DE LA SYNTAXE.
En comparant diverses langues, les grammairiens se sont aperçus qu’il existait deux manières de construire la phrase, tout-à-fait différentes l’une de l’autre: ils ont appelé l’une construction directe ou naturelle, et l’autre construction par inversion.
Il n’est pas besoin de dire que par naturelle et directe on entend la nôtre; car la manie humaine est que chacun tienne son habitude pour nature: à qui persuaderez-vous que nos antipodes soient aussi droits que nous!
Cette construction directe a lieu dans les langues française, espagnole, italienne, portugaise, un peu même en anglais et dans toute la branche des langues sémitiques dont l’hébreu fait partie.
La construction par inversion a lieu au contraire dans tout le système sanskritique et ses dérivés, moins pourtant dans le grec que dans le latin; beaucoup dans l’allemand, surtout l’ancien, et dans toute la branche tartare dont le turk est un des principaux représentans.
Entre ces systèmes le contraste est tel que l’on en peut déduire deux souches primitives de nations et de langues absolument différentes.
Quelques exemples vont rendre ceci clair:
Nous regardons comme très-naturel d’écrire les adresses de nos lettres et paquets comme il suit:
«A monsieur Dupré, cultivateur au village du Buisson, arrondissement de Château-Neuf, département de Maine-et-Loire».
En construction inverse, par ex. en chancellerie turke, on dirait:
«Département de Maine-et-Loire, arrondissement de Château-Neuf, village du Buisson, monsieur Dupré, cultivateur».
Quel est ici l’ordre des idées et des mots le plus raisonnable? Le courrier de la poste aux lettres va nous le dire: je tiens mon paquet.—Où vais-je, me dit-il, en France ou à l’étranger?—En France.—Quel département?—Maine-et-Loire.—Quel arrondissement?—Château-Neuf.—Quel lieu?—Un village dit le Buisson.
Tout procède ici du connu à l’inconnu: cela est si vrai que dans l’excellente police du bureau général des postes, il est défendu aux répartiteurs des lettres de regarder autre chose que le département qui est au bas de l’adresse et qui devrait être au haut.
Supposons cet autre dialogue: Courrier, voilà une lettre pour M. Dupré.—Quel Dupré? il y en a beaucoup.—Un cultivateur au village du Buisson.—Il y a beaucoup de tels villages;... en quel pays?—Arrondissement de Château-Neuf.—Il y a cinq Château-Neuf en France.—Celui de Maine-et-Loire.—Ah! j’entends; je vais en Maine-et-Loire, à Château-Neuf; je trouverai le reste.
Un autre exemple:
«J’ai vu ce matin le gouverneur d’Alep, sortant de la ville avec ses grands lévriers, pour aller chasser les gazelles dans la plaine à l’est de la rivière Koïak.»
Voilà une phrase construite selon nos langues et même selon l’hébreu et l’arabe. La voici en style turk, chaque mot étant placé juste dans l’ordre où les place cette langue[194]. Pour être parfaitement exact, je demande la permission d’introduire deux mots de forme latine.
[194] On peut compter sur l’exactitude de cette traduction, puisqu’elle m’est fournie par M. Amédée Jaubert, ancien conseiller d’état, qui, pour réussir dans ses missions diplomatiques à Constantinople et chez les Kirguiz, a su parler un autre turk que celui de l’école de Paris.
«Aujourd’hui matin-temps-dans, de Koïak rivière (Koiak-flumin-is) orient-son-dans; se trouvant plaine-dans, gazelles (gazell-as) chassant-pour, étant propres grands lévriers avec, de ville sortie-sa il faisait-comme, Alep gouverneur-son j’ai vu».
Au premier aspect nous n’y entendons rien; mais puisque les habitués y entendent, et puisque le latin est presque ainsi bâti, il faut bien que cela ne soit pas si extravagant. Examinons en détail.
