SUITE DE LA CHRONOLOGIE D’HÉRODOTE.

Chronologie des rois de Perse cités par les Orientaux modernes, sous le nom de Dynastie Pishdad et Kéan.—Époques de Zohak, de Feridoun et du législateur Zerdoust, dit Zoroastre.

EN quel temps a vécu le législateur célèbre appelé Zoroaster par les Grecs, et Zardast ou Zerdoust par les Orientaux? et en quels siècles doit-on placer les deux dynasties Pishdâd et Kéân ou Kaîan, que les Perses modernes prétendent avoir existé chez eux antérieurement ou contradictoirement aux récits des Grecs? Tels sont les deux problèmes qui vont nous occuper dans ce chapitre: examinons d’abord le premier.

§ 1.
Époque du législateur Zoroastre.

Tous les historiens nous parlent de Zoroastre comme d’un législateur religieux, beaucoup plus célèbre en Asie et presque aussi ancien que Moïse; et néanmoins, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, l’époque où il vécut était devenue une question si obscure, que Pline le Naturaliste, cet homme d’une érudition si vaste, qui eut en main les écrits de tant d’auteurs, n’osa prononcer autre chose que le doute. Dans nos temps modernes, et surtout dans les XVIe et XVIIe siècles, la réserve de Pline a été imitée par le plus grand nombre des savants, qui n’ont pu concilier les dissonances chronologiques des auteurs grecs et latins; mais ceux du XVIIIe siècle, plus hardis, se sont crus plus heureux. Les extraits d’une foule de livres orientaux ayant été produits, d’abord par notre d’Herbelot, en sa Bibliothèque orientale (publiée en 1697), puis par le professeur Thomas Hyde, Anglais, dans son livre latin de la Religion des anciens Perses, imprimé en 1700, l’on crut avoir découvert dans l’Asie moderne une vérité historique restée inconnue dans l’Occident. En effet, tous les livres arabes et persans que l’on cite, semblent s’accorder à placer Zoroastre vers le règne de Darius Hystaspes, roi de Perse; et néanmoins, en les pressant sur les dates précises, on les trouve indécis et flottants entre les années 250, 280 et même 300 avant Alexandre. Les critiques sont surtout choqués de voir réduire à cinq générations la série des rois de Perse, que les monuments les plus authentiques des Macédoniens et des Romains, attestent avoir été de treize princes; et de ne rencontrer aucune mention distincte des règnes de Xercès et de Kyrus, qui agitèrent si profondément l’Asie. Ces objections et plusieurs autres non moins graves que nous verrons, ne durent pas échapper au professeur Hyde; mais séduit par l’éclat de la nouveauté et par le paradoxe spécieux, que les Orientaux, à titre d’indigènes, doivent connaître leur pays mieux que des étrangers, tels que les Grecs et les Romains, Hyde épousa avec passion le système asiatique, et crut avoir prouvé le premier que réellement Zoroastre avait paru sous le règne de Darius Hystaspes. Entraîné par l’autorité de son compatriote, Prideaux s’efforça de colorer son hypothèse, et la répandit de plus en plus dans son livre de l’Histoire des Juifs; et parce qu’ensuite elle a été adoptée par les auteurs de l’Histoire universelle, l’on peut dire que l’opinion de Hyde est devenue dominante et presque classique. Elle faillit d’être renversée chez nous, lorsqu’Anquetil du Perron nous apporta de l’Inde les prétendus ouvrages de Zoroastre, et que dans la Vie de ce législateur[1], il déclara que l’opinion de Hyde lui semblait une hypothèse sujette à de grandes difficultés; mais par la suite il lui donna une nouvelle force, en l’adoptant dans un mémoire spécial[2], où, par un trait bizarre et caractéristique, il censure Hyde pour avoir eu trop de confiance aux Orientaux, et pour avoir mal soutenu leur thèse: par un autre cas singulier, c’est en lisant la censure d’Anquetil et ses arguments, que nous avons senti les plus grands motifs de douter, et qu’ensuite découvrant le vice de sa méthode et de celle de Hyde, nous en avons employé une meilleure, en prenant, non pas le rôle d’avocat qui plaide une cause, mais de rapporteur qui pèse les raisons de part et d’autre, et qui surtout interroge les narrateurs par ordre de dates, pour remonter aux sources premières des faits et des opinions: le lecteur va juger ce débat.

D’abord il est bien reconnu que les livres apportés de l’Inde par Anquetil, comme livres de Zoroastre, n’ont jamais été écrits par ce législateur, et qu’ils sont simplement des légendes et des liturgies composées par des mages mobeds et herbeds[3], à des époques non déterminées, mais tardives et parallèles aux règnes des Sasanides, c’est-à-dire depuis l’an 226 de notre ère jusque vers l’an 1200. Le Boundehesch lui-même, que du Perron nous présente comme une Genèse ou Cosmogonie perse, le Boundehesch porte des preuves incontestables de modernité, puisque parmi ses résumés des temps écoulés, après avoir parlé de Zohâk, de Féridoun, etc., il cite d’abord Eskander Roumi, c’est-à-dire Alexandre le romain, comme ayant régné 14 ans; puis les rois Asganiens (Arsakides), comme ayant régné 284 ans; puis la durée des Sasanides, 260 ans; puis enfin la venue des Arabes[4]. Et l’auteur de ce livre, le plus important, le seul important de toutes ces ennuyeuses et stériles légendes, nous donne la preuve de son ignorance (disons même de sa mauvaise foi), lorsqu’il attribue 14 ans de règne à Alexandre le romain, au lieu du grec, qui n’en régna que 6; et lorsqu’il réduit à 284, l’intervalle écoulé entre Arsak et Ardechir, qui fut de 481.

Un second fait également certain, c’est qu’aucun des écrivains persans ou arabes dont on s’autorise n’a publié avant le premier siècle de l’ère musulmane (730 à 750 de notre ère), et que les plus célèbres historiens et poètes, tels que Ferdousi et Mirkhond, ne datent, savoir, le premier que de l’an 1000, et le second de l’an 1500 de notre ère; et de quelles sources, de quels monuments ont-ils tiré leurs récits? Quelques Européens, préoccupés ou superficiels, nous répondent que ce fut de leurs monuments nationaux. Mais les Musulmans eux-mêmes conviennent que les Arabes, vainqueurs de Iezdeguerd, en 652, et, depuis cette époque, dévastateurs plutôt que possesseurs de la Perse, proscrivirent les adorateurs du feu et leurs livres, avec ce zèle et cette fureur qui leur firent brûler la bibliothèque d’Alexandrie; et ces livres, tous manuscrits, par conséquent rares et chers, comme ils le sont toujours en Asie, purent d’autant moins échapper à la proscription, qu’ils étaient écrits en lettres absolument différentes des lettres arabes...; que déja ils avaient subi des persécutions de secte à secte, sous leurs propres rois, et que les guerres non interrompues depuis Alexandre, après avoir détruit les originaux, s’étaient opposées à la reproduction des copies et à la culture de l’histoire. Telle fut la dépopulation des monuments et des livres perses, que vers l’an 1000 de notre ère, le sultan Mahmoud, fils de Sebekteghin, voulant connaître l’histoire du pays qu’il avait conquis, ne put se procurer aucun écrit de ce genre, et qu’il fut obligé de donner commission à l’Arabe Deqiqi, de recueillir les romances, les traditions, les contes populaires des diverses contrées de l’empire persan, pour en retirer quelque instruction. Or comment l’Arabe Deqiqi rend-il compte de ses recherches? En vers, c’est-à-dire en poète arabe, riche de contes et d’hyperboles; et c’est sur ce canevas principal que Ferdousi a composé son Histoire royale (Shah-Nameh), également en vers, au nombre de 60 mille distiques. Or que peut-on attendre de traditions populaires, défigurées de génération en génération par les narrateurs, et brodées ensuite par l’imagination sans frein qui dicta les Mille et une Nuits? Aussi ces prétendues histoires de la Perse ancienne, et même moderne, jusqu’au temps des Arabes, ne sont-elles qu’un tissu d’anachronismes et d’invraisemblances: l’on ne conçoit pas comment des Européens, hommes sensés, tels que Prideaux et les auteurs de l’Histoire universelle, au lieu d’examiner d’abord et de discuter les sources et les moyens d’instruction des écrivains persans et arabes, semblent ne s’être étudiés qu’à établir l’authenticité de leurs récits, et à substituer au désordre le plus évident un ordre factice, ayant pour objet d’en masquer les grossiers défauts[5]. Sans doute, avec ce qu’on nomme de l’esprit il est possible de tout soutenir et de tout contester; mais, en histoire, l’esprit n’est que l’art d’apercevoir la vérité ou de la faire ressortir; et dans le démenti que l’on a voulu donner par les Asiatiques modernes, aux anciens auteurs grecs, l’on choque tellement toutes les vraisemblances, qu’il est inconcevable qu’une telle hypothèse ait des partisans. L’on a voulu établir, comme principe de droit, «que les Asiatiques méritent d’être crus de préférence sur l’histoire de leur pays, parce qu’à titre d’indigènes ils doivent mieux savoir ce qui s’est passé chez eux, que des étrangers tels que les Grecs et les Romains».

Mais cette proposition générale et vague par elle-même, ne présente, lorsqu’on l’analyse, qu’un paradoxe et un abus de mots. En effet, outre que la connaissance de ce qui se passe dans un pays dépend infiniment de la nature de son gouvernement, et que la publicité, la libre circulation, n’ont point lieu dans les états despotiques, comme l’ont été le plus souvent ceux de l’Asie; il est encore de fait que ces prétendus indigènes, spécialement de la Perse, sont, de leur propre aveu et par leur histoire, le produit, en majeure partie, des races étrangères venues à la suite des conquérants qui ont successivement envahi et possédé ces contrées. Laissons à part Alexandre, dont le système politique fut de mêler les races et les opinions, pour détruire les haines et les guerres de secte à secte et de nation à nation: après lui, les révolutions des Séleucides et des Arsakides continuèrent d’agiter et de mêler l’empire perse dissous; d’y introduire, par le recrutement des armées, une multitude d’étrangers de toute espèce, qui, en s’alliant aux femmes indigènes, produisirent dans les familles des modifications de mœurs, de langage, etc. Ce qui avait été peuple distinct devenant province confondue, il fut possible aux habitants de passer d’un pays à l’autre et de s’y établir, chose qui n’était pas praticable auparavant. La dynastie Sasanide, en ravissant le sceptre aux Parthes, produisit de nouveaux changements: le nord de la Perse avait régi le midi; alors le midi commanda au nord. Ensuite sont venus les Arabes de Mahomet, puis les Tartares de Tamerlan, qui, les uns après les autres, mais surtout les Arabes, ont exterminé l’ancienne race et changé sa religion, ses mœurs, ses usages, ses traditions, ses livres, et jusqu’à son système d’écriture. Les seuls Parses, chassés comme les Juifs, errants comme eux, mais bien moins nombreux, sont les restes de la race persane de Darius et d’Ardechir. Or, dans leur mélange inévitable avec les peuples qui les tolèrent, ou les persécutent, dira-t-on que les Juifs de Portugal et de Pologne, si divers entre eux, ressemblent aux Hébreux de Salomon? D’ailleurs que signifie ce mot, descendance directe? Parce que les Suisses descendent des Helvetii, et les Auvergnats des Arverni, dira-t-on qu’ils connaissent l’histoire d’Arioviste et de Vercingetorix, mieux que le conquérant romain qui nous l’a tracée? Passe encore si le peuple indigène opposait aux récits de l’étranger, des récits et des monuments du même temps: la question est là; c’est dans l’identité de temps, bien plus que dans l’identité de pays, qu’elle consiste; et sous ce rapport elle est toute à l’avantage des Grecs; sous l’autre même, elle est encore en leur faveur, puisqu’Hérodote, Ktésias, Strabon, étaient aussi des Asiatiques, et que les deux premiers étaient nés sujets du Grand-Roi. Mais d’ailleurs eussent-ils été des étrangers venus du fond de l’Europe, l’on peut assurer que des voyageurs tels qu’Hérodote, Xénophon, Polybe, et tant d’autres écrivains qui suivirent les armées grecques et romaines, ont eu, pour bien observer, pour bien décrire le pays et ses événements, des moyens égaux et à certains égards supérieurs aux moyens des indigènes. Prétendre aujourd’hui que leurs récits, si bien détaillés, si bien liés entre eux par toutes les circonstances qui établissent les probabilités ou la certitude morale, méritent moins de confiance que les récits fabuleux, délirants et absurdes dont se composent, presque sans aucune exception, les histoires orientales; nous le répétons, c’est un paradoxe monstrueux, qui ne peut convenir qu’à des Musulmans.

