n’a d’ailleurs rien de surprenant pour ce genre de véhicule.
Je n’avais pas manqué, en cours de route, de recueillir tous les renseignements possibles sur une question fort étrangère à ma mission, mais qui ne laissait pas néanmoins de m’intéresser au premier chef, la présence de gorilles dans le voisinage. A Eseka, village où notre train s’était arrêté, on en avait vu récemment encore ; mais ils fuyaient, chassés par le bruit des explosions des mines ; et malgré que tout espoir ne fût pas perdu d’en rencontrer un peu plus loin, les chances d’une chasse fructueuse restaient problématiques. Je devais être définitivement fixé trois jours plus tard.
Comme je l’ai dit, je faisais route avec M. Carde, qui, après un déplacement à Douala, regagnait le chef-lieu de la colonie. A Makak, une automobile nous prit à notre descente du train. Le paysage allait se transformer d’une manière complète, et se parer de grâces que rien ne m’avait laissé prévoir. Déjà la légèreté de l’air nous rappelait que du niveau de la mer, nous étions passés peu à peu à l’altitude de 1.200 mètres, pour redescendre bientôt d’ailleurs aux environs de 700. La forêt, qui s’était progressivement éclaircie, ne se manifestait plus autour de nous que par la présence de quelques grands arbres largement espacés, sans brousse, sans lianes ou presque, entre lesquels cet air vif circulait. La route, rougeâtre avec des tons bruns, parfois violacés — elle emprunte cette coloration à la latérite dont elle est faite[1], d’un entretien d’ailleurs parfait, serpente ici entre deux épaisses bordures de citronnelle dont les touffes aux longues pousses vert clair l’encadrent agréablement. De chaque côté, des palmiers à huile penchent sur nos têtes l’ombrage de feuilles qui se rejoignent en arceaux. Ailleurs ce sont des bananiers que nous dépassons, plus loin des herbes de deux à trois mètres de hauteur. Souvent des enclaves de sol nu nous montrent un rang de cases, alignées parallèlement au chemin, à cinquante mètres environ de celui-ci ; les plantations sont alors reculées derrière elles ; devant restent seuls, sur un sol d’une méticuleuse propreté, quelques palmiers ou orangers. Ce sont des villages. Cette zone est très peuplée, et nous croisons de nombreux convois d’indigènes, ordinairement chargés de palmistes.
Le ton rougeâtre de la route, cette verte citronnelle qui l’encadre gaiement, ces beaux palmiers à l’ombre généreuse, éveillent l’impression d’un grand parc, et l’œil se repose, sur ce paysage riant et gracieux, du sombre chaos de la forêt ; la petite ville de Yaoundé ne fait qu’accentuer ce caractère. A l’Est des montagnes verdoyantes qui la dominent de 500 mètres, elle occupe une éminence d’une faible étendue. Les mêmes routes, bordées de même, y tracent des voies planes et paisibles le long desquelles s’érigent, espacées, souvent coquettes, les maisons des Européens — fonctionnaires, officiers, colons, une centaine en tout. Des rosiers, des arbres au feuillage touffu et aux innombrables fleurettes rouges, des daturas aux fraîches clochettes blanches sèment çà et là des touches charmantes. On aperçoit, dans la direction du Nord-Est, de l’autre côté d’une dépression de peu de profondeur, un village haoussa assez important ; à part un très petit groupe de cases visibles vers le Sud-Ouest, les autres centres indigènes s’égrènent un peu plus loin. A elle seule, la population avoisinant la ville atteint 30.000 habitants. Une mission catholique, à la tête de laquelle est un évêque, une mission américaine, exercent respectivement leur influence sur ces derniers.
Nous arrivons à six heures au gouvernement. Je trouvai pendant mon séjour à Yaoundé, chez le commissaire de la République et chez Mme Carde, qui, avec leur jeune fille, avaient là leur résidence, l’hospitalité la plus aimable, et je serais heureux, si ces lignes leur tombent sous les yeux, qu’ils veuillent bien y voir le témoignage du souvenir vivement reconnaissant qu’elle m’a laissé.
L’après-midi se terminait parfois pour moi par une promenade aux environs. De six à huit heures, M. Carde avait coutume de recevoir chaque jour les principaux Européens du chef-lieu, et, par leur présence assidue, plusieurs ménages de fonctionnaires ajoutaient quotidiennement à l’attrait de ces réunions quasi-familiales. La tenue blanche des hommes, les robes légères des femmes s’harmonisaient avec l’ambiance et offraient aux lumières une gamme claire et gaie.
Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée à Yaoundé, a été de me mettre en quête d’un maître ès photographie ; car j’étais neuf en la matière. La Société de Géographie m’avait confié un appareil. J’avais pu faire, avant de partir, en compagnie de mon frère, le docteur Bruneau de Laborie, qui s’est consacré à la science radiologique, quelques essais au cours desquels il m’avait donné de précieux conseils. Mais il me fallait adapter ces premières notions au milieu spécial où j’allais les appliquer. Muni d’un actinomètre, je faisais des expériences à chaque heure et pour chaque degré de lumière.
Je notais, lorsqu’elles s’affirmaient satisfaisantes, mes conditions de diaphragme et de vitesse ; et j’établissais ainsi une sorte de tableau. Encore ce procédé exigeait-il souvent un guide. M. Julliard, chef du service des postes à Yaoundé, eut l’amabilité d’accepter ce rôle. Dans la journée, je prenais mes vues ; le soir, après dîner, j’allais chez lui ; nous procédions au développement, et il formulait ses critiques. Il possédait, dans la cour de la poste, une véritable ménagerie qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup d’humanité. Ses hôtes de marque étaient, lors de mon passage, trois panthères et deux chats-tigres. Je m’empresse d’ajouter que tout ce petit monde aux yeux luisants et aux griffes acérées était soigneusement enfermé. Il y avait aussi, dans une ferme voisine, un jeune éléphant familier. Je l’ai croisé plusieurs fois qui se promenait paisiblement avec son cornac, l’un suivant l’autre. Il était accueillant à tous, sauf aux automobiles. Yaoundé en compte deux ou trois. L’une d’elles, un jour, le découvrant au sortir d’un tournant, n’avait pas pu s’arrêter assez vite et était venue donner dans son robuste arrière-train. Il avait gardé, de ce procédé rude, une amertume qu’il n’hésitait pas à manifester à l’occasion en se portant au petit trot, d’un air irrité, à la rencontre de ces véhicules, de sorte que les mécaniciens l’évitaient maintenant avec soin.
Mais M. Julliard allait jouer pour moi un rôle bien plus considérable encore : il me signala en effet la présence à Yaoundé du chef Mbala, un des meilleurs chasseurs du pays, qui assurait connaître la retraite, toute proche, d’une famille de gorilles. L’instant d’après, j’étais chez M. Carde qui, avec sa bonne grâce habituelle, voulut bien interrompre quelques instants des occupations certainement plus importantes pour faire mander le dit Mbala. J’eus bientôt la joie d’apprendre de ce dernier que M. Julliard était parfaitement renseigné ; Mbala détenait bien ce secret émouvant, et de plus, se faisait fort de me mettre, dans les quarante-huit heures, en présence des animaux désirés. Il fut convenu séance tenante qu’il partirait le lendemain matin pour se rendre sur place, et que j’irais moi-même le rejoindre le surlendemain. Le rendez-vous était au minuscule village d’Oukoua, à une trentaine de kilomètres.
Le lendemain était un dimanche. Je me rendis à la butte de tir pour essayer une fois de plus mon vieux fusil, un Lebel 1902 à chargeur de trois cartouches qui m’avait servi pendant tout mon précédent voyage, et pour prendre contact avec une nouvelle arme du même modèle que j’avais achetée avant de partir. L’après-midi fut occupée par divers préparatifs, puis, à cinq heures, par une dernière promenade en automobile avec M. Carde. Les villages s’échelonnent, nombreux, le long de la route ; ils sont du type que j’ai décrit déjà.
Un peu plus loin, à partir de la Sanaga, l’enclave défrichée s’arrondira, les cases, jusqu’ici rectangulaires avec un toit à arête, deviendront cylindriques, avec un toit en forme de cône.
Je rencontrai partout un grand nombre de chiens ; contrairement à la plupart de ceux que j’avais vus chez les indigènes d’autres contrées, ils étaient gras et en bon état ; c’est qu’ils sont admis comme monnaie pour le paiement de la dot des femmes, et qu’on les entretient en conséquence. Chez les peuplades africaines, en effet, c’est généralement le mari qui achète sa femme, et le procédé, devant la logique, devant d’autres considérations même, peut soutenir la comparaison avec le nôtre.
Je me mets en route le lundi matin en tippoy. C’est un fauteuil de paille, parfois muni d’un abri de nattes, que des perches de bambou adaptées par des liens transforment en chaise à porteurs. Il utilise deux équipes de quatre hommes chacune qui se relaient l’une l’autre. J’ai avec moi un guide, un garde régional, Denis et Somali. Nous suivons pendant plus d’une heure une route parfaite avec, toujours, le même aspect d’allée de parc ; puis nous tournons à gauche et prenons une piste étroite, mais facile, entre deux champs d’herbes serrées de trois à quatre mètres de haut que les indigènes nomment isong ou isân. Aux herbes succède la petite brousse ; elle nous conduit dans la forêt.
Cette dernière est assez accidentée et je dois bientôt mettre pied à terre. Des sentiers capricieux, coupés de racines à fleur de sol, montent et descendent dans l’ombre humide. La température est chaude, lourde, mais supportable ; nous sommes abrités du soleil. Au fond des dépressions sont d’ordinaire de petits cours d’eau qu’on passe sur un tronc d’arbre ou simplement à pied plus ou moins sec. Nous ne tardons pas à arriver dans une clairière au sol net dont le fond est occupé par un rang de quelques cases alignées parallèlement au chemin. Des cultures les entourent, où je remarque bananiers, orangers, manguiers, palmiers à huile, manioc, arachides, etc. Les hommes sont parfois habillés à l’européenne — de quelle façon ! — le plus souvent à moitié nus. Les femmes portent, par derrière, un petit balai épais et assez court ; avec quelques verroteries et un modeste morceau d’étoffe par devant, c’est leur seul vêtement.
Je remarque entre les mains d’un indigène une arme curieuse, sorte d’arbalète d’un bois rouge sombre, poli et dur, sur lequel des dessins sont gravés en creux. Fort ingénieuse dans son fonctionnement, elle se compose d’une tige de 1 mètre 20 environ, en travers de laquelle est fixé un petit arc. Cette tige est fendue longitudinalement sur les cinq sixièmes de sa longueur. En écartant ses deux parties, rapprochées au repos, et en tirant sur la corde de l’arc, on diminue doublement la distance qui sépare cette corde d’une petite encoche, et on l’y engage. La traction de la corde maintient dès lors les deux parties de la tige disjointes sur toute la longueur de la fente : l’arbalète est armée. On pose devant la corde, dans une rainure pratiquée à cet effet, une courte flèche grosse comme la moitié d’un crayon, empennée d’un petit triangle rigide découpé dans une feuille, taillée en pointe et d’ordinaire trempée dans un poison qui la revêt d’un enduit très clair. Ces flèches sont contenues dans un large carquois cylindrique. Puis on vise, et en rapprochant, par une pression progressive, les deux parties de la tige fendue, on amène la petite encoche à se dérober sous la corde, qu’elle libère brusquement. La flèche a une force appréciable ; à une vingtaine de mètres, elle blessera aisément un oiseau ou un singe. L’arc est d’ailleurs très résistant. On le tend en engageant l’une des extrémités entre deux piquets profondément enfoncés dans le sol, et en exerçant une forte pression sur l’autre à l’aide d’un troisième pieu légèrement mobile autour de sa base : il y a dans le village, installé une fois pour toutes, un dispositif de ce genre.
Un tam-tam qui se porte à ma rencontre vient à son tour retenir mon attention. Trois musiciens — trois enfants — composent l’orchestre. L’instrument, le même pour tous, est constitué par un certain nombre de planchettes disposées horizontalement les unes à côté des autres ; au-dessous d’elles est un rang de calebasses de grosseurs diverses. Ce piano rustique est maintenu éloigné du corps par une branche pliée en cerceau, dont la partie convexe s’appuie sur les cuisses ; une corde qui passe derrière la taille le retient et assure le contact ; il reste ainsi placé et fixé devant l’artiste, qui, frappant rapidement sur les planches avec des bâtonnets, en tire des sons mélancoliques et pressés. Son nom est djaboum ou dja, me dit-on. Ailleurs on le nomme balafon. Il est répandu, avec des variantes, dans une grande partie de l’Afrique.
Cet orphéon m’accompagnera jusqu’à Oukoua. Nous traversons ainsi une dizaine de petits groupements d’habitations, fermes plutôt que villages, mais dont le nombre surprend. Il est rare qu’on voie la forêt si peuplée. A onze heures et demie, j’arrive ; c’est la clairière habituelle, avec cinq ou six cases rangées au fond. Les quelques femmes du lieu poussent des cris aigus en mon honneur, deux ou trois hommes exécutent une danse simpliste et niaise. Malgré la bonne volonté de cet accueil, une seule chose m’intéresse : Où est Mbala ?
Pendant qu’on le cherche, Denis et Somali installent, pour la première fois depuis la fin de mon dernier voyage — près d’un an — mes meubles de campement. Dans la case qu’on a fait débarrasser pour moi, je revois mon vieux lit de camp, dont jadis, au Bornou, j’ai fait remplacer la toile par du cuir ; ma chaise de fer, ma petite table, les trois bâtons assemblés en trépied auxquels j’accroche bidons et effets ; les deux cantines qui contiennent les objets dont je me sers tous les jours ; un tub de toile, la toile de tente individuelle qui, par terre, pliée en deux, constitue ma descente de lit ; mes deux fusils encore dans leurs étuis : me voilà chez moi.
Ce domicile et ce refuge, je le retrouverai désormais tous les soirs, où que je sois, toujours le même, dans une case, sous ma tente, ou sous la voûte hospitalière du ciel. Je le retrouverai au soir des jours heureux. Je le retrouverai au soir des mauvais jours. J’y goûterai de grands repos, une paix rare. Peu de soucis franchiront sa porte. Je l’aime profondément ainsi.
Je suis à peine installé qu’un tirailleur, de passage au village, m’apporte un goliath : c’est un hanneton au corselet noir rayé de blanc, mais de la taille d’un petit moineau. Il y en a beaucoup dans la région.
Je fais maintenant mon premier déjeuner de brousse. L’une après l’autre renaissent mes anciennes habitudes ; en quelques heures je suis redevenu le voyageur de jadis, et lorsque, ensuite, je vais m’étendre sur mon lit, car cette première étape m’a fatigué, je n’ai pas de surprise à me voir tiré de ma somnolence par la menace d’un lourd bourdonnement qui tourne autour de mon visage, par la préoccupation d’une tache de soleil qui me semble progresser vers ma tête, par toutes ces petites inquiétudes oubliées, conséquences de la nature trop proche et trop riche, qui brusquement surgissent dans ma vie et dans ma mémoire pour me devenir à nouveau familières. Alors, le sommeil étant passé, je me lève, regardant bien d’abord où je pose mes pieds à cause des insectes malfaisants ; je fais quelques pas ; il est quatre heures ; je rédige mes notes quotidiennes, — ces lignes ; je sors, je m’assieds sur ma chaise ; puis, dans le calme de mon clair campement où chaque chose et chacun ont pris leur place, entre les murailles de verdure dont la forêt emprisonne mon village, j’attends, presque sans pensée, des nouvelles de Mbala, le déclin du soleil, la chute de la chaleur, et la fin du jour.
Le lendemain matin vers cinq heures et demie, comme j’achève ma toilette, Denis vient me dire que notre chasseur est arrivé, et l’introduit. Le voici, de taille moyenne, vigoureusement musclé, le visage jeune et ouvert. Il a trouvé un couple de gorilles, avec des petits, mais il m’explique, dans un français assez correct, — c’est un élève de nos missionnaires — qu’ils sont dans un coin de la forêt où un Européen ne peut absolument pas circuler : la brousse y est impénétrable. Il va donc repartir de suite. Il fera cerner les animaux par un certain nombre d’indigènes. On les effraiera au moment voulu, en même temps qu’on ouvrira un côté du cercle, et je n’aurai qu’à me placer sur leur chemin. Le procédé ne me plaît pas beaucoup ; j’ai l’habitude de chasser autrement, d’une manière plus simple, sans tant de monde, en tête à tête ou presque avec le gibier ; et j’insiste vivement pour l’accompagner sans délai ; mais il demeure aussi catégorique.
« Ici, me dit-il, en montrant l’inextricable fourré qui nous entoure, la brousse est bien ; là-bas, elle est très mauvaise. »
Cela me suffit, car ici déjà je ne saurais passer. Je me rends à l’évidence. Il repart. J’attendrai. Cette chasse sera d’ailleurs singulièrement décevante, et si je lui donne place dans ce récit, ce n’est que dans un souci de vérité. Plus tard, au Tchad, je dédommagerai mes lecteurs.
Vers deux heures et demie, en questionnant autour de moi, j’apprends que l’endroit où opère Mbala n’est guère à plus d’un heure d’Oukoua, et je décide de m’y faire conduire, malgré tout, pour voir moi-même.
A peine me suis-je engagé dans le sentier, où me précède un guide, que, pour un motif d’un autre ordre, je me félicite d’avoir pris ce parti. C’est la végétation la plus épaisse que j’aie vue ; nous cheminons dans un demi-jour sans éclaircies, par une galerie si basse qu’il faut se baisser, s’agenouiller presque, à chaque instant ; cette incommodité se complique de pentes raides, glissantes, où le pied, pour se poser, doit chercher avec soin les creux ; puis de marécages — ou marigots — nauséabonds et noirs, qu’on passe tant bien que mal, non sans quelques chutes, sur des branches humides et glissantes ; et je vois un très appréciable avantage à m’être familiarisé dès aujourd’hui avec une gymnastique qui demain, avant la chasse, m’aurait fatigué et énervé. Il faut peu de chose pour nuire à la justesse d’un coup de fusil et, avec les animaux rares, lorsqu’on perd sa chance, c’est fini. Le proverbe qui dit « l’occasion est chauve par derrière » est particulièrement vrai ici.
J’entends bientôt des cris répétés, lointains d’abord, qui partent de points différents ; et j’arrive peu après à une sorte de palissade à claires-voies, faite de branchages entrecroisés que des indigènes, répartis à quelque distance les uns des autres, achèvent hâtivement de construire en poussant ces cris. Elle épouse la courbe d’une percée large d’un mètre qui vient visiblement d’être frayée à l’aide de coupe-coupes, car elle est jonchée de branches fraîchement tranchées. Je m’engage dans ce chemin pour chercher Mbala, qu’on me dit tout près. On me montre en route une petite place où l’un des gorilles a mangé la veille ; la considération dont on entoure les quelques débris végétaux qu’il a laissés là me confirme que j’ai affaire à un grand seigneur de la forêt.
Bientôt arrive Mbala. Il a fait entourer, me dit-il, par les gens du village voisin, que stimule la perspective de quelques centaines de kilogrammes de viande, le lieu où gîtent les animaux. Demain matin, à huit heures, il m’attendra là, où nous sommes. On fera une brèche sur un point de cette manière de champ clos ; nous entrerons tous deux, et si les gorilles veulent s’enfuir, les clameurs des indigènes, les difficultés de la palissade qui partout est un peu penchée vers l’intérieur, de manière que quiconque s’y accrocherait la ferait tomber sur soi d’abord, les retarderaient, paraît-il, suffisamment. Les cris que j’entends sans cesse n’ont d’autre but que de leur ôter la tentation de s’approcher du cercle qui, déjà, les emprisonne. Ce programme, théoriquement, peut séduire : pratiquement, il me semble d’une exécution difficile. Mais, bien que Mbala s’exprime assez clairement en français, il est possible que quelque chose m’échappe dans ce qu’il veut me faire comprendre ; le principal est pour moi de joindre les gorilles ; il m’en donne la certitude ; et il a l’expérience de cette chasse, où je suis novice.
On peut penser que le lendemain, à huit heures, j’étais exact au rendez-vous. Mbala aussi. Mais ses préparatifs, me dit-il, ne sont pas terminés. Ils le seront seulement à deux heures. Je lui réponds qu’il prenne son temps, que je sais qu’il exécute un travail difficile ; et que même si de nouveaux retards se produisent, je ne lui en témoignerai aucun mécontentement. Je rentre, et à deux heures je suis là.
Cette fois tout est prêt. Mbala est armé d’un fusil Gras. Il a amené avec lui un autre noir qui a également un fusil. Je m’étonne de ce déploiement de forces, mais il insiste, et fidèle à mon principe de m’en remettre aux indigènes lorsque je ne puis me guider sur mon expérience personnelle, je cède à son désir. Somali, en arrière, avec l’interprète, portera mon appareil photographique. Pour moi, j’ai l’un de mes deux fusils, celui de mon précédent voyage, que je connais bien ; — et dût-on sourire de cette prudence — un pistolet automatique du calibre de 11 millimètres 25. Les enrayages que j’ai eus au cours de mes chasses antérieures — l’un à vingt mètres d’un éléphant blessé — m’ont rendu circonspect à cet égard. Si je venais à me trouver en difficulté, mon pistolet, que je laisse au cran d’arrêt et que je suis à même d’utiliser en une seconde, pourrait, de près, en raison de son calibre et de sa puissance, bousculer n’importe quel animal et me donner du temps, peut-être même me tirer d’affaire.
Nous pénétrons dans l’enclos. Il circonscrit, je m’en rendrai compte un peu plus tard, un grand entonnoir sombre, très boisé, profond, presque à pic, au fond généralement marécageux. Nous nous engageons sur une piste encadrée d’herbes très hautes, et nous la quittons presque aussitôt pour entrer, à gauche, dans les broussailles qui constituent le premier étage de la grande forêt.
Tout de suite, la difficulté de la marche est extrême. Il n’y a plus aucun chemin. L’exubérance de la nature nous emprisonne dans un réseau désordonné. Il faut, à chaque pas, éviter une tige, une branche, une racine en arceau, une liane ; puis s’arrêter pour dégager un pied, ou le fusil qui s’est accroché ; se baisser pour passer dans des cerceaux, reculer parce que le casque qui, lorsque l’on est ainsi courbé, masque la vue, vient de heurter un enchevêtrement trop serré ; se coucher parfois : la suprême ressource, car le sol ménage peu d’obstacles et c’est tout un côté dont on n’a plus à s’occuper. Une descente glissante, très raide, qui se présente devant nous, m’impose un surcroît de précautions. Je dois, pour chacun de mes pas, chercher une place ; si je n’en trouve pas, je me cramponne à des branches souvent épineuses, mais dont le contact momentané est préférable à une chute. Tout cela avec le soin constant d’éviter le bruit, ce qui rend la tâche plus malaisée encore, et essouffle.
Un quart d’heure ainsi, et nous sommes au fond. Nous y trouvons un marigot noir et fétide, où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, au milieu de troncs morts et de débris mystérieux. Nous le traversons laborieusement, lentement. Puis une nouvelle pente se dresse, couverte de la même végétation, et, comme l’autre, presque à pic. Il faut la remonter. Nous suivons, depuis le commencement, des empreintes que Mbala dit être celles du gorille mâle ; ce sont elles qui fixent notre route ; ces grands singes, en effet, cheminent le plus souvent sur le sol. De temps à autre, de vagues relents de pourriture, communes d’ailleurs à toutes les parties de la forêt, décèlent un cadavre d’animal qui retourne lentement à la terre. La chaleur, à vrai dire, est tempérée par l’ombre ; mais l’atmosphère humide et tiède de ce sombre séjour reste étouffante. Au repos même, on respirerait mal.
La brousse devient plus dense encore. Nous arrivons à un réseau tellement serré que nous sommes emprisonnés de toutes parts. Cependant nous voici, soudain, au haut de la pente ; un peu de soleil, maintenant, par endroits, transparaît en petites taches gaies, encourageantes.
Mbala se couche pour passer. Il fait quelques mètres à plat ventre. Je le perds tout de suite de vue ; puis il revient. Aller plus loin, me dit-il, est impossible. Seul, et par ce moyen, il pourrait encore avancer. Mais pour moi, l’endroit est impraticable ; il n’y a plus rien à faire aujourd’hui.
Une heure et demie seulement s’est écoulée depuis que nous avons franchi la palissade. Devant moi sont les traces fraîches d’un gibier intéressant entre tous. Je ne retrouverai peut-être jamais l’occasion qui m’échappe. Pourtant je sens si bien qu’il dit vrai, je suis tellement écrasé par la puissance de ce qui m’entoure, que je m’épargne le geste vain d’insister.
Nous cessons de nous préoccuper de la piste ; tandis que les hommes cherchent la direction à prendre pour sortir du fourré avec le minimum de travail, je me débarrasse des fourmis, tombées des branches, qui me dévorent le cou et la nuque ; trop absorbé par les obstacles que tout opposait à ma marche, j’avais renoncé, depuis quelque temps, à les chasser. Avec des coupe-coupes, lentement, péniblement, on ouvre un passage. Dix minutes plus tard, je vois la lumière crue ; puis, presque tout de suite, la palissade. Nous nous asseyons un instant.
Il faut réparer cet échec. Nous tenons conseil.