Aujourd’hui temps-matin; voilà le temps désigné.—Koïak rivière son orient; dans la plaine; voilà le lieu de la scène.—Les gazelles chassées, les lévriers après sortant de la ville d’Alep, son gouverneur j’ai vu.
Quand on se rend compte de l’ordre de ces divers tableaux, l’on voit d’abord le temps désigné; puis la scène où se passe l’action, puis les agens ou instrumens de la scène: on se demande ce qu’elle signifie; le sens est expliqué par j’ai vu. Il faut noter que l’obscurité, pour nous, vient beaucoup de ce que les prépositions en turk sont attachées à la fin des mots.
Il y a beaucoup d’intéressantes réflexions à faire sur cette matière; neuve sans doute pour bien des lecteurs.
Rentrant dans mon sujet, je me borne à répéter que le style de l’hébreu n’est pas totalement inverse, mais que néanmoins il a beaucoup d’entrelacemens qui nuisent à sa clarté: que surtout il est rompu, maigre, et ne peint, pour ainsi dire, que le squelette de la pensée, faute de ces ligamens qui chez nous lui donnent de la grace: on dirait des apprentis dessinateurs qui n’ont su qu’esquisser les gros traits, d’où a résulté la roideur et quelquefois l’équivoque des formes, tandis que chez nous une foule de traits accessoires leur donnent de la précision, de la vie: je ne crois pas que dans tous les livres juifs on puisse citer une phrase à périodes ni un raisonnement composé de trois parties: tout y est purement narratif avec la perpétuelle répétition de la particule et (ωa), même au commencement des phrases.
En résultat, c’est un vrai style de basse classe et de peuple paysan. Le lecteur en va voir quelques échantillons.
L’hébreu n’a point notre verbe avoir, je dirai même qu’il n’a point notre verbe être, car le mot HiH (il a été) signifie proprement il a vécu, il a eu existence: aussi n’est-il jamais employé à lier l’adjectif au substantif: on n’y dit point Abner est fort, mais Abner fort, ni Judith est belle, mais Judith belle, etc. Il est remplacé par le pronom Hω signifiant lui, ou HIA signifiant elle: il est remarquable que, dans l’idiome syrien plus ancien que l’hébreu, ce pronom Hω fait également l’office du verbe être, et il semblerait que l’existence de cette tierce personne lui a été le type physique originel de tout être qui n’est pas l’une des personnes appelées vous ou moi.
Nos formes de comparatif et de superlatif n’ont point existé chez les Hébreux. Pour exprimer le comparatif, ils emploient les deux particules Me et MeN qui, au fait, n’en sont qu’une, équivalant à notre mot hors de: ils disent TωBaH ҤeKMaH MeFeNiMiM, mot à mot, bonne (est) sagesse hors des perles: le latin rend mieux en disant ab ou ex margaritis. TωBiM He ŠeNiM MeN H’AҤaD, c’est-à-dire bons (sont) deux plus que un:—LeBN M’ҤaLaB—blanc plus que lait: ici l’M perd son e à cause de l’aspiration; avec des conventions cela s’entend comme autre chose.
Le superlatif a six manières de s’exprimer, disent les grammairiens; l’on va voir qu’à peine une seule est vraie et précise.
1o Par le mot MAD, qui signifie beaucoup, étendu.—Exemple: TωB MAD bon: avec quantité étendue.
2o Par la préposition -Be-, qui signifie dans, parmi, par exemple: QoTωN Be-GωiM, petits parmi les nations ou dans les nations—BωGDIM B’ADaM, perfides entre les hommes.
3o En prenant le nom de Dieu pour terme de comparaison. Par exemple: aṣiïeHωH, les arbres de Dieu, c’est-à-dire les hauts comme lui. TaRDaMaT ieHωH, sommeil de Dieu, c’est-à-dire profond.—HiTaT ALeHiM (ou ELaHiM), une terreur des Dieux, pour dire extrême. Ils disent des luttes des Dieux, pour dire très-grandes.—ARZi AL, cèdres de Dieu, pour dire très-élevés.