Mais, d’ailleurs, veut-on connaître avec quel scrupule véridique, avec quel respect religieux, les Asiatiques, leurs rois et leurs savants conservent la mémoire des événemens et leur série chronologique? Écoutons un fait vraiment curieux et décisif, que nous a transmis Masoudi, l’un des plus savants historiens arabes, qui, vers les années 930 et 940 de notre ère, voyagea dans toute la Perse jusqu’aux frontières de l’Inde, et qui, plus qu’aucun écrivain de sa nation, connut les livres des Grecs[6].

«Il y a (dit-il) entre l’opinion des Perses et celle des autres peuples, une grande différence au sujet de l’époque d’Alexandre: ce que beaucoup de personnes n’ont point remarqué...... C’est là un des mystères de la religion et de la politique des Perses, qui n’est connu que des plus savants mobeds et herbeds, comme nous l’avons vu nous-mêmes dans la province de Fars, dans le Kirman, et dans les autres provinces perses: il n’en est fait mention dans aucun des livres composés sur l’histoire de Perse, ni dans aucune annale et chronique. Voici en quoi il consiste: Zerdust, fils de Poroschasp, fils d’Asinman, dans le livre qui lui a été révélé, nommé Abesta, annonce que l’empire des Perses éprouvera dans 300 ans une grande révolution, sans que la religion soit détruite; mais qu’au bout de 1000 ans la religion et l’empire périront à la fois. Or, entre Zerdust et Alexandre, il y a environ 300 ans; car Zerdust a paru du temps de Kaï Bistap, fils de Kaï Lohrasp, comme nous l’avons dit ci-devant. Ardechir, fils de Babek, s’empara de l’empire et de tous les pays qui en dépendaient, environ 500 ans après Alexandre: nous voyons qu’il ne restait plus que 200 ans à peu près, pour compléter les 1000 ans de ce prophète. Ardechir voulut augmenter de 100 ans cet espace de temps, parce qu’il craignait que, lorsqu’après lui 100 ans se seraient écoulés, les hommes ne refusassent de prêter secours et obéissance au roi, par la conviction où ils seraient de la ruine future de l’empire, conformément à la tradition qui avait cours parmi eux. Pour obvier à cela, il supprima environ la moitié du temps écoulé entre Alexandre et lui, et il ne fit mention que d’un certain nombre des Molouk-Taouâïef (rois des nations parthiques) qui remplissaient tout ce temps; il retrancha les autres: puis il eut soin de faire répandre dans son empire, qu’il avait commencé son règne 260 ans après Alexandre. En conséquence, cette époque fut admise et se répandit dans le monde: voilà pourquoi il y a une différence entre les Perses et les autres nations au sujet de l’ère d’Alexandre; et c’est cette cause qui a introduit la confusion dans les annales des Molouk-Taouâïef. Ardechir fait lui-même mention de cela dans les avis qu’il a laissés à ses successeurs; et l’herbed (ou prêtre parsi) qui se rendit l’apôtre de ce prince près les gouverneurs des provinces, parle également de cette prédiction».

Maintenant le lecteur peut juger du degré de confiance que méritent les histoires et chroniques orientales. Si cette anecdote eût été connue plus tôt, elle eût épargné bien des discussions et de faux raisonnements. Elle est d’autant plus précieuse, qu’elle résout sans réplique l’énorme abréviation de temps officiellement établie dans presque tous les écrivains asiatiques, entre les règnes d’Alexandre et d’Ardechir, et qu’en nous donnant la mesure de la superstition, de la mauvaise foi et de l’audace de tout un gouvernement, tant laïque qu’ecclésiastique, elle nous montre à quel point d’ignorance étaient déja parvenus ou réduits les Persans en l’an 226, sur l’époque de Zoroastre, puisque celle qu’ils indiquent dans Masoudi, et qui répond au règne de Kyaxarès, est manifestement fausse, comme nous le verrons... Mais pour procéder méthodiquement à découvrir l’époque véritable, commençons par examiner tout ce que les Orientaux nous racontent, de ce législateur, afin que leurs traditions, confrontées aux récits des anciens Grecs et Latins, nous conduisent au maximum de probabilité dont cette question est susceptible.

Selon Anquetil du Perron[7], le recueil principal des traditions des Parsis sur Zoroastre, est le livre intitulé Zerdust-Namah, qui, dit-on, fut traduit de l’ancien idiome pehlevi, en persan moderne, par Zerdust-Behram, écrivain et prêtre parsi, vers l’an 1275. Hyde a connu ce livre, et en a cité les titres des chapitres. Laissant à part la date, qui n’est pas prouvée, admettons dans le traducteur une instruction suffisante, et surtout une grande fidélité à ne rien retrancher ni rien ajouter (chose sans exemple), et voyons ce que les Parsis nous disent de leur législateur.

§ II.
Récits des Parsis sur Zoroastre.

Selon eux, Zerdoust naquit dans l’Aderbidjan (ancienne Médie), et Aboulfeda ajoute, d’après plusieurs auteurs anciens, que ce fut à Ourmi. Sa naissance fut accompagnée de prodiges, dont le moindre fut de rire en respirant pour la première fois. Pline[8], qui cite ce trait, nous indique par là que ces traditions existaient, du moins en partie, dès son temps. L’enfance de Zerdust subit de rudes épreuves de la part des magiciens, qui sont dépeints comme étant alors tout-puissants auprès des peuples et des rois: ce règne des magiciens, qui rappelle leurs enchantements devant Pharaon, leurs services auprès de Sémiramis, indique réellement des temps reculés. Les écrivains parsis racontent les plus petits détails de ces enchantements, comme s’ils en eussent été témoins; mais, d’autre part, leur stérilité sur les faits vraiment historiques et géographiques, annonce que ces légendes ont été recueillies après coup, et composées sur des récits populaires, comme tous les faits de ce genre....... A 30 ans, Zoroastre est appelé par le dieu Ormusd, de la même manière qu’Abraham et Moïse le furent par le dieu Iéhou.... Il se retire dans l’antre d’une montagne, pour y recevoir les inspirations; mais les Parses ont oublié les curieuses circonstances de cet antre, décrites par Eubulus, dans Porphyre[9]. Après une retraite (de 20 ans, selon Pline), Zoroastre met au jour un nouveau système de théologie, qu’il prétend, selon l’usage de ses pareils, être le seul véritable, le seul révélé de Dieu. Pour établir sa religion, il choisit le pays de Balk (l’ancienne Bactra), dont il convertit le roi Kesht-asp, qui, à son tour, veut convertir ses sujets, et même les princes ses voisins, entre autres Zâl et Roustam, princes de la Perse propre: Zoroastre, ainsi appuyé, fait construire des Atesh-gâb ou Temples du feu, plante un cyprès, et institue un grand pèlerinage, suivant l’usage de ces temps....... Un brâhme de l’Inde, entendant parler de ce nouveau culte, vient pour le réfuter, et finit par s’en rendre prosélyte. Au bout de 8 ans[10], Kesht-asp, tributaire d’un roi de Tour-ân, nommé Ardjasp[11], lequel possédait un grand pays à l’ouest de la Caspienne, lui refuse l’hommage accoutumé. La guerre éclate; Ardjasp vient attaquer Kesht-asp, qui eût été vaincu sans son fils Esfendiar, dont les exploits chevaleresques décident la victoire...... Kesht-asp, pour récompense, le fait enfermer dans un château fort, et se rend lui-même en Perse pour convertir les paladins Zâl et Roustam. Pendant son absence, Ardjasp apprend que la ville de Balk est dégarnie de troupes; que Lohrasp, père de Kesht-asp, y vit dans un couvent, la tête rasée, et pratiquant les mortifications à la manière des Indiens; il accourt avec une armée d’élite, surprend le pays, emporte la ville, tue Lohrasp et les prêtres du feu, c’est-à-dire les mages; Zoroastre périt alors, selon les Musulmans; mais les Parsis gardent le silence sur sa mort quelconque. Kesht-asp arrive, est battu, a recours à son fils, Esfendiar, qui le sauve une seconde fois; et pour seconde récompense, le père l’envoie contre Roustam, qui, après un duel périlleux, le perce d’une flèche. Telle est sommairement la vie de Zoroastre, selon ses sectateurs, qui, comme l’on voit, n’indiquent rien dans leurs récits que l’on puisse appliquer ni au roi Darius, élu successeur de Cambyse, et fils d’Hystaspes, simple particulier perse; ni au roi Xercès, fils de Darius, dont l’histoire nous est si bien connue par les Grecs contemporains. Ce silence de la part des Parsis est d’autant plus remarquable, qu’étant les représentants, les descendants directs des anciens Perses de Darius, ils ont eu plus de motifs et de moyens de connaître ce monarque et son père, que n’en ont eu les Perses musulmans, intrus dans le pays, en grande partie. Comment donc et pourquoi arrive-t-il que les écrivains orientaux, tant musulmans que chrétiens, aient cru Zoroastre contemporain, les uns de Smerdis ou de Cambyse, comme le disent Aboulfarage et Eutychius[12]; les autres du prophète Élie, ou d’Esdras, ou de Jérémie, comme le disent El-Tabari, Abou Mohammed, etc.[13]? Déja ces discordances, qui passent 100 et 150 ans, prouvent leur incertitude et leur ignorance; mais avant d’admettre leurs narrations remplies de fables extravagantes et d’anachronismes grossiers, un préliminaire indispensable pour Hyde et pour ses imitateurs, était de remonter aux sources de ces opinions, et, d’auteur en auteur, arriver à connaître le premier qui les avait avancées. Ce qu’ils n’ont point fait, essayons de le faire, et par un exemple intéressant, prouvons combien est utile cette étude chronologique des opinions.