Je suggère à Mbala d’épier les gorilles, de voir où ils gîteront ce soir. Nous irons, à l’aube, les surprendre. Il paraît trouver l’idée bonne. C’est entendu. Je reprends espoir. Je vais coucher ici pour être sur place en temps utile.
Il y a justement, non loin de nous, une case isolée. Elle occupe l’angle médian d’une clairière, triangle défriché dont les côtés, d’une cinquantaine de mètres chacun, sont constitués par la forêt, cependant que sa base est la palissade même. Entre ce gîte et la palissade, une petite place bien nette, d’abord, où le sol est nu ; puis, ombrageant une herbe drue, une trentaine de beaux bananiers aux grandes feuilles vertes.
La famille qui habite la case, spontanément, s’installe un peu plus loin ; dans dix minutes une hutte de branchages, diligemment construite, l’abritera tout entière. On m’apporte de l’eau, des bananes ; aussi, pour poser ma tête, un billot de bois qu’on recouvre d’une feuille. Je m’étends sur le sol avec délices.
Un petit groupe d’hommes et de femmes, de ceux qui ont construit l’enceinte, arrivent bientôt pour camper là. Au crépuscule, un peu plus tard, ils allument trois feux, presque sans flammes, car l’humidité règne partout, qui répandent dans l’atmosphère une fumée redoutée des moustiques. Assis en cercles, ils causent gaiement. Le jour achève de tomber, et des lucioles saluent la venue de la nuit qu’elles aiment en commençant de voler dans l’ombre ; elles multiplient autour de moi le caprice de leurs étincelles intermittentes ; cela me rappelle mes soirées dans les îles du lac Tchad, où ces insectes sont si nombreux.
Cependant Somali est allé chercher Denis à Oukoua, et je suis inquiet de ne pas les voir. Je crains que l’obscurité ne les ait surpris en route. Le sentier est mauvais ; ils le connaissent à peine.
Soudain, j’entends leurs voix joyeuses. Ils m’apportent mon dîner, avec une couverture et mes affaires de toilette. La famille que j’ai expropriée a emporté les quelques calebasses qui constituent le principal de son mobilier ; la case, au sol de terre, car les planchers sont un luxe inconnu des indigènes dans tous les lieux où je suis passé, contient encore, toutefois, un lit, qu’on a eu la prévenance de laisser à mon intention. C’est un cadre de bois sur lequel sont fixées, rangées dans le sens de la longueur, les unes près des autres, des tiges de bambous. Un peu court, toutefois. Les noirs couchent d’ordinaire les jambes pliées, en chien de fusil, et les dimensions ont été calculées en conséquence : le bord m’arrive au genou. Mais sont-ce les fourmis de tout à l’heure, celles dont la chasse m’a fait négliger l’invasion ? Sont-ce de petites mouches noires presque imperceptibles qu’hier soir, en dînant, j’ai remarquées sur moi ? toujours est-il que des démangeaisons cuisantes me privent de sommeil une partie de la nuit. J’en souffrirai pendant huit jours, et le mot souffrir, si disproportionné qu’il semble avec ce minime incident, n’est pas excessif ; j’ai constaté le matin que sur le dos d’une seule de mes mains se gonflaient plus de cent piqûres ; je ne pouvais obtenir de soulagement qu’en me brossant vigoureusement la peau avec une brosse dure ; d’ailleurs, quelques instants après, je payais ce répit momentané par un redoublement de cuisson. Ce n’est qu’au bout d’une semaine, comme cela ne s’atténuait pas, que j’ai essayé, à tout hasard, de me faire des frictions de jus de citron ; deux jours plus tard, coïncidence ou efficacité du remède, tout avait disparu. Les petites mouches, je l’ai su ensuite, étaient les coupables. On les nomme fourous. Elles sont nombreuses dans certaines parties de la forêt.
A cinq heures du matin, Mbala arrive. Rien à faire encore, me dit-il. Les gorilles paraissent effrayés. Ils ont passé la nuit dans un endroit absolument impénétrable. Pourtant il reste une ressource ; on va resserrer le cercle autour d’eux ; puis on débroussaillera un peu, de manière à réduire encore l’étendue de leur refuge ; alors, sûrement, je les découvrirai.
Je lui objecte que les gens qui sont là ont déjà fait un gros travail, mais il me répond aussitôt, sur un ton de sincérité évidente, qu’ils le font avec empressement et sont tout prêts à continuer. Je profite de cette occasion pour lui demander s’il est exact que des femmes indigènes soient parfois capturées par les gorilles, ainsi que me l’ont affirmé des gens dignes de foi. Il me regarde avec surprise et me répond négativement. Les indigènes de la région ne redoutent pas, selon lui, le voisinage de ces singes, encore que les plantations souffrent quelquefois de leur appétit ; comme la plupart des animaux, quels qu’en soient la taille et la force, le gorille craint l’homme et l’évite chaque fois qu’il le peut. Ce qui les stimule en ce moment, c’est l’espoir d’une ample provision de viande.
Je rentre à Oukoua, où j’arrive à huit heures. On me fait prendre un chemin différent, et je visite en route une petite école de la mission catholique, qu’un moniteur indigène dirige avec soin. Je reprends possession de ma case. Puis je profite de mon désœuvrement pour fureter çà et là. Je remarque d’abord le tam-tam d’appel qui figure ici dans les moindres groupements, sorte de billot de bois creux sur lequel on frappe des signaux convenus, transmis ensuite de village en village ; un autre instrument de musique, le mbet, arc à quatre cordes qu’une cheville, fixée selon le rayon de l’arc, éloigne un peu plus de ce dernier au point médian, pour augmenter la tension. Une calebasse, assujettie au milieu de la longueur du bois, du côté convexe, renforce la sonorité.
Voici que la situation se complique. A une heure m’arrive un homme de Mbala. Il m’avise que les deux gorilles viennent de s’échapper de l’enceinte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis le début de cette chasse, que j’y constate quelque chose qui réponde aux conceptions de ma raison. Ce qui me surprend surtout, c’est qu’ils n’en soient pas sortis plus tôt. Néanmoins, comme ce porteur de mauvaise nouvelle me dit que Mbala conserve un espoir, je lui réponds que je vais me rendre sur les lieux. Mais on me dissuade, Mbala n’y est plus ; il a suivi les fugitifs, il est loin, mieux vaut que j’attende.
A cinq heures je dîne, et de nouveau les fourous m’assiègent. J’ai laissé à Yaoundé les quelques paires de gants que j’avais emportées. Je supplée à leur absence avec une paire de chaussettes, ce qui d’ailleurs n’est pas très commode pour manger.
Je viens de finir, lorsque m’apparaît Mbala. Les nouvelles sont désastreuses. Le mâle seul s’est échappé. La femelle est encore là avec sa progéniture, mais elle est très petite. En outre, elle est maintenant effrayée, sur ses gardes. Il estime que désormais, je n’ai nulle chance de réussite. Lui, en revanche, se fait fort de l’atteindre.
Je suis d’abord un peu vexé. Je manque évidemment d’entraînement ; trois semaines de traversée dans l’inaction la plus complète, le séjour chaud et humide de Douala, ne constituent pas une préparation sportive. Pourtant j’ai conscience de n’avoir pas été au-dessous de ce qu’il pouvait attendre d’un Européen. Pourquoi ce brusque changement ?
J’essaie de l’amener à une conclusion différente et l’engage à chercher s’il n’est, pour approcher le gorille, de procédé plus raisonnable que celui sur lequel il a basé son plan : l’affût, par exemple.
Raisonnable : voici pourquoi j’emploie ce mot. Dans le fourré inextricable où nous progressions, il était impossible de voir à plus de cinq mètres ; il y régnait en outre un silence suffisant pour que le plus léger bruit y donnât l’impression d’une présence anormale. Si même nous avions pu persévérer sur les traces des gorilles, comment arriver si près d’eux sans attirer leur attention, c’est-à-dire sans les mettre immédiatement en fuite ? L’aurions-nous fait, que le seul geste de les coucher en joue, dans ces broussailles où le fusil s’accrochait partout, aurait suffi pour leur donner l’éveil ; il aurait alors fallu moins d’une seconde, à des animaux de cette agilité et de cette puissance, pour franchir les deux ou trois mètres après lesquels nous les aurions infailliblement perdus de vue. Placer dans ces conditions un coup précis était presque impossible.
Je devais apprendre, un peu plus tard, que Mbala parlait depuis longtemps de cette chasse, et surtout de la capture des jeunes gorilles, qu’il espérait vendre avantageusement ; mais qu’en raison d’une situation spéciale — il était chargé de la surveillance de travaux — il ne pouvait disposer du temps nécessaire sans une permission difficile à obtenir. A-t-il profité de ma visite pour s’assurer à cet effet d’exceptionnelles facilités, quitte à m’éliminer au moment décisif, ma complète ignorance des mœurs du gorille lui ménageant en moi une dupe facile ?
C’est ce qu’on m’a suggéré ensuite, et je reste d’autant plus enclin à le croire que cette conclusion est encore la moins désagréable pour mon amour-propre de chasseur.
Le soir même, j’étais de retour à Yaoundé, que je devais quitter le surlendemain.
Il n’est pas inutile de dire ici quelques mots de la région dans laquelle va s’effectuer, durant près de deux mois et demi, mon voyage.
La superficie du Cameroun est d’environ 400.000 kilomètres carrés. Il a 200 kilomètres de côtes, et le point extrême de son hinterland, le lac Tchad, qui constitue sa limite nord, est à 1.500 kilomètres à peu près de Douala, son port principal. Il est borné à l’Est par nos Colonies de l’Oubanghi-Chari et du Tchad, et à l’Ouest par la Nigéria, augmentée du Cameroun anglais. Au Sud, il est limitrophe de la Guinée Espagnole et du Gabon.
On y distingue trois régions : la forêt, qui couvre la côte, la partie sud et la partie sud-est, sur environ 150.000 kilomètres carrés ; un plateau central accidenté, d’une altitude moyenne de 1.100 mètres ; puis une plaine immense qui va jusqu’au lac Tchad ; la végétation de ces deux dernières régions est plus clairsemée à mesure qu’on avance.
La température est assez chaude et très humide sur la côte, où elle exerce une action déprimante sur la plupart des Européens. Elle est beaucoup plus saine sur le plateau central — plateau de Ngaoundéré ; dans les plaines voisines du Tchad, elle s’élève sensiblement, mais reste relativement sèche et n’est généralement pas insalubre.
C’est Nachtigall qui, en 1884, a pris possession du Cameroun pour l’Allemagne. Conquis par les troupes anglo-françaises pendant la guerre de 1914-1918, il a été partagé ensuite entre la France et l’Angleterre, et la France en administre actuellement, en vertu d’un mandat de la Société des Nations, la partie définie plus haut.
Sa population se compose de Bantous et de Négrilles pour la forêt, et, dans les autres régions, de Noirs soudanais, auxquels s’ajoutent, sensiblement moins nombreux, des Foulbés, des Haoussas et, tout à fait au Nord, des Choas. Les Foulbés, venus du Sokoto, où ils étaient descendus du Fouta-Djallon, sont, d’après les opinions les plus autorisées, de race blanche, mais leur teint, souvent foncé jusqu’au noir, trahit un métissage accentué.
Parmi les principaux produits du sol, il faut citer, outre des bois d’essences diverses, le caoutchouc, l’huile et les amandes de palme, la banane, le cacao, l’ananas, la patate, l’igname, le manioc, le maïs, le riz, le macabo, le gombo, le tabac, la kola, le café, le coton, l’indigo, la gomme arabique, le mil, le sorgho, l’arachide, le blé, etc..., auxquels s’ajoutent la plupart des légumes d’Europe lorsqu’on les cultive avec soin.
Son cheptel bovin — zébus principalement — dépasse un demi-million de têtes. Il possède aussi des moutons, chèvres, porcs, ânes, de bons chevaux, des poules, des canards, des pigeons, etc...
Le gibier y est varié et assez abondant. Les rivières sont généralement poissonneuses.
Les industries des indigènes sont rudimentaires ; ils filent et tissent le coton, extraient et travaillent le fer, fabriquent de grossières poteries, des nattes, des plateaux et des chapeaux de paille, sont teinturiers, etc... ; dans le Nord on trouve des sacs de cuir et des coussins où les couleurs sont mariées avec goût.
L’étude géologique, et surtout minière, du Cameroun, n’a été que commencée et promet des résultats intéressants.
Les moyens de transport varient avec les régions. La zone côtière est desservie par deux chemins de fer, l’un de 160, l’autre de 180 kilomètres actuellement, ce dernier prolongé, on l’a vu, de plus de cinquante kilomètres encore par une voie Decauville ; elle possède aussi des routes nombreuses, généralement en très bon état. Plus au Nord, on emploie le portage à dos d’homme. A partir de Ngaoundéré, la région de la mouche tsétsé, dont la piqûre est si redoutable à certains animaux, étant franchie, le voyageur a la faculté de remplacer par un cheval le tippoy, dont j’ai déjà parlé.
Les facilités d’exportation, nombreuses déjà pour la région côtière, sont malheureusement insuffisantes pour le reste de la Colonie.
La densité moyenne de la population est d’environ huit au kilomètre carré, avec un minimum de trois dans la région de Tibati, et un maximum de dix-huit, vingt même dans celle de Maroua. Je rappelle qu’elle est en France de soixante-quinze, et au Soudan de trois à peu près. Mais les résultats des recensements coloniaux, jusqu’à présent, sont restés, en maint endroit, sensiblement au-dessous des chiffres réels.
Ces indications ne sauraient, bien entendu, être considérées comme un exposé complet. Elles n’ont d’autre objet que de donner une idée générale, une vue d’ensemble, et de répondre par avance à certaines questions qui se poseront, au cours de mon récit, dans l’esprit des personnes qui en poursuivront la lecture.
CHAPITRE III
DE YAOUNDÉ A YOKO
J’ai passé encore un jour à Yaoundé. Puis, M. Carde, qu’accompagnaient Mme et Mlle Carde, a eu l’amabilité de m’emmener en automobile jusqu’à la Sanaga, à 70 kilomètres de là. Nous y avons déjeuné gaiment. Le fleuve, à l’endroit où nous l’avons traversé, a environ 400 mètres de large. Il est coupé, en amont, par les chutes de Nachtigall, dont les cinq rapides roulaient tout près de nous, entre des îlots boisés, une eau écumeuse. A deux heures, mes hôtes ont repris le chemin du chef-lieu. Ma vie de nomade allait commencer.
Je me suis rappelé parfois, durant ma route, les roses, les citronnelles, les ombrages, l’atmosphère paisible et champêtre de Yaoundé. Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas ; si ces riantes allées, ces belles fleurs, cette claire verdure ménagent, au voyageur qui passe, un séjour dont il ne s’éloigne qu’à regret, le sédentaire, officier, fonctionnaire ou colon, a vite épuisé le charme de ce perpétuel sourire de la nature ; et la carrière du colonial à poste fixe, on ne le sait pas toujours assez en France, comporte des renoncements dont beaucoup méritent d’être appelés sacrifices, et, tout au moins, commandent l’estime.
A la Sanaga s’arrêtait la zone des moyens de transport mécaniques et, jusqu’à Ngaoundéré, où je devais trouver un cheval, j’allais avoir à employer le tippoy ; la présence de la tsétsé, comme je l’ai dit à la fin du chapitre précédent, rend la région dangereuse pour certaines espèces d’animaux.
La tsétsé est connue depuis longtemps pour ses piqûres douloureuses et pour l’action meurtrière de celles-ci sur le bétail ; plus récemment, on signalait, à l’actif d’une de ses variétés au moins, la glossina palpalis, un méfait plus grave encore, la transmission de la maladie du sommeil. Elle vit dans les broussailles, n’en habitant d’ailleurs que certains îlots, et ne s’éloigne guère de ceux-ci de plus de quelques centaines de mètres, ce qui permet la détermination relativement précise de sa zone et ses points d’habitat : je dis relativement, parce que cette zone est susceptible de se modifier. La tsétsé a cette particularité qu’elle recherche l’ombre et se pose plus volontiers sur les couleurs sombres. Cependant, elle n’est à redouter que le jour ; la nuit, son activité ne se manifeste pas.
Le bétail auquel elle s’attaque n’est pas nécessairement perdu. Mais il a les plus grandes chances de l’être. La proportion des victimes, relativement au nombre des atteintes, est heureusement plus faible chez l’homme. J’ai été piqué bien des fois par des tsétsés de diverses variétés. J’ai ressenti sur le moment une douleur vive et lancinante comme si on m’avait louché avec un tison d’allumette encore rouge ; une petite tumeur, siège d’une démangeaison cuisante assez pénible, s’est formée ensuite et a persisté quelques jours. Rien de plus. Lorsque la maladie se déclare, en revanche, il est indispensable de recourir, sans retard, à un traitement sérieux. Elle se traduit, notamment, par des accès de fièvre sur lesquels la quinine reste sans effet, par un engorgement ganglionnaire généralisé, par une lassitude qui dégénère en somnolences, puis en coma. Sa durée est variable ; elle évolue généralement avec lenteur.
La vie du voyageur, en cours d’étapes dans les régions tranquilles, est faite de détails. Aussi chacun de ces détails y prend-il de l’importance, et la détermination des heures de marche, du mode de formation du convoi, quantité de questions analogues, tiennent-ils beaucoup de place dans les préoccupations. Le temps était venu d’organiser ma caravane.
J’employais, pour mes bagages, des porteurs, puisque c’est le seul procédé usité au Cameroun, en dehors de l’étroite zone que dessert le chemin de fer. Les bœufs ne manquent pas dans le Nord, non plus que dans le centre, mais les indigènes ne les dressent pas, comme au Tchad, au portage. Quant au tippoy, sans la répugnance que j’éprouve, en général, pour les moyens de transport de roi fainéant, je m’en serais assez facilement accommodé. Il est d’un confortable plus que suffisant et repose agréablement de la marche qu’à raison de deux ou trois heures par jour, je considère comme nécessaire à une bonne hygiène coloniale.
On peut s’inspirer de plusieurs méthodes pour fixer les heures de mouvement.
L’une consiste à se mettre en route avant la fin de la nuit, de manière à terminer l’étape avant la chaleur. On fait, en moyenne, 5 kilomètres à l’heure. Les étapes normales ne dépassent pas 30 kilomètres, et, le plus souvent même, 25. En partant à 4 heures ou 4 heures et demie, on arrive donc avant 10 heures, et le reste du temps est libre. Il faut toutefois de bons chemins, ou bien des torches, lorsque la lune n’éclaire pas jusqu’à l’aube ; autrement, les porteurs trébuchent, et les charges tombent.
Autre système : partir à 3 heures de l’après-midi, de telle sorte que la chaleur décroît à mesure que vient la fatigue. Il a l’inconvénient que l’arrivée, à 8 heures du soir, est beaucoup moins pratique qu’une arrivée de jour.
Il est encore possible de couper l’étape en deux et d’en faire une partie le matin, l’autre avant le coucher du soleil ; mais ce sont deux départs au lieu d’un, et le second, pour simplifiés qu’en soient les préparatifs, est une fatigue supplémentaire pour les hommes. D’autre part, lorsqu’on veut travailler, le calme de l’esprit se ressent de la préoccupation d’un changement toujours proche.
Enfin, on se contente, quelquefois, de partir à 7 ou 8 heures du matin, pour arriver entre midi et 2 heures. J’avais cette habitude pendant mon précédent voyage. Si résistant qu’on soit à la chaleur pourtant, les rayons du soleil gardent une action nocive ; le moins qu’on risque, avec ce procédé, est de s’anémier très vite, et, qui plus est, sans s’en apercevoir. J’ai cru prudent, à la suite de l’expérience que j’en avais faite, de l’éliminer provisoirement, et j’ai décidé, pour cette période de début, où les chemins s’annonçaient sans difficultés ni surprises, de m’en tenir au premier de tous : départ de très bonne heure, arrivée avant 10 heures du matin ; la journée consacrée à la rédaction des notes quotidiennes qui constitueront plus tard les bases du rapport final ; aux petits déplacements susceptibles d’assurer des éléments de documentation complémentaires ; aux conversations instructives avec les indigènes ; à l’examen où à la réparation du matériel ; à la préparation du lendemain ; au repos. Je me réservais de couper les étapes de plus de 30 kilomètres et de marcher alors le matin et le soir pour ménager davantage les porteurs.
J’en avait trente-quatre, vingt-six pour mes bagages et huit, formant deux équipes, pour mon tippoy ; j’avais encore un interprète et trois gardes, enfin Somali et Denis, naturellement. Denis avait, en outre, engagé, à Yaoundé, un marmiton Sara du nom de Somanakandji : non qu’il eût beaucoup de cuisine à faire : mon régime, en voyage, est plus que fruste ; mais parce que, si peu qu’il en eût, il souhaitait, par tempérament, en avoir moins encore. C’est d’ailleurs un usage courant, chez les serviteurs noirs, de prendre eux-mêmes des serviteurs ; j’avais constamment dans mon convoi des gens que je ne connaissais pas et sur lesquels je ne posais même pas de questions ; c’étaient des auxiliaires temporaires ou permanents de ces messieurs ; ils les assistaient, en échange de leur nourriture, d’un vieux vêtement, du seul plaisir de voyager en compagnie ; pour le cuisinier, ce genre de combinaison était d’autant plus aisé à réaliser, que le marmiton — qu’il appelait « Marmata » — était en même temps une sorte d’apprenti ; employé au nettoyage des assiettes et des casseroles, il assistait à la confection du repas.
Mes bagages étaient divisés, selon l’usage, en charges de vingt-cinq kilos au maximum. Tout ce qui était susceptible d’entrer dans une caisse de petites dimensions était emballé dans des cantines métalliques, grâce auxquelles la voracité des termites et l’action de l’humidité étaient épargnées, dans la mesure du possible, à mes effets. J’expédiais vers 3 heures et demie du matin le gros des porteurs, accompagné du chef porteur et d’un garde. Je consacrais l’heure qui suivait à ma toilette et au déjeuner. A 4 heures et demie je partais moi-même avec les derniers d’entre eux, chargés des objets que ma présence avait immobilisés jusque-là, l’interprète, mes serviteurs, un autre garde. Le troisième garde me précédait généralement d’un jour sur la route, de manière que je trouvais les villages avertis de mon arrivée.
C’est dans ces conditions que j’ai quitté, le 12 février, les chutes de Nachtigall. Tout mon monde était rassemblé à l’heure fixée, et le départ, qui, le premier jour, comporte toujours des tâtonnements, à cause de la répartition des charges et, parfois, de certains remaniements, s’est effectué avec une promptitude satisfaisante. A quelque distance de Yaoundé, j’ai rencontré, pour la première fois au Cameroun, des cases cylindro-coniques, au mur circulaire d’argile, au grand toit débordant de chaume. Leur vue, depuis bien des années, m’est familière. Cette forme domine dans la plupart des régions de l’Afrique auxquelles je suis accoutumé.
La piste traverse ensuite une série d’ondulations assez faibles. Peu ou pas d’arbres sur les reliefs ; des galeries forestières dans les dépressions. Les panoramas sont étendus, mamelonnés, et pittoresques. Les villages, petits, restent assez nombreux, les cultures fréquentes. La citronnelle continue à border les chemins.
Nous arrivons au campement vers 11 heures. Sur toutes les routes coloniales un peu fréquentées, des cases spacieuses et propres sont échelonnées de 25 en 25 kilomètres environ, pour abriter les voyageurs et leur suite ; une grande, pour l’Européen ; autour, de plus petites, pour les noirs. Lorsqu’elles sont bien entretenues, ce qui n’est pas toujours le cas, la toiture ne laisse rien filtrer des rayons du soleil ni de l’eau des pluies ; on peut y ôter son casque le jour, y dormir à sec la nuit, et y prendre, malgré les insectes divers qui y élisent domicile, un excellent repos.
Les porteurs sont déjà là. Ils ont posé leurs fardeaux et se sont assis à l’ombre. Somali dispose ma table et ma chaise dans un délicieux courant d’air ; Denis, après avoir stimulé par des appels impérieux le zèle de son « marmata », m’apporte une épaisse tranche d’ananas ; mes meubles, en cinq minutes, sont à leur place ; je retrouve la route et tout son charme.
Je déjeune. Mon menu est simple ; je vis entièrement sur le pays, et n’ai avec moi ni vin ni conserves. Il ne varie que lorsque la chasse lui apporte un élément imprévu, et je néglige les ressources de celle-ci dans les régions dépourvues de grand gibier : je n’ai apporté que mes fusils Lebel, et tuer des perdreaux ou des lièvres à balle dépasse la mesure de mon adresse.
J’écris ensuite mon journal de route. J’inspecte mes bagages, je flâne dans le camp, je vais voir les alentours, je lis. Je dîne à cinq heures pour profiter de la fin du jour. Après, j’attends sept heures dans la fraîcheur de la nuit tombante, en laissant errer ma pensée. Les constellations apparaissent. J’ai une carte du ciel ; je m’amuse à en chercher le dessin, la place et le nom ; je connais déjà beaucoup d’entre elles. Puis, loin des mornes alvéoles où se superposent en couches serrées les ingénieux troglodytes de la période quartenaire, fils de la civilisation moderne, devant ma case, car il ne pleuvra pas, je prends possession de ma chambre à coucher : un sol soigneusement balayé, bien net ; au-dessus, la voûte bleu sombre d’un ciel tout étincelant d’étoiles, un air pur — frais ce soir ; au loin, le concert des cigales où se mêlent parfois, du fond de la brousse, des voix plus graves que je connais bien : l’industrie des travailleurs conscients et organisés n’en a pas encore construit comme celle-là.