4o Ils disent: ăBD ăBDIM, esclave des esclaves, pour dire le plus bas.—NeŠiA NeŠiAi He Lωi, le prince des princes de Lévi, c’est-à-dire le chef suprême des Lévites.—ELaHI H’ELaHiM, le Dieu des Dieux.
Toutes leurs répétitions de substantifs, vanité des vanités, flamme des flammes, pleurs des pleurs... signifient excès de la chose. Certains esprits, parmi nous, trouvent cela très-beau; pour moi, je n’y vois que des formes enfantines populaires, plus sensibles dans les exemples suivans:
5o H’ADoM H’ADoM, roux, roux, pour dire très-roux,—Ră, Ră, mauvais, mauvais, pour dire très-mauvais.—QᴏDωŠ, QᴏDωŠ QᴏDωŠ, pour dire très-saint. N’est-ce pas là un vrai jargon d’enfant?
6o Enfin on prend pour superlatif la forme suivante: ANi ŠaLωM, moi (je suis la) paix, pour dire je suis très-pacifique.—KI ҤaMDωT ATaH, car les désirs tu (es), pour dire très-désirable.
Quelques-unes de ces formes-ci ne nous sont pas étrangères; mais aucune ne porte le vrai caractère superlatif de notre expression le plus de tous. En général, comme plusieurs tournures hébraïques n’existent point dans nos langues d’Europe, et qu’un grand nombre des nôtres n’existe point non plus dans la leur, les interprètes ont mal-à-propos pris pour équivalens et pour phrases analogues, des mots et des phrases qui n’ont point d’exacte ressemblance, et il valait mieux très-souvent s’en tenir au littéral.
Assez régulièrement l’adjectif se met, comme en français, après le substantif; par exemple: BeN HaKaM iaŠṢaҤ AB: enfant sage, réjouira père.
Et cependant il n’est pas rare de voir l’adjectif précéder le substantif; on en a vu plusieurs exemples dans ce qui précède.
On veut regarder comme élégantes certaines locutions; par exemple: lorsque Isaïe dit, toutes les bêtes dans la forêt, au lieu de dire, toutes les bêtes sauvages, ou littéralement forestières (sylvestres); il n’y a là qu’une disette de ces formes adjectives qui font la richesse de nos langues.
On regarde encore comme une élégance de mettre le verbe avant le substantif qui le régit: DIXIT DOMINUS domino meo[195]; mais sommes-nous bons juges des élégances hébraïques? d’ailleurs en nombre d’occasions le verbe marche après son substantif: in principio Deus creavit cœlum.
[195] Dans ce psaume, la version latine est remplie de fautes, à son ordinaire: j’espère en convaincre le lecteur à la fin de ce chapitre.
Certains noms collectifs, au singulier, tels que peuple et ville, gouvernent souvent le pluriel; ceci a lieu en anglais, difficilement chez nous. Par inverse, quelques noms de Dieu, construits au pluriel, régissent un verbe au singulier; par exemple: ELaHiM, BăLIM, ADoNIM.
L’hébreu n’a point d’adjectif distributif; il dit: nation nation, tribu tribu, pour dire chaque nation, chaque tribu.
Une locution qui nous est étrange, mais qui est commune à l’arabe, est celle-ci: Le chemin que moi allant sur lui, au lieu de, le chemin sur lequel je vais.—L’homme que j’ai donné à lui, au lieu de l’homme à qui j’ai donné.—Vous que nous avons vu votre face, au lieu de, vous dont nous avons vu la face.—Celui que j’ai entendu sa parole, au lieu de, celui dont j’ai entendu la parole.—La raison de cette tournure est que l’hébreu, manquant des pronoms relatifs, qui, lequel, dont, a été obligé de prendre ce détour assez simple, mais monotone, qui montre toujours sa pauvreté.