D’abord nous trouvons Agathias, qui, vers l’an 560, a écrit une histoire dans laquelle il s’est occupé spécialement des Perses, et où nous lisons le passage suivant, page 62:

«Les Perses de nos jours ont presque entièrement négligé et quitté leurs anciennes mœurs et coutumes, pour adopter des institutions étrangères, et, pour ainsi dire, bâtardes, dont la doctrine de Zoroastre l’Ormazdéen leur a offert l’attrait. En quel temps ce Zoroastre, ou Zoradas, a-t-il fleuri et publié ses lois? voilà ce qui n’est point clairement établi. Les Perses actuels disent nûment qu’il vécut sous Hystasp, sans y joindre aucun éclaircissement; de sorte qu’il reste équivoque et tout-à-fait incertain si ce fut le père de Darius, ou quelque autre (roi) Hystasp. En quelque temps qu’il ait fleuri, il fut l’auteur et le chef de la religion des mages, en changeant les rites anciens, et en introduisant (un mélange) d’opinions diverses et confuses. En effet, les Perses d’autrefois adoraient Jupiter, Saturne et les autres dieux des Grecs, avec cette seule différence qu’ils ne leur donnaient pas les mêmes noms: car pour eux, Jupiter était Bel-us, Hercule était Sand-és, Vénus était Anaïs, comme l’attestent Bérose et d’autres écrivains qui ont traité des antiquités mèdes et assyriennes.»

Ainsi, jusqu’au temps d’Agathias, les savants perses ne disaient point que l’Hyst-asp de Zoroastre fut notre Darius, fils d’Hystasp, ni l’Hystasp, père de Darius: c’était une chose obscure pour eux, comme pour les savants grecs de Constantinople. Or, si Agathias, né Asiatique, vivant jurisconsulte à Smyrne, homme dont l’ouvrage annonce un esprit méthodique et cultivé; si Agathias, habitué, en sa qualité de jurisconsulte, aux recherches et aux discussions de titres et d’origines, a regardé l’identité de ces deux Hystasp comme une chose très-douteuse; cette identité n’avait donc pas la certitude qu’ont prétendu lui trouver les écrivains postérieurs; et si d’autres avant lui l’avaient déja admise, leur opinion, que sans doute il avait pesée, ne lui présentait donc pas des preuves déterminantes. Ainsi il n’admettait pas l’opinion d’Ammien Marcellin, autre historien du Bas-Empire, qui avait tranché la question dans le passage suivant de son histoire.

«En des temps reculés, dit cet historien[14], l’art de la magie prit de grands accroissements par les connaissances que puisa chez les Chaldéens le Bactrien Zoroastre, et après lui (par le soin et le zèle) du très-savant roi Hystaspes, père de Darius.»

Sans doute Ammien Marcellin, par la franchise et par l’amour de la vérité que respire son ouvrage, est un historien digne d’estime; mais ayant vécu dans les camps, et s’étant bien plus occupé de l’histoire des Germains et des Goths que de celle des Perses, il n’a point discuté le fait qu’il avance, et il l’a adopté de confiance de quelque écrivain antérieur. Or, quel est-il cet écrivain antérieur? et quelle est son autorité, quand nous verrons à l’instant que Pline, l’an 70 de notre ère, professait le même doute, et un doute plus étendu qu’Agathias? Suivons néanmoins le passage d’Ammien Marcellin, qui d’ailleurs sera utile à notre but.

«Ce roi (Hystasp) ayant pénétré avec confiance dans certains lieux retirés de l’Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires, dont le silence favorise les hautes pensées des brahmanes. Là, il apprit d’eux, autant qu’il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l’univers, dont ensuite il communiqua une partie aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l’avenir; et c’est depuis lui[15] (Hystaspes), que par une longue suite de siècles jusqu’à ce jour, cette foule de mages, composant une seule et même (caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux.»

Ce fait nous sera utile; mais nous demandons à Ammien, de quelle source, de quel auteur a-t-il tiré l’opinion que ce très-savant roi Hystasp, contemporain de Zoroastre, fût l’Hystasp père de Darius? Est-ce des livres parsis? nous les avons, et l’on n’y trouve rien de tel. Est-ce d’Hérodote? nous le possédons, et nous y allons voir la démonstration du contraire. Quelle analogie y a-t-il entre les actions et même les personnes des deux rois? Kestasp est roi, et Hystasp, père de Darius, ne le fut point. L’on ne saurait dire que Darius fût Esfendiar; et si l’on veut qu’il fût lui-même Kestasp, Esfendiar, fils de celui-ci, n’a pas la moindre analogie avec Xercès, fils de Darius. Nous pouvons le dire hardiment: tout est contradictoire, tout est absurde dans cette opinion; et quels que soient ses inventeurs, il est évident qu’ils ont été induits en erreur par deux circonstances:

1° Par la ressemblance d’un nom qui paraît avoir été commun chez les Mèdes et chez les Perses;

2° Par la ressemblance du goût que Darius eut pour les sciences des mages, selon les témoignages d’Hérodote, de Cicéron et de Porphyre, qui nous apprennent l’inscription de son tombeau, gravée par son ordre: Darius, roi, etc., docteur en magisme.

Voilà la double équivoque qui, pour les anciens comme pour les modernes, a été la cause première d’une erreur à laquelle se sont refusés tous ceux qui ont porté plus d’attention et de réflexion.

De ce nombre est Pline le naturaliste, l’un des hommes les plus distingués de toute l’antiquité, par son esprit et par l’immensité de ses lectures. Après des réflexions pleines de sens sur la magie, et sur la folle passion des Romains de son temps pour cet art d’imposture et de fourberie, Pline nous fournit, au début de son livre XXXe, un passage important qui mérite d’être transcrit:

«C’est dans l’Orient (dit-il), c’est dans la Perse, que la magie fut, de l’aveu des historiens, inventée par Zoroastre; mais n’y a-t-il eu qu’un seul Zoroastre, ou bien en a-t-il existé un second? Cela n’est pas clair. Eudoxe, qui veut nous faire regarder la magie comme l’une des sectes philosophiques les plus utiles et les plus brillantes, prétend que Zoroastre vivait 6000 ans avant la mort de Platon (mort l’an 348 avant J.-C.), ce qu’on lit aussi dans Aristote... Hermippe, qui a écrit un savant Traité sur cet art, et qui a traduit deux millions de vers composés par Zoroastre, en indiquant les titres de chaque volume (d’où il les a tirés), rapporte qu’il eut pour maître Azonak, ou Agonak, et qu’il vécut 5000 ans avant la guerre de Troie. Mais il est étonnant que le souvenir (de l’inventeur) et que l’art aient été conservés si long-temps, sans moyens intermédiaires, et sans succession claire et continue (d’enseignement); car à peine se trouve-t-il quelqu’un qui ait ouï parler d’un Apuscorus et d’un Zaratus, Mèdes; de Marmar et d’Arabantiphok, Babyloniens; de Tarmoenda, Assyrien, dont aucun monument n’existe.»

(Après avoir remarqué que dans l’Odyssée d’Homère, la magie est habituellement mise en action, Pline continue):

«Je trouve que le premier qui a écrit sur cet art est le Perse Ostanès, contemporain de Xercès, qui en répandit dans la Grèce, non pas le goût, mais la rage. Ceux qui ont fait des recherches plus profondes placent un peu avant lui un autre Zoroastre de Proconnèse... Il est encore une secte de magiciens, qui a pour chef Mosès et les Juifs Iamné et Iotapé, mais (seulement) plusieurs milliers d’années après Zoroastre (en suivant le calcul des 6000 ans d’Eudoxe)...»

Pesons certaines expressions de ce passage important:

«C’est dans la Perse que la magie fut inventée par Zoroastre, de l’aveu des historiens.»

Selon Platon, Apulée, Porphyre, Hesychius, Suidas, etc., et selon tous les pythagoriciens, qui sans doute tinrent cette tradition de leur maître, le mot asiatique magos, ou plutôt mag, signifiait proprement homme consacré, dévoué au culte de Dieu, précisément comme le mot hébreu nazaréen; par conséquent le mot magie fut d’abord la science ou la pratique de ce culte. C’est dans ce sens que Platon dit[16] «que les enfants des rois de Perse, parvenus à l’âge de 14 ans, recevaient quatre instituteurs, dont le premier leur enseignait la magie, qui est, dit-il, le culte des dieux (la religion). Ce même instituteur leur enseignait aussi la politique royale.» Dans ce sens aussi Zoroastre a inventé la théologie des mages, et institué leur caste, qui devint la caste nazaréenne et lévitique du pays. Mais, parce que la science des mages se composait d’astronomie et d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire des prédictions, divinations et prophéties attachées à cet art; qu’elle se composait encore de certaines connaissances physiques et chimiques, au moyen desquelles on opérait des phénomènes prodigieux et miraculeux pour la masse du peuple; cette science devint peu à peu un art d’imposture et de charlatanisme, qui reçut en un mauvais sens le nom de magie que nous lui donnons... Sous ce rapport, c’est-à-dire, comme art d’évocations, d’enchantements, de métamorphoses opérées par certaines pratiques, elle est bien plus ancienne que Zoroastre, ainsi que le disent, avec raison, les Perses, puisqu’elle était la base du pouvoir et de l’influence des prêtres égyptiens, chaldéens, brahmes, druides, en un mot de tous les prêtres de l’antiquité. Le nom de Chaldéens, cité dès le temps d’Abram, comme désignant une nation déja ancienne, signifie devin, et fournit une preuve de l’art et de sa pratique chez un peuple qui, comme le dit Ammien Marcellin, ne fut d’abord qu’une secte, et devint ensuite, par accroissement, une nation nombreuse et puissante. Or, si, comme il est vrai, ce genre de magie et de magiciens remonte à des milliers d’années, ce ne peut être qu’en le confondant avec le zoroastérisme, qu’Eudoxe et Hermippe en ont rejeté le fondateur à 5 ou 6,000 ans avant Platon et la guerre de Troie. Diogène Laërce nous fournit une troisième variante:

«Selon Hermodore le platonicien (dit-il in proœmio), depuis les mages, dont on dit que Zoroastre fut le premier chef (princeps), jusqu’à la guerre de Troie, il s’écoula 5,000 ans.»

Voilà mille ans de différence avec Eudoxe: remarquez qu’Hermodore ne dit pas depuis Zoroastre, mais depuis les mages; en sorte qu’il faut que quelque équivoque soit la cause de cette méprise, car il est bien certain que ces 5 ou 6,000 ans sont hors des limites de toute biographie connue, et que Zoroastre, comme nous l’allons voir, n’a pas vécu plus de huit siècles avant Platon. Suidas paraît avoir changé ces 5,000 en 500: mais le témoignage de ce moine du IXe siècle est de peu de poids; il a voulu sauver l’époque juive de la création.