Le lendemain, je pars un peu tard. Presque aussitôt après le village de Bilanga, la route entre dans une nouvelle région forestière, qu’elle traverse sur une douzaine de kilomètres ; on retrouve ensuite un pays découvert et accidenté. De petits rongeurs allongés, assez semblables à nos belettes d’Europe, sortent plusieurs fois de touffes de citronnelle. Mes hommes s’amusent à les poursuivre, vainement. Un serpent rentre à notre passage un bout de queue noire qui dépasse la lisière des herbes. Je descends de mon tippoy pour marcher un peu ; je devance bientôt mes hommes ; puis, pour les attendre, je m’assieds à l’ombre d’un palmier.
Sur le sol, tout près de moi, un beau coléoptère vert, à reflets métalliques, de la taille d’un gros hanneton, évolue, tranquille. De longues fourmis de plus de deux centimètres, armées de mandibules formidables, quêtent, rapides, çà et là. Brusquement, l’une d’elles s’arrête et saisit un petit insecte blanchâtre, allongé, lent sur ses pattes faibles et courtes, puis un autre, puis un troisième ; elle les emporte en grande hâte vers un trou voisin, disparaît, ressort, allégée de son triple fardeau, cherche un peu, retrouve le petit groupe sur lequel elle a prélevé ses victimes, et fait une nouvelle provision sans que les plus proches voisins de ses prisonniers s’émeuvent ni même semblent s’en apercevoir : ce sont de jeunes termites. Bon débarras.
Le termite est un terrible destructeur. Dans les endroits, infiniment nombreux, où il réside, les effets, le bois même deviennent sa proie avec une inconcevable rapidité. A mon dernier voyage, j’ai vu une paire de bottes mise hors d’usage en une seule nuit. Quand, du sol, ils ne peuvent grimper sur l’objet de leur convoitise, ils gravissent les murs, gagnent le plafond, et se laissent choir adroitement au point voulu. Lorsque j’écris, à tout instant, il en tombe un sur mon papier. En revanche, ils fournissent aux indigènes un hors-d’œuvre apprécié : ceux-ci les exposent à la fumée et les mangent ; c’est d’ailleurs presque insipide. D’un autre point de vue, le termite présente encore un intérêt : c’est un maçon laborieux et habile : il sème littéralement certaines plaines de constructions en forme de champignons ou de cônes grossiers qui peuvent atteindre plusieurs mètres ; ce sont ses demeures.
Je regrette souvent de ne pouvoir apporter, dans l’observation des mœurs des animaux, la méthode et la persévérance nécessaires. Les tableaux de la nature sont pleins d’enseignements. La volonté du Créateur y reste inscrite dans sa forme primitive ; devant le spectacle de l’ordre établi par sa main, il semble qu’on soit mieux à même de le comprendre. Sans doute, simples et subtils n’y discernent-ils pas les mêmes choses, mais les vérités qu’ils y lisent sont entre elles comme les notes d’une même et parfaite harmonie.
La nature parle un langage qui s’apprend avec la vie ; encore que le sens profond n’en puisse être pénétré qu’au prix de réflexions et d’efforts, chaque homme en possède la clef dans son cœur. Par des leçons à la portée de tous, elle explique l’âme de l’univers.
Ces grands poètes de la philosophie que furent la plupart des prophètes se sont formés à son école. Les plus divins d’entre eux vivaient au désert. Il n’est guère d’exemple d’une religion fondée sur les marches d’un trône.
J’ai repris ma route, et j’arrive au campement vers midi. Les porteurs tardent trois quarts d’heure ; je me suis pourtant reposé deux fois. Ils m’observent et m’éprouvent, afin de savoir quel degré de discipline je leur imposerai. Je fais les remontrances nécessaires, et comme on m’en signale deux qui ont retardé, par leur paresse, la file entière, je les fais sortir du rang et les chasse au moment de la distribution des rations : rien ne leur sera plus sensible. Je sais fort bien qu’ils mangeront au village, et j’hésiterais davantage autrement ; mais l’exemple a fait impression, c’est ce qu’il fallait.
A cinq heures, je vais visiter la petite agglomération près de laquelle je suis campé. C’est Nguila. Il y a là deux ou trois cents pauvres cases, habitées par des païens très primitifs, des Bafias. A côté, se trouve un petit groupement Haoussa et Bornouan.
Les Haoussas et les Bornouans sont originaires de la région qui s’étend à l’ouest du lac Tchad. On en rencontre dans toute l’Afrique Centrale. Il n’est pas de piste où l’on ne croise, de temps à autre, leurs modestes caravanes. De race noire, islamisés pour la plupart, ce sont des artisans souvent habiles et des commerçants toujours avisés. Ils achètent, dans les centres, des marchandises d’importation européenne, et vont les vendre souvent fort loin ; puis ils reviennent avec d’autres produits, qu’ils vendent encore, doublant ainsi leur bénéfice.
A cette spécialité, les Bornouans surtout ajoutent l’exercice de divers métiers. Nombre d’entre eux travaillent le cuir ; dans le nord Cameroun, au Niger et au Tchad, on peut se faire faire des bottes de filali pour une quinzaine de francs.
L’étape suivante a 34 kilomètres. Je décide de la couper en deux et de déjeuner dans un village à moitié chemin. Comme j’approche, les femmes viennent à ma rencontre. Elles sont une vingtaine. Les unes ont pour costume le petit triangle d’étoffe et le petit balai que j’ai déjà vus à Oukoua ; ce petit balai, les autres le remplacent par une branche de feuillage fraîchement cueillie ; nous retrouverons la même mode chez les Saras, bien plus loin, à l’est de Fort-Archambault.
D’abord, elles poussent de longs cris d’accueil. Puis elles m’escortent, cependant que l’une d’elles improvise une cantate en mon honneur ; elle chante mes louanges, à courtes phrases, que toutes reprennent ensemble.
Elles ont des voix glapissantes. On dirait un chœur de chats. Une petite vieille, bientôt, se détache du groupe, et, seule, se met à danser. C’est l’étoile. Comique, non sans quelque grâce, elle égaie la fin de ma route.
Nous repartons à une heure et demie. C’est trop tôt, mais que faire ici ? Pour un voyageur, dans le vrai sens de ce mot, le campement le plus désirable est, le matin, celui du soir ; le soir, celui du lendemain.
Les galeries forestières se font plus étroites et plus espacées. En traversant l’une d’elles, les hommes s’arrêtent pour se baigner dans un ruisseau qui, de part et d’autre d’un pont léger, coule sous les lianes des eaux limpides et peu profondes.
Des singes, qui doivent être assez gros, si j’en juge par le bruit qu’ils font, dégringolent lourdement d’un arbre tout proche, mais si chargé de feuillage que nous les entendons sans les voir. Un groupe de papillons admirables est posé sur des détritus. Ils éprouvent tant de plaisir à plonger leurs longues trompes dans le mets qu’ils savourent, que mon approche n’en fait envoler qu’un. Très grand, délicatement nuancé de violet, de brun et de blanc, on croirait une pensée qui flotte au souffle de la brise. Les autres ne déploient même pas leurs ailes paresseuses.
Comme nous venons de nous remettre en route, un bruit de tam-tam m’annonce que j’approche d’un point habité. Le prochain tournant démasque une troupe qui, lentement, s’avance vers moi. En tête est le chef, un grand homme sec et droit vêtu d’un ample boubou[2] blanc ; derrière lui marchent un jeune homme et deux enfants, porteurs chacun d’un long tambour suspendu horizontalement contre leur côté gauche. De la main droite, ils frappent durement sur sa peau tendue, avec une sorte de crochet de bois dont une corde assure la courbure, et dont l’extrémité, plus large, est aplatie. L’avant-bras gauche, qui repose sur la paroi cylindrique de l’instrument, le maintient immobile sous les chocs, cependant que la main, par un mouvement cadencé du poignet, s’élève et retombe doucement, à plat, contre la face sonore. Cette succession de coups rudes et de résonances très douces, le rythme ingénieux qui les scande, donnent une impression singulière, tout à la fois harmonieuse et barbare, et je trouve à cet étrange concert un charme que je n’attendais pas.
Le lendemain, je couche à Mankin, petit village Babouté. Le chef est une femme, par droit d’hérédité. Le fait est fréquent dans la région. Elle est vieille et désagréable.
Le jour suivant, je m’occupe à noter heure par heure, en prévision du cas où ma montre s’arrêterait, la longueur de mon ombre et l’angle qu’elle fait avec le nord. J’ai de la sorte une série d’indications approximatives, et qui d’ailleurs vont perdre, à mesure que j’avancerai, une partie de leur valeur ; mais les postes qui sont sur ma route me procureront l’occasion de les rectifier, et, de toute manière, cette échelle de temps fixera mes idées. Le Parlement nous a montré que l’intérêt de l’heure est essentiellement relatif ; au lieu de l’heure d’été, j’aurai l’heure de Mankin, qui, en somme, en vaut bien une autre.
Quant aux limites extrêmes de la journée, j’abandonne à la logique et aux faits le soin de les déterminer. Je me lève ici quand l’étoile du matin — la planète Vénus, pour être plus exact — fait un angle d’environ 30° avec l’horizon — il est alors 3 heures et demie — parce que c’est en mettant les porteurs en route peu après que je fais coïncider la fin de la marche quotidienne avec le début de la forte chaleur ; et je me couche quand la nuit commence, ce qui m’évite à la fois de diminuer ma réserve de bougies et de voir ma table devenir le siège d’un véritable meeting d’insectes. Sans cela, mon potage, à peine apporté, et quoique je diminue le champ vulnérable en le prenant dans un gobelet, paraît assaisonné de câpres, qui ne sont que des mouches victimes de leur gourmandise, et n’ont ni le même attrait, ni la même saveur.
L’étape qui suit est Bembé. A chaque village intermédiaire, le cérémonial de l’avant-veille s’est renouvelé. Chef, musiciens et femmes sont venus à ma rencontre ; mais je n’ai retrouvé nulle part le rythme heureux du premier tamtam. Des instruments nouveaux, en revanche, se sont révélés à moi : une petite boîte rectangulaire sur l’une des faces de laquelle sont des lamelles de bois fixées par une de leurs extrémités ; leurs vibrations donnent des notes différentes. C’est le tumbilé, me dit-on ; deux cornets de métal accouplés et parallèles, qui rendent au choc un son mélancolique et doux : on les nomme kongsiré. Souvent, un troisième artiste tenait, d’une main, un long bâton de bois dur qui portait une série de petites entailles transversales ; son autre main imprimait à un anneau de cuivre, au travers duquel ce bâton passait, un mouvement de va-et-vient rapide. Le frottement du cuivre sur les entailles produisait un bruit analogue au souffle pressé d’une machine à vapeur qui gravirait difficilement une côte. C’est le kara.
Les chefs me présentent aussi des cadeaux : des bananes, une poule, des œufs. Je me borne ordinairement à prendre un œuf, car ces gens sont pauvres ; et je leur fais, en échange, un don minime. Puis Denis, qui a circulé partout, et sait quelques mots du dialecte local, leur dit, de ma part, que je suis pourvu de toutes choses, mais que leur présent m’est aussi agréable que si je l’acceptais tout entier, et que je les remercie. Je m’efforce ainsi de répondre à la bonne grâce de ces humbles d’une manière qui leur laisse le sentiment qu’ils ont été appréciés et compris, et que le modeste rang qui les élève au-dessus de leurs voisins de village n’est pas indifférent à mes yeux.
Les femmes que je vois ici portent leurs enfants, non sur le dos, comme c’est si fréquent en Afrique, mais sur le côté, soutenus par un large baudrier.
La route descendra maintenant presque constamment jusqu’à Ngliemi. Je traverse de petits centres Baboutés, Voutés, etc. Les mêmes cérémonies se succèdent presque sans interruption. J’arrive littéralement saturé de musique et de poésie. Le site s’est transformé, et de tous côtés apparaissent des collines.
La question de la nourriture des porteurs est compliquée. Tantôt, ils n’ont pas assez, tantôt — le fait se produit à Ngliemi pour la seconde fois — le manioc qu’on leur apporte est nocif.
Un jour encore et c’est Yoko, poste français. Une succession de montées et de descentes, une végétation plus régulièrement répartie, aux teintes fraîches et printanières ; devant nous, à gauche, en arrière, s’élèvent maintenant des lignes de vertes collines ; nous franchissons l’une d’elles par un col ombragé ; à notre droite, en contrebas, au pied d’un ravin, un torrent invisible coule avec bruit sous les grands arbres sombres ; nous bénéficions de sa fraîcheur. Insensibles aux beautés de la nature, Somali et Denis s’asseyent au bord du chemin pour extraire les chiques qui ont élu domicile dans la chair de leurs pieds. Cet insecte est la plaie — l’une des plaies — de certaines contrées. Il se glisse insidieusement sous la peau, s’y fixe, s’y nourrit, y vit. Une démangeaison bientôt, puis une vive douleur, annoncent sa présence ; il faut alors expulser le locataire gênant à l’aide d’une épingle, en desquamant la petite tumeur sous laquelle il est abrité. L’opération est délicate, mais tous les noirs y excellent ; il n’y a qu’à se confier à eux lorsque se produit cet accident ; c’est l’affaire de quelques minutes. On désinfecte ensuite le logis vide avec une goutte de teinture d’iode.
J’arrive au poste — banal — qui domine la région. Petites constructions maçonnées, vaste cour carrée plantée de manguiers et d’orangers, ces derniers chargés de fruits ; au dehors, bananiers, palmiers à huile, cotonniers, etc... Le fonctionnaire européen qui y réside habituellement est en tournée. Je suis reçu par un interprète indigène nommé Martin, brave garçon des services et de l’empressement de qui je n’aurai d’ailleurs qu’à me louer.
Le séjour dans un poste est, pour le voyageur, un plaisir, un repos et une fatigue.
C’est un plaisir, parce qu’à part de rares exceptions, il y est reçu avec une cordialité sincère et touchante. A leur seul accueil, on distingue les véritables coloniaux, ceux de qui la mentalité s’est formée au contact des pays neufs, parmi les luttes, les difficultés et les satisfactions viriles.
C’est un repos, parce que c’est, pour un jour ou deux, une impression de stabilité ; aussi, et davantage encore, parce que l’hôte, en pareil cas, s’il est de la catégorie que je viens de dire, s’ingénie amicalement à réconforter, par tous les moyens dont il dispose, le passager qui s’arrête chez lui. Il le fait avec cette ingéniosité délicate et sensible qui se développe particulièrement dans la solitude — encore que ce ne soit pas son seul milieu. L’expérience personnelle vient encore la guider. Chez les voyageurs comme chez les soldats, certains détails, minimes en apparence, prennent une importance toute particulière. Est-il excessif d’employer le mot joie pour traduire le sentiment du combattant qui, dans un secteur noyé de boue, durant la guerre, touchait une paire de brodequins neufs, ou tout autre effet d’habillement ? L’explorateur connaît ces ambitions modestes et cet ordre de satisfactions.
Enfin, c’est une petite fatigue. Les conversations, le changement de vie, provoquent une effervescence cérébrale qui se développe d’autant plus que l’inaction physique succède brusquement à l’effort accoutumé. La fièvre est fréquemment la conséquence de cette absence de transition.
Je m’installe avec satisfaction dans une grande pièce sombre où sont une table, un sommier muni d’un matelas, trois fauteuils de paille. Ce mobilier d’un luxe inaccoutumé me ravit. J’en jouis une demi-heure, puis je sors. Il y a, près du poste, deux villages, dont l’un haoussa. Je vais voir ce dernier.
Le chef, averti de ma présence, m’invite à entrer dans sa demeure. Je pénètre dans une case cylindro-conique, faite d’argile et de chaume. C’est son salon. Une entrée s’ouvre sur le chemin, l’autre sur une cour intérieure. Ce salon ne contient que quelques ustensiles misérables, deux peaux de bœuf sur lesquelles il donne ses audiences, et un cheval attaché. Bientôt entre un Bornouan, qui vient me saluer ; puis un marabout haoussa, homme instruit qui a fait le voyage de la Mecque. Le premier voudrait retourner à Garoua, qui est sur ma route. Il me demande la permission de m’accompagner jusque-là. Il est cordonnier ; il travaillera pour moi, si je le désire. Je lui réponds que je n’ai pas besoin, pour l’instant du moins, de son travail ; mais qu’il peut venir s’il veut, et que je me chargerai de sa nourriture aussi longtemps qu’il marchera avec moi et se conduira bien. C’est un usage que j’ai adopté. Il n’entraîne qu’un très faible surcroît de dépenses, et m’assure l’animation d’une suite relativement nombreuse, fréquemment renouvelée. Comme mon Bornouan me dit, au surplus, qu’il parle le haoussa, le foulbé et le toucouleur, outre l’arabe et un peu le français, je me promets, si ma bonne impression se confirme, de l’engager comme interprète, car Denis, ici, n’est plus suffisant.
Le soleil est très ardent à Yoko. Le poste est bien construit et relativement frais, mais j’ai découvert un endroit plus frais encore ; refuge spécial d’un usage bien déterminé, où d’ordinaire on ne se rend que par nécessité ; il est en outre très vaste et d’une méticuleuse propreté. J’ai grande envie de m’y installer pour la journée ; je résiste toutefois à cette tentation ; je craindrais d’étonner les indigènes, et de laisser derrière moi une légende étrange et fâcheuse.
Je retourne au village l’après-midi. On a moins chaud quand on se déplace. Je vais voir le marabout de ce matin, El Hadj Yakobou. Je lui pose quelques questions, principalement sur la route qu’il a suivie en se rendant à la Mecque. Il prend, pour me répondre, un paquet de vieux portefeuilles de toutes tailles, dénoue lentement le cordon qui les lie, les ouvre les uns après les autres. Il cherche longtemps. Je vois des feuillets enluminés, couverts de caractères arabes. Enfin, il a trouvé, et j’ai le renseignement que je désire.
Il me dit ensuite qu’il serait heureux, lui aussi, de m’accompagner, mais seulement jusqu’à la première étape. Il va voir une de ses femmes, qui se trouve là pour le moment. J’acquiesce volontiers. Je lui demande combien il a de femmes.
« Six », me dit-il.
Ce saint homme exagère. Le Coran n’en permet que quatre. Mais deux d’entre elles n’ont rang que de concubines ; de la sorte, tout est concilié ; et le jour du jugement dernier — yum ed dîn — ne lui réservera pas de surprises. Nous allons ensemble à l’autre village, tout proche, qu’habitent des Bayas. Les Bayas sont l’une des tribus païennes qui forment la fruste population de cette partie du Cameroun. Il y a tam-tam devant la porte du chef. Celui-ci arrive des environs où il est allé voir son frère. Il l’a trouvé en bonne santé. Le tam-tam a pour objet de répandre et de fêter, tout à la fois, cette excellente nouvelle. Il est d’ailleurs parfaitement lugubre. Autour des musiciens tourne lentement, à petits pas, avec des déhanchements discrets, un cercle d’hommes et de femmes aux mines graves, qui semblent remplir un devoir plutôt que rechercher un plaisir. Puis voici le chef en personne, un noir robuste, à la face souriante et brutale. Il veut me montrer une nouvelle case qu’on lui construit.
Nous entrons avec lui. Nous traversons la pièce des réceptions, où je retrouve la natte sordide et les peaux de bœuf déjà vues, plus trois chevaux ; c’est, après, la petite cour habituelle ; la case neuve enfin, cylindro-conique comme l’autre, mais avec deux particularités : elle est propre, d’abord ; ensuite ses murs sont couverts de peintures blanches, noires et rouges, de formes géométriques, qui témoignent d’un certain goût.
La journée s’est achevée, tranquille, et j’ai fixé mon départ au lendemain matin ; quelques étapes seulement me séparaient encore de Tibati, où j’allais prendre un premier contact avec ces chefs importants dont la présence conserve au Cameroun une couleur locale toute particulière.
CHAPITRE IV
DE YOKO A TIBATI ET NGAOUNDÉRÉ
En grande pompe, précédé d’un drapeau, de deux clairons, d’un tam-tam, des chefs, d’un groupe de femmes, et escorté de tous les chiens du pays, j’ai quitté Yoko à la pointe du jour. Yakobou m’a rejoint au passage. Il était vêtu d’une robe bleu foncé, d’une calotte rouge, et portait une lance, un couteau, un arc et des flèches. Nous arrivons de bonne heure à Bonguéré, petit village où nous coucherons.
L’après-midi, je lui offre le thé, ainsi qu’aux principaux du lieu. C’est pour moi une occasion d’apprendre à Denis à le préparer et à le servir selon le code du savoir-vivre.
Il faut, autant que possible, deux théières. Dans l’une on fait l’infusion avec du thé vert, le seul apprécié ici ; dans l’autre, on met du sucre en abondance : de gros morceaux qu’on détache d’un pain, bruyamment, avec un petit marteau de cuivre. De la première théière, on verse le thé dans la seconde ; avec celle-ci, on remplit un petit verre — il est d’usage de verser de haut, c’est, paraît-il, plus élégant — et on goûte. Si c’est assez sucré et satisfaisant en tous points, on reverse le fond du verre dans la théière, et, dans d’autres verres analogues, on sert ses hôtes. Cela se recommence trois fois, en ajoutant chaque fois de l’eau sur le thé, et en l’additionnant, à la fin, de quelques feuilles de menthe. J’ai vu aussi, — à Sioua, sur les confins désertiques de l’Égypte — y mettre des feuilles de citronnier doux, qui donnaient un parfum très agréable, et, à Abéché, y verser quelques gouttes d’une lotion capillaire parfumée qui portait l’étiquette d’un fabricant français ; c’était d’ailleurs moins bon, je dois le reconnaître. On s’accoutume au thé pris de cette manière, de même qu’on s’accoutume à tout, même à des choses moins plaisantes ; et le mélange qui s’opère chaque fois entre les verres, répartis au hasard, sans lavage préalable, entre les assistants, finit par être indifférent.
El Hadj Yakobou ben Hadji Suleiman — c’est le nom exact de mon hôte — s’est débarrassé des armes dont il s’était hérissé pour la route. Il a conservé seulement un poignard, qu’un bracelet de cuir passé au-dessus du coude retient à son bras. Il me le montre. Je l’admire poliment. Il me confie qu’il le vendrait volontiers pour dix francs, parce qu’il n’a pas de quoi payer l’impôt, cette année. J’ai compris. Je lui donne les dix francs, et je lui laisse, bien entendu, son poignard.
Aussitôt, il s’immobilise, prend un air pénétré, appelle sur moi la bénédiction d’Allah, et, les yeux à terre, récite avec volubilité une longue prière. Puis, tirant de ses vêtements deux grandes feuilles de papier couvertes de dessins géométriques maladroitement tracés et de caractères arabes, il me les présente : ce sont, me dit-il, des ouargas, talismans extrêmement répandus en Afrique, et dont la fabrication est le privilège des gens cultivés dans la science de la religion, comme lui. Il me demande timidement si j’aurais pour agréable qu’il me fît présent de l’un d’eux. Je réponds affirmativement, et j’appelle mon Bournouan, Yahia, qui justement se tient à la porte, pour lui dire de me fabriquer au plus tôt le sachet de cuir où, comme c’est l’usage, je le mettrai.
Visiblement flatté par ce témoignage du prix que j’y attache, Yakobou me déclare alors qu’il va, de préférence, en fabriquer un exprès pour moi. Il me demande à quel effet je désire qu’il tende. Je le remercie. Je serais heureux d’être assuré de rentrer en France en bonne santé, par le chemin que j’envisage. Sur son invitation, je coupe, à la grandeur qui m’agrée, le papier qui va recevoir le fruit de sa bienveillance et de son savoir.
Il y trace longuement, avec attention, des dessins, des lettres. Je l’observe durant ce temps. Il est d’un noir franc sous sa calotte rouge. Ses traits fins, son nez court, ses yeux petits et remontés vers les tempes, font songer à quelque faune. Tout à l’heure, lorsqu’il souriait, il montrait des dents teintes d’une couleur rouge. Des larges manches de son boubou bleu sortent des mains desséchées et longues, des avant-bras décharnés de singe, avec des tendons apparents. Il a fini le talisman ; il me le donne ; je puis être tranquille. Je le prends, très satisfait de voir l’avenir de mon voyage si promptement et si heureusement assuré.
Puis il me remercie encore. Je sais que ce ne sont là que paroles. Mais je préfère cette exagération dans les signes de la gratitude, à la fausse dignité des gens qui n’hésitent pas dans l’acceptation d’un bienfait, mais appréhendent ensuite de se diminuer s’ils remplissent les devoirs qu’il leur crée. D’ailleurs, cette gratitude, pour le moment, est certainement sincère ; et par là même sa manifestation m’est agréable. S’il existe un ciel dans le sens où les religions l’entendent, c’est par la reconnaissance des faibles qu’on doit y être le plus sûrement porté. Le présent naïf de ce vieux marabout, que j’ai encore, m’a fait plaisir.
La nuit est fraîche, et jusqu’à huit heures du matin le brouillard fermera la vue à 150 mètres. Le nombre des villages diminue, sans que nul gibier se montre. Il y a bien quelques buffles dans la région, j’en ai vu des cornes à Yoko ; mais elles étaient minuscules ; ce ne sont pas les buffles du centre. L’absence de grands animaux ôte beaucoup de charme à l’impression d’un voyageur. L’étape s’achève, courte et banale.