On veut que la particule ω signifiant et, placée devant un verbe, convertisse tantôt le futur en prétérit, et tantôt le prétérit en futur, et cela au moyen de tel ou tel point-voyelle dont on l’affecte; mais, puisque les points-voyelles sont factices, une si étrange règle est sans autorité; avec cela on fait des prophéties quand on veut.
Il est constant qu’il est des cas où notre bon sens veut entendre au prétérit ce qui est un futur évident. Par exemple: ωa iaMeR est bien certainement et il dira: cependant il est telle narration où il faut l’entendre et il a dit: mais qui sait si cette locution, impropre par elle-même, n’a pourtant pas eu lieu chez les Hébreux avec le sens futur?
Après avoir dit que dans le style hébraïque le prétérit est souvent mis pour nos imparfaits, plus-que-parfaits de l’indicatif ou du subjonctif (au lieu de dire que c’est nous qui mettons tout cela au lieu du prétérit), le raisonnable grammairien Ladvocat ajoute ces mots remarquables, page 190: «Les Hébreux changent souvent de temps et de personnes, passent continuellement du futur au prétérit, du prétérit à l’impératif, à l’infinitif, au participe; du singulier au pluriel, etc. C’est dans ces changemens et dans cette variété que consistent en partie la nature et la beauté de leur poésie; mais il ne faut pas s’imaginer que tout cela se fasse au hasard, sans règle ni mesure....» Et plus haut il a dit: «Ils font plusieurs ellipses ou réticences de mots; mais elles ne sont pas si communes que les grammairiens ont coutume de le dire; en imaginant toutes celles qu’ils voudraient introduire, on fait dire au texte tout ce que l’on veut.»
Un tel aveu est précieux de la part d’un homme qui a écrit sous la censure ombrageuse de la Sorbonne: la vérité est que, faute de précision, une foule d’équivoques remplissent surtout les psaumes et les prophéties, comme l’a avoué franchement le savant Calmet.
Enfin il y a des locutions dont on ne se rend pas bien compte dans nos langues. Par exemple, quand l’hébreu dit (la) mort vous mourrez; (le) goût j’ai goûté, les Latins ont traduit cela tantôt par des ablatifs, morte morieris, tantôt par des participes, gustans gustavi: ce n’est pas positivement le sens de l’hébreu, car ces deux mots mort (mωt).... et goût (ԏăm) sont indéfinis, comme je le présente; c’est une manière d’affirmer en répétant.
Une autre locution singulière est d’employer un infinitif ou substantif absolu à la place d’un futur ou d’un impératif. Par exemple: Moïse, au lieu de dire aux juges qu’il a établis: Vous entendrez et déciderez entre vos frères, leur dit: Entendre ou audition entre vos frères; tel est le sens du mot šemă (BeIN aҤi-KeM); ailleurs il dit encore, Exode, au lieu de observez le jour du sabbat, observance ou observer le jour du sabbat. ŠeMωR aT iωM He-ŠaBaT.
Une tournure commune à l’hébreu, à l’arabe, etc., est encore celle-ci: il ajouta et il prit une femme; il ajouta et il fit un voyage, pour dire, il prit ensuite, ou il fit encore; cela s’entend très-bien. Il serait long et hors de mon sujet de faire une revue minutieuse de toutes les formes de ce genre; c’est par l’usage, c’est en traduisant qu’il faut les apprendre. Aujourd’hui, j’ai suffisamment rempli ma tâche, si je suis parvenu à rendre claire à mes lecteurs une matière jusqu’ici très-obscure, et si quelqu’un d’eux trouve dans mon travail un encouragement et un instrument pour le développer et le perfectionner.
FIN DE LA GRAMMAIRE.
TRADUCTION LITTÉRALE
DU PSAUME,
C’EST-A-DIRE
DU CHANT CX, SELON L’HÉBREU,
CIX, SELON LE LATIN.