Actuellement, puisque le fondateur des mages est Zoroastre, auteur du système des deux principes ou des deux génies du bien et du mal (Oromaze et Ahriman), si célèbres en Asie, il s’ensuit, 1° que celui-là seul est l’homme dont nous cherchons l’époque; 2° que partout où nous trouverons le nom de ses mages, ou quelqu’un de ses dogmes, cet homme aura déja existé. Or, si au siècle de Pline l’époque de Zoroastre était déja si peu claire ou si obscure, que l’on ne savait plus où le placer, cela seul prouve que le législateur des Perses, des Mèdes et des Bactriens ne vécut point au temps de Darius; qu’il ne fut point ce magicien de Proconnèse, qui vécut un peu avant Ostanès, et qui prit ou porta le nom de Zerdoust, comme l’ont porté depuis et le portent encore beaucoup de mobeds ou prêtres parsis, comme des Juifs célèbres ont porté celui de Mosès[17]. Les faits contemporains de Darius et de Xercès furent trop bien connus des Grecs pour qu’il pût s’opérer dans l’Asie un schisme religieux, aussi éclatant que celui de Zoroastre, sans qu’ils en eussent ouï parler, et sans qu’Hérodote, qui y voyageait à cette époque, nous en eût dit un seul mot.

Néanmoins, puisqu’au temps de Pline il existait une incertitude, une équivoque sur un second Zoroastre, lequel, selon ceux qui avaient fait des recherches plus profondes; aurait vécu un peu avant Ostanès (et cela peut s’étendre jusqu’à 60 et 80 ans), il faut qu’un fait quelconque ait donné lieu à cette équivoque, et que réellement quelque mage et magicien, du nom de Zardast ou Zoroastre, ait été mêlé à quelque anecdote venue à la connaissance des Grecs. Et en effet Apulée, ce grand panégyriste de la magie, dans son absurde roman de l’Ane d’or, écrit en latin, 80 ans après Pline, nous fournit le passage suivant, tout-à-fait conforme à notre aperçu:

«On dit que Pythagore ayant été amené (à Babylone) parmi les prisonniers égyptiens de Cambyse, eut pour instituteurs les mages des Perses, et surtout Zoroastre, premier ou principal dépositaire de toutes sciences secrètes et divines[18]

Cet on dit annonce une tradition populaire qui peut remonter assez haut, comme tout ce qui concerne Pythagore. Prisonnier de Cambyse est un anachronisme grossier, puisque Pythagore, né en 608, avait 84 ans[19] lorsque Cambyse conquit l’Égypte en 525; mais la fausseté de l’accessoire ne détruit pas le fait principal.

Ce fait, c’est-à-dire le voyage de Pythagore en Égypte, et de là à Babylone, se retrouve dans Diogène de Laërte, qui, 20 ans après Apulée, compilant aussi la vie de ce philosophe, nous dit que,

«Dès sa jeunesse, passionné du désir d’apprendre, Pythagore quitta sa patrie, et voyagea en divers pays, où il se fit initier à tous les mystères des Grecs et des Barbares (des étrangers); qu’entre autres il alla en Égypte, au temps du roi Amasis, à qui Polycrates de Samos le recommanda par une lettre, comme le rapporte Antiphon; qu’ensuite il visita les Chaldéens et les Mages, avec qui il eut des entretiens; et qu’enfin il passa en Crète, à Samos et en Italie, où il s’établit et fonda son école, comme le racontent Hermippe dans l’histoire de sa vie, et Alexandre (Polyhistor) dans son livre de la Succession des philosophes.»

Ici le règne d’Amasis peut convenir, parce que ce prince régna dès l’an 570, lorsque Pythagore avait environ 38 ans; mais Polycrates et sa lettre sont inadmissibles, parce que ce tyran de Samos ne commença de régner que vers 532, lorsque Pythagore avait environ 76 ans. Antiphon, en ajoutant que Pythagore, chagrin de voir Polycrates tyran, quitta Samos à 40 ans, pour s’établir en Italie, a sûrement confondu le départ pour l’Égypte, lorsque Pythagore, après avoir déja visité la Grèce, la Thessalie et la Thrace, commença ses voyages pour l’Égypte et l’Orient: la lettre de Polycrates (placée entre les années 532 et 523), apocryphe comme celles de Pisistrate et de Solon, en tombant dans le règne de Cambyse, décèle la même source que le on dit d’Apulée: la seule chose que l’on puisse induire de cette tradition, est que Pythagore, ayant réellement passé d’Égypte en Chaldée, put y converser avec quelque docteur mage du nom de Zerdast (Zoroastre en grec), dont il aura cité le nom à ses disciples, qui, en le conservant, l’ont confondu, ou ont donné lieu de le confondre avec le législateur. Clément d’Alexandrie nous offre un passage à l’appui de cet aperçu:

«Pythagore, dit-il[20], alla à Babylone, où il se fit disciple des mages: or Pythagore (nous) y montre Zoroastre, mage persan...... dont les hérétiques prodiciens prétendent posséder les livres.... Alexandre Polyhistor, dans son livre des Symboles pythagoriciens, dit que Pythagore fut disciple de l’Assyrien Nazaret, que quelques-uns prennent pour Ezékiel; mais cela n’est pas exact.»

Moins de 60 ans après Clément, Porphyre puisait aux mêmes sources, lorsqu’il écrivait:

«Que Pythagore fut purifié par Zabratas ou Zaratas des souillures de sa vie précédente, et qu’il apprit de lui ce qui concerne la nature et les principes de l’univers.»

Zaratas est évidemment le nom parsi de Zerdast; mais, 1° en admettant que le maître de Pythagore ait été perse, comme le dit Clément, il n’est plus le législateur, car nous verrons les meilleurs auteurs attester unanimement que celui-ci fut mède. Clément lui-même le dit, lorsque, citant les philosophes qui se sont livrés à la divination, il nomme Zoroastre le Mède avec Abarès, Aristœas, Pythagore, Empédocles, etc.

2° Si le mage Zaratas a été perse, il a dû être postérieur à Kyrus et à la conquête de Babylone par ce prince, en 538..... Or, à cette époque, Pythagore avait déja près de 72 ans, ce qui rend son voyage improbable à cette date tardive, et toujours nous ramène à la tradition fabuleuse du romancier Apulée.... Un soupçon se présente: en considérant que des noms juifs se trouvent mêlés ici; que le mage Zaratas est cru Ezékiel par les uns, Daniel par les autres; que le mot hébreu nazaret est une traduction littérale du mot mag, qui décèle une main juive; et qu’Alexandre Polyhistor, qui cite ce mot, a en général copié Eupolème, qui lui-même a copié les Juifs, qu’il fréquenta beaucoup: ne devons-nous pas croire que ce sont des contes fabriqués à Alexandrie, dans l’intention, de la part des Juifs, de prouver que tout venait de leur source; et de la part des pythagoriciens, que leur maître avait tout connu?

D’autre part, la circonstance des livres montrés par les prodiciens ne prouve pas l’identité du mage avec le législateur; car, outre que les savants Porphyre et Chrysostôme les traitent d’apocryphes, il est encore possible qu’un mage, entrant en fonctions à cette époque, en ait composé qui seraient devenus le rituel dominant; et, ici, nous touchons à un point historique qui est peut-être le nœud de toute cette question......

Après Cambyse, fils de Kyrus, le mage Smerdis, comme l’on sait, usurpa le trône par une supposition de personne et de nom. Darius avec les autres conjurés l’ayant tué, il s’ensuivit une proscription générale des mages, qui furent massacrés dans tout l’empire, et le souvenir de ce massacre resta dans une fête anniversaire appelée Magophonie: il est évident qu’après ce massacre, la caste des mages atterrée, fut à la discrétion de Darius, fils d’Hystasp. Si ensuite ce roi se fit honneur d’être appelé docteur mage, il trouva donc politique de la relever; mais en la relevant, il aura été le maître des personnes et des choses; il aura nommé les fonctionnaires, le grand-prêtre, les mobeds, etc.; il aura même introduit les changements qu’il aura voulu dans les rites; et si c’est lui qui, en s’emparant d’une partie du Haut-Indus, comme le dit Hérodote, eut des entretiens avec les brahmes, comme le dit Ammien Marcellin, il a pu être l’auteur d’une modification qui aura fait époque dans le système zoroastrien: par un procédé semblable à celui d’Ardéchir, il aura changé, subrogé, substitué à son gré; alors si, par un cas très-plausible, le grand-prêtre constitué par lui, a porté ou a pris le nom révéré de Zoroastre, nous aurons à la fois le Zaratus de Pline, le Zabratas de Porphyre, et le Zerdoust, auquel appartiendrait l’oracle cité au temps d’Ardéchir: toujours est-il certain que cet oracle est apocryphe[21], plein de contradictions, et qu’il ne peut convenir au législateur, comme nous l’allons voir. Or, puisqu’il est certain que les musulmans, nés seulement après l’an 622 de notre ère, n’ont pu recevoir que des rabbins juifs toutes leurs fables sur la prétendue éducation de Zoroastre par Élie, par Esdras, par Jérémie, par Ézékiel, il devient infiniment probable, comme nous l’avons déja dit, que ces amalgames des noms de Pythagore, de Zaratas-Zoroastre et de Nazaret, cru Ézékiel, ont été faits à Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, lorsque les pythagoriciens et les Juifs confrontèrent et mêlèrent leurs traditions, leurs raisonnements et leurs explications sans beaucoup de critique, surtout en chronologie. De tout ceci il restera seulement pour faits historiques:

1° Que Pythagore vint et résida à Babylone entre les années 569 et 550, et qu’il put y converser avec des mages et des Juifs, comme avec des prêtres chaldéens;

2° Que le nom de Zoroastre ou de Zardast, commun chez les Perses[22], comme celui de Mohammad chez les Arabes, et celui de Mosès chez les Juifs, a occasioné une confusion de personnes, de temps et d’actions, qui a égaré la foule des écrivains.

Après le débat de toutes ces erreurs, il faut, pour arriver à connaître l’époque réelle de Zoroastre, fils de Pourouchasp, nous adresser aux plus anciens historiens, et à ce titre nous devons d’abord interroger Hérodote.

Dès long-temps l’on a remarqué que son livre n’offrait nulle part le nom de Zoroastre; et ce silence a toujours été une objection très-pénible pour ceux qui ont voulu que ce prophète, plus célèbre en Asie que l’hébreu Moïse, eût été contemporain de Darius, fils d’Hystaspes. En effet, comment concevoir que Zoroastre eût opéré, dans le vaste empire de ce prince, un schisme aussi éclatant que celui de Luther en Europe, sans qu’Hérodote, qui visita l’Asie presque dans le même temps, et qui a décrit la vie de Darius dans le plus grand détail, eût fait la moindre mention d’un homme et d’un événement aussi marquants? Ce premier argument négatif, déja si puissant, est d’ailleurs appuyé d’un second, positif et concluant.... Tous les anciens s’accordent à dire que Zoroastre fut l’auteur et le fondateur du magisme et de la magie, c’est-à-dire de la secte philosophique des mages. Or le nom des mages est cité plusieurs fois par Hérodote, et cela avec des circonstances riches en inductions.

«Les mages (dit cet historien) diffèrent beaucoup des autres hommes, et particulièrement des prêtres d’Égypte: ceux-ci ne souillent point leurs mains du sang des animaux, et ne font périr que ceux qu’ils immolent; les mages, au contraire, égorgent de leurs propres mains tout animal, excepté l’homme et le chien; ils se font même gloire de tuer les fourmis, les serpents et tous les reptiles et volatiles[23]

Voilà bien certainement les mages zoroastriens, définis par leurs rites, et même par leur comparaison, comme ordre sacerdotal, aux prêtres égyptiens... Et déja ils sont très-anciens, ces mages, puisque Hérodote ajoute: «Mais laissons ces usages tels qu’ils ont été originairement établis.» Le mot originairement nous recule lui seul à des siècles: ce n’est pas tout; le roi mède Astyag, ayant eu un premier songe, consulte[24] ceux d’entre les mages qui faisaient profession de les expliquer: les mages étaient les devins, les prophètes, par conséquent les prêtres des Mèdes, dès avant Kyrus.