Le soir, le mur de l’abri où je couche présente un certain nombre de taches blanches, bien nettes, larges comme des pièces de cinq francs. Somali les voit, et, du doigt, arrache vivement l’espèce de pellicule qui ferme l’une d’elles. Il y a dessous, dans une dépression, une grosse araignée noire qu’il me dit dangereuse et qu’il tue. Il découvre de même les autres. Plusieurs sont vides, du reste. Je m’habituerai bien vite à ce voisinage, car il n’est guère de case où je ne sois appelé à trouver désormais cette espèce de nids.
Je dois gagner le lendemain le point dit Benjiri ; ce sera mon premier campement en pays Tibati. A quatre heures et demie, au départ, il fait si humide et si froid que je prends le pas gymnastique pour me réchauffer ; vers dix heures, au contraire, la chaleur est devenue presque pénible. Alors je songe que ce soir la fraîcheur reviendra ; tout à l’heure je pensais avec plaisir à la chaleur prochaine. Que de vies ne connaissent d’autre forme du bonheur !
L’étape suivante est Mangueb, un pauvre village, comme ceux qui précèdent, comme ceux qui suivront, mais noyé de verdure et baigné de soleil, fait pour l’insouciance, la misère et la liberté. Les cases sont surmontées maintenant d’une sorte de champignon qui, sur le grand cône de leur toit, met un autre cône minuscule ; quelques-unes sont tout en paille et hémisphériques.
Pour la première fois depuis mon départ, le cri des pigeons verts, ce « kourkourou » que j’ai entendu si souvent, il y a deux ans, en Nigéria, et qui, je ne sais pourquoi, à cause de son obsédante répétition peut-être, est resté dans ma mémoire comme l’un des caractères les plus évocateurs de ces régions, est venu ce matin frapper mes oreilles, réveiller mes souvenirs, où tant de belles émotions sont attachées.
L’aspect, d’abord, varie peu. Les arbres, petits et clairsemés sur les reliefs où l’herbe jaunie a crû sans ombre, se massent et s’élèvent puissamment dans les dépressions ; le fond de celles-ci ne voit jamais qu’une demi-clarté ; un ruisseau s’y cache d’ordinaire, qui glisse sous les feuilles une eau brune, rapide et peu profonde. De quelques points culminants, la vue s’étend sur la contrée verdoyante et mouvementée. Ensuite, tout s’aplanit, la végétation s’appauvrit, et quand je découvre Tibati, importante agglomération de cases que j’aperçois de loin, étalée sur une large éminence, il n’y a plus à l’entour qu’un vaste plateau herbeux.
Hier, deux captifs du lamido sont déjà venus me saluer de sa part. Une quinzaine de kilomètres avant l’arrivée, un cavalier vêtu de couleurs vives, coiffé d’un turban blanc, apparaît, met pied à terre, et me dit que son maître s’est porté à ma rencontre et m’attend tout près, sur la route. Je vais voir, pour la première fois, un de ces chefs importants à qui l’autorité française délègue le soin d’administrer encore, sous son contrôle, les vastes territoires sur lesquels s’exerçait jadis leur pouvoir absolu.
Les vieilles coutumes, les décors d’autrefois se sont réfugiés dans leur entourage, et j’attends curieusement le cérémonial de leur accueil.
Cent mètres plus loin, je dépasse un nouveau cavalier, arrêté. Puis des tams-tams retentissent soudain, auxquels se mêlent les plaintes sauvages de puissantes trompettes, et, d’un tournant, surgit tout un cortège en tête duquel marche seul, à pied, un seigneur de belle mine, de haute taille, au teint brun foncé, vêtu d’une robe blanche brodée mais très simple, coiffé d’une calotte blanche autour de laquelle s’enroule un cheich bleu foncé, sorte d’écharpe qui joue le rôle de voile et ne laisse apparaître que les yeux. Je descends à mon tour de mon tippoy, je lui donne la main. Je lui fais dire par Yahia que je connais son nom, que je suis heureux de le voir. Il me répond avec une courtoisie déférente, non sans dignité. Alors, côte à côte, en silence, avec la lenteur qui convient à des personnages de nos rangs, nous faisons une centaine de mètres, après quoi je le prie de remonter à cheval, tandis que je reprendrai mon tippoy.
Par la route trop étroite que des arbres maigres encadrent sans l’ombrager, le cortège, inversé tout à l’heure, se reforme, sous le soleil aveuglant, dans la poussière, au milieu d’une brillante agitation. Des hommes à pied, armés de sagaies, encadrant les tams-tams, font un premier groupe. Des cavaliers les suivent, vêtus de costumes où le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le rouge, le jaune, se mêlent sans se heurter. Après eux, accompagné d’une vingtaine de captifs d’ailleurs assez déguenillés, le lamido s’avance sur un beau cheval. Un homme qui marche à côté de lui élève au-dessus de sa tête un haut et grand parasol jaune, auquel il imprime, de temps à autre, un mouvement de rotation rapide. Derrière, deux porteurs d’éventail chassent tour à tour, d’un geste prompt et d’un vif frémissement, les mouches qui tenteraient de se poser sur sa nuque ou sur son visage. Enfin, viennent une dizaine de femmes, très simplement habillées de pagnes bleu sombre, et mon tippoy que précède un captif à cheval, serviteur de confiance, et qu’entourent, en désordre, une trentaine de piétons et de cavaliers. Le chef doit marcher devant l’hôte qu’il honore.
Je suis frappé, une fois de plus, par le goût que montrent les indigènes dans l’association des couleurs. On a souvent présenté l’Africain comme une pauvre brute pour qui le comble de l’élégance est dans l’opposition criarde des tons les plus violents. Partout où j’ai vu, pour ma part, son initiative se manifester en cette matière, j’ai constaté chez lui un sentiment très sûr de l’harmonie des nuances.
Devant le campement des hôtes de passage, vastes cases dispersées sur une large esplanade, parfaitement tenue, et que circonscrit une clôture basse au-dessus de laquelle le regard s’étend au loin, le lamido, comme moi, met de nouveau pied à terre. Il m’accompagne encore jusqu’à la porte du logement qui m’est réservé, puis me quitte après que je lui ai dit que j’irais moi-même le voir l’après-midi.
Je m’installe, en attendant. C’est promptement fait. J’ai été hier soir, à nouveau, la proie des fourous, et j’enrage. Je me frotte les mains et le cou avec du jus de citron. L’expérience, tout dernièrement, m’a montré l’efficacité de ce remède.
A quatre heures, je traverse le village par la rue centrale, large d’au moins quinze mètres. Il est formé de groupes de cases dont chacune s’isole des autres par une frêle enceinte de paille tressée ou « secco ». A l’intérieur, dépassant cette enceinte, des arbres, parmi lesquels des bananiers nombreux, montrent leurs sommets dispersés. L’entrée est généralement constituée par une case isolée intercalée dans la clôture et dont le toit, par devant, se prolonge et s’étale en tablier pour abriter un petit espace rectangulaire, sorte de vestibule extérieur.
Entouré de dignitaires, le lamido, que j’ai fait prévenir, m’attend devant sa demeure ; celle-ci procède du même style, avec toutefois de hauts murs d’argile au lieu de seccos. Nous entrons. Contrairement à ce que pourrait faire supposer, du dehors, l’ampleur de l’ensemble, c’est une succession de toutes petites cours, dont chacune contient une modeste case, d’une affectation déterminée ainsi qu’il en est pour les pièces d’un appartement. On passe d’une cour à la suivante par une case intermédiaire, à double entrée. Par endroits, quelques mètres carrés sont couverts d’un sable fin, presque blanc, très uni, entouré d’une étroite bordure d’argile : nous sommes chez des musulmans ; c’est un lieu de prière.
Je ne vois aucun meuble ; tout est nu ; mais c’est là, me dit le sultan, sa maison nouvelle ; il s’y installe demain seulement ; et il désire maintenant me montrer sa résidence actuelle. Nous y allons à pied, c’est tout près.
Elle ne diffère de l’autre que par sa vétusté, et par les naïves peintures noires et rouges qui couvrent quelques-uns de ses murs. Partout, la disposition est la même ; presque partout c’est la même nudité. Il me prie, comme je vais terminer ma visite, de m’asseoir avec lui dans une chambre où sont deux lits bas. Nous causons par l’intermédiaire de mon interprète. Les quelques hommes qui sont entrés se sont eux-mêmes assis sur le sol ; chacun d’eux a posé une main sur un des pieds du lit du lamido, et s’est immobilisé dans cette position. Quand, par ailleurs, un indigène parle au souverain, ce n’est que respectueusement incliné, les mains appuyées sur ses genoux. Notre entretien est d’ailleurs très banal, et nous n’échangeons guère, Yahia se révélant assez faible dans son rôle de traducteur, que des paroles de courtoisie.
Nous sortons. Tout un groupe de captifs le précède, en répétant sans cesse, à très haute voix, deux ou trois phrases qui reviennent à tour de rôle. Ce sont, m’explique Yahia, des louanges ; puis ils l’exhortent à marcher lentement, avec majesté, comme il sied à un chef de sa dignité, et sans accident. Ce cérémonial barbare n’est pas sans une certaine allure. Le lamido me laisse à la porte ; nous convenons que je reviendrai demain pour prendre sa photographie.
Au campement m’attend un bœuf, dont il me fait présent pour mes serviteurs. C’est la coutume, une sorte d’hommage.
Le lendemain, je consacre la matinée à mon courrier, puis je reçois la visite de deux marabouts et de deux hadjis ; j’ai à peine besoin de rappeler que ce dernier titre désigne les musulmans qui ont accompli le pèlerinage rituel de la Mecque. Pendant que je m’entretiens avec ces graves personnages, un cavalier richement vêtu de blanc, de rouge, de jaune, s’arrête devant nous. Il a quelque peine à mettre pied à terre ; on le sent peu accoutumé à l’effort. Il est corpulent, avec des traits mous, une figure de vieille femme sévère. Il vient me saluer. Je me renseigne. C’est un eunuque chargé de la surveillance de l’élément féminin.
Je prends l’heure de midi pour vérifier approximativement la marche de ma montre.
C’est une opération facile, qui peut se faire de plusieurs façons ; la boussole Peigné, dont la description technique dépasserait le cadre de ce livre, et que connaissent bien tous les officiers et les voyageurs, y suffit ; faute de cet instrument, on trace sur le sol une ligne orientée nord-sud, on tend une ficelle exactement au-dessus d’elle, et quand l’ombre de la ficelle coïncide avec la lignée tracée, c’est que le soleil passe au méridien. Bien entendu, l’indication que donnent ces moyens rudimentaires demeure assez vague, et dépourvue de toute valeur scientifique : nombreuses sont les causes d’erreur.
Ma nouvelle entrevue avec le lamido n’a d’intérêt que par les photographies qu’il me laisse prendre. Il s’y prête avec satisfaction et me fait promettre de lui en envoyer des épreuves ; il est un peu déçu lorsque je lui dis qu’il devra les attendre plus d’un an, car j’ai encore un long voyage à faire.
Un instant, pendant que nous nous tenons dans une case, il s’émeut d’apprendre que l’un de mes gardes est entré chez lui derrière moi. Cela lui paraît une marque de défiance. Je fais congédier le garde aussitôt ; un Européen ne court nul risque ici ; je ne me fais escorter que par nécessité d’apparat.
La sérénité revient sur son visage. Il se montre également sensible à ce que, sollicité quelque temps plus tôt par deux hommes de régler une contestation, j’ai sanctionné son autorité en renvoyant les gens par devers lui ; on le lui a rapporté. Nous ne laissons à la plupart de ces chefs qu’un faible pouvoir effectif ; ils s’en contentent parce qu’il le faut ; mais toute atteinte à leurs dernières prérogatives les blesse et les inquiète inutilement.
Le moment de mon départ me réservait une demande imprévue ; le lamido exprimait le désir que je lui fasse don de la chéchia que je portais. J’avais coutume, en effet, aux heures où le soleil est bas, de mettre cette coiffure commode. Elle venait de Tamanrasset. Lorsque, de Zinder à Alger, j’avais traversé le Sahara, l’officier qui commandait au Hoggar me l’avait donnée pour remplacer mon casque colonial.
Notre désert a ses usages. Quand on arrive dans un poste saharien, il sied de s’habiller pour la circonstance, et cette habitude est observée même par les indigènes. Dès qu’on aperçoit au loin la tache claire du poste, avant même, on s’arrête, et on revêt une tenue impeccable ; les méharistes suivent cet exemple, et dix minutes plus tard, la petite troupe qui cheminait depuis des jours et des semaines à travers la plus ingrate des contrées, se trouve aussi nette, aussi correcte, que si elle venait de quitter un lieu plein de ressources. Le commandant du poste, en tenue aussi, vient à sa rencontre. Le premier repas se prend dans ces conditions. Ensuite, tout cérémonial est abandonné. Cette jolie tradition est d’une élégance très française.
On risque également de faire sourire en se chargeant, là-bas, d’armes inutiles. On laisse porter les siennes à son chameau, sauf dans les endroits, bien rares, où la rencontre d’un rezzou reste possible. Encore les rezzous n’ont-ils généralement nulle envie d’attaquer les Européens ; ce sont, le plus souvent, des troupes de pillards qui recherchent avant tout un butin facile, prélevé par surprise et sans pertes sur d’autres indigènes peu armés, et qui se préoccupent ensuite, uniquement, de le mettre en sûreté. Enfin, le casque est ostensiblement négligé par les Sahariens éprouvés. Je ne conseillerai d’ailleurs à personne d’exagérer le dédain de cette coiffure protectrice. L’été, et même dès le début de la chaleur, je n’hésiterais pas à l’adopter, ou tout au moins à en emporter un, prêt à le mettre si le soleil m’incommodait ; la question de l’insolation possible doit dominer les autres. En revanche, l’hiver, je crois que n’importe qui peut s’en passer.
Nous voici bien loin du Cameroun.
Revenons à Tibati et à ma chéchia. Je tenais surtout à celle-là en raison du lieu où je l’avais acquise et du souvenir qui s’y attachait pour moi ; mais son succès, ici, devenait gênant. Depuis trois jours, c’était la cinquième demande dont elle faisait l’objet. Le matin encore, les deux marabouts que j’avais reçus m’avaient avoué sans détour tout le plaisir que leur eût fait un tel cadeau.
Je dis au lamido le regret que j’éprouve à ne pouvoir le satisfaire. Il me confie alors que son ambition de posséder un souvenir de moi n’est pas exclusive, et qu’une paire de chaussettes, à défaut de la chéchia, répondrait à ses vœux. Je lui en ai généreusement envoyé deux.
Dans la nuit, hyènes et panthères se font entendre au loin, pour la première fois, depuis que j’ai quitté la côte.
Le lendemain matin, c’est un palabre. Somali m’avertit que mon garde ayant trouvé à acheter un tarbouch — encore une coiffure rouge — a prétendu en fixer le prix sans l’avis du marchand, et s’en est emparé, remettant cinq francs à celui-ci, qui en veut dix. Le dépossédé n’est pas content et vient se plaindre. Il est assis par terre, auprès de ma porte. Il ne dit rien. Impassible, il attend que se déclenche la justice réparatrice et vengeresse des blancs. J’admoneste le garde et je rends le tarbouch à son propriétaire.
Je vais ensuite visiter des maisons d’indigènes de condition modeste. C’est partout le même labyrinthe de courettes, avec une case, d’ordinaire, dans chacune, et d’étroits passages contournés pour se rendre d’une cour à l’autre ; la pièce d’habitation contient un lit couvert de minces étoffes, et quelques calebasses et poteries grossières.
En entrant, je ne manque pas d’adresser à mes hôtes de quelques minutes, par l’intermédiaire de Yahia, une phrase bienveillante. Le caractère de ma visite est ainsi défini d’une manière à laquelle ils sont sensibles. Leurs âmes frustes, leurs visages fermés, n’impliquent pas toujours l’indifférence. Au surplus, n’y a-t-il pas une sorte de bien-être à se montrer courtois ? Notre civilisation, depuis quelques années surtout, où sont montés à la surface trop d’éléments inférieurs, manifeste une tendance marquée à méconnaître la valeur de la politesse. Beaucoup semblent y voir un vain formalisme, une fastidieuse complication. Je n’éprouve pas d’estime pour leur mentalité. La politesse est mieux et davantage ; elle a ses racines dans le cœur ; l’éducation l’oriente vers certains rites, lui enseigne des modalités répandues ; mais il est des gens sans éducation qui savent être parfaitement polis. Distante et froide, elle isole, et c’est à ce titre une merveilleuse arme défensive ; sincère et cordiale, en revanche, elle s’élève jusqu’à devenir une forme délicate de la bonté. Les gens impolis sont rarement de braves gens.
Je regagne le campement ; je me repose. Le garde, Somali, Somanakandji dorment à l’ombre. Yahia et Ahmed se promènent majestueusement à quelque distance, avec un individu d’un noir d’ébène, vêtu d’un superbe boubou blanc que la brise gonfle comme une voile, et coiffé d’une calotte bleu ciel. Important, Denis les accompagne.
Je quitte Tibati à deux heures et demie ; le lamido est devant sa demeure et vient me saluer. Je gagne le campement de Mayo Maure — mayo, au Cameroun, signifie rivière — par une région très peu peuplée, que couvre une petite brousse claire. Presque au début, nous traversons le mayo Beli, étroit, encaissé, où coule lentement une eau limoneuse. Je tire, mais sans succès, sur une antilope : elles sont là cinq qui nous regardent, à deux cents mètres de la piste environ. Une outarde, gros oiseau brun plus ou moins clair et blanc, dont la taille dépasse celle d’une oie, se lève ensuite. Je vais peut-être voir un peu de gibier.
L’étape du lendemain nous amène au pied du mont Achom, d’un faible relief, mais presque abrupt. Quand nous quittons ce deuxième campement, à quatre heures et demie du matin, les porteurs, que je fais toujours partir les premiers car je marche plus vite qu’eux, sont en route depuis une heure. Il fait nuit noire. Sur le flanc de la colline qui, tout près, nous barre la route, un feu, soudain, met sa tache vive. Je questionne : ce sont eux. Ils n’y voient pas, et ils s’éclairent en mettant le feu aux herbes, devançant simplement ainsi, d’ailleurs, l’initiative des gens du lieu.
Nous sommes à l’époque où on se débarrasse des petites broussailles, des plantes gênantes, et, en même temps, des mille insectes qui en font leur refuge, en allumant des incendies dont l’usage est commun à toute une partie de l’Afrique ; ils se propagent, selon le vent, selon la continuité et le degré de sécheresse de la végétation, sur des surfaces d’étendues très variables, ne laissant après eux qu’un sol couvert de débris calcinés sur lequel les arbustes dressent les silhouettes précises de leurs squelettes noircis.
Mais voici qu’un second feu s’allume presque en même temps. L’éclat d’une troisième flamme, dont la lueur rouge, sur la masse sombre, naît bientôt, s’élève et s’étend, m’apporte un nouveau témoignage de la progression du convoi. Je vois peu à peu la succession de ces brasiers s’étager jusqu’au faîte en une ligne sinueuse qui jalonne les caprices du chemin.
Nous rencontrons, essouflés encore par la difficulté imprévue de la montée, le premier d’entre eux. A la faveur d’un champ où les herbes sont sans intervalles, il a formé une haie ardente qui se développe et s’avance sur plus de trois cents mètres de longueur. Je le laisse à droite, en passant vite, car il dégage une chaleur suffocante. Nous retombons, cinquante mètres plus loin, dans l’obscurité ; mais nous avons fait des torches.
L’orient pâlit à peine, quand nous achevons de gravir la pente méridionale ; sur l’autre versant, un dernier feu a pris une ampleur d’incendie. A travers un sombre rideau d’arbres dont les branches et les feuilles se dessinent en noir avec une finesse de dentelle, éclate la tache violente de sa flamme hardie aux crépitements précipités. Au-dessus des cimes, sa fumée, lumineuse encore, tourbillonne vers le ciel en un panache où montent et descendent des étincelles. Une haute végétation, où tout se tait, emprisonne cette bruyante ardeur.
Nous coucherons à Tekel. Le campement est sur une éminence isolée ; on en découvre un panorama très étendu, verdoyant, mouvementé, que bornent de plusieurs côtés des hauteurs lointaines. La guerre y a attaché le souvenir d’une action victorieuse pour nous.
Nous avons franchi dans la matinée, sur un petit pont de bois, l’étroite rivière Sirviri, limite du Tibati. Les villages sont rares. C’est une région presque désertique.
Les cortèges et les tams-tams ont pris fin. Hier pourtant, un chef vêtu de loques, seul, est venu à ma rencontre, au galop raide d’un vieux cheval. Après avoir brandi son arc vers moi d’un geste belliqueux, selon la coutume locale, il a fait demi-tour, s’est mis à pousser des clameurs, puis a répété un certain nombre de fois, très haut, une courte phrase.
Je m’informe. Il annonce, me dit-on — à la brousse sans doute — l’arrivée d’un grand personnage. Légitimement flatté, je rectifie ma position dans mon tippoy, où je me trouve justement alors ; ce n’est pas toujours le cas : le terrain est très accidenté, et j’ai dû hier marcher quatre heures et demie sur six.
Voici plusieurs jours déjà que nous sommes sur le plateau de Ngaoundéré, réputé pour la salubrité de son climat. Il y a peut-être là un peu d’exagération. Sous le soleil chaud, l’air y est vif ; mais, en cette saison tout au moins — intermédiaire entre la sécheresse et les pluies — une brume fraîche l’envahit souvent, matin et soir, et vers l’aurore, lorsque la piste traverse la moindre dépression, on est saisi par une fraîcheur humide et pénétrante contre laquelle on éprouve le besoin de se protéger. Je dois ajouter que la période à laquelle j’arrive est l’une des moins saines de l’année.
Vers la fin de la dernière étape — la sixième depuis Tibati — la végétation s’atténue beaucoup. Ce qui est arbres disparaît presque complètement, et les ondulations qui, depuis quelques jours, se succédaient sans interruption, s’aplanissent pour ménager un vaste espace, à peine mouvementé, autour de quelques saillies rocheuses qui, en revanche, s’accusent fortement. Au pied de l’une d’elles s’étalent les petits groupes de cases, ceinturés chacun d’une clôture, du village de Boka. Ngaoundéré est tout près, derrière la plus proche de ces hauteurs.
Le plus aimable accueil m’y attendait. M. Lozet, chef de la circonscription, s’était porté à ma rencontre ; il était accompagné du lamido, âgé de quinze ans seulement. Celui-ci est beaucoup plus favorisé en ressources que celui de Tibati. La richesse du territoire sur lequel son autorité s’étend lui assure un revenu annuel d’environ 300.000 francs. Aussi sa suite est-elle imposante et ses dignitaires luxueusement vêtus. Le parasol habituel l’abrite. Il a, parmi ses soldats, des fantassins porteurs d’immenses boucliers, de l’effet le plus pittoresque, et certains de ses cavaliers sont revêtus de cottes de mailles qui évoquent le souvenir du moyen âge. Mais, grisé par une situation dont son âge comprend les avantages mieux que les obligations, il s’est fait un maintien impassible et sans grâce qui éloigne la sympathie.
Après les salutations d’usage, nous avons gagné le poste, où un bâtiment spacieux m’avait été réservé. M. et Mme Lozet ont bien voulu m’offrir, pour déjeuner, une hospitalité dont le plaisir devait se renouveler plusieurs fois pour moi durant mon séjour.
Nous avions traversé le village en arrivant. Il s’étend sur un large espace. Il est fait de cases presque toutes cylindro-coniques, au milieu desquelles le marché met une tache grise rectangulaire. Ces cases, qui n’apparaissent, de loin, que comme un semis serré de points jaunes ou bruns, mêlé de verdure, sont associées en petits groupes de trois ou quatre, circonscrits par un mur grossier d’argile, et dont chacun forme une demeure. Deux artères rectangulaires se dessinent, d’où partent dans toutes les directions des ruelles étroites et capricieuses. Deux rivières longent ou traversent l’ensemble. Dix à douze mille indigènes en constituent la population.
Une longue avenue en pente douce conduit ensuite au sommet du mamelon sur lequel le poste est construit. Les petits bâtiments de celui-ci se dispersent sur une vaste plate-forme de terre nue, un peu en pente, où des roches arrondies affleurent par endroits. De là, on découvre Ngaoundéré, le plateau, et les reliefs arides, proches ou lointains, isolés ou continus, qui achèvent, par la variété de leurs formes, d’assurer à l’ensemble du tableau un pittoresque assez rude, mais lumineux et plaisant.
Je comptais ne m’arrêter que trois jours. Le premier s’est trouvé pris par des détails d’installation et de révision de matériel. Un mouvement de fièvre, accompagné d’un violent mal de gorge, avec une forte inflammation des ganglions du cou, m’a incommodé le lendemain. Le jour suivant, je suis allé à cheval, avec M. Lozet, qu’accompagnait M. Philippe, chef de la subdivision, et un colon fort distingué, M. Bonhomme, de qui je parlerai tout à l’heure, visiter, à une quinzaine de kilomètres de là, la mare de Tizon et le lahoré de la M’Vina.