Remarquez que le mot grec ψαλμός ou ψάλμα formé de ψάλλω, jouer du luth, chanter avec le luth, n’est que le sens littéral du mot hébreu. Le Latin aurait dû traduire cantus, et le Français chant; mais le génie du temps et de la chose ont préféré l’obscur.
| TITRE. | Héb. | Le | DaωD | MaZMωR. |
| Fr. | A | David | chant. |
Nos docteurs ont traduit chant de David, ce qui est très-différent: il est vrai que la particule -Le- comporte un équivoque; mais si le titre du Psaume 98 est chant à ïehωh—MaZMωR l’ïehωh; si celui du Psaume 92 est chant au jour du sabbat,—MaZMωR l’iωM he šabat, on ne dira pas que le sabbat ou ïehωh les aient composés; c’est donc le sens du contenu qui doit décider la question: je soutiens que c’est ici un chant en l’honneur de David par un prêtre qui le complimente de ses victoires (et David traita les prêtres de manière à mériter leurs remerciemens).
| VERSET I. | Nâm | iehωh | l’aDoN-i. |
| A dit | Dieu | à maître mien. |
L’hébreu, comme on le voit, n’a point le jeu de mots du latin (Dominus, Domino meo), qui a introduit un équivoque d’autant plus vicieux que le mot iehωh signifie l’existant même si l’on veut, l’Éternel. Pourquoi les anciens Grecs et Latins n’ont-ils jamais écrit ce mot? La raison en est bizarre et vraie; en ce temps là, il était de dogme que le mot iehωh avait des vertus magiques si terribles qu’il faisait trembler la terre et apparaître les démons; voilà nos maîtres! ils convinrent de le remplacer par le mot seigneur.
| ŠeB | L’iamiN-i | ăD | ašit | aïBi-K | HaDM | L’Regli-K. |
| Assieds-toi | à droite mienne | jusqu’à ce que | j’ai posé | ennemis tiens | escabeau | à pieds tiens. |
Pourquoi le Latin dit-il, je poserai?
| VERSET II. | MeԎԎeH | ăZZ | — | aK | ieŠlaҤ | iehωh | Me | ṣîωn. |
| Le bâton | de puissance | (ou force) | tienne | lancera | Dieu | de | Sion. |
Cet ordre de mots est vicieux, on nous le dit élégant: comment nos docteurs appellent-ils baguette (virga) le mot -MeԎԎeH- ou plutôt -MenTeH-, dérivé de -natah- signifiant un bâton capable de former un poteau ou les barres d’un lit (de sangles)? La baguette (virga) comme celle de Moïse, semblable à un serpent de 28 à 30 pouces (tels qu’on les voit encore dans les mains des jongleurs d’Égypte), se nomme ŠeBeԎ. Pourquoi rendre deux mots si différens par un même? De tous temps, chez les Arabes, l’homme puissant qui est en marche, mène devant lui des sbires armés de gros bâtons dits nabbout, avec lesquels ils exercent sur le peuple une dure police. Voilà le bâton instrument et signe de pouvoir auquel il est fait ici allusion.
| ReDeh | Be | QeRB | aïBi-K. |
| domine | dans | l’assemblée | d’ennemis tiens. |
| VERSET III. | aMM-aK | NaDaBT. |
| Avec toi | je me suis élancé de plein gré |
(c.-à-d. je t’ai accompagné)
| B | iωM | ҤÎL | — | aK; | Be | HaDaRi | QoDŠ |
| au | jour | de force | (ou puissance) | tienne | dans | les pompes | de la sainteté. |
Pourquoi le Latin dit-il tecum principium (avec toi le principe au jour de ta force): cela n’a pas de sens.