Un second songe épouvante Astyag: il mande les mêmes mages, et leur réponse est encore plus instructive dans notre question[25].

«Seigneur (disent-ils au roi mède), la stabilité et la prospérité de votre règne nous importent beaucoup;..... car enfin si la puissance souveraine venait à tomber dans les mains de Kyrus, qui est Perse, elle passerait à une autre nation; et les Perses, qui nous regardent comme des étrangers, n’auraient pour nous, qui sommes Mèdes, aucune considération; ils nous traiteraient en esclaves; au lieu que vous, seigneur, qui êtes notre compatriote, tant que vous occuperez le trône, vous nous comblerez de graces, etc.[26]»

Donc les mages étaient Mèdes de nation, et non pas Perses. Donc Zoroastre n’était pas né Persan, comme on le croit vulgairement, mais Mède, ainsi que le disent les Parsis.

Cette concordance entre eux et notre auteur, en prouvant la justesse de ses informations, met le fait hors de doute. Ces mots: «Les Perses nous traiteraient comme des étrangers» (et chez les anciens, l’étranger, hostis, était l’ennemi); «s’ils étaient les maîtres, ils nous traiteraient en esclaves;» ces mots indiquent que les Perses avaient une autre religion que celle des Mèdes. En effet, la description très-détaillée qu’en donne Hérodote[27], ne convient point au zoroastérisme; le traitement que Kyrus veut faire subir à Krésus, serait le sacrilége le plus impie dans ce culte, qui défend, par-dessus toute chose, de souiller le feu, en y jetant les corps soit morts, soit vivants. Ainsi, de la part d’Hérodote, tout indique, tout prouve que Zoroastre ne fut point Perse; qu’il ne vécut point au temps de Darius, et que sa religion, d’origine mède, ne fut introduite chez les Perses que lorsque, par des vues politiques, Kyrus introduisit chez ses sauvages compatriotes tout le système des usages, des mœurs, des lois et du gouvernement des Mèdes amollis et civilisés.

Après Hérodote, ou plutôt avant lui, le premier écrivain grec connu qui ait articulé le nom de Zoroastre, n’est pas Platon, comme on l’a dit quelquefois, mais Xanthus de Lydie, qui, sous le règne de Darius, publia, en quatre livres, une histoire de son pays, très-estimée et souvent citée par les anciens. Hérodote, qui ne publia la sienne qu’environ 40 ans plus tard, s’en est beaucoup servi, selon Plutarque; et nous devons l’en louer, puisqu’en matière de faits, la meilleure méthode de les narrer est d’emprunter le langage du premier témoin ou narrateur, quand on le sait fidèle. Or l’historien Xanthus, selon Diogène Laërce[28], estimait que, depuis Zoroastre, chef des mages, jusqu’à l’arrivée de Xercès en Grèce, il s’était écoulé 600 ans; c’est-à-dire que Zoroastre aurait fleuri 1080 ans avant notre ère, ce qui déja est une antiquité hors de la portée des chronologies grecques. Mais ce passage de Xanthus n’est pas le seul de cet auteur qui nous soit parvenu; Nicolas de Damas, qui vivait au temps d’Auguste, nous a conservé dix pages in-4° de détails curieux sur les rois de Lydie, et il n’a dû les tirer que de Xanthus[29]. Parmi ces détails se trouve l’anecdote du bûcher de Krésus, qui nous offre encore le nom de Zoroastre. L’historien dit en substance:

«Kyrus fut touché du traitement qui se préparait pour Krésus; mais les (soldats) Perses insistèrent pour que ce prince fût livré au feu, et ils s’empressèrent de lui dresser un vaste bûcher, où ils firent monter avec lui quatorze des principaux seigneurs de sa cour. Kyrus, pour les dissuader, leur fit lire un oracle de la sibylle; ils prétendirent qu’il était controuvé, et ils allumèrent le bûcher.... Alors éclatèrent de toutes parts, les gémissements des Lydiens.... Cependant un orage qui s’était approché (durant les apprêts assez longs) commence de gronder; les nuages s’amoncellent et obscurcissent le ciel. Krésus, voyant ce secours d’Apollon, implore la faveur du dieu auquel il a offert tant de dons; les éclairs redoublent, le tonnerre éclate, la pluie tombe à torrents.... Le désordre se met dans les rangs des soldats; les chevaux, effrayés par la foudre et par les éclairs, augmentent le tumulte..... Alors une terreur (religieuse) s’empare des Perses. Ils se rappellent l’oracle de la sibylle et ceux de Zoroastre: ils crient de toutes parts que l’on sauve Krésus; et c’est à cette occasion que les Perses ont établi en loi, conformément aux oracles de Zoroastre, que les cadavres ne seraient plus brûlés, ni le feu souillé par eux, ce qui ayant déja eu lieu par d’anciennes institutions, fut alors rétabli et confirmé.»

Dans ce récit nous voyons, 1° qu’à cette époque les Perses n’avaient point encore la religion de Zoroastre, et c’est ce qu’indique Hérodote; 2° qu’en appelant ancienne institution le culte du feu qui caractérise cette religion, l’antiquité de Zoroastre est également énoncée. Quant à ce que ces institutions auraient eu lieu jadis chez eux, il est probable que, sous l’empire des Assyriens et des Mèdes, quelques tribus, quelques familles auront imité la religion de leurs voisins et maîtres, comme il arriva aux Juifs, chez lesquels, au temps d’Achab, s’introduisirent les rites assyriens. Mais la masse de la nation ne fut point zoroastrienne; l’obstination des soldats perses à brûler Krésus, c’est-à-dire, à en faire un sacrifice à la manière des Phéniciens, des Indiens et des Keltes, en est une démonstration complète: l’on doit donc regarder comme un fait positif cette remarque de Xanthus, que ce fut l’incident merveilleux de l’orage éteignant le bûcher de Krésus, qui opéra la conversion des Perses au zoroastérisme, comme la victoire de Tolbiac convertit au christianisme les Francs de Clovis[30].

De tout ce que nous venons de voir, il résulte que, même au temps de Xanthus et d’Hérodote, c’est-à-dire, près de 500 ans avant notre ère, l’époque de Zoroastre était déja enveloppée des nuages de l’antiquité. Nous n’insistons pas sur les 600 ans donnés par Xanthus, parce que cette date n’est suivie d’aucune preuve, et que le savant Athénée en conteste la citation; mais nous avons le droit d’en conclure que si dès lors les idées n’étaient pas plus claires sur ce fait que sur la guerre de Troie et sur l’époque d’Homère, il ne faut pas s’étonner qu’elles soient devenues plus obscures dans les siècles suivants, et surtout dans les premiers de notre ère, où les écrivains en général furent moins érudits et néanmoins plus tranchants.

Voyons si, en continuant nos recherches, nous ne parviendrons pas à découvrir quelque témoignage positif sur l’époque de Zoroastre.

Nous devions l’attendre de Ktésias; mais ses extraits en Photius et Diodore ne font pas mention de ce nom, et l’on ne sait s’il faut lui attribuer ce qu’en un autre endroit Diodore dit de Zathraustes, inventeur du dogme du bon génie chez les Arimaspes; toujours est-il vrai que le dogme convient, et que ce nom de Zathraustes correspond assez à Zérétastré, qui, selon Anquetil, doit avoir été le nom zend de Zoroastre.

Après Ktésias, le chaldéen Bérose a eu plus de moyens que personne d’éclaircir la question; mais, soit inimitié de secte, soit défaut d’occasions, ses fragments ne nous apprennent rien. Il faut descendre jusqu’au temps de Pompée pour trouver une phrase riche d’instruction, malgré sa brièveté: nous la devons à Justin[31], abréviateur de Trogus, qui accompagna en Asie le général romain.

«Ninus (dit-il), ayant subjugué tout l’Orient, eut une dernière guerre avec Zoroastre, roi des Bactriens, que l’on dit avoir le premier inventé les pratiques des mages, et avoir profondément étudié les mouvements des astres et les principes moteurs de l’univers. Ninus, l’ayant mis à mort, mourut lui-même, et laissa son trône à sa femme Sémiramis, et à son fils Ninias, encore jeune[32]

Ce passage est d’autant plus précieux, que son auteur, Trogus, avait voyagé en Médie et en Assyrie à la suite de Pompée, et qu’il put y consulter les monuments et les traditions du pays. Zoroastre, roi de Bactriane, est une circonstance désavouée des Parsis, et contredite par Ktésias, qui dit que le roi de Bactriane attaqué par Ninus se nommait Oxuartès; à la vérité, ce nom paraît être générique, puisque, en le décomposant, on l’explique roi de l’Oxus. Mais, outre l’accord que cette circonstance forme avec le récit des Parsis, en laissant croire que le nom propre de ce roi put être Kestasp, cette guerre elle-même d’un prince étranger contre la Bactriane, le rôle important et presque royal que Zoroastre y joue, sa mort qui y arriva selon la plupart des Orientaux modernes, sont autant d’accessoires qui, par leur ressemblance, constatent le fait fondamental, savoir, que Zoroastre vécut au temps de Ninus: et si l’on remarque qu’aucune chronique grecque n’a pu remonter d’un fil continu jusqu’au temps d’Homère et de Lycurgue; que dès le siècle d’Alexandre, les idées étaient obscures sur Pythagore, sur Thalès, sur Solon, l’on concevra qu’Hérodote et Xanthus ont pu être embarrassés sur le temps infiniment plus reculé de Zoroastre.

Au témoignage de Trogus, vient se joindre celui de Képhalion (vers l’an 115 de notre ère), dont les recherches profondes et variées en chronologie sont fréquemment citées par Eusèbe et par le Syncelle. Ce dernier nous a conservé un trait qui s’encadre très-bien ici:

«Jadis, selon Képhalion, régnèrent les Assyriens, à qui commanda Ninus... Puis cet auteur illustre joint la naissance de Sémiramis et du mage Zoroastre; il parcourt les 52 années du règne de Ninus... etc.[33]

Voilà donc encore Zoroastre contemporain de Ninus, puisqu’il l’est de son épouse Sémiramis: et Képhalion ne se bornait pas là; car l’Arménien Moïse de Chorène, qui eut en main son ouvrage, le censure, pour avoir placé immédiatement après l’avènement de Sémiramis, la guerre que cette reine ne fit à Zoroastre qu’après son retour des Indes, et pour avoir dit que Zoroastre y succomba, tandis que ce fut elle qui y périt.

Le livre de Moïse de Chorène n’ayant été publié qu’en 1736, les chronologistes antérieurs à cette date ont été privés de cette citation importante; et comme tout le fragment contient des détails précieux et décisifs sur la question qui nous occupe, le lecteur les verra avec d’autant plus de plaisir, que ce livre n’est pas très-commun.

Après avoir rapporté, conformément au livre chaldéen d’Alexandre, les guerres mythologiques de Haïk et de Bélus, Moïse de Chorène arrive à des guerres réellement historiques, et sa transition se marque par quelques observations dont la substance mérite d’être citée.