La mare de Tizon remplit, presque au sommet d’une colline, un ancien cratère. Ce genre d’excavation est assez fréquent dans la région, où des roches volcaniques témoignent en maint endroit d’éruptions anciennes. Nous montons jusqu’à ses bords, d’où nous tirons, à balle, et vainement, des canards. Nous redescendons par un autre versant, mais des mouvements de terrain, où des arbres grêles et rares dominent un sol à l’herbe épaisse, limitent notre vue. Soudain, la pente se fait continue et rapide. Invisible jusque-là, un plateau s’étend devant nous. A l’horizon, des hauteurs l’encadrent ; un cours d’eau, qui passe à nos pieds, en marque le début. Des taches sombres, où l’œil perçoit une animation, un grouillement, ponctuent son sol baigné de lumière. Nous approchons. Ces taches sont de grands troupeaux de bœufs. Près de nous maintenant, de l’autre côté du cours d’eau que dans un instant nous franchirons — sa largeur n’atteint pas 100 mètres, et l’eau ne dépassera pas le poitrail de nos chevaux — l’un de ces troupeaux se presse autour d’un trou d’une vingtaine de mètres de diamètre, aux bords terreux, à pic, que remplit presque une eau boueuse. Les sources qui l’alimentent se trahissent en deux ou trois points par un léger bouillonnement. De son périmètre rayonnent, en guise de canaux, de nombreuses pirogues reposant sur un sol fangeux et piétiné ; on en a mis autant qu’il en peut tenir. Quatre femmes, dans l’eau jusqu’aux épaules, alimentent sans arrêt, à l’aide de grandes calebasses, les ruisseaux qui s’écoulent par ces pirogues. A l’autre extrémité, le canal devient abreuvoir et des hommes y font boire les bœufs.
Ces mares constituent le lahoré de la M’Vina. On trouve dans la région toute une série de lahorés analogues. Les principaux sont ceux de N’gao-Danzi, de Falcombré, Galim, M’ba, M’boula, Yakouba, etc...
Un campement au Cameroun : le village de Cholliré.
La place de Rei Bouba, vue de l’entrée de la demeure du lamido, le jour de mon arrivée.
Ils présentent un intérêt particulier pour l’hygiène des bovidés. Les troupeaux viennent chaque année s’y abreuver à plusieurs reprises, et leur prospérité trouve un élément très actif dans cette eau chargée de sels, et notamment de natron. Le natron est un sesqui-carbonate de soude plus ou moins pur qui joue un grand rôle dans l’alimentation du bétail de presque toute l’Afrique Centrale. On le rencontre, en dehors de ces sources, dans certaines cuvettes plus ou moins voisines du lac Tchad ; il forme le fond de ces dernières ; les indigènes l’y découpent en plaques, et il fait ensuite l’objet d’un commerce relativement important. Sa présence se révèle encore en maint endroit.
Il y avait là environ 4.000 bovidés. Il n’est pas rare d’en voir jusqu’à 30.000. Les troupeaux témoignaient par leur aspect des soins assidus dont ils sont l’objet. Sans même parler de ceux de M. Bonhomme, qui, triés par robe, sont exceptionnellement décoratifs, ceux des indigènes se font remarquer par leur bonne mine. Ici comme au Tchad, du reste, le pasteur a, pour son bétail, de minutieuses attentions. Si ses méthodes d’élevage restent rudimentaires et empiriques, du moins peut-on dire qu’elles ont emprunté à l’expérience le maximum de ce qu’un observateur sans culture, mais attentif, peut en tirer. Le bétail est pour l’indigène une source, tout à la fois, de richesse et de fierté.
J’avais eu la bonne fortune de rencontrer, à bord de l’Asie, M. Faure, et, à Ngaoundéré, comme je l’ai dit, M. Bonhomme. Ce sont les deux grands éleveurs européens du Cameroun. Après avoir passé au Tchad un certain nombre d’années, ils sont venus se fixer dans notre nouvelle colonie, où ils possèdent actuellement de nombreux et magnifiques troupeaux. Ils y offrent l’exemple des résultats que peut obtenir l’initiative intelligente associée à l’énergie et à la persévérance. Il arrive trop souvent, en effet, dans certaines de nos possessions africaines, qu’on voie dans le bétail un objet de commerce ou de spéculation exclusivement ; ce n’est pas l’intermédiaire qui est intéressant en pareil cas, c’est l’éleveur ; ce sont les progrès que l’élevage, par lui, réalise.
Notre promenade avait été interrompue par la poursuite d’une antilope, qui s’était imprudemment montrée à 400 mètres de nous et que M. Lozet, excellent tireur, avait blessée. Nous n’avions d’ailleurs pu la rejoindre ; la vitalité de ces animaux est extrême, et leurs jarrets leur fournissent, pour échapper au chasseur, d’incroyables ressources. Nous y avions gagné grand appétit, et c’est avec cette sensation de bien-être qui suit une saine dépense physique, que nous nous sommes installés, pour déjeuner, dans une petite ferme que M. Bonhomme faisait justement aménager tout près de là ; quelques grandes cases rondes, au toit conique de chaume épais, sur une éminence dénudée.
Le bellaka des M’Bums nous y attendait pour nous saluer. Les M’Bums descendirent autrefois au Cameroun d’une région qu’ils disent être le Fouta-Djallon. Ils soumirent les populations qu’ils y trouvèrent et s’installèrent dans le pays en conquérants. Les Foulbés suivirent plus tard leur exemple, vinrent, et les soumirent à leur tour. L’administration du pays est actuellement confiée aux sultans foulbés — les lamidos. — Ils exercent leur autorité sous notre contrôle et selon nos directives. Par là nous nous rapprochons beaucoup, et avec raison, du système anglais, qui consiste à laisser aux peuplades indigènes leurs chefs naturels pourvu que ceux-ci fassent preuve, à l’égard de la nation colonisatrice, du loyalisme, et, au besoin, de la docilité nécessaires.
Mais le bellaka demeure, au-dessous du lamido, le chef des M’Bums. On assure qu’il continue d’accepter certaines astreintes curieuses que la tradition attache à son titre, notamment l’interdiction de se laisser voir, même accidentellement, la tête découverte, sous peine de mort : la tête, non le visage ; car il ne portait ce jour-là, pour coiffure, qu’une sorte de chéchia rouge. Un boubou blanc complétait son costume.
Puisque je suis amené à parler des populations de la région, je dois nommer aussi les Bororos, pasteurs nomades, les Dourous, les Baias, les Yangérés, les Mbérés, les Lakas, les Nyams-Nyams, les Kakas, les Mabilas, les Tikars, les Ouaks, les Koutines, les Voutés. Les Mabilas, notamment, voisins de la frontière nigérienne, se font remarquer par cette particularité qu’il n’y a chez eux ni cimetières, ni tombes. Ils paraissent être encore anthropophages, mais avec tact, avec sentiment même, en ce sens que les morts d’un village ne sont pas mangés par les gens de celui-ci ; ce sont les centres voisins qui bénéficient, si l’on peut dire, de leur consommation : à charge de revanche.
Ma suite s’est accrue, à Ngaoundéré, d’une unité. C’est une jeune foulbé de 13 à 14 ans, du nom de Faadematou, qui va rejoindre sa mère à Maroua. Un des captifs de confiance du lamido m’a demandé pour elle, de la part de son maître, l’autorisation de se joindre à mon convoi, ce qui lui épargnera les difficultés de la route, et, fidèle à mes habitudes accueillantes, j’y ai consenti.
Elle est petite, vive, rieuse et bavarde. Chacune de ses oreilles porte deux trous ; il y en a un, également, dans sa narine droite ; ce dernier est destiné à recevoir, aux jours de parure, un bouton de faux corail. Ses ongles, le bout de ses doigts sont teints en rouge ; ses dents vont l’être dès qu’elle se sera procuré les fleurs de tabac dont le suc, mêlé avec celui de la noix de kola, lui permettra cette définitive élégance. Des gri-gris renfermés dans de petits portefeuilles de cuir pendent à son cou.
Elle a gardé, de plusieurs années passées au Tchad malgré qu’elle soit bien jeune encore, l’habitude de la coiffure arabe, en tresses multiples et minuscules, retombant autour de la tête à la Jeanne d’Arc. Elle la complète, selon l’une des nombreuses variantes par lesquelles se distinguent entre elles les modes locales, d’une sorte de cimier bas auquel pend un très petit anneau d’argent. Elle s’habille de pagnes choisis avec un goût discret, et noue volontiers sur sa tête un petit mouchoir de couleur.
De même qu’à Yoko et à Tibati, j’ai questionné, à Ngaoundéré, le principal marabout et quelques indigènes connus pour leur instruction dans la religion musulmane et pour leur piété. Mais nos entretiens ont été plus rapides qu’avec El Hadj Yakobou à Yoko et avec le lamido à Tibati. Lorsqu’un voyageur a l’occasion de séjourner dans un lieu où se trouvent d’autres Européens, la plus grande partie de son temps s’écoule très naturellement hors de l’ambiance indigène proprement dite, et s’il s’assure plus rapidement alors, grâce aux emprunts qu’il fait à l’expérience toujours complaisante de ses compagnons, une bonne documentation moyenne, l’observation directe, toujours plus féconde, intervient dans des proportions bien moindres. C’est pourquoi j’estime que la solitude où je me complais, dans mes voyages, n’est pas sans avantages à cet égard.
J’ai quitté Ngaoundéré le 9 mars. Je résume en quelques lignes les caractères de la région : pays peu peuplé ; climat relativement sain, grâce à l’altitude moyenne — 1.100 mètres — du plateau qui constitue toute cette partie du Cameroun ; cultures indigènes à peu près limitées au maïs, à la patate, au manioc, au mil, à la banane, auxquels il faut ajouter un peu de coton ; possibilité de faire produire aux jardins des postes, moyennant des soins assidus, la plupart des légumes d’Europe. Élevage, bovidé surtout, florissant, cheptel déjà considérable ; circonstance exceptionnellement favorable des puits natronés ; constitution géologique vraisemblablement intéressante pour un prospecteur ; intérêt de l’extension de la culture du coton dans la mesure des ressources en main-d’œuvre, et d’expériences méthodiques dans ce but.
CHAPITRE V
DE NGAOUNDÉRÉ A GAROUA PAR REI BOUBA
J’espérais que la traversée de la région comprise entre Ngaoundéré et Rei Bouba apporterait à mon voyage un pittoresque particulier. Dès qu’on a quitté le pays de Ngaoundéré, c’est-à-dire peu après le départ, on entre dans une contrée d’administration indigène, sans fonctionnaire européen, quoique placée sous notre suzeraineté. Le lamido Bouba, qu’on nomme aussi Bouba Rei, y exerce seul le pouvoir. C’est d’ailleurs un vassal fidèle, et la situation qu’on lui laisse, étant donnée sa personnalité considérable, a plus d’avantages que d’inconvénients.
Le trajet, tout au moins, m’a déçu. Le peu de gibier que j’ai vu — quelques troupeaux d’antilopes — était si sauvage qu’à la fin je ne cherchais même plus à l’approcher. Cependant, un peu de viande, pour moi comme pour mes hommes, eût été fort utile. D’autre part, malgré la bienveillance avec laquelle j’ai coutume de traiter les gens, le vide se faisait à mon approche dans les villages et la question des vivres était un problème tous les jours.
M. Lozet avait eu l’amabilité de me procurer un bon cheval. J’étais délivré de mon tippoy, que je conservais pourtant en prévision du cas où j’aurais un malade en route. On verra que cette précaution ne devait pas être superflue.
J’ai loué des chevaux aussi pour Denis, pour Somali ; la petite Faadematou en a un. J’emmène encore, outre mes porteurs, Yahia et Somanakandji, un garde, un cavalier du lamido de Ngaoundéré et deux hommes de Rei Bouba qui retournent chez eux. L’un me servira de guide, l’autre me précédera d’un jour pour avertir les villages et assurer notre ravitaillement. J’ai d’ailleurs pris des notes sur l’itinéraire, et M. Bonhomme, qui est allé à Rei Bouba, m’a donné en outre une indication précieuse : « Pour tout ce que vous désirerez, m’a-t-il dit, adressez-vous là-bas à Guédal. C’est un des grands captifs du lamido ; il a la confiance de Bouba ; par lui, vous obtiendrez promptement satisfaction. »
Je ne quitte Ngaoundéré qu’à sept heures du matin, afin de recevoir les adieux du lamido, qui m’attend, avec toute sa suite, sur la place du marché. Je traverse, par une chaleur assez forte, un vaste plateau à peine ondulé, sans arbres ou presque, couvert d’une herbe sèche et jaune où les feux de brousse ont laissé de larges plaques noires, entouré de longues collines — les monts Mbang et la montagne de Ganga — d’où se détachent quelques cônes bien caractérisés. J’y rencontre plusieurs troupeaux de bœufs foulbés. J’arrive à deux heures à Gangassao, distant de 34 kilomètres, et dès ce premier campement les complications commencent : six porteurs à remplacer ; trois sont malades, trois se sont enfuis. Je fais appeler le chef du village, qui complète mon effectif.
Nous atteignons le lendemain des collines boisées à travers lesquelles toute l’étape s’effectue. Vers la fin, je mets pied à terre pour tirer un grand oiseau noirâtre, aux ailes marquées d’un peu de blanc, qui court sur le sol. Je ne puis l’approcher, et en le poursuivant, j’en fais lever quatre autres, perchés par couples dans les arbres. Ces oiseaux, dont j’ignore le nom, et que je n’ai vus que là, sont, paraît-il, bons à manger. Leur taille atteint celle de l’outarde. C’est dans ces cas-là que je regrette de n’avoir pas avec moi de fusil à plombs. Mais j’hésite toujours à compliquer mon équipement au delà du strict nécessaire.
Nous faisons halte à 11 heures du matin à un vieux campement en pleine brousse. Je pensais y trouver des vivres, grâce à l’homme que je faisais marcher en avant ; un petit village, en effet, se trouve près de là ; mais mon envoyé m’attend seul : tout le monde s’est sauvé, me dit-il. La surprise est désagréable. Les porteurs, fatigués, peuvent difficilement doubler l’étape. Cependant tout s’arrange toujours. Je finis par apprendre, à force de questions, qu’il y a deux autres villages un peu plus loin ; j’y envoie mon garde ; il y trouve quelques indigènes, les rassure, et finalement les rations arrivent ; pour moi, j’ai du riz.
Le pays, d’ailleurs, n’est pas aussi sauvage qu’on pourrait le croire d’après cet incident. Des Européens y passent parfois. Mais les populations y sont très arriérées. L’argent qu’on leur donne a pour elles moins d’intérêt que les vivres qu’elles cèdent en échange, car il n’y a pas de factorerie dans le voisinage, et comme elles ne quittent guère le pays, elles n’ont pas l’occasion de l’utiliser ; aussi se dérobent-elles de leur mieux à des marchés dans lesquels elles ont toujours l’impression d’être lésées.
Quand nous repartons, le matin, au clair de la lune, une panthère nous accompagne assez longtemps ; elle est très loin, perdue dans la brousse serrée où chemine le sentier ; seuls de petits grondements brefs, de temps à autre, nous révèlent sa présence. Je les entends à peine ; les indigènes, au contraire, avec l’acuité de leurs sens, les perçoivent très bien.
Peu après le lever du jour, j’aperçois, non loin de la piste, un troupeau de grandes antilopes qui s’enfuient. Je laisse mon cheval et, avec le garde et Somali, je pars dans la direction qu’elles ont prise ; elles nous fourniraient une provision de viande fort opportune. Mais je comprends vite l’inanité de ma tentative. Le sol est jonché partout de feuilles épaisses, très sèches, qui font beaucoup de bruit sous le pied, et qui leur annoncent notre approche par des craquements sonores. Après une heure de marche sous bois, je renonce à continuer ; je regagne le sentier, et je m’assieds sur un bloc de roche qui affleure là ; je ne vois pas d’empreintes fraîches, mon convoi n’est donc pas encore passé, et je n’ai qu’à attendre mon cheval.
Voici des voyageurs. Ils sont rares ici ; nous n’avions encore rencontré personne. C’est d’abord une petite femme très maigre, presque une enfant ; elle porte allègrement sur la tête une énorme corbeille qui paraît lourdement chargée. Derrière elle, le mari, avec un boubou bleu qui s’effile sur son dos et autour de ses jambes en longues guenilles crasseuses, une calotte sur le crâne et des sandales aux pieds ; sa seule charge, à lui, consiste en une lance, un sabre, un arc et un carquois plein de flèches. Ils me regardent avec un peu de crainte, puis, comme je ne leur dis rien, ils continuent leur chemin.
Bientôt apparaît à son tour la file de mes porteurs, qui ont dépassé les chevaux durant le temps que ceux-ci ont cru devoir m’attendre. A peine vêtus de loques sordides, ils marchent les uns après les autres, à un mètre de distance. La procession de leurs noires silhouettes, différentes par la taille, l’embonpoint, la forme de la charge que leur tête, bien droite sur le cou raidi, supporte avec une surprenante aisance, me montre de pauvres anatomies de serfs, des faces bestiales indifférentes plus que résignées, des regards placides et sans pensée ; mais, maigres ou gras, tous sont forts ; la vigueur et la résistance des noirs suffiraient à les différencier incontestablement de notre race.
Les chevaux viennent, eux aussi, le mien en tête, et me voici en selle, de nouveau. Nous franchissons des hauteurs boisées par un long col, nous descendons dans une vallée herbeuse où passe, presque à sec en ce moment, le mayo Dagala, et c’est Haldou, où je compte coucher. Les cases sont propres. L’endroit n’est pas désagréable. La ration, copieuse, arrive presque aussitôt. C’est un des charmes de cette vie que la soudaineté avec laquelle les circonstances faciles et apaisantes y succèdent à des heures d’inquiétude et d’irritation. Les besoins et les aspirations y sont simples, et si réduits, que la moindre chose suffit à les combler.
Le lendemain matin nous réserve, d’abord, une montée longue et rude. Puis nous cheminons longtemps à la même altitude, sous un air vif et léger. Je remarque pour la première fois de beaux cocons qui pendent aux branches de certains arbres. Ils sont fuselés ; certains dépassent vingt centimètres ; j’en ouvre un : il contient une vingtaine de grandes chenilles vivantes. Une brochure de vulgarisation que j’ai entre les mains signale une soie qu’emploient les Haoussas de la Nigéria du Nord. Ce doit être celle-là. Je demande le nom foulbé de ces cocons : « toumlagné », me dit-on. A tout hasard, je prélève quelques chenilles pour le Muséum.
Les difficultés matérielles se renouvellent à l’étape, et il en est de même le lendemain : le campement, proche du village de Man, est sale ; il n’y a pas de vivres ; mon envoyé, parti la veille, n’est arrivé que tard ce matin, et il y avait au plus trois heures de route pour un indigène sans charge. La faute est flagrante. Au surplus, il faut que ces complications cessent. J’ai des chevaux et des porteurs qui travaillent, ils ont le droit de manger tous les jours, et suffisamment. Je fais ligotter le coupable. Le chef du village a montré de la mauvaise volonté : on l’attache aussi.
Hier soir, Denis m’a fait part d’une conversation qu’il avait surprise. Le guide — celui des hommes de Rei Bouba qui marchait avec nous — avertissait Yahia que tant que je ne leur aurais pas donné, à lui et à son camarade, une large gratification, les mêmes déconvenues m’attendraient.
Je dis au garde que c’est lui, désormais, qui me précédera dans les villages pour faire préparer les rations. Quant aux deux hommes de Rei Bouba, je les préviens, sans mettre Denis en cause, que je les tiens pour responsables de ce qui se produit, et que je les remettrai au lamido en arrivant, pour qu’il les punisse.
A peine ai-je communiqué cette décision qu’un colloque animé s’engage entre le guide, Yahia et Denis. Je comprends bientôt, au ton violent qu’il prend, que mon intervention est opportune, et je demande de quoi il s’agit.
Voici. Le guide veut me mettre en garde contre l’imprudence du procédé auquel je viens de m’arrêter. Si j’envoie un soldat, tous les hommes des villages fuiront ; et je serai encore moins avancé. Il s’engage, au contraire, si je veux passer l’éponge sur le passé et ne rien dire au lamido, à m’assurer désormais tout le nécessaire promptement et sans difficulté. Il va d’ailleurs s’occuper lui-même, tout de suite, si je veux, de la ration d’aujourd’hui. Il est sûr que je serai satisfait.
Je le prends au mot. Il part en courant dans la direction du village. Deux heures plus tard, en effet, les vivres sont là. Ils sont abondants et de qualité parfaite. La manière forte a réussi. En outre, les choses en sont à ce point que l’homme ne peut plus se dérober désormais sans prendre une attitude d’hostilité ouverte ; et j’aurais alors d’autres ressources. Mais cela ne se produira sûrement pas, me dit Yahia. Bouba est rude dans ses procédés. La moindre plainte de ma part aurait des conséquences capitales — c’est bien le mot — et l’intéressé n’aurait garde de s’y exposer.
Je fais détacher le chef et l’homme punis ; on a cédé, il sied de rendre légèrement la main. Le soir, de nouveaux vivres arrivent. Les chefs des deux villages qui les envoient sont là aussi, craintifs. Je les rassure et paye largement ce qu’on apporte. Ils se confondent en humbles remerciements : « Ousoko, Ousoko », répètent-ils en frappant doucement dans leurs mains. Ce sont de pauvres sauvages, sans calculs méchants.
Après Man, les reliefs boisés deviennent moins nombreux. On se sent déjà moins enfermé, la route est facile, sauf près de Yet, à 20 kilomètres plus loin, où montées et descentes font une nouvelle apparition. Elles nous réservaient un incident.
A chaque escarpement, je mettais régulièrement pied à terre, pour ménager mon cheval. Les hommes montés — Denis, Somali, les gardes — m’imitaient. Seule, Faadematou, invariablement, restait en selle. Je la laissais faire, indulgent à sa nonchalance. Elle n’était pas bien lourde. Elle ne faisait d’ailleurs pas partie de mon personnel, et je n’avais pas à m’en occuper.
Elle nous précédait, ce jour-là, d’une centaine de mètres. Aux passages difficiles, je la voyais souvent s’arrêter, pour chercher sa route. Puis les petites jambes noires s’agitaient de chaque côté du cheval, une minuscule cravache entrait en action, et le mouchoir aux tons vifs dont elle parait sa tête commençait de s’enfoncer lentement lorsque c’était un ravin, ou de progresser tout doucement vers la crête s’il fallait monter.
Elle était arrivée devant une rivière à sec, encaissée, au lit rocailleux ; il y avait un petit pont de bois, tout vermoulu, qui semblait prêt à s’effondrer ; elle s’était arrêtée, et elle hésitait. Je la rejoins, je la dépasse et traverse. Le cheval de Yahia arrive à sa hauteur au même moment et, dans une soudaine gaieté, mord le sien, qui se met à pointer. Elle tombe en arrière, d’abord sur le sol de la berge, puis de pierre en pierre, de choc en choc, elle roule lentement jusqu’au fond.
On l’a relevée ; elle semblait souffrir beaucoup. Je l’ai fait asseoir sur le tippoy et on l’a portée jusqu’au campement.
L’après-midi, j’ai envoyé un message au lamido Bouba Rei afin de l’avertir de ma venue prochaine. Puis je suis parti sur les traces d’antilopes, que je n’ai pu rejoindre. Nous continuions à manquer de viande, et je n’avais même pas la ressource du lait quand par hasard on m’en apportait, car les gens de la région y mêlent souvent des gri-gris pour s’assurer les bonnes dispositions du voyageur qui passe, et ces drogues, sans être dangereuses, peuvent incommoder.
A la fin du jour, les porteurs se sont groupés sous deux arbres immenses qui couvrent de leur ombre tout le campement, et ont allumé de grands feux. La petite blessée s’est assoupie dans une case. Elle paraissait avoir une côte fracturée. J’ai fait monter mon lit dehors, comme d’ordinaire. J’étais presque endormi, lorsque, confusément d’abord, un bruit vint frapper mon oreille : une galopade effrénée, ponctuée de chocs, comme d’un animal affolé qui traîne un objet pesant après lui. Je me réveille tout à fait, je vois des torches qui s’agitent, courent, s’éloignent dans l’obscurité. En même temps, un vent violent secoue rageusement ma moustiquaire, qu’il menace d’emporter. Je n’ai pas de peine à comprendre ce qui se passe : une tornade — la première de la saison — commence ; mon cheval a pris peur ; il a arraché le lourd piquet auquel il était attaché, et s’est enfui ; gardes et porteurs se sont élancés à sa poursuite à travers la nuit.
Mais, dans leur hâte, ils ont abandonné leurs feux. Le vent, de plus en plus puissant, disperse les foyers et lance sur tout le camp des étincelles et des tisons incandescents. Les cases sont en paille sèche. L’une d’elles abrite la jeune Foulbé, incapable de se mouvoir sans aide ; dans une autre est mon matériel de mission. Un incendie serait un désastre.
Je rallie difficilement quelques hommes, car le bruit de la tornade domine ma voix. On éteint avec de la terre, comme on peut, tout ce qui brûle encore. C’est ensuite un instant de répit, dans les ténèbres profondes, au milieu des mugissements de l’ouragan, avec seulement, de temps à autre, l’éblouissement d’un éclair. Voici que les torches, d’abord lointaines, apparaissent de nouveau, se rapprochent, reviennent. Comme elles arrivent, nouvelle alerte, dans un fracas terrible : un des grands arbres qui nous abritent vient de s’abattre, sous l’effort de la tempête. On crie que la case du cuisinier est écrasée et qu’il est dessous. Tout le monde se précipite de ce côté.