| Me | RaҤm | MaŠReq | L’-aK | Le-Ka | ԏel | ieLaDT-aK. |
| du | sein | de l’aurore | à toi | rosée | j’ai engendré toi. |
Cela est inintelligible. Il faut qu’il y ait eu ici erreur de copiste: si l’on pouvait dire que Le et Ka sont deux particules équivalentes au latin in sicut rorem (comme une rosée), il en résulterait ces mots du sein de l’aurore comme une rosée (bienfaisante) je t’ai engendré: cette image serait dans le génie du pays. Le Latin a tout brouillé et mutilé: ex utero ante luciferum genui te.
| VERSET IV. | NoŠBă | ïehωh | ωa | La | ieNaҤM: |
| A fait serment | Dieu | et | ne | se repentira; |
| aTah | Kahen | L’ aωLaM | ăL | DeBRaTI | MELKIṢeDeq. |
| toi | prêtre | a toujours | sur (ou selon) | les paroles | de Melkisedek. |
| VERSET V. | aDonaï | ăL | iaMiN-aK | MaҤaṢ | B’ |
| Dieu | sur (ou par) | droite tienne | a brisé | au |
| ïωm | af-ω | MaLeKiM. |
| jour | de colère sienne | les rois. |
Ici adonaï est un des noms propres de Dieu; aussi les Juifs l’ont-ils orthographié bien différemment d’adon-i (mon maître).
| VERSET VI. | iaDiN | Be | GωïM: | MaLa | gωïωT. |
| Il jugera | dans | les nations: | Il a rempli | les sépulcres. |
| MaHaṢ | RAŠ | ăL | aRṢ | RaBaH. |
| Il a brisé | tête | sur ou contre | terre | nombreuse ou innombrable. |
Ici, le mot gωiωT n’est pas clair, il est susceptible de deux sens: l’un vallée et toute ouverture profonde; l’autre cadavre: l’analogie combinée de ces deux choses m’a conduit à l’idée de sépulcre ou grand trou dans lequel on jette en masse les corps morts d’un champ de bataille.
| VERSET VII. | Me | NaҤL | Be | DaReK | iàštah; | aL | KaN | iaRîm | RaŠ. |
| Du | torrent | en | route | il boira; | sur | quoi | il élèvera | la tête. |
Le mot Naɦl torrent se dit spécialement de celui d’Égypte près de Gaza.
Tel est mot-à-mot le sens de ce chant qui n’est guère poétique pour nous, mais qui a pu l’être pour les Hébreux; voici ma traduction au net.
«(Le Dieu) Iehouh a dit à (David) mon maître: siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie posé tes ennemis l’escabeau de tes pieds: Iehouh lancera de Sion le bâton de ta puissance: domine sur l’assemblée de tes ennemis; je t’ai accompagné de ma bienveillance au jour de ta force (ou victoire) et dans les pompes de la sainteté (David aima beaucoup les processions). Du sein de l’aurore je t’ai engendré comme une rosée.—Iehouh a juré et ne se repentira point: tu es grand prêtre pour toujours selon les paroles de Melkisedek (qui fut fondateur, roi et prêtre de Jérusalem): Adonaï, au jour de sa colère, a brisé les rois par ta main droite; il jugera les nations: il a rempli les sépulcres; il a brisé contre terre une multitude de têtes: dans la route, il boira du torrent, et pour cela il élèvera la tête[196].»
[196] Par transition brusque, le poète n’applique-t-il pas ce verset à David? L’histoire remarque que, sortant à pied de Jérusalem, chassé par Absalon, ce roi passa d’abord le torrent de Cédron, puis monta sur la cime ou tête du Mont-Olivet, où il adora le Dieu auquel se reporte sa victoire. Il y aurait ici une allusion de quelque mérite—aL KaN prend aussi le sens de sur cela, après cela.