«A l’égard des conquêtes nombreuses, dit-il, qui signalèrent le règne d’Aram, principal fondateur de notre état, si elles ne se trouvent pas dans les archives publiques des temples ou des rois, ce n’est pas une raison d’en douter; car outre qu’elles ont précédé l’époque de Ninus, et qu’elles sont arrivées dans des temps où l’on ne croyait pas nécessaire d’écrire ce qui se passait hors du pays et chez les étrangers, Mar-Ibas nous apprend encore que ces récits ont été faits par des particuliers anonymes, dont les Mémoires furent joints aux archives royales, et il ajoute que si l’on a perdu le souvenir de beaucoup de choses, c’est parce que Ninus, enflé d’orgueil[34] et avide de célébrité, fit brûler beaucoup de livres et d’histoires des temps qui l’avaient précédé, afin qu’on ne parlât que de lui et de son règne[35].

«Or Aram laissa un fils appelé Araï[36], qui, lui ayant succédé peu de temps avant la mort de Ninus, obtint de ce monarque la même faveur qu’avait obtenue son père [c’est-à-dire celle d’être confirmé dans sa principauté à titre de vassal, de porter un bandeau orné de perles, et d’être le second personnage de l’empire[37]]».

Moïse de Chorène raconte ensuite comment, après la mort de Ninus, Sémiramis, éprise de la beauté d’Araï, voulut en faire son amant et même son époux. Le prince arménien s’y étant refusé, l’Assyrienne lui fit la guerre, et battit son armée dans la plaine qui reçut alors le nom d’Ararat. Le corps d’Araï, tué dans le combat, tomba aux mains de Sémiramis, qui d’abord, pour calmer les Arméniens, fit courir le bruit que ses dieux et ses magiciens (ou prophètes) l’avaient ressuscité pour satisfaire ses désirs; puis elle attaqua tout le pays, et le subjugua. L’historien ajoute que, charmée de la beauté du climat, bien plus tempéré que celui de Ninive, cette reine bâtit une ville, un palais et des jardins délicieux près du lac de Vanck (et en effet les anciens géographes placent dans ce local Semiramo Kerta, la ville de Sémiramis). Mosès décrit l’aspect général du pays, le site particulier du lieu, sa disposition variée en collines, vallons et prairies, etc.; ses ruisseaux d’eaux vives et douces, et la chaussée dispendieuse qui fut construite pour former un lac charmant; il spécifie et le nombre des ouvriers employés à ces travaux, lequel fut de 42,000, et les constructions et les distributions, et les genres d’ornements; tout cela avec des détails qui prouvent que le livre chaldéen d’Alexandre fut composé sur des documents officiels[38].

Moïse de Chorène continue:

«Alors que Sémiramis se fut fait cette habitation délicieuse, elle prit l’habitude d’y venir passer l’été. Elle confia le gouvernement de Ninive et de l’Assyrie au mage Zerdust[39], prince des Mèdes; elle finit même par lui laisser l’administration de tout l’empire...... La vie dissolue qu’elle menait lui ayant attiré des reproches de la part des enfants de Ninus, elle les fit tous périr, excepté Ninyas; mais par la suite Zerdust manqua à sa confiance, et comme il voulut se rendre indépendant, Sémiramis lui fit une guerre dont les suites, devenues très-graves, la contraignirent à fuir devant lui en Arménie, où son fils Ninyas la fit mettre à mort. Ceci, ajoute Moïse de Chorène, me rappelle le récit de Képhalion, qui, comme bien d’autres, place après l’avénement de Sémiramis au trône, d’abord sa guerre contre Zoroastre, guerre dans laquelle il prétend qu’elle fut victorieuse, puis son expédition aux Indes. Mais je regarde comme bien plus certain ce que Mar-Ibas rapporte, d’après les livres chaldéens; car il explique avec ordre et clarté les événements et les causes de cette guerre; et ce savant Syrien a en sa faveur nos traditions populaires, qui, en récitant la mort de Sémiramis, disent, dans leurs chansons, que cette reine fut obligée de fuir à pied; que, dévorée de soif, elle demanda un peu d’eau dont elle but, et que, se voyant approchée par les soldats, elle jeta son collier dans la mer[40], d’où est venu le proverbe: Jeter les joyaux de Sémiramis à l’eau

Après des détails aussi précis, provenus d’une source aussi authentique, il ne peut rester de doute sur l’époque de Zoroastre; et si nous comparons les faits divers qui nous sont fournis, tant par les Parsis que par les historiens grecs, et par le livre chaldéen d’Alexandre, nous pouvons tracer de la vie de ce législateur, un tableau plus probable que tout ce que l’on en a écrit jusqu’ici.

§ III.
Vie de Zoroastre.

Selon Hérodote et selon les Parsis, Zoroastre naquit Mède. Ceux qui l’ont cru Bactrien furent induits en erreur par le théâtre de sa mission; comme ceux qui l’ont dit Perse l’ont été par la prédominance du peuple qui fit le plus connaître sa religion. A l’époque de sa mission, entre les années 1220 et 1200, le vaste pays qui depuis a composé l’empire des Perses était partagé entre plusieurs nations indépendantes et ennemies.

1° La nation mède, composée de six peuples ou tribus[41], occupait les pays actuellement nommés Aderbibjan, Djebâl, et Irâq-Adjami, ayant pour limites, au nord, le fleuve Araxes; au midi, la chaîne des monts Élyméens, aujourd’hui Louristan; et à l’est, celle de l’ancien Zagros, bornant les plaines assyriennes du Tigre.

2° La nation Perse, composée d’un grand nombre de tribus, dont Hérodote nomme jusqu’à onze, les unes sédentaires, livrées à la culture; les autres vagabondes, nourrissant des troupeaux; toutes sauvages et guerrières: cette nation s’étendait depuis les monts Élyméens, au nord, jusqu’au golfe Persique, à l’ouest et au midi.

3° Le Khorasan actuel était habité par les Bactriens, autre race, partie agricole, partie nomade, qui semble être d’origine scythique, et qui forma un état puissant et très-anciennement civilisé.

4° Le Mazanderan et le Ghilan avaient encore d’autres peuples indépendants, cités comme féroces, tels que les Marses, les Gelœ et les Caddusii, qui occupaient les montagnes jusqu’au lac Ourmi.

5° Enfin le Kurdistan propre, d’où le Tigre et le Zâb tirent leurs sources, avec le pays de Sennaar ou Sindjar, était le patrimoine des Assyriens divisés en tribus, dont l’une, celle des Chaldéens, jouait chez eux le même rôle sacerdotal que les lévites chez les Hébreux, que les brahmes chez les Indiens, et que les mages chez les Mèdes. Ninus fut le premier qui soumit tous ces peuples à un même joug, et qui en composa un corps politique, dont le temps amalgama peu à peu et identifia les parties. Depuis ce conquérant, le pays compris entre le Tigre et l’Indus ayant presque toujours formé un même empire, sous l’influence d’un même pouvoir et d’un même langage, les habitudes de cette réunion, en faisant perdre de vue l’ancien état de choses, ont induit les écrivains orientaux en une foule de méprises géographiques; et comme ils n’ont plus compris le vrai sens des anciennes descriptions, ils ont fait de vicieuses interprétations des noms, et ont fini par défigurer totalement l’histoire. Par exemple, le nom d’Air-an[42] ne désigna d’abord que la Médie propre, appelée Aria dans Hérodote, Ériané dans les livres parsis; mais par la suite, et probablement sous les rois mèdes, ce nom ayant été attribué à tout leur empire, ses habitants n’ont plus su à qui appartenait le nom de Tour-an; et parce qu’ils ont trouvé le Tourk-estan à l’est de la mer Caspienne, ils ont placé là le royaume de Tour, qui était réellement à l’ouest, et se composait de tout le pays montueux du Taur-us[43], et spécialement de l’Atouria des Grecs, c’est-à-dire que l’ancienne division était la plaine (Aïr-an), et la montagne (Tour-an): aussi est-il échappé aux écrivains persans de conserver, comme malgré eux, cette circonstance, que des possessions d’Ardjasp se trouvaient au couchant de la Caspienne; elles y étaient toutes, par la raison qu’Ardjasp, roi de Tour-an, ne fut autre que Ninus, roi de l’Atouria et de tout le Taurus. Lorsque ce prince eut subjugué la Médie et crucifié son roi Pharnus, le mède Zoroastre put avoir des raisons de quitter sa patrie, traitée avec la dureté qui caractérise les anciens temps. Peut-être fut-ce à cette époque et à cette occasion qu’il se réfugia dans l’antre que nous décrit Porphyre, d’après Eubulus. (Il devait, selon nos calculs, avoir alors 30 à 31 ans.)

«Nous lisons dans Eubulus que Zoroastre fut le premier qui, ayant choisi dans les montagnes voisines de la Perse, une caverne agréablement située, la consacra à Mithra, créateur et père de toutes choses; c’est-à-dire qu’il partagea cet antre en divisions géométriques figurant les climats et les éléments, et qu’il imita en partie l’ordre et la disposition de l’univers par Mithra. De là est venu l’usage de consacrer les antres à la célébration des mystères, et de là l’idée de Pythagore et de Platon, d’appeler le monde un antre, une caverne. (Porphyrius, de Antro nympharum.)»

C’est-à-dire que Zoroastre se composa une grande sphère armillaire en relief, pour mieux étudier les mouvements des astres, et connaître le mécanisme du monde, comme l’a dit Justin.

«Ce fut d’après ce modèle que les Perses, au rapport de Celse[44], représentaient, dans les cérémonies de Mithra, le double mouvement des étoiles fixes et des planètes, avec le passage des ames dans les cercles ou sphères célestes... Pour figurer les propriétés ou attributs des planètes, ils montraient une échelle le long de laquelle il y avait 7 portes, puis une 8e à l’extrémité supérieure. La 1re, en plomb, marquait Saturne; la 2e, en étain, Vénus; la 3e, en cuivre, Jupiter; la 4e, en fer, Mars; la 5e, en métaux divers, Mercure; la 6e, en argent, la Lune; la 7e, en or, le Soleil (puis le ciel empyrée).»

Sans doute voilà l’échelle du songe de Jacob; mais toutes ces idées et allégories égyptiennes et chaldéennes ayant existé bien des siècles avant Abraham et Jacob, l’on n’en peut rien conclure pour et contre l’antériorité de la Genèse, relativement à Zoroastre.