A tâtons, on la trouve. Elle est intacte, Denis indemne.
Le vent s’apaise enfin ; la pluie commence à tomber, et tout se calme.
Je demande si on a rattrapé mon cheval. Il est là, déjà rattaché. Chacun regagne son gîte. Nous nous rendormons.
C’est la mauvaise saison qui s’annonce. Je suis parti six semaines trop tard, et l’époque des pluies étant plus tardive à mesure que j’approcherai du Ouadaï, je vais marcher jusqu’à Abéché, c’est-à-dire jusqu’au commencement d’août, dans des conditions climatériques éminemment défavorables. Le côté pénible de mon voyage devait s’en trouver très accru.
Nous ne repartons qu’à l’aube. Tout le monde est fatigué, d’abord ; puis le ciel est couvert, et la nuit trop noire pour que les porteurs puissent marcher plus tôt. La ressource des torches nous fait défaut, toute l’herbe, dont on les fabrique, est mouillée.
Nous sommes entrés ce jour-là dans une zone véritablement torride, pour n’en sortir que deux semaines plus tard. Nous sommes arrivés à une heure et demie au campement — le village de Cholliré. Le soleil avait tant de puissance que, pour la première fois depuis que je voyage, je m’en suis senti incommodé. J’ai envoyé Somali chercher de l’eau. Il y en avait dans le voisinage. Je me suis fait un couvre-nuque de mon mouchoir mouillé, et je suis parti au galop de mon cheval avec l’impression qu’il était nécessaire que j’arrive le plus tôt possible, car la route n’offrait aucun abri.
Cholliré est un village étendu, où jadis habita Bouba, me dit-on ; il est en partie démoli maintenant. Qu’on imagine, au pied d’une colline qui forme la fin d’une chaîne, un vaste emplacement plan au sol sans herbes, irrégulièrement planté de quelques arbres, notamment des baobabs, aux énormes troncs, à l’écorce d’un gris argenté, aux branches relativement chétives, dépourvues de feuilles ; de petits enclos circulaires, circonscrits par des seccos, et dont chacun contient quatre ou cinq cases, en occupent quelques points, disséminés à des distances qui varient entre 100 et 300 mètres. L’un, plus grand, plus soigné, est l’ancienne résidence de Bouba.
L’effet de la lettre que j’ai fait parvenir à ce dernier se manifeste à mon arrivée. Un capitat du lamido est là, qui se porte à ma rencontre. Il m’exprime les souhaits de bienvenue de son maître, et me précède au campement, où m’attendent des présents : ce sont, soigneusement alignées, quatre énormes calebasses de riz, dix bourmas de miel, six corbeilles d’ignames, quatre autres calebasses de gâteaux de miel et de farine aussi vastes que les premières, des jarres d’hydromel. Le lamido, me dit-il, me prie de coucher demain à Taparé et d’en partir le matin de manière à arriver dans sa ville vers dix heures : il me prépare une grande réception.
Pour la première fois, j’ai revu tout à l’heure des talhas, avec leur bois rougeâtre, leurs petites feuilles vert foncé, leurs longues épines blanches, droites, pointues, si dures qu’on en fait des épingles ; ils me rappellent tout à la fois la Nigéria du Nord, le Tchad, le Ouadaï, le Niger, le Sahara, et me donnent, comme il y a quelques jours le « kourkourou » des pigeons verts, l’impression qu’eux aussi sont là pour me saluer de la part de ces contrées si chères à ma mémoire.
Bientôt arrive un deuxième émissaire ; je m’enquiers : un simple garde, esclave quelconque, me dit Yahia. Je devais avoir peu de jours plus tard, à ce sujet, une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle se produisent les malentendus dans ces contrées, et de l’inconvénient des interprètes insuffisants.
Vers le soir, ce même homme, accompagné de Yahia, se présente et demande à me parler. Il aurait une communication importante à me faire. Voici : le lamido a un interprète, mais il désire que nous nous entretenions le moins possible devant celui-ci, car sa discrétion est sujette à caution, et nos conversations risqueraient d’être répétées ensuite un peu partout. Il convient, si je désire lui être agréable, que je me serve de mon interprète à moi.
Une communication d’un caractère aussi confidentiel, par un tel intermédiaire ? C’est peu vraisemblable. Mais un détail, que mon souvenir évoque soudain, éclaire pour moi la situation : il est d’usage, en pareil cas, que l’interprète reçoive un cadeau, et Bouba Rei est un grand chef, donc un chef généreux. Or mon interprète, c’est Yahia. C’est lui qui sera de la sorte le bénéficiaire du présent. Les deux compères ont dû s’entendre et pensent me prendre pour dupe de leur petite combinaison. Je les congédie assez brusquement. Ils s’en vont, visiblement déconfits.
Je m’arrête le lendemain, comme me l’a demandé le lamido, à Taparé. Ce n’est qu’à une demi-étape, 15 kilomètres. Le campement est construit à la manière des demeures foulbés ; de petites cours sablées et nues, contenant chacune une case, parfois deux, rarement plus. Communiquant entre elles par des portes étroites, elles forment, dans leur ensemble, une sorte de labyrinthe à compartiments.
On ne tarde pas à m’apporter une lettre du lamido. Elle est écrite dans un français assez correct par son interprète. J’y note une phrase qui montre bien le caractère familial que prennent fréquemment en Afrique les rapports entre esclaves et maîtres, et l’importance des situations auxquelles peuvent accéder les premiers.
« Mais je vous fais connaître, me dit Bouba, que je suis un peu triste, car mon grand captif, nommé Maicodé, est mort le jour de mercredi 14 mars 1923. »
« Mais quand même, ajoute-t-il, je monterai dans ma voiture pour vous recevoir à ma place nommé Djoulol, et là vous me trouverez. »
Certes la traite des esclaves, que la civilisation a d’ailleurs réussi à réprimer presque partout, et dont elle poursuit les rares et dernières pratiques avec une sévérité légitime, a été l’occasion de cruautés. Le caractère de valeur d’échange qu’elle prêtait à l’esclave, en dehors des avantages directs qui s’attachaient à sa possession, incitait les tribus puissantes à s’assurer de gros contingents de captifs. Celles-ci, pour s’approvisionner, multipliaient les opérations guerrières contre leurs voisines moins fortes ou moins courageuses, sur lesquelles pesait ainsi une lourde oppression. De véritables chasses même s’organisaient parfois, comme je l’exposerai en parlant du Ouadaï. Il y avait ensuite la vente, le voyage, l’expatriation définitive, et c’étaient là, même pour des races dont l’apathie et la passivité sont extrêmes, de dures épreuves, qu’aggravaient encore l’insensibilité et la rudesse naturelles de ceux qui en réglaient les modalités.
Actuellement, dans toute la partie de l’Afrique soumise à notre autorité, il n’existe guère plus que des esclaves en quelque sorte volontaires ; nos lois se refusent partout à sanctionner leur condition, et dès que l’un d’eux se plaint d’un abus, nos représentants officiels interviennent et le libèrent. Chez les gens de condition moyenne, ils forment d’ailleurs une véritable annexe de la famille. Ils sont traités sans morgue, souvent affectueusement. Les grands chefs sont nécessairement plus distants ; ainsi le veut leur prestige ; mais les esclaves auxquels ils accordent leur confiance deviennent vite riches, puissants et respectés ; au Cameroun, la plupart des ministres des lamidos se recrutent parmi eux.
Ainsi compris, l’esclavage ne présente aux colonies que des inconvénients bien atténués. Il n’est nullement excessif d’ajouter qu’une modification prématurée de la situation actuelle léserait gravement la plupart des intéressés, à commencer par les plus humbles. Si, par une exaltation sentimentale inconsciente des réalités, on brusquait inconsidérément l’évolution en cours, une profonde perturbation économique et sociale serait la conséquence immédiate d’une telle erreur. Nous avons tari les sources de l’esclavage. Nous en surveillons les vestiges, nous en réprimons les excès, nous assurons la libération de tout captif qui fait appel à notre autorité. Tel est le programme nécessaire et suffisant sur lequel s’accordent à la fois les faits et les principes.
La dépendance est une loi commune à toutes les sociétés. Dans les groupements normalement ordonnés, la masse est soumise à l’élite. Ailleurs, c’est l’inverse qui se produit, sans avantage ni pour les uns ni pour les autres. Mais on ne vit sans contrainte qu’à l’état de solitude. Ce qu’en Europe on nomme liberté se réduit au droit d’opter entre un certain nombre de servitudes ; c’est à quoi nous nous résignons d’ailleurs sans peine, contents du mot. Les modalités du servage évoluent d’elles-mêmes avec la sensibilité et la mentalité des individus.
J’ai répondu au lamido, que son envoyé me disait en outre un peu souffrant, que je le priais de se borner à me recevoir devant sa demeure.
Ce n’est pas sans curiosité que j’attendais mon arrivée à Rei Bouba. C’est, comme je l’ai dit, l’un des points du Cameroun où les vieux usages et la couleur locale subsistent avec le plus de liberté.
Le lamido, dont le vrai nom est Bouba Djana, exerce sur un territoire étendu une autorité que nul indigène ne songerait impunément à discuter. Son grand-père est venu du Fouta Toro à Lamé, près de Léré, avec un certain nombre de Foulbés comme lui. Il a poussé ensuite jusqu’à Djouroum, à une vingtaine de kilomètres de Rei, alors occupé par les Damras. Après avoir guerroyé contre eux, il a épousé la fille de leur chef. L’aspect de Bouba se ressent de cette alliance. Au lieu d’avoir le teint cuivré ou même presque blanc de la race paternelle, il est sensiblement noir. D’ailleurs, sauf un très petit nombre de foulbès qui constituent une partie de son entourage immédiat, tous ses gens sont des noirs païens — on désigne en Afrique Centrale sous le nom de kirdi cet élément de population.
Je me mets en route au jour. Le paysage s’est transformé. C’est maintenant une grande plaine où le pâturage domine. Le plateau central du Cameroun est derrière nous. Je m’arrête à deux reprises, pour tirer une sorte d’échassier qu’on me dit fournir une viande appréciée des porteurs, puis une oie de Gambie. J’ai remarqué que mon tir, faute d’exercice évidemment, n’avait plus la même précision que lors de mon dernier voyage ; j’ai senti la nécessité de m’entraîner un peu avant d’aborder de nouveau le buffle et les grands animaux, et toute cible m’est bonne. Je manque les deux fois.
J’aperçois bientôt à l’horizon la longue ligne d’arbres par laquelle se révèlent généralement, en plaine, les villages indigènes. Les constructions n’atteignent nulle part la ligne des cimes ; mais dès qu’on regarde attentivement, on remarque au-dessous de celle-ci de nombreuses taches grises, que font les cases.
Nous approchons. Devant nous, un groupe multicolore se tient immobile, au soleil. Il y a là deux cents soldats, fantassins ou cavaliers. Un de ces derniers se détache et vient à ma rencontre ; deux hommes le précèdent, habillés de rouge. C’est un des principaux captifs du lamido, et le premier par son rang. Il me renouvelle les souhaits de bienvenue de son maître ; puis de longues trompettes jettent des clameurs barbares, et toute la troupe fait demi-tour pour me précéder. Les cavaliers portent de très beaux costumes, avec des casques de métal brillant, à plumes. Leurs chevaux sont couverts de longues housses où les teintes se répètent en dessins régulièrement disposés. Les fantassins sont vêtus de tuniques demi-longues aux nuances vives. Ils sont munis d’armes primitives, — lances, arcs, flèches, sabres, couteaux — et d’énormes boucliers.
Mais voici la porte de la ville : une case à deux hautes ouvertures, l’une sur l’extérieur, l’autre sur l’intérieur, interrompt le mur bas, de terre jaunâtre, qui forme l’enceinte. Les fantassins sont déjà entrés. Je m’arrête pour laisser aux cavaliers le temps de les suivre. Ils se pressent sous le soleil ardent, dans la blanche poussière ; tour à tour, pour passer, ils baissent la tête, inclinant en avant les longues plumes de leurs casques ; à mesure que leur groupe diminue, s’égrenant lentement sous la case, je vois par-dessus la muraille, en une longue file irrégulière qui se hâte au galop vers le centre du village, le haut de leurs corps secoués par les caprices de leurs montures.
Je passe à mon tour. Quelques minutes de lente progression dans une rue modeste, et j’arrive sur une petite place d’environ cent mètres de diamètre, entourée, sauf d’un côté, de seccos que l’air et la pluie ont brunis. C’est vers ce côté qu’on me dirige : un haut mur, qui domine toutes les cases avoisinantes, et, au milieu, une sorte de péristyle, abrité d’un toit de chaume que soutiennent de robustes piquets. Tout autour de la place, sauf là, les soldats, maintenant, sont massés.
Sous le péristyle, dans un fauteuil, vêtu d’une ample robe bleu sombre, le visage très noir, voilé et laissant voir seulement les yeux, le lamido est seul. Il se lève et, lentement, s’avance à ma rencontre. Je mets pied à terre, je vais à lui, nous nous serrons la main et je m’assieds sur un siège préparé à côté du sien. Son interprète, un jeune noir, celui-là même qui m’a écrit, traduit, à demi prosterné, le visage tourné vers la terre, les phrases banales que nous échangeons.
Les soldats se livrent ensuite en mon honneur à quelques évolutions simples et à des danses naïves qui secouent contre leur dos leurs lourds carquois. Puis je prends congé après avoir annoncé à Bouba ma visite pour l’après-midi.
Au lieu de se lever comme moi, ainsi que j’étais en droit de l’attendre, il reste majestueusement assis dans son fauteuil et se borne à me tendre la main négligemment. Je crois qu’il n’a pas compris et je me rassieds moi-même. Mais quand, un moment après, je recommence, c’est la même immobilité. Alors je lui fais dire, par son interprète, que je le sais fatigué, et que je le prie de ne pas se lever, puis je pars assez irrité. Cette désinvolture publiquement affichée, bien que j’aie pris soin de l’instruire de mon caractère officiel, dépasse ma personnalité et est d’autant moins acceptable.
Je trouve, tout près, le campement ; très exigu, il est incomplètement nettoyé. Mon impatience s’accroît de ce nouveau manque d’égards. Je cherche l’occasion de prendre ma revanche ; et comme j’aperçois, disposés avec ordre, les cadeaux que Bouba y a fait placer pour moi — une peau de lion, une peau de léopard, des sagaies de cuivre, des arcs, des flèches, des chapeaux, des paniers et des plateaux de paille — je fais appeler l’homme qui vient de me conduire et je l’invite sèchement à les remporter sans délai. Il semble atterré. C’est l’une des marques de mécontentement le plus caractéristiques que comportent les usages africains. J’envoie en outre un homme prévenir le lamido que le voyage m’a fatigué, que je ne lui ferai pas la visite annoncée, et que je repartirai dans la nuit.
Une demi-heure plus tard son interprète arrive. Je ne lui cache pas ma manière de penser. Mais je comprends vite que, selon mes prévisions, mon coup de caveçon fait son effet et que les choses vont s’arranger. Il excuse son maître. Il argue de son ignorance. Si celui-ci me rend visite le jour même, considérerai-je sa maladresse comme réparée ? Je réponds oui, tout de suite. Bouba sait parfaitement ce qu’on doit à un hôte de ma qualité ; l’ignorance qu’il allègue est une vaine excuse ; il y a, même dans ces cours barbares, un vague protocole ; dans quelques jours, lorsque de grands chefs viendront à ma rencontre sur les routes, mon interprète me dira fort bien que certains d’entre eux s’attendent à ce que je descende de cheval lorsqu’eux-mêmes ont mis pied à terre et s’avancent pour me saluer. Mais Bouba est un chef, et un chef qui a donné aux Français, dans des circonstances importantes, des preuves utiles de sympathie. Je désire, autant que lui, clore l’incident, pourvu que ce soit de façon satisfaisante pour moi.
L’interprète part, revient. Le lamido sera là à cinq heures. J’acquiesce. On me demande de reprendre les cadeaux ; d’accepter, selon l’usage, un bœuf pour mes porteurs ; et, pour moi, un très beau cheval. Je reprends les sagaies, les peaux, les flèches, les objets de paille ; j’accepte le bœuf qui renforcera la ration de mes hommes ; je refuse le cheval, avec toutes sortes de remerciements toutefois, en donnant pour prétexte que je vais passer dans une région infestée de tsé-tsés et qu’il y mourrait avant peu. Les lamidos envoient souvent, aux gens de quelque importance, des cadeaux d’une valeur réelle ; Bouba, notamment, qui est fort riche. Mais ils comprennent très bien qu’on ait scrupule à les prendre, et pourvu qu’on se retranche derrière un semblant de motif, qu’on remercie avec courtoisie et qu’on accepte les menus objets, on ne les désoblige aucunement.
Je lui envoie moi-même deux épées baïonnettes, que je sais devoir lui faire grand plaisir. Nous voilà redevenus bons amis.
A cinq heures, une foule débouche, se range sur la place. Lentement, le sultan arrive, porté haut dans un grand tippoy. Il descend. Je vais au-devant de lui, et nous entrons, seuls avec son interprète. Un esclave, toutefois, se tiendra accroupi près de la porte, de manière à entendre tout au moins le son de sa voix ; et, à chaque phrase du maître, il se penchera, les mains jointes, à droite et à gauche, en prononçant d’une voix nasillarde et traînante, le mot na-am — (oui, c’est bien), — que toute la foule assise dehors répétera aussitôt après lui, ce pendant que mes paroles, à moi, seront accueillies avec la plus parfaite indifférence.
Nous nous entretenons ainsi pendant près d’une heure. Il me questionne sur l’aviation ; puis, sur ma demande, il fait venir deux marabouts importants, de qui j’essaie de tirer des renseignements utiles pour ma mission. Mais la présence du lamido, la mienne, les impressionnent visiblement. Sur chaque point ou presque, ils se retranchent derrière une feinte ignorance. Il faut que Bouba me dise pour eux que tous les musulmans du pays appartiennent au rite malékite, circonstance banale s’il en fût. Il s’étonne à cette occasion de la science coranique dont je fais preuve. A la vérité, je n’ai fait que placer quelques mots que je savais devoir lui donner cette impression ; mon instruction islamique est encore rudimentaire.
Lorsqu’il part, nous sommes en très bons termes.
La nuit passe lentement et péniblement, étouffante dans la cour exiguë, au milieu des ronflements de voisins trop proches ; une mince cloison de seccos me sépare seule des cases voisines, et la quasi-intimité de cette installation m’est insupportable.
Dès le matin, je me rends chez le lamido pour prendre congé de lui ; sa demeure est sensiblement mieux aménagée que celles que j’ai vues précédemment. C’est toujours le même style foulbé pourtant, la même division en petites cours nues dont chacune entoure une case. Mais certaines de ces cases, chez lui, s’éloignent, par leur forme et par leur structure, de l’habituel modèle cylindro-conique ; et l’ornementation curieuse, à la fois archaïque et modern-style que présentent plusieurs d’entre elles, n’est ni sans goût, ni sans ingéniosité.
Il se tient, quand j’arrive, dans une longue galerie. Je remarque d’abord près de la porte quelques ustensiles de toilette et de vieux objets sans intérêt, entassés dans un coin ; plus loin, un grand lit de cuivre et de fer peint en noir, décoré de nacre, d’une fabrication très ordinaire, mais recouvert d’un magnifique tapis rouge brodé d’or. Bouba est assis sur un divan. Il est coiffé d’une simple calotte et son visage est découvert. Les traits épais ne nuisent pas à l’expression intelligente et bienveillante de sa physionomie.
Notre entretien est plus court que celui de la veille, nous avons épuisé tous les sujets. Il me montre l’étoile du Bénin, qu’il porte aujourd’hui. Je ne manque pas de le féliciter et de lui dire que c’est là une grande décoration. Je le questionne sur la voie suivie par les musulmans qui, de Rei, se rendent au pèlerinage de la Mecque. Comme je vais partir, il me demande un remède contre les maladies d’estomac.
L’après-midi, Faadematou, qui n’est pas encore remise de sa chute, mais chez qui le souci de la parure n’a pas abdiqué, fait procéder à sa coiffure dans un coin du campement. Il y a, dans chaque village, des femmes connues pour posséder cet art. Celle qui est là est une Bornouane. L’intéressée se confie à elle, en spécifiant toutefois que ce n’est pas la mode bornou, mais la mode arabe qu’elle désire ; gravement, l’autre acquiesce. Puis, au milieu de jacassements de perruches, la coiffeuse défait une à une, en s’aidant d’un poinçon de fer, toutes les petites tresses, et les refait en agrémentant l’ensemble d’un motif de fantaisie. Elle rase ensuite ce qui reste sur le haut du front. Le tout dure environ trois heures.
La soirée ne m’apporte que sujets d’impatience. Ce sont des provisions de route, nécessaires, qui n’arrivent pas ; un porteur, malade depuis la veille, qui n’a rien manifesté, et qu’il faut soigner, puis remplacer au dernier moment ; enfin, voici une diversion : une captive que j’ai fait demander hier pour la petite blessée, dont l’état exigera pendant quelque temps des soins et une aide, et dont je désire ne pas avoir à m’occuper. L’interprète ne m’envoyait personne ; alors, à tout hasard, j’ai dit qu’on s’adresse au garde, le fameux garde dont j’ai si mal reçu la communication à Cholliré, et qui, depuis lors, par ordre, sans doute, est toujours là ; et, à ma grande surprise, en cinq minutes, il m’a donné satisfaction.
Faadematou la désirait jeune, sa servante. Mais celle-ci, c’est un bébé. Elle paraît avoir tout au plus dix ans. Elle arrive menue, sans voix, pleine de crainte, par avance soumise à tout. Je caresse sa petite tête pour la rassurer, puis j’envoie Somali prévenir que cela ne peut aller, qu’il en faut une autre, plus robuste. Il serait véritablement inhumain d’exiger de cet être minuscule une étape quotidienne de 25 à 30 kilomètres et, à l’arrivée, un travail.
En attendant, elle reste là, dans la case, sage, assise par terre. Elle est enveloppée jusqu’à la taille dans un petit pagne blanc bien propre, comme un jupon très serré, qu’on lui a sûrement mis tout à l’heure pour venir. Ses cheveux, comme ceux des païennes d’ici, sont courts, presque ras, et rasés en rond autour de la tête, de manière que seule subsiste une espèce de calotte de sacristain. Ses jambes sont jointes et allongées ; ses reins font un angle droit avec elles. Au-dessus, son buste enfantin se penche en avant, et ses petites mains de travailleuse, au bout de ses bras noirs, longs et grêles, viennent reposer sur ses tibias. Elle exprime avec une intensité étonnante la passivité sans défense, la résignation absolue, l’absence de toute conception qui ne soit pas celle de l’implacable fatalité.
Mais l’autre arrive bientôt. Somali s’est adressé au même garde. Que n’ai-je eu recours à ses offices plus tôt ! Le porteur, les vivres, sont venus aussi, avec la même célérité, dès qu’il a su que j’en avais exprimé le désir. L’interprète, lui, n’a pas reparu.
La nouvelle captive est plus vigoureuse, grande, lourde, jeune, pourtant presque obèse ; aussi passive, d’ailleurs. Elle s’appelle Hebbini. C’est chose faite, je l’emmènerai.
Puis, comme j’entends me mettre en route dans la nuit, je fais tout de suite les présents d’usage : au chef du campement, au garde. Je suis très large avec ce dernier. Je viens de voir quelle est sa bonne volonté, et je désire compenser mon accueil un peu rude de l’autre jour. Il n’y a que Guédal, le Guédal dont m’a parlé M. Bonhomme, que je n’aie pas vu. Ce grand personnage n’a pas daigné se déranger.
Au dernier moment, je me décide à m’en enquérir. J’appelle le garde, puisqu’il semble être le plus débrouillard.
— Connais-tu, lui dis-je, ici, un grand captif du nom de Guédal ?
— Guédal, me répond-il simplement : mais c’est moi !
Personne, dans mon entourage, où on le savait, ne m’en avait averti ; et Yahia, qui s’était si lourdement trompé en me présentant cet homme à Cholliré, n’avait même pas pensé aux conséquences de son erreur, et avait négligé jusqu’à la fin de la réparer.
Les insectes et les faux renseignements sont parmi les principales plaies des pays noirs. L’indigène donne souvent des indications incomplètes, parce que son attention se porte sur des points négligeables à nos yeux et néglige en même temps ceux qui nous préoccupent. Il donne, en outre, des indications fausses parce que la notion de la vérité n’est chez lui que relative ; et devant une question, il arrivera qu’il croie bien faire en nous faisant la réponse qu’il suppose que nous désirons, et dont il imagine que nous serons satisfaits, plutôt qu’en nous fixant avec exactitude sur le fait.
Aussi ne faut-il pas hésiter, lorsqu’on veut acquérir une certitude, à multiplier les interrogations, à les répéter en des termes différents, à les reprendre un moment ou quelques jours plus tard, et s’il arrive qu’on leur ait donné au début une forme qui semble attendre l’affirmation, à leur donner ensuite le caractère opposé. Ce n’est qu’au prix d’une patiente persévérance qu’on découvre les sentiers qui percent la brousse de son cerveau. Le cas, ici, était bien simple. Mais j’avais été négligent.