Il y a dans ces pensées des allusions à des faits, à des dictums nationaux dont nous ne sentons pas la valeur, mais il est clair que c’est une composition du genre Pindarique, où le poète, comme égaré par l’inspiration, saute d’une idée à l’autre; et de plus, il est clair que c’est un chant guerrier, puisque toutes ses images sont de haine, d’inimitié, de combats, de victoires, d’ennemis tués, etc. Comment se fait-il que les premiers Chrétiens et leurs suivans en aient fait un chant mystique, dénaturé au point que l’on voit dans les traductions suivantes?
|
TRADUCTION DE LE MAISTRE DE SACI[197] (1701.) | TRADUCTION DES RÉFORMÉS (PROTESTANS) (Basle, 1818. Petit in-4o.) |
|---|---|
| PSAUME DE DAVID. | PSAUME DE DAVID. |
| (Préambule.) David, comme figure de J.-C., et sous l’idée de l’association de Salomon à son règne, décrit ici sa génération éternelle, son divin sacerdoce, son triomphe et son règne sur toutes les nations. | Psaume prophétique du règne de Jésus-Christ. |
| 1Le Seigneur a dit à mon Seigneur: asseyez-vous à ma droite, | 1L’Éternel a dit à mon Seigneur: sieds-toi à ma droite, |
| 2Jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. | 2Jusques à ce que j’aie mis tes ennemis pour le marche-pied de tes pieds. |
| 3Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance: régnez au milieu de vos ennemis. | 3L’Éternel fera sortir de Sion le sceptre de ta force, disant: Domine au milieu de tes ennemis. |
| 4Vous posséderez la principauté et l’empire au jour de votre puissance, et au milieu de l’éclat qui environnera vos saints. Je vous ai engendré de mon sein avant l’étoile du jour. | 4Ton peuple sera un peuple plein de franche volonté[198], au jour que tu assembleras ton armée avec une sainte pompe, ta postérité sera comme la rosée qui est produite du sein de l’aurore. |
| 5Le Seigneur a juré, et son serment demeurera immuable: que vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech. | 5L’Éternel a juré, et il ne s’en repentira point, que tu es sacrificateur à toujours, selon l’ordre de Melchisédec. |
| 6Le Seigneur est à votre droite; il a brisé et mis en poudre les rois au jour de sa colère. | 6Le Seigneur est à ta droite; il transpercera les rois au jour de sa colère. |
| 7Il exercera son jugement au milieu des nations; il remplira tout de la ruine de ses ennemis; il écrasera sur la terre les têtes d’un grand nombre de personnes. | 7Il exercera ses jugemens sur les nations; il remplira tout de corps morts; il écrasera le chef qui domine sur un grand pays. |
| 8Il boira de l’eau du torrent dans le chemin, et c’est pour cela qu’il élèvera sa tête. | 8Il boira du torrent dans le chemin, c’est pourquoi il lèvera la tête en haut. |
[197] Avec lequel il ne faut pas confondre M. Sylvestre de Sacy.
[198] Les biblistes anglais et les réformés ont lu ici
| àmm ak | NadaBat, | ||
| peuple tien | s’est porté; |
il est vrai que àmm signifie aussi peuple; mais il gouvernerait le singulier NadaB, ou le pluriel NadaBω, et non pas le féminin NadaBat; et puis, quel sens! En général, ils s’éloignent de jour en jour davantage du sens vrai pour un sens illuminé.
Qu’on me permette encore une remarque sur ce dernier verset: les attributs propres des eaux du torrent, surtout dans les montagnes rapides de Syrie et de Judée, sont d’être imprévues, passagères, dévastatrices. N’est-ce pas là l’image naturelle et physique des accidens de ce que nous nommons adversités? Alors le verset dernier appliqué à David, comme je l’ai dit, devient une métaphore réellement ingénieuse et noble; il en résulte le sens suivant:
«Dans la route (de sa vie) il boira l’eau du torrent (de l’adversité); puis il relèvera sa tête (triomphant de prospérité).»
Je demande à tout lecteur si l’on peut dire que nous possédons les livres juifs dans leur vérité, dans leur sens droit et naturel? et voilà sur quelles bases, avec quels matériaux, avec quels architectes se trouve construit un édifice vraiment prodigieux dans son élévation, sa forme et sa durée.