Ce fragment précieux nous prouve que la théologie de ce chef de secte, semblable à celle des Égyptiens et des Chaldéens, et généralement de tous les anciens, ne fut, comme le disent Plutarque et Chérémon, que l’étude de la nature et de ses principes moteurs dans les corps célestes et terrestres: si, comme le dit Pline, Zoroastre passa vingt ans dans cette grotte, et s’il y entra à l’âge de 30 ans, comme le disent les Parsis, il dut arriver en Bactriane vers l’âge de 50 ans, et cette date, coïnciderait avec la seconde attaque de Ninus; mais, ainsi que nous l’avons dit, l’on ne peut guère compter sur l’exactitude de ces données. Le choix qu’il fit de ce pays s’expliquerait bien par l’aversion qu’il dut porter à Ninus, et par le caractère désireux de nouveautés qu’Ammien et Lactance donnent au roi de Bactriane. Cette contrée, extrêmement fertile, formait alors un royaume puissant qui, par son heureuse position, touchant à l’Inde, à la mer Caspienne, et à tout le nord de l’Asie, était l’entrepôt naturel de cet ancien commerce, au sujet duquel Pline nous dit que jadis les marchandises de l’Inde remontaient par le fleuve Indus, se versaient dans l’Oxus, et de là, par la Caspienne, dans tout le nord de l’Europe et de l’Asie. L’or des mines de Sibérie venait s’y échanger contre les produits de l’Inde et de l’Asie occidentale; et de là l’extrême abondance de ce métal, jusqu’au temps d’Hérodote, chez les Massagètes et les Bactriens. Cet état d’opulence, qui dut être un motif d’attrait et de cupidité pour Ninus, put n’être pas indifférent à l’ambitieux Zoroastre.

La vie monacale du père d’Hystasp, sa tête rasée, ses abstinences, ses mortifications, sont l’exacte copie des pratiques des brahmes et de plusieurs rois dont fait mention le livre Oupnekhat à pareille époque[45]. Le récit que nous font les livres perses, de la multitude et de la puissance des devins ou magiciens de ce temps-là, et des miracles opérés par eux et par Zoroastre, encore qu’il soit un conte oriental dans ses circonstances, n’est pas une fable absolue au fond...... Il correspond à ce que nous disent les livres hébreux des enchanteurs égyptiens, de leurs miracles et de ceux de Moïse devant Pharaon, deux siècles avant Zoroastre. C’était là le règne de ce qu’on a depuis appelé magie, ou l’art d’opérer des prodiges, et ces prodiges n’étaient pas tous de pures fables ou illusions.

Au sein des peuples agricoles, composés de paysans grossiers et de guerriers féroces, s’étaient formées des corporations d’hommes studieux, livrés par état à l’observation des astres et des influences célestes qui régissent les moissons. Bientôt ils avaient pu prédire les éclipses, ce phénomène solennel qui en impose si puissamment à la multitude; dès lors, appelés avec raison prédiseurs, prophètes, devins, ces hommes furent considérés comme les confidents des intelligences célestes..... Le hasard d’abord, puis des expériences méditées, leur ayant fait découvrir des opérations singulières, physiques et chimiques, ils en usèrent habilement pour augmenter leur crédit; ils firent entendre des voix là où il n’y avait point de bouche, apercevoir des objets là où la main ne trouvait point de corps; ils allumèrent des feux spontanés, par des pyrophores et des phosphores; en un mot, ils opérèrent des prestiges de fantasmagorie, d’optique, d’acoustique, qui aujourd’hui, quoique divulgués et connus, nous causent encore de la surprise; et ils furent regardés comme des ministres de la divinité: et parce que ces secrets, couverts d’un mystère profond, ne furent possédés que par certaines familles, dont ils assuraient l’existence et le pouvoir, ils purent se transmettre, subsister, et périr avec leurs dépositaires, sans que la multitude en ait jamais connu l’artifice. Ainsi, nous dit-on, Zoroastre fit verser sur son corps de l’airain fondu, pour convaincre Kestasp: et de nos jours, nous avons vu un Espagnol se faire arroser d’huile bouillante. La limite de ces prodiges n’est pas si facile à tracer qu’on le croirait d’abord; nous avons déja remarqué que le nom de Kaldéens, Kasd, signifie proprement devins; il paraît que ce fut spécialement contre eux qu’eut à lutter Zoroastre. L’anecdote du brahme Tchengregatchah, qui vint de l’Inde pour le réfuter, nous prouve, d’autre part, l’existence déja ancienne du brahmisme; par conséquent le dogme trinitaire des Védas précéda le dualisme de Zoroastre: et Cléarque, cité par Diogène Laërce (in Proœmio), ne fut pas bien instruit, lorsqu’il dit que les gymnosophistes dérivaient des mages; cela est inexact, même à l’égard des boudhistes: mais ceux-là eurent raison qui, selon le même Diogène, soutenaient que la philosophie des Juifs venait de celle des mages; car il est bien certain que, depuis la captivité de Babylone, ce fut à cette source que les Juifs puisèrent tout ce que l’on trouve dans leurs livres, sur le Dieu de lumière (Ormusd), sur l’ennemi Satan, qui est Ahrimanes, sur les anges, sur la résurrection en corps et en ame, etc., tous dogmes zoroastriens, dont on ne trouve pas une seule trace dans les livres de Salomon, de David, ni dans les lois de Moïse: la seule analogie qui existe entre la théologie de ce dernier et celle de Zoroastre, est 1° d’avoir proscrit toute image de la divinité, tout culte d’idoles, ce qui a préparé la réunion de leurs sectateurs, et marqué leur schisme avec les Sabiens, ou idolâtres; 2° de la part de Moïse, d’avoir représenté Dieu par le feu, tandis que le Mède le représente par la lumière; ce qui, dans l’un et l’autre cas, appartient à l’opinion bien plus ancienne, que l’élément du feu était le principe de tout mouvement, de toute vie, la source incorruptible de toute existence; aussi le nom de Iehou, que donna Moïse à ce principe, signifie-t-il réellement l’existence et ce qui est (Ego sum qui sum), et cela dans l’idiome sanscrit comme dans l’hébraïque: le Iou (piter), ou Pater des anciens Grecs et Pélasgues, dont nous trouvons le culte dès long-temps avant Abraham, prouve que cette doctrine indienne et égyptienne est de la plus haute antiquité. Sous ce rapport le docte Aristote a eu raison de dire que Iou était Oromaze, et que Pluton était Ahrimane[46]. Tout cela indique que la plupart des dogmes de Zoroastre existaient déja avant lui, et que, selon l’usage de presque tous les novateurs, il ne fit qu’une nouvelle combinaison (comme a fait Mahomet). Il n’est pas du ressort d’une chronologie d’exposer un système religieux aussi compliqué que celui de Zoroastre; il nous suffira d’observer que Thomas Hyde, plein de partialité pour les Guèbres, n’a fait qu’embrouiller ce sujet. Pour le bien traiter, il eût fallu, avec son érudition, y porter l’esprit ferme et libre de Hume ou de Gibbon. La doctrine des modernes Parsis, modifiée à différentes époques depuis Kyrus, n’est pas une image parfaite de l’ancienne; plusieurs traits cités par Plutarque[47] et par d’autres auteurs grecs, ne s’y retrouvent plus; l’on n’aperçoit entre autres dans toute la compilation d’Anquetil, qu’une seule phrase sur le dogme du temps sans bornes, et cette phrase en dit moins que celle de Théodore de Mopsueste, toute tronquée qu’elle est par Photius[48].

«Théodore explique dans son premier livre sur la magie perse, le dogme infame de Zarasdes touchant Zarouan, principe de toutes choses, appelé fortune (ou hasard). Théodore rapporte comment Zarouan, en faisant une libation (priapique), engendra Ormisda et Satan (Ahriman): il parle aussi du mélange de leur sang, et réfute tout ce dogme très-obscène.»

Ceci a un rapport évident avec les idées anciennes sur la fécondation, ou création annuelle, figurée par le Phallus, dans le tableau du sacrifice de Mithra;[49] en même temps que, sous un autre aspect, c’est aussi le mystère de la création première, ou extraction du chaos, par le grand agent des anciens, le fatum, la fatalité, le hasard, qui est aussi l’éternel, l’ancien des jours. Le mot persan hazarouan a lui-même ce sens, puisqu’il désigne des millions d’années. C’est de ce dogme que les Valentiniens tirèrent leurs aïons, ou toujours vivants; et ce mot grec aïôn est l’Aïum, l’Aeuum des anciens Latins, qui l’ont tiré du sanscrit AUM. Ici nous avons, pour la première fois, la valeur véritable de ce mot indou si mystérieux, dont la méditation doit absorber toutes les facultés de l’ame; et en effet, quel sujet plus absorbant que l’éternité! Ce n’est pas le seul point de contact que le système de Zoroastre ait eu avec le brahmisme. Ses deux principes ne sont au fond qu’une simplification de la trinité indienne; et il a eu un avantage véritable à soutenir que tout pouvoir, toute action consistait à produire et à détruire; que par conséquent l’intermédiaire introduit par les brahmes, comme conservateur, sous le nom de Vishnou, était imaginaire, puisqu’il n’y a point de véritable stase entre croître et décroître, augmenter et diminuer.

Ce furent toutes les analogies de ce genre avec les idées déja existantes, qui préparèrent les esprits à l’admission de la nouvelle religion. Peut-être le roi des Bactriens y trouva-t-il encore l’avantage politique, en se donnant un système particulier, de se soustraire à quelque influence, à quelque suprématie exercée sur les prêtres de son pays, par ceux de Ninus. Quant à l’identité d’Ardjasp et de Ninus, d’Hystasp et de l’Oxuartes de Ktésias, elle résulte de la ressemblance de leurs actions:

«Ninus attaque une première fois Oxuartes, c’est-à-dire le roi de l’Oxus, résidant à Bactre; il est repoussé par une armée de guerriers vaillants[50]

«Arjasp, roi d’un pays à l’ouest de la Caspienne, attaque Gustasp résidant à Balk; il est battu et forcé de se retirer.»

«Ninus, après quelques années de repos, pendant lesquelles il fonde Ninive, révient contre Bactre. Cette ville est prise, son roi tué, et l’on n’entend plus parler de la Bactriane que comme d’une satrapie sous Asar-adan-pal.»

«Ardjasp, après quelques années, revient surprendre Balk, et le roi Lohrasp est tué.»

Les Orientaux continuent la vie de Gustasp, et le font régner à Estakar, dans la Perse propre; mais les anciens Grecs nous assurent que Estakar, qui est Persépolis, doit, comme Pasargade, sa fondation à Kyrus[51]; et les Parsis alors ont confondu Kestasp avec Darius Hystasp, qui réellement embellit Estakar, comme il est prouvé par les inscriptions de cette ville. Sans doute Zoroastre se déroba au vainqueur, puisque ensuite on le voit reparaître à la cour de Sémiramis; et la persécution qu’il avait essuyée de la part de Ninus, put lui devenir un titre de faveur près de cette femme, assassin de son mari. L’histoire ne nous apprend pas ce que devint Zoroastre sous le règne de Ninyas dont il fut le complice; et nous n’avons point de conjectures à avancer sans soutien. Il nous suffit d’observer que l’origine de sa religion, à cette époque, résout toutes les difficultés chronologiques, qui jusqu’à ce jour l’ont embarrassée. L’on ne saurait, dans le système d’Hérodote, y opposer la mention que fait la Genèse de l’arbre de la science du bien et du mal, et du serpent d’Eve, qui, par une allusion manifeste au nom d’Ahrim-an (appelé dans les livres parsis la grande couleuvre, et le menteur), est appelé Aroum (rusé) par le livre hébreu; car nous avons prouvé, dans l’article des Hébreux, que la Genèse, telle que nous la possédons, ne saurait être l’ouvrage de Moïse; et que, par inverse, ce passage, joint à plusieurs autres, devient l’un des arguments de la posthumité de ce livre, rédigé au temps du roi Josias, par le grand-prêtre Helqiah, ou plutôt par Jérémie, lorsque le système de Zoroastre régnait, depuis plus de cinq siècles, dans toute l’Asie occidentale.