Je me suis mis en chemin un peu avant le lever du jour, pour me diriger sur Garoua. Une piste large, sablée, plane, facile, à gauche de laquelle se profilent au loin les hauteurs du plateau de l’Adamoua, que nous avons désormais quitté, nous conduit à Diouroum à travers une végétation clairsemée. Vers huit heures, un homme qui me précède me signale, dans un vaste étang, à 1 kilomètre de la route, des hippopotames. Ce n’est pas une chasse bien intéressante, mais elle me procurera de la viande pour les porteurs. Je me dirige vers l’endroit d’où on les voit, et j’aperçois sur l’eau brillante, à des distances qui varient entre 200 et 300 mètres, un certain nombre de taches foncées, à peu près rectangulaires ; c’est la partie supérieure de leurs têtes, leurs fronts, leurs oreilles, leurs chanfreins, leurs naseaux proéminents. De temps à autre, l’une de ces taches disparaît sous l’eau, ou bien c’en est une nouvelle, au contraire, qui surgit brusquement avec un grand souffle sonore. Tant que la répétition des coups de feu n’a pas alerté la bande, on a beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour ajuster. C’est du tir à la cible. Ensuite, les apparitions deviennent très courtes, en même temps qu’elles se font rares.
J’en touche un. La tête plonge, un pied se montre, puis le ventre ; tout s’enfonce encore, et c’est alors une série de convulsions qui font émerger à de brefs intervalles tantôt l’une, tantôt l’autre des parties de ce corps monstrueux. L’eau se teinte de rose, en même temps. Mais comme l’animal tarde à s’immobiliser et que ses mouvements m’ôtent le moyen de l’achever par une nouvelle balle dans la tête, j’en vise un autre qui, lui, semble succomber presque aussitôt. Il n’y a plus qu’à attendre le gonflement qui ne va pas tarder à se produire, et qui fera remonter le corps à la surface.
Je gagne un village voisin qui comporte un campement. La chaleur continue d’être franchement pénible. Où est la sécheresse, heureusement prochaine, des régions tchadiennes ! Il y a, avec cela, tant de moustiques, que malgré la température, je mets, pour déjeuner, des gants épais, en coton tricoté.
Les gens de l’endroit vont voir ce qu’il advient des hippopotames. Ils reviennent quelques heures plus tard, chargés d’énormes quartiers de viande ; le premier avait disparu ; le second flottait, ils l’ont ramené au rivage et dépecé.
Nous repartons pour coucher à Dobinga, un autre tout petit village où je retrouve deux amis encore, deux amis de mon dernier voyage, l’un et l’autre aperçus une ou deux fois déjà, mais par exception, au lieu que maintenant on les sent bien chez eux : les genêts du Cameroun, au tronc gris clair, aux feuilles vert pâle, aux longues gousses ; ils me rappellent la petite maison du conquérant Rabah, qui subsiste à Dikoa, environnée d’ombrage, et où j’ai couché deux ans plus tôt ; puis les palmiers doum, aux troncs nus assemblés par la base en bouquet très ouvert, aux têtes rondes, évocateurs de bien des régions, mais surtout, pour moi, du Kanem, du Kanem aux dunes arides que séparent de longues vallées vertes, du Kanem au lac immense et perfide.
Tam-tam chez les Moundangs, au village de Léré, près du lac de ce nom.
Les maoulis. ([Page 103.])
La place principale du village Moundang de Léré et l’entrée de la demeure du chef.
J’ai entendu, la nuit, distinctement pour la première fois, le rugissement du lion. Quoique lointain, il s’imposait à l’attention. Si sensible pourtant que je sois aux manifestations des forces de la nature, je trouverais difficilement pour le décrire le lyrisme qu’il a inspiré à quelques voyageurs. C’est évidemment très puissant. Mais le voisinage des ménageries d’Europe nous a dès longtemps révélé ses accents.
Les étapes suivantes ne présentent que peu d’intérêt. Toutefois, à mesure qu’on approche de Garoua, la population devient plus dense. Les villages se succèdent, dans la plaine découverte, avec une continuité bien rare dans l’Afrique Centrale. Ils sont tous à peu près les mêmes : un certain nombre de petites enceintes de seccos, tantôt groupées au point de ne laisser entre elles que d’étroites ruelles, tantôt dispersées sur un large espace et isolées les unes des autres par de grands vides. Dans chaque enceinte, souvent une ceinture d’arbres, en ce moment presque sans feuilles, et les petites cases cylindro-coniques habituelles.
Des hauteurs fortement découpées bornent la plaine. Je couche, le dernier soir, au pied de l’une d’elles, à Djebacké. Il n’y a pas de campement, mais l’ardo — c’est, comme je l’ai dit, un chef dont le rang vient immédiatement au-dessous de celui de lamido — m’offre l’hospitalité dans sa demeure, semblable à celles que je viens de décrire. Il me cède sa propre chambre, c’est-à-dire la petite case où il se tient. Elle est occupée, pour un quart, par un gros tas de mil. Une moitié du sol est d’argile durcie. Sur l’autre, on a jeté une couche de dix centimètres de gravier très fin, très propre, sans poussière. Il y a, au milieu, un trou de la grandeur d’un chapeau, dans lequel fume encore un feu mal éteint. Elle n’est meublée que d’un lit bas — dépourvu de toute espèce de literie — qu’on nomme ici argao. L’ardo emportera, en me cédant la place, un chapelet qui était dans une calebasse, contre le mur, et une petite bouteille de parfum, à demi enfoncée dans le gravier qui assurait son équilibre. Il n’y a rien d’autre. Je suis d’ailleurs fort bien, et j’apprécie d’autant mieux la fraîcheur relative de l’endroit que le soleil continue d’être torride et que j’ai un mouvement de fièvre assez prononcé.
Nous avons, ce jour-là, traversé le mayo Kebbi. Nous sommes à la fin de mars. Il n’y a encore que très peu d’eau. Mon cheval s’y est à peine mouillé les boulets.
La servante que j’ai engagée nous a donné des tracas. Elle est restée en route, on ne savait où. J’ai fini par envoyer à sa recherche un cavalier, qui l’a ramenée. Elle avait une ampoule aux pieds et s’était arrêtée sans rien dire, sachant qu’on ne la laisserait pas là. Cette fille, qui chez Bouda Rei devait être astreinte à un assez gros travail, est devenue toute mollesse et paresse, et ne voit dans la bienveillance que la possibilité d’en abuser. Rien de plus près de l’animal.
J’écris une lettre au capitaine Monteil, qui commande à Garoua, pour lui annoncer mon arrivée. C’est un parent éloigné du glorieux explorateur de ce nom.
CHAPITRE VI
DE GAROUA A KOUSSERI ET FORT-LAMY
Garoua, où je me rendais, est le centre administratif d’une des circonscriptions les plus intéressantes du Cameroun. Des lamidos assez nombreux, mais de puissances très inégales, s’y partagent l’autorité indigène. Bouba Rei, dont j’ai déjà parlé, et le lamido de Garoua, Ayatou, occupent parmi eux un rang particulièrement important. La population de la circonscription, d’environ 130.000 têtes, est, à peu de chose près, moitié Foulbé, et moitié autochtone, avec, en outre, quelques Bornouans, Haoussas, ou Arabes.
Les Foulbés, venant du Fouta-Djallon, étaient d’abord arrivés paisiblement dans la contrée. Musulmans, ils s’y étaient si complètement soumis aux chefs kirdis, qu’ils acceptaient de ceux-ci le droit de cuissage. Mais il y a environ quatre-vingts ans, ils se sont révoltés contre eux, et sous le commandement de leur chef Adama, de qui le nom reste au plateau de l’Adamoua, ils les ont battus, chassés en grande partie des plaines, et obligés de se réfugier dans les montagnes. Nomades au début, ils se sont ensuite sédentarisés, et partagent maintenant leurs soins entre l’élevage et la culture, tout comme les païens ; seulement, chez eux, les travaux de la terre sont réservés d’ordinaire aux captifs, Foulbés ou non. Le bétail, la noix de karité, les arachides, la gomme arabique, la cire, le coton, le mil, le riz, le kapok sont parmi les principales richesses exploitées de la région. Il est, en outre, vraisemblable que des prospections sérieuses y donneraient des résultats.
Mais le problème des moyens de transport se présente ici d’une manière peu satisfaisante, et grève l’exportation — lorsqu’elle est possible — de frais qu’un très petit nombre de produits sont à même de supporter[3].
Ainsi que dans toute la partie du Cameroun où l’existence de chefs puissants permet l’application de ce procédé, l’administration, à Garoua et dans la région avoisinante, est laissée aux lamidos pour une large part. Dans les villages kirdis, les arnados reçoivent un mandat analogue. Ils sont associés au règlement des litiges, perçoivent l’impôt, assurent l’exécution des travaux d’intérêt général, veillent à la sécurité des voies de communication. Ils sont en revanche responsables devant l’autorité centrale.
Lorsqu’on veut, prématurément, appliquer une méthode d’administration trop directe à des peuples primitifs, l’examen superficiel de l’organisation qu’on réussit à leur imposer peut donner l’illusion qu’on a fait œuvre de civilisation ; mais l’observation attentive de la mentalité des individus montre qu’en réalité on a fait œuvre de domestication seulement. Les populations subissent sans comprendre. Le seul sentiment qu’on finisse alors par développer chez elles est celui de l’impuissance et de la résignation. Aussi le système que je viens de mentionner est-il excellent. Il n’est pas réalisable, toutefois, dans n’importe quelle colonie. Il suppose, je le répète, des chefs indigènes d’une certaine valeur.
La justice est rendue avec le concours d’assesseurs indigènes, et la coutume est, autant que possible, respectée. On y apporte néanmoins, dans certains cas, une atténuation nécessaire. Le capitaine Monteil m’a cité des peines dont l’application, si elle eût été maintenue, n’aurait pas manqué de gêner quelque peu la Société des Nations dans les éloges dont elle a honoré l’administration française au Cameroun[4]. Voici quelques exemples des rigueurs de l’ancien Code.
Meurtre avec préméditation : le criminel, enterré vivant, la tête hors de terre, était lapidé.
Vol : première fois, coups de chicote et remboursement ; première récidive : ligottage et emprisonnement de plusieurs mois ; deuxième récidive : amputation du bras droit ; troisième récidive : amputation de la jambe gauche.
Quand on songe, en outre, aux conditions chirurgicales dans lesquelles devaient se pratiquer ces opérations, on s’étonne que le vol n’ait pas été découragé à jamais par de telles perspectives.
L’impôt est payé sans résistance, sans difficultés même. Sur quelques points, toutefois, la perception de la taxe de capitation, en argent, déroute encore l’indigène.
Le principe même d’une redevance n’est pas discuté. Il est admis depuis fort longtemps par tous. La terre est considérée comme appartenant au lamido. Celui qui la détient reconnaît aisément qu’il est, de ce chef, redevable à son immuable possesseur d’une partie des produits qu’il en tire. La récolte, tant qu’elle est sur pied, n’est pas tout à fait sa propriété. Elle tient encore par un lien au sol dont elle naît.
De même pour le bétail qui vient au monde. Le prélèvement d’une gerbe ou d’un animal lui donne ainsi l’impression d’un partage avec une sorte d’associé, détenteur en outre du pouvoir. Mais l’argent, quelle qu’en soit la source, lui semble être son bien propre, exclusivement. Il n’y reconnaît plus les dons de la nature. C’est à lui, et à lui seul. De quel droit vient-on le lui prendre ? La conception est simpliste, mais nous sommes en présence de simples.
Certes, l’impôt de capitation n’est pas négligeable. D’abord, c’est un facteur de l’équilibre du budget ; il impose aux populations l’obligation d’un travail ; il constitue en outre un gage et un symbole de leur soumission ; il témoigne enfin, si on se place à un autre point de vue, de l’autorité, de l’activité et de la vigilance des chefs chargés d’en assurer la perception. D’autre part, il ne peut être question de le faire payer autrement qu’en espèces. Qu’en feraient nos administrateurs ? Mais c’est parfois un instrument à double tranchant. Dans les régions à populations peu nombreuses et susceptibles d’émigration, l’élévation de l’impôt demande une circonspection très grande, une connaissance parfaite des ressources des éléments qu’elle frappe, et, ajouterai-je, un examen préalable attentif des tarifs en vigueur dans les colonies voisines. Ici, le premier des biens, c’est la main-d’œuvre ; les sacrifices qu’on fait pour la retenir — pour l’attirer — sont des sacrifices rémunérateurs.
Combien plus intéressantes m’apparaissent les recettes douanières. Elles attestent la production du pays, d’abord ; puis, ses capacités d’absorption — par là, le nombre de ses colons, le degré de civilisation de ses indigènes, la prospérité des uns et des autres. Elles sont enfin la contribution de la richesse. La taxe de capitation est trop souvent celle de la pauvreté.
L’arrivée est sans pittoresque. Le poste domine le village, qui compte environ six mille habitants ; très étendu et presque tout entier de cases rondes à toit de chaume conique, celui-ci descend en pente douce jusqu’à la rivière Bénoué, à peu près sans eau à l’époque de mon passage. Des hauteurs capricieusement découpées, d’une faible élévation, les unes proches, les autres lointaines, bornent l’horizon de toutes parts.
Le capitaine Monteil me ménageait à la fois l’agrément de la réception la plus cordiale, et la satisfaction d’un ensemble de constatations qui m’a laissé, du territoire placé sous ses ordres, l’impression d’une administration remarquablement comprise et conduite.
J’ai pu visiter en entier, avec lui, la demeure du lamido. Après les petites cours à une case unique que je connaissais déjà, j’y ai trouvé des cours plus vastes, où plusieurs de ces cases étaient groupées ; au milieu de l’une d’elles, un feu, et une dizaine de bourmas, le tout très propre : c’est la cuisine ; ailleurs, une large pierre sur laquelle on broie le mil pour en faire de la farine ; quelques cases, enfin, de formes différentes, adroitement disposées pour éviter au lamido, de qui elles constituent les appartements personnels, l’ardeur du soleil, mais toujours petites et sommairement meublées.
J’ai remplacé, à Garoua, la jeune Hebbini par une autre servante du nom de Padamasou. Depuis quelques jours le goulot de mon bidon exhalait une odeur répugnante de graisse et de poisson séché dont je cherchais vainement la cause. J’en ai eu brusquement l’explication : Faadematou a surpris la dite Hebbini au moment où, le tenant dans ses deux mains et la tête rejetée en arrière, elle y buvait avec une satisfaction évidente. Faadematou m’a fait prévenir par Denis. La coupable a repris le chemin de Rei Bouba.
Je me suis remis en chemin le 26 mars. A mon personnel habituel, le capitaine Monteil avait ajouté deux gardes, deux tirailleurs, et un interprète excellent, nommé Djubairou. Celui-ci a séjourné jadis en Allemagne et en France. D’une instruction exceptionnelle pour un indigène, ayant beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup appris, fort intelligent en outre, il devait me rendre de précieux services, et j’ai pu, grâce à lui, préciser avec certitude quelques points délicats de ma documentation.
Je passe le premier jour près de l’ancienne station cotonnière allemande de Pitoa. Elle a permis jadis des expériences utiles.
La soirée est pénible, comme les précédentes : le calme de l’orage et, de temps à autre, un grand souffle de vent qui s’élève. Il n’est pas possible de coucher dehors, la moustiquaire serait arrachée ; force m’est de laisser mon lit dans une case du campement ; je passe la nuit dans un bain de transpiration ; par moments, une brise fraîche entre par les orifices, qui me refroidit et me sèche en quelques secondes ; j’ai l’impression, entre ces murs d’argile qui restituent la chaleur absorbée durant tout le jour, sous ce toit de paille, de dormir dans un four encore chaud, dont la porte s’ouvrirait sur une pièce irrégulièrement ventilée.
Je laisse le surlendemain derrière moi l’ancien haras allemand de Colombé. On y avait fait venir d’Allemagne, en vue de croisements, quatre étalons. Les produits que j’ai vus çà et là, reconnaissables en général à leur chanfrein fortement busqué, ne semblent nullement supérieurs à ceux des races indigènes.
Somali, autrefois le meilleur de mes serviteurs, donne lieu, au cours de ce voyage, à de fréquents reproches. Devant une observation justifiée par sa négligence, il proteste aujourd’hui, s’insurge et entre dans une telle fureur que pour le remettre à la raison je dois le faire enfermer dans une case. Je renvoie en outre son cheval à Garoua. Il fera les étapes à pied jusqu’à nouvel ordre. Si cette punition, que je sais être encore plus sensible à son amour-propre qu’à ses jambes, est inefficace, je le congédierai dès que je serai à même de le remplacer d’une manière satisfaisante.
La route est étendue, sablée, facile, coupée de temps à autre par des mayos de largeurs diverses, légèrement encaissés et tous à sec en cette saison. Elle chemine à travers une savane aux arbres maigres et poussiéreux.
La chaleur, qui reste accablante, me prive généralement, la nuit, du repos nécessaire ; je me lève souvent dès une heure, ne pouvant plus rester couché. Le jour, les envoyés des lamidos et leurs cortèges continuent de me précéder une partie du temps. Les tam-tams, les trompettes au son de cornemuse, les cavaliers vêtus de couleurs éclatantes ne compensent malheureusement pas les inconvénients de la poussière que soulève leur troupe turbulente et que je ne cesse de respirer ; en revanche, animation bruyante qu’ils entretiennent autour de moi détourne mon attention de la monotonie du paysage, et la route me semble plus courte.
Le 30 mars, j’atteins le village de Biparé. Je suis là sur le territoire du Tchad, mais pour quatre étapes seulement. Je dois ensuite retrouver devant moi le Cameroun, que je ne quitterai définitivement que quelques jours plus tard.
Le pays a pris cet aspect de verger normand si fréquent en Afrique Centrale. Nous traversons deux mayos. Le second, le mayo Loué, a environ quatre cents mètres de largeur ; assez escarpées, les berges de son lit de sable atteignent vingt mètres. Dans le voisinage, la roche affleure partout. L’un et l’autre sont à sec.
Je trouve, quand j’arrive, plusieurs groupes qui m’attendent. Il y a l’ardo Bael, chef des Bororos de Figuil, accompagné de son fils ; le chef de Hiré, un chef Kirdi, d’autres encore, chacun avec sa suite, en tout de deux à trois cents hommes. Les politesses d’usage échangées, je reprends mon chemin. A ce moment un nuage de poussière s’élève à 1 kilomètre en aval, dans le lit du fleuve ; c’est encore un chef qui arrive en retard, au triple galop, avec tout son monde ; il a fait quarante kilomètres pour venir ; je m’arrête à nouveau.
L’après-midi, je trouve au campement le chef des Bororos de Léré, Adamou, plus connu sous le nom de Sindijo. Comme le chef de Figuil, il a gardé de son origine un type arabe qui le distingue à première vue des Kirdis et même des Foulbès. Je manifeste l’intention de lui poser quelques questions sur les procédés d’élevage qu’il emploie ; les Bororos sont des maîtres en fait d’élevage indigène. Il me déclare qu’il est tout prêt à me renseigner, et qu’il ne manquera pas de le faire avec une parfaite exactitude sur tout ce que je désirerai savoir ; mais je suis fixé sur la valeur de ce genre de protestation. Quelques instants après, comme nous parlons d’une maladie qui s’abat fréquemment, ici, sur le bétail, je lui demande s’il y connaît un remède.
— « Aucun », me dit-il d’un air chagriné.
Sur ce, je lui expose tout le traitement. Il ne se trouble en rien.
— « C’est bien ainsi que nous les soignons », me répond-il avec simplicité. Et il s’étonne de mon savoir. Quant à sa réponse mensongère, elle lui paraît si naturelle qu’il n’y fait aucune allusion. Je profite toutefois de la circonstance pour tirer de lui des précisions intéressantes, et vérifier certaines indications que je possède déjà.
A cinq heures je vais au village, où un tam-tam doit avoir lieu en mon honneur. Un serpent de poussière traverse la plaine, à peu près nue, qui y conduit ; il est soulevé par une succession de travailleurs. C’est, me dit-on, un chemin qu’on a voulu faire exprès pour moi : seulement on s’y est pris un peu trop tard. L’intention est bonne ; je remercie, je retiens ma respiration, et j’entre dans le nuage.
Biparé est Moundang. Le village est curieux, tout différent des précédents. Chaque demeure s’y présente sous la forme d’une enceinte à tourelles. Ces tourelles, à toits à peu près coniques, sont des greniers à mil. Chacune d’elles, porte, en haut, une ouverture qu’on obstrue quand c’est nécessaire — par exemple, s’il pleut. Normalement, elles alternent avec des cases à toit en terrasse, plus basses, réservées au logement des femmes. Au milieu, l’habitation du chef de famille, et des bâtiments d’affectations diverses. Tout cela est très petit, sillonné d’étroits passages où règne une sordide malpropreté. De l’extérieur, on croirait voir des réductions de châteaux forts, naïvement et grossièrement édifiées avec de la boue et des madriers. On s’aperçoit à l’examen que ces frustes logis sont en réalité fort bien construits. On les enduit intérieurement d’un revêtement noir, dur et poli, dont une écorce d’arbre convenablement traitée fournit le principal élément. Leur toiture comporte un épais paillasson, que protège une couche de terre. Ils ne craignent rien ni des termites voraces, ni de la pluie, ni du vent. Ici, c’est beaucoup.
Le tam-tam commence. Il est primitif et sans aucun style. Tout le monde y prend part, même les enfants à la mamelle, que les mères portent contre leur flanc. De toutes petites filles — trois à quatre ans — comiques de gravité, se trémoussent lentement dans le groupe, comme les autres.
Le chef des Bororos, l’ardo, qui est là, et quelques-uns de mes hommes, musulmans, regardent ces lourds divertissements de Kirdis avec un dédain qu’ils ne cherchent pas à dissimuler.
Le merissé — c’est une boisson fermentée à base de mil, dont les indigènes s’enivrent — a dû couler à flots au village. Le chef est, comme il sied, le plus gris de tous.
Le jour suivant, après avoir traversé le Mayo Bindéré, affluent du Mayo Kebi, et plusieurs rivières à sec comme lui, nous apercevons sur notre droite une vaste étendue d’eau, le lac de Léré. En face de nous, la rive s’élève en collines dénudées, d’ailleurs pittoresques. De notre côté elle est d’abord plane. C’est ensuite, sur une éminence, dominant la région voisine et ce beau lac, le poste administratif de Léré. Une petite île, inhabitée, couverte d’une végétation assez dense, émerge tout près.
Je passe au poste la journée du lendemain. De là je vais voir M. Rousseau, commerçant en bétail ; puis l’agent de la Société France-Afrique, dont j’ai longé, en venant, la plantation de coton ; création intéressante, malheureusement arrêtée dans son développement par la trop grande difficulté d’expédier les récoltes en France.
L’après-midi, nouveau tam-tam, au village de Léré, cette fois, distant du poste de trois kilomètres. Pendant que les préparatifs se terminent, je visite la maison du chef. Elle est du type que j’ai déjà décrit, mais vaste : ce fruste personnage y loge environ deux cents femmes.
Tout autour, les cases de celles-ci et les greniers à mil, formant enceinte, alternent avec une parfaite régularité. Contre chaque grenier, un beau madrier, posé obliquement, comme une échelle, et entaillé d’une succession d’encoches, permet d’accéder à la fois à l’ouverture supérieure et à la terrasse.
La fête n’est pas sans pittoresque : après une danse exécutée par quelques hommes revêtus de robes multicolores et coiffés de plumes, deux hautes figures sinistres s’avancent soudain. Elles ne feront que circuler lentement, quelques minutes, ce pendant que tous s’écarteront d’elles, et cette grave promenade silencieuse est ce qui convient à leur aspect.
Elles ne montrent ni visage, ni rien de leur corps ; la tête disparaît entièrement sous de longues franges serrées dont la matière est une sorte de paille sèche et souple d’un brun presque noir ; ce voile, épais de plusieurs centimètres, les coiffe comme une capsule et descend, en cachant les bras, jusqu’à la taille. Là commence une courte jupe de danseuse, faite aussi de paille, rigide, épaisse, noire elle-même, puis les longues franges reprennent, cachant les jambes et jusqu’aux pieds. Une grande pièce en forme d’éventail est ajustée verticalement sur les épaules et encadre la tête, qu’elle dépasse, augmentant la stature et amplifiant l’ensemble. Ces hautes, sombres et lourdes silhouettes, marchant lentement et sans parler, l’une près de l’autre, donnent une impression singulière de deuil, de mystère et de sauvagerie. Elles sont censées, me dit Djubairou, mon interprète, être des démons soumis aux prêtres animistes. Ceux-ci gardent à l’écart les hommes qu’elles dissimulent et ne les laissent voir de personne ; on les nomme maoulis.
En rentrant, je me rends chez des missionnaires installés depuis peu, m’a dit le fonctionnaire qui occupe le poste, dans un bâtiment distant de quelques centaines de mètres de Léré. Je pénètre dans une enceinte déserte, et je franchis le seuil d’une petite maison dont la porte est ouverte. La première chose qui frappe ma vue est un berceau dans lequel dort un enfant au teint parfaitement blanc. Ce n’est pas le spectacle qu’en ce lieu j’attendais, et je crains que ma visite, vraiment, ne soit indiscrète.
J’ai vite la clef du mystère : un homme vient à moi, qui parle français, mais avec un accent américain très prononcé ; l’instant d’après, il me présente à une jeune femme, qui est la sienne ; ce sont des missionnaires, en effet, et fort respectables, mais étrangers et protestants. Notre fonctionnaire, distrait sans doute, n’avait pas fait la distinction.
Je rentre enfin au poste où j’arrive vers 6 heures ; je prends quelques instants de repos, quand Denis arrive. Son front d’ébène est sillonné de rides sinueuses et profondes. Ce signe a pour moi une éloquence. Il est étranger aux soucis. Il me révèle que mon brave cuisinier a bu une dose généreuse de merissé. Je dois reconnaître que ni la dignité de son maintien, ni, ce qui importe bien davantage encore, l’apparente intégrité de ma cuisine — n’approfondissons pas — ne sont généralement altérés par les effets de son intempérance.
Il est là, devant moi. Il attend. Il est bien maître de son équilibre. Il n’a pas dû boire plus d’une bourma : six litres. Je l’interroge. Denis, élève des Pères, parle un français académique.
— Eh bien, Denis, qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah ! (Un temps.) sidi, moi content marier.
— Allons, bon. Ça vient de te prendre ?
Il dédaigne mon ironie.
— Moi content toi voir mon femme.
— Je ne comprends pas. Voir ton femme ? D’abord, es-tu marié ou non ?
— Ah ! (Un temps.) pas encore. Lui pitit. Moi marier lui un an maintenant.
— Dans un an ? C’est bien imprudent. D’ici là, il peut se passer bien des choses, mon pauvre Denis.
— Ah ! (Un temps.) pas moyen. Son mère ici, y garder lui.
— Enfin, c’est ton affaire. Alors, voyons, montre-la moi.
— Voilà lui.
Il se retourne, fait un signe, puis me regarde avec attention, guettant mon impression d’un air satisfait.
Dans l’ombre de la galerie qui entoure le petit bâtiment où je suis installé, silencieusement, une silhouette grêle s’estompe, s’approche, se précise. Je vois apparaître une jeune personne, assez grande, qui doit avoir quelque chose comme onze ans. Elle est vêtue avec goût d’un petit triangle de coton bleu grand comme la moitié de la main, qui cache ce qu’il est décent de dissimuler, d’une ceinture de perles — un seul rang — et d’une petite tige de bois de la taille d’une allumette, élégamment piquée dans sa narine droite. Elle me salue avec une timidité qui n’est pas sans grâce, et se met immédiatement à quatre pattes, en jeune fille bien élevée qu’elle est. C’est d’ailleurs la première fois que je vois adopter cette attitude en pareil cas. Elle la conservera tout le temps que durera notre entretien, forcément assez bref. Sans doute est-ce un raffinement de civilité dans l’expression de la déférence. Je l’interroge avec bienveillance, en arabe maintenant :
— Es-tu foulbé ?
— Non, sidi, lui pas foulbé, répond Denis avec vivacité.
— Moundang ?
— Non, sidi, pas moundang.
— Toi, laisse-la répondre, je ne te parle pas... Alors, quoi ? qu’est-ce que tu es ?
— Arabe.
Cela ne l’empêche pas, du reste, d’être noire comme les ténèbres.
— Alors tu veux te marier avec Denis ?
Pas de réponse.
— Tu as raison. C’est très bien. Et quand l’épouseras-tu ?
Pas de réponse.
— Eh bien, c’est parfait. Je suis content de t’avoir vue.
La présentation est terminée. Elle reprend la position verticale et s’en va. Je félicite Denis de la distinction de son choix. Mais l’attendra-t-elle ? C’est possible. Sinon, il s’en consolera.
Denis est un parti. Il a été, affirme-t-il, au service du lieutenant-colonel Brisset, lors de la conquête du Cameroun. Il connaît tous les dialectes, tous les coins, et presque tous les boys du Cameroun et du Tchad. Il a été infirmier et a quelques notions de pansement. Il fait assez bien la cuisine. C’est quelqu’un.
Nous partirons dans la nuit. Je me suis procuré des bananes, rare aubaine, et de la peau de lamentin pour faire des cravaches. Le lac, qui contient un assez grand nombre de ces animaux, a, paraît-il, des endroits dangereux, des tourbillons redoutés des indigènes. Mais il est large et gai, et du village, les vastes pâturages qui l’environnent m’ont rappelé d’une manière saisissante nos belles prairies de France, si loin.
Le premier campement après Léré est celui d’Elleboré. Somali, qui a l’air de se remettre au pas, m’apporte un serpent qu’il a tué pour moi, en route. Je tire aussitôt de ma cantine une trousse complète que m’a donnée, avant de partir, pour cet objet, le docteur Coyon, et je commence à disséquer de mon mieux la tête pour en extraire les glandes à venin selon ses indications ; il en destine le contenu à des travaux de laboratoire, au Muséum. Mais l’animal est petit, l’opération est difficile, et finalement, je perce les glandes l’une après l’autre. C’est manqué. Je tâcherai d’être plus habile la prochaine fois.
Un de ces beaux lézards si communs ici — il n’est pas rare que j’en aie quatre ou cinq à la fois dans ma case — a suivi l’opération avec une attention soutenue. Je l’examine à mon tour. Il a la tête d’un rouge vif, le cou presque blanc, le corps noir et brillant comme du charbon de bois, la queue grise, orangée à son extrémité. Puis le bourdonnement d’une mouche mâconne me distrait dans mon examen. Ces longs insectes noirs, à taille de guêpe, au dard virulent, construisent sur tous les murs leurs petits nids de terre agglomérée ; il n’est de gîte, à part ma tente, où je ne les aie, sans plaisir, pour voisins.
Les notes pittoresques du reste de la route, jusqu’à Maroua d’où me séparent encore quatre étapes, sont les villages de Lara et de Mindif. Lara est un pauvre hameau kirdi, construit au pied d’un relief rocheux. La pierre de ce relief est parfois lisse, mais le plus souvent très fractionnée ; des arbustes sortent des moindres intervalles ; il abrite les cases et sert de refuge éventuel à leurs habitants. Dès qu’un sujet d’inquiétude vient troubler le calme de leur vie monotone, ceux-ci en gravissent les pentes avec une agilité de singes, et disparaissent en un instant. Lorsque nous arrivons, deux femmes passent justement, qui portent du mil dans des calebasses. Elles nous voient, s’arrêtent, hésitent, puis s’enfuient, en abandonnant leurs fardeaux pour courir plus vite. Leur toilette est celle des femmes Saras ; un petit coin d’étoffe par devant, une branche de feuillage qui pend par derrière, telle une queue verte, brève et étalée. J’envoie deux cavaliers, de deux côtés différents, pour surprendre les hommes de l’endroit ; ils y réussissent, arrivent lorsqu’ils sont encore là, les rassurent et m’amènent le chef et cinq d’entre eux.
Le costume des Laras, qu’on retrouve dans plusieurs régions de l’Afrique, est assez imprévu. C’est un étui de paille claire et brillante de la langueur et du diamètre d’une banane, et dont on se demande s’il a pour objet de dissimuler dans sa gaine, ou de signaler par sa couleur, tranchant sur la peau noire, ce que le vêtement le moins ambitieux s’efforce de dérober à la fois à l’attention et aux regards.
J’explique au chef que je ne veux de mal à personne ; que je désire du mil pour ma troupe, et que je le paierai largement. Il me fait apporter de très bonne grâce ce qui m’est nécessaire ; mais quand, l’après-midi, je manifeste l’intention de photographier un groupe de mes hôtes, c’est aussitôt une fuite éperdue, et je me divertis de la célérité avec laquelle hommes et femmes, grands et petits, escaladent les rochers avoisinants, où je les perds de vue en moins d’une minute. On trouve toutefois un homme et une petite fille qui étaient restés dans une case, ignorants du péril. On me les amène. L’homme, un de ceux qui sont venus le matin, n’a pas peur ; il accepte de tenter l’aventure. Il fait même habiller la petite pour la circonstance : un long collier de verroteries et trois petites tiges de bois piquées, l’une dans la narine droite, une autre au milieu de la lèvre inférieure, la troisième au milieu de la lèvre supérieure ; elle est prête ; elle se place près de lui. Je vise les deux patients avec mon appareil. Le père commence à donner des signes d’inquiétude. Néanmoins, il fait bonne contenance, se bornant à bien assurer son équilibre et à se raidir dans l’attente du projectile que cet engin bizarre va probablement lui lancer. Il est tout surpris quand je lui annonce que c’est fini, et sa bonne figure naïve s’épanouit devant le menu présent que je lui fais remettre.
La nuit est cruelle. Dans une atmosphère étouffante, baigné de sueur, dévoré d’innombrables puces, je cherche en vain le sommeil. Vers dix heures, un cavalier apporte le lait qui doit constituer mon dîner ; atteint, depuis la veille, d’un commencement de dysenterie, j’ai renoncé, par prudence, à toute autre alimentation. Mais il faut l’aller chercher au loin dans la brousse, où sont les troupeaux.
Le sentier, le lendemain, chemine à travers la savane sèche, épineuse, aux arbustes clairsemés, que j’ai déjà connue en Nigéria. Devant nous se profilent les deux sommets de roche lisse et dénudée du mont Mindif, isolé dans la plaine. A une vingtaine de kilomètres du village, deux cavaliers, habillés très simplement de cotonnade bleu sombre, viennent me saluer de la part du lamido. Celui-ci est, par l’importance de son commandement et par l’autorité de son caractère, l’un des plus notables du Cameroun. Dix kilomètres plus loin, un troisième cavalier, qui m’annonce que son maître va se porter à ma rencontre : deux kilomètres encore, et c’est, dans un nuage de poussière, une troupe d’une vingtaine d’hommes vêtus, cette fois, avec richesse, que précède un sonneur de trompette. Leurs chevaux, comme ceux de Bouba Rei, portent des housses sur lesquelles certains dessins rappellent les pièces du blason. L’un d’eux se détache des autres, met pied à terre. C’est un grand dignitaire. Le sultan, me dit-il, est derrière lui.
Mais j’aperçois déjà le village, et je distingue en même temps un long cortège de costumes éclatants ; deux cents cavaliers environ, plus une vingtaine de fantassins, armés de fusils de modèles divers. Au milieu, seul, en blanc, avec un turban bleu foncé, le lamido Bokhari. Il s’arrête, met pied à terre et s’avance vers moi. Je l’imite ; nous échangeons des politesses ; je le félicite de la tenue de ses hommes ; les fantassins, notamment, sont formés d’une manière qui révèle un commencement d’instruction militaire ; il se montre très sensible à mon éloge. Puis il me conduit au campement et regagne ses cases. Il a l’air intelligent, énergique.
Les cadeaux habituels ne tardent pas à arriver : riz, miel, arachides, gâteaux, hydromel, dans de grands récipients qu’on aligne sur deux rangs devant la case que j’occupe ; six bœufs, huit moutons, quatre chevaux, deux pièces d’une très belle cotonnade qu’on fait à Mindif. J’accepte le riz, les provisions et un bœuf pour mes porteurs. Je renvoie le reste sous des prétextes quelconques, avec force remerciements, et je fais remettre à mon hôte quelques objets d’Europe que je sais devoir lui être agréables.
Je vais le voir l’après-midi. Nous nous entretenons de la guerre. Son père a été fusillé par les Allemands.
Je suis arrivé à Maroua le lendemain, 6 avril. De loin, on aperçoit le poste. Les petites constructions de ce dernier sont perchées avec beaucoup de pittoresque sur de hauts reliefs rocheux qui dominent le village — exceptionnellement important, car il a 20.000 habitants — et la vaste plaine avoisinante ; un mayo, entièrement à sec, large et sablé, met, tout auprès, nette, sa traînée blanchâtre ; la multitude des cases, généralement cylindro-coniques, à toits de chaume, étend en contre-bas une immense surface grise tachetée d’un vert poussiéreux et discret, qu’une avenue droite et claire, d’environ douze cents mètres, divise en deux parties inégales.
Maroua est actuellement la grande agglomération du Nord-Cameroun. La circonscription de ce nom se prolonge, à l’Ouest, jusqu’à la Nigéria, au Nord jusqu’au lac Tchad, à l’Est jusqu’au Logone et au Chari. A côté de montagnes relativement élevées — la chaîne granitique du Mandara — elle comprend d’immenses plaines alluvionnaires inondées aux pluies et des herbages abondants.
Les principales peuplades qui l’habitent sont les Foulbés, les Bororos, les Mandaras, les Mousgoums, les Choas, les Kotokos. Elle possède notamment de nombreux troupeaux de bœufs, des moutons et des chèvres, de beaux chevaux, et produit du mil, du coton, du maïs, des arachides, du riz, de l’indigo, etc. Mais, comme pour la région de Garoua, l’exportation n’y est guère possible qu’au profit de la Nigéria anglaise, faute de moyens de transport français.
Reçu fort aimablement par le capitaine Têtu, je suis reparti le 8 avril. Je laissais, à Maroua, la petite Faadematou, arrivée à destination, et guérie.
La contrée qui sépare Maroua de Pous, petit centre indigène de la rive gauche du Logone, est essentiellement plane ; c’est d’abord la savane, avec son herbe maigre et ses arbres épineux ; puis un interminable pâturage, où rien n’échappe à l’ardeur du soleil.
On couche trois fois en route et on arrive à Pous. J’ai retrouvé les troupes de cavaliers, les rudes musiques, qui depuis quelque temps, pour honorer ma venue, me noient chaque jour, durant les trois quarts de l’étape, dans les flots de leur poussière.
Les environs de Pous sont occupés par des Massas. Ils vivent dans de petits groupes de cases dispersés sur les faibles reliefs que l’inondation annuelle respecte. Ces cases sont assez décoratives. Ils les font d’une belle terre gris clair, en forme d’obus. Eux-mêmes ne portent pour vêtement qu’une peau de chèvre, attachée comme un tablier, mais par derrière. Les femmes se percent les lèvres et y enchassent des ornements de métal dont la taille dépasse celle d’une pièce de cinq francs. Cette mode est sœur de celles de certaines peuplades Saras, mais chez celles-ci les disques ou soundous sont en bois et d’un diamètre bien supérieur.
Je dîne à Pous, au bord du fleuve, dans un tourbillon d’insectes. Puis le vent m’oblige à regagner la grande case qui sert de campement, et je me couche dans un autre tourbillon, de chauves-souris, cette fois, ce que d’ailleurs je préfère de beaucoup, car les chauves-souris, elles, m’évitent.
Je m’embarque le lendemain matin sur une petite pirogue creusée dans un tronc d’arbre. Une natte fixée sur des branches courbées en arceaux m’abrite relativement du soleil. Mais l’abri est bas et je ne puis m’y tenir que couché. Un certain nombre d’autres pirogues semblables, sans natte toutefois, transportent mes gens et mes bagages.
Les tsé-tsé se révèlent bientôt, si nombreuses, que préférant le supplice de la chaleur au harcèlement douloureux et irritant de leurs piqûres, je fais installer ma moustiquaire sous l’espèce de tunnel où je suis confiné, et passe ainsi toute la journée, comme une chenille dans son cocon, près d’étouffer. Ce n’est pas la tsé-tsé de la maladie du sommeil ; celle-ci n’est dangereuse que pour le bétail ; on ne rencontre l’autre que plus au Sud. Je me rappelle qu’il y a deux ans, j’ai remonté le Logone à la même époque de l’année et que je n’ai pas été piqué. La zone de la tsé-tsé s’étendrait-elle ? Quoique cette odieuse mouche ne s’éloigne généralement pas de ses gîtes habituels, sa prédilection pour l’ombre la porte à séjourner dans certaines embarcations ; elle accompagne ainsi plus ou moins loin les voyageurs ; peut-être se fixe-t-elle ensuite dans le voisinage du lieu où elle les laisse.
Mes pirogues sont si petites que sur une partie d’entre elles, il n’y a qu’un homme et une cantine. En revanche nous marchons vite, et nous ne mettrons que trois jours et demi pour arriver au poste de Kousseri ; d’ordinaire, il en faut six.
La largeur du fleuve varie, en cette saison, entre 80 et 100 mètres. Son eau est jaune et peu profonde. Nous avançons à la perche ; nous touchons souvent. Les rives terreuses, à pic, ont de 2 à 3 mètres, juste ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas voir le paysage avoisinant. Quand, par hasard, celui-ci se révèle, c’est, le plus souvent, une immense plaine toute couverte d’herbes jaunes avec, de loin en loin, un arbre sec ; parfois aussi, sur une éminence de la rive, un pauvre village.
Les oiseaux sont nombreux. On voit, pressés sur les bancs de sable où on les approche facilement, des bandes de gros canards et surtout de pélicans dont certaines comptent certainement plus d’un millier d’individus. C’est pour moi l’occasion de coups de fusil fructueux.
On me signale peu après, dans la plaine, des tetels, sorte de grosse antilope. Je n’ai pas de peine à en tuer un. Mon tir reprend un peu de justesse. Nous nous arrêtons pour déjeuner devant quelques huttes misérables. Denis, qui a trouvé du merissé à Pous, me fait attendre deux heures, quoique nous soyons déjà en retard sur l’étape normale, un repas de poisson pourri et de viande gâtée, dont je ne peux rien manger. Je donne une sanction immédiate à cette négligence. La chaleur m’a fatigué durant ce dernier mois, et je suis très amaigri. C’est pour moi une nécessité sérieuse de me refaire par une nourriture suffisante, alors que je le puis encore.
L’après-midi, les bandes de canards et de pélicans ont disparu. Mais, de place en place, des oiseaux dont la grosseur n’est généralement pas inférieure à celle d’un cygne, se tiennent sur la rive et nous regardent curieusement passer. Ils me rappellent les petits commerçants qui, les soirs d’été, s’échelonnent, assis devant leurs portes, le long de certaines rues de Paris.
Je compte mes pirogues. Il y en a quinze. Elles marchent sans ordre, à grande vitesse, tenant toute la largeur du fleuve. On croirait assister à des régates barbares. Nous ne terminerons l’étape qu’à minuit.
Le lendemain, le fleuve s’élargit. Les rives, toujours à pic, se couvrent d’herbes vertes et montrent quelques arbres. Un courrier m’apporte une lettre de M. Montchamp, directeur du Bureau politique à Fort-Lamy, que j’ai rencontré au cours de mon dernier voyage. Il a connu mon arrivée et me souhaite fort aimablement la bienvenue. Une deuxième lettre m’arrive le soir, du chef de Cabinet, celle-là. Elle m’apprend, hélas ! que j’ai manqué de quelques jours M. Lavit, gouverneur du Tchad, de qui j’ai été l’hôte il y a deux ans, et que j’aurais eu un vif plaisir à rencontrer encore. Il rentre en France avec Mme Lavit, et vient de partir. Un courrier rapide, que je lui ai envoyé de Ngaoundéré pour m’éviter précisément cette déconvenue, n’est jamais parvenu à destination.
Je campe le jour suivant à Karnak Logone, dans une grande case d’argile, plaisante, aérée, construite en terrasse sur le fleuve ; c’était, il y a deux ans encore, un poste ; nous avons cessé de l’occuper ; il est tout près de Kousseri, où l’administration du Cameroun est déjà représentée.
Le village de Karnak Logone est d’une importance moyenne. Je reçois presque aussitôt la visite de son lamido, seigneur de petite envergure. A peine est-il parti que Somanakandji arrive, tenant dans ses bras un animal que je n’ai jamais vu, construit en forme de poire, presque sans cou, avec une petite tête conique et une grosse croupe ronde, au pelage joliment cerclé de gris et de brun foncé. C’est une espèce de mangouste. Les indigènes le nomment ougnar. Il se nourrit d’œufs, de poulets, et mange les serpents : bonne note.
Ce nouvel hôte, qui paraît très doux, se laisse caresser. Puis il se met à fureter dans la case en poussant de temps à autre un trille strident comme un coup de sifflet, et que j’aurais pris pour un cri d’oiseau si je n’en avais pas vu l’auteur.
Je me décide à l’acheter. Le propriétaire attend là. Il lui passe une ficelle autour des reins et l’attache à une de mes cantines.
Mais le petit sauvage donne des signes d’impatience. Il n’aime pas être tenu ainsi. Je veux le délivrer, il me mord avec rage. Je me relève la main pleine de sang et je l’envoie promener d’un coup de pied. Prompt comme l’éclair, il se relève, se retourne, et, furieux, se précipite vers moi. Sa ficelle, qui l’arrête à temps, m’évite seule une nouvelle morsure. J’admire tant de courage, mais je ne veux plus de cette belliqueuse bestiole, et je la rends incontinent à son maître, tout déconfit de manquer une bonne affaire. Quand il me prendra fantaisie de posséder un animal irritable, je chercherai une petite panthère, et si je suis mordu ou griffé, je n’aurai qu’à m’en prendre à moi ; mais par cette espèce de lapin, non. Cela me désoblige.
Je voulais partir le lendemain avant l’aube, afin de coucher à Kousseri. Le chef piroguier m’a objecté qu’on rencontre, non loin d’ici, un endroit infesté d’hippopotames et qu’il y a deux ans, un Européen, pour avoir voulu passer de nuit, a vu son embarcation bousculée, quoique ce fût une baleinière de deux tonnes, infiniment plus lourde et plus stable que mes modestes pirogues, et s’est noyé. C’est vrai : je me rappelle qu’on m’a parlé, à l’époque, de cet accident. J’étais justement au Tchad.
Nous ne quittons donc Karnak Logone qu’assez tard ; après trois heures, mais en plein jour, nous nous heurtons, en effet, aux animaux annoncés ; c’est un véritable barrage. Leurs têtes, qui émergent à fleur d’eau, sont réparties sur toute la largeur du fleuve. Je fais faire halte à ma petite flottille, j’accoste. Je fais 200 mètres le long de la berge, et je m’arrête à peu de distance de ce cénacle. Personne ne se dérange.
Je choisis l’animal le plus rapproché, je tire, et je manque. Mon second coup de fusil est plus heureux et ce sont tout aussitôt les convulsions habituelles, dans une eau qui se teinte de rouge.
Je laisse deux pirogues et quatre hommes pour dépecer la bête qui va bientôt reparaître, gonflée, à la surface, et nous apporter la viande. Je remonte dans mon embarcation et je fais passer tout le monde très près de la rive ; par surcroît de précaution, je me tiens prêt à tirer en cas d’espièglerie de nos lourds voisins, maintenant invisibles, mais, sans nul doute, toujours présents.
Les fantaisies agressives des hippopotames ne sont pas absolument rares ; soit que la venue d’une pirogue les égaie, soit qu’elle les irrite, soit qu’elle les inquiète, principalement dans le cas d’une mère avec un petit, il arrive qu’ils la bousculent, la soulèvent même, et il est très dangereux de tomber dans l’eau si près d’un animal de cette puissance et de cette brutalité.
Je vois, peu après, quatre crocodiles, dont je tue l’un ; puis, tout proches les uns des autres, de véritables bancs d’oiseaux ; chacun est composé d’une espèce différente : il y en a un de pélicans blancs, un autre de gris, un d’énormes canards, un de grues couronnées ; enfin, quelques isolés, non moins décoratifs, mais dont j’ignore les noms. C’est ensuite, s’élevant brusquement de la rive, l’étincelante nuée d’un vol de martins-pêcheurs très communs ici, en tunique rouge, avec des ailes vertes et une tête d’un bleu verdâtre qu’on retrouve dans les plumes de la queue.
Les tsé-tsé, cependant, gâtent pour moi l’attrait du spectacle. J’étouffais littéralement sous ma moustiquaire ; je me suis décidé à la faire ôter, et me voici couvert de piqûres. J’enveloppe mon casque et ma tête d’une pièce de gaze verte que m’a donnée avant mon départ mon vieil ami Pierre Perrier, et je mets des gants. Je dois être comique, ainsi accoutré, couché sous l’étroit tunnel de mon abri de nattes, et lançant à travers mes lunettes jaunes et ma voilette des regards courroucés. Cela ne suffit pas. Je suis encore piqué à travers mes vêtements. L’ombre, qu’elles aiment, les attire. Je me décide à sortir ; mais elles aussi.
Le lendemain, 17 avril, au jour levant, j’arrivais à Kousseri : un petit poste perché sur la rive, assez haute à cet endroit ; derrière, un village qui fut important, et qui ne présente maintenant que peu d’intérêt. Le chef de poste est un adjudant, qu’un sergent assiste.
De Kousseri, on est tout de suite au confluent du Logone et du Chari. Fort-Lamy est presque en face. J’y étais une heure plus tard. J’entrais là dans notre colonie du Tchad, laissant définitivement le Cameroun derrière moi.
Royaumes tous deux dans l’empire du soleil, ils réservent les mêmes joies aux fatigues des voyageurs. Ils assureront aux colons la même abondance le jour où l’initiative nationale aura achevé la tâche d’aménagement préparatoire qui les livrera dans des conditions pratiques à l’exploitation raisonnée. Sous une forme rude, mais éminemment favorable à la culture de l’énergie physique et morale, ils ménagent, à quiconque possède le goût de l’indépendance et de l’action, les éléments d’une vie intense et pleine de sensations. On comprend mal, dans leurs majestueuses solitudes, l’étrange travers qui nous incite à toujours rester groupés en troupeaux, à végéter pressés les uns contre les autres, sous un ciel avare de lumière, de chaleur et de fécondité, lorsque, là-bas, restent inhabités, incultes, d’immenses espaces où la nature ne demande qu’à récompenser le moindre effort avec une générosité magnifique.
Chez le chef de Léré, qu’on voit vêtu de noir, au milieu.
A droite, les greniers à miel alternent avec les cases des femmes.
Deux jeunes filles foulbés, dans les rochers qui dominent le village de Maroua, au Cameroun.