Il nous reste à expliquer sur quelles bases, dans notre tableau, sont combinés les rapports chronologiques de Ninus, de Sémiramis et de Zoroastre.

L’âge de Sémiramis, à l’époque où Ninus l’épousa, exige deux conditions: l’une, qu’elle fût encore assez belle pour le séduire; l’autre, qu’elle fût déja assez mûre pour posséder les talents et les connaissances qu’elle développa. Le terme moyen convenable nous semble être 30 à 32 ans; elle dut enfanter Ninyas vers l’âge de 32 à 34. Lorsque nous la voyons périr, elle est encore dans la force des passions, et son fils est déja assez grand pour devenir l’un des objets de ses désirs. Il doit avoir eu entre 20 et 24 ans, puisque, devenu roi, il adopte immédiatement un système d’administration calculé avec astuce et profondeur. A pareil âge, dans des circonstances semblables, le fils également adultérin du conquérant David, Salomon, nous montre le même esprit, la même conduite; en reprenant ce sujet, dans l’article des Babyloniens, nous verrons que Sémiramis a dû périr vers l’âge de 62 ans, comme le dit Ktésias.

Ninus, en commençant son règne, dut, avec le génie d’Alexandre et de Kyrus, avoir à peu près leur âge: supposons 24 ou 25 ans: il régna en 1237: il dut naître vers 1260 ou 62: s’il établit son fils Agron roi des Lydiens en 1230, ce ne put être que sous la direction d’un vizir; ce cas a des exemples: Ninus employa 17 ans à subjuguer l’Asie (le pays de Bactre excepté): il serait donc revenu vers l’an 1220 fonder et bâtir Ninive, qui, selon les historiens, fut plus grande que Babylone.... Supposons pour cette entreprise, et pour une période de paix et de soin d’administration, 10 à 12 ans: il aurait repris la guerre de Bactriane vers l’an 1208, assiégé Bactre et épousé Sémiramis vers l’an 1207 ou 1206. Ninyas serait né vers 1205. Par la suite Sémiramis tend à son mari une embûche, où il périt dupe de sa trop grande confiance: il fallait que ses forces morales eussent décliné: l’âge de 65 à 66 ans serait convenable; il aurait péri vers l’an 1196 ou 95, et aurait régné 42 ans. Ktésias lui en donne dix de plus; mais Ktésias est convaincu d’avoir falsifié tous les règnes de sa liste: Sémiramis, devenue épouse de Ninus vers 1206 ou 1207, aurait pu naître vers 1239 ou 40. Selon Ktésias, elle aurait vécu 62 ans: cela nous conduirait vers 1180 ou 1179; son régne se trouverait de 15 à 16 ans, plus 10 ans avec Ninus: ce serait en tout 25 à 26 ans, au lieu des 42 de l’auteur grec: les 15 à 16 ans suffisent à ses travaux et à ses conquêtes, puisque la fondation de Babylone ne dura qu’un an, et que les deux millions d’ouvriers employés à cet ouvrage rendent le fait croyable. La guerre des Indes daterait de l’an 5 de son règne; celle d’Arménie, de l’an 7 ou 8; et la mort de cette femme étonnante serait arrivée 6 ans après, vers l’an 1180. Nous ne parlons point de ses prétendues conquêtes d’Afrique, frauduleusement imaginées par les Perses.

A la date de 1180, Zoroastre dut être avancé en âge; supposons 70 ans: il serait né en 1250: si, comme le disent les livres parsis, il était déja à Balk lors de la première attaque de Ninus, il n’aurait eu que 32 ans à cette époque; mais l’on ne saurait compter sur leurs récits chronologiques. A la seconde expédition, il avait 50 ans, et cela s’accorde bien mieux avec les 20 ans de retraite, et les 30 ans d’âge que lui donnent Pline et les Parsis, lorsqu’il commença sa mission. Il serait devenu vizir de Sémiramis vers l’âge de 65 ans, et l’on voit que toutes les vraisemblances sont observées.

Un incident de la vie de Sémiramis nous indique l’espèce des années usitées chez les Assyriens. Après avoir raconté, selon Ktésias, l’origine fabuleuse de cette femme, Diodore ajoute:

«Athénée[52] et d’autres écrivains assurent (au contraire) que Sémiramis fut une courtisane qui, par ses graces et sa beauté, se fit aimer de Ninus; elle jouit d’abord d’une faveur médiocre, mais ensuite elle éleva son crédit au point d’obtenir le nom d’épouse, et d’engager le roi à lui faire cadeau de cinq jours de royauté. Le premier jour, vêtue du manteau royal, le sceptre à la main, elle fit les honneurs d’une grande fête et d’un festin magnifique, dont elle employa la durée à séduire les généraux, et à leur faire promettre d’obéir à tous ses ordres. Le second jour, voyant tout le monde disposé convenablement à ses intentions, elle fit disparaître Ninus.»

Pourquoi Sémiramis demande-t-elle 5 jours, plutôt que tout autre nombre? La raison nous en paraît saillante. Depuis des siècles, les Égyptiens usaient de l’année de 360 jours, auxquels on ajoutait les 5 épagomènes, comme une appendice disparate, qui gâtait la symétrie du nombre principal. Sémiramis, profitant de cette idée, a pu dire beaucoup de choses ingénieuses à ce sujet, pour faire croire qu’elle ne demandait qu’un temps insignifiant et hors de compte. Notre opinion est d’autant plus fondée, que cette même espèce d’année se trouve au temps de Nabonasar, dans la vigueur de l’empire assyrien, et dans une de ses satrapies, chez les Kaldéens, caste sacerdotale de toute la nation. En admettant le récit d’Athénée, qui en effet est le plus probable, rien ne change dans nos calculs, excepté l’époque du mariage de Sémiramis, qui alors ne dépend plus de la guerre de Bactriane, et peut remonter quelques années plus haut.

§ IV.

Des anciens rois de Perse, selon les Orientaux modernes.

Il nous reste à jeter un coup d’œil sur la liste des anciens rois de Perse, que les Orientaux modernes nous présentent en concurrence et en contradiction des listes grecques. Selon les Orientaux, deux dynasties seulement ont rempli l’espace de temps qui s’est écoulé depuis la création (juive) du monde, jusqu’à la conquête d’Alexandre. La première dynastie est celle des Piche-dâd, ou donneurs de (lois) justes; et la seconde, celle des Kêans ou Kaians, c’est-à-dire les rois géants, ou grands. En voici les noms et les règnes:

régnèrent,
selon les uns.
Dynastie Ire, dite Piche-dâd.
Kêiomors on Kêomaras560 ans.
Siamek règne peu; Kêiomors règne encore30
Interrègne200
Houchenk50
Tehmourâs700
Djemchid30
Zohâk ou Dohâk1,000
Feridoun, ou Fredôun120
Menutchehr, dit Firouz. | Dès son temps, vivait Roustam. |500
Nodar, ou Nuzer7
Afrasiâb12
Zâb30
Kershasp30
3,269 ans.
Dynastie IIme, dite Kéane, ou Kaian.
Kê Qobâd 120, ou 100
Kê Kaous | De son temps, Roustam vivait encore. | 150
Kê Kosrou 60
Kê Lohr-asp 120
Kê Gustasp 120
Son petit-fils Ardéchir-Bahman 112
Sa fille Homaï 32
Darab Ier 4, ou 14
Darab IIme (nié par plusieurs). 14
732 ans.
D’autres comptent 938
Eskander, ou Alexandre.
Selon les Grecs.
ans.mois.
Kyrus30
Cambyses75
Smerdis»7
Darius, fils d’Hystasp37
Xercès Ier21
Artaxercès Longuemain41
Xercès II»2
Sogdien»7
Ochus ou Darius bâtard19
Artaxercès Mnemo46
Artaxercès Ochus21
Arsès6
Darius Codoman6
2309
Alexandre.

Il n’est pas nécessaire de discuter l’extravagante chronologie de ces règnes; nous remarquerons seulement que les auteurs arabes et persans ont une foule de variantes sur la durée des règnes, parce qu’il n’y a point d’autorités réelles. Si, selon notre espoir, nous parvenons à reconnaître la personne de ces rois, malgré leur déguisement, les temps se classeront d’eux-mêmes.... Raisonnons sur les faits, et d’abord rappelons-nous la suppression ordonnée par Ardéchir. Il est évident qu’elle a nécessité la perquisition, la saisie de tous les manuscrits existants dans la Perse: l’autorité royale s’étant coalisée avec l’influence ecclésiastique, il y a eu inquisition civile et religieuse sur tous les livres; et il a dû en échapper d’autant moins, qu’étant tous manuscrits, ils ont toujours été rares en Asie, et que, de plus, on y sait en quelles mains ils existent. A cette époque (en 226), ils devaient être d’autant plus rares, que des guerres non interrompues depuis Alexandre, tantôt extérieures, tantôt civiles, avaient produit sur les esprits cet abattement et ce dégoût de tout travail, qui en sont l’effet constant. Les censeurs préposés par Ardéchir ont donc détruit les anciens livres, et ils en ont refait de nouveaux, tels qu’il leur a plu. Qu’on juge des altérations introduites alors! et cependant ce ne sont pas là les livres que nous possédons; ceux-là ont encore été détruits par les musulmans, 400 ans après, ensuite de leur invasion en 1651. Ce n’est que plus de trois siècles après (vers l’an 1000), qu’un conquérant étranger, plus généreux, ordonna, pour son instruction, que l’on recueillît de toute part avec soin ce qui restait de traditions populaires consignées dans les romances, uniques monuments.... Et c’est de cette source que nous tenons des histoires composées en vers et en prose par des musulmans! Telle est la profonde ignorance des Persans modernes sur l’histoire ancienne de leur pays, que non-seulement ils n’ont pas la plus légère idée de Kyrus, de Xercès et de leurs actions, mais qu’encore on ne trouve chez eux aucune trace d’une ère conservée à la Chine par une colonie de Persans pyrolâtres, qui s’y réfugièrent l’an 519 de notre ère. Ce fait curieux mérite d’être plus connu; nous le devons au savant Fréret, qui l’a consigné dans les Mémoires de l’Académie[53]. Anquetil y a joint des explications dans le tome XXXVII, pag. 732.

«On lit dans les annales chinoises, que dans une année correspondante à l’an 599 de J.-C. (commencée le 25 décembre 598), il arriva à la Chine une colonie d’hommes occidentaux qui s’établirent (à tel endroit) et qui conservèrent, avec leurs lois une forme d’année et une ère particulière à eux. Or, un auteur chinois remarque que l’année correspondante à 1384 de J.-C. (commencée au solstice d’hiver 1383) était 586e depuis l’arrivée de cette colonie à la Chine, et la 1942e de leur ère, formée d’années de 365 jours

Si de l’an 1384 nous remontons au delà de notre ère pour compléter une somme de 1,942, nous aurons 558 pour première année de l’ère de ces Occidentaux. Fréret veut trouver 560, et il voit ici l’époque de Kyrus, qui en effet parvint à l’empire cette année là; mais puisque l’an 558 est le résultat naturel, n’est-ce pas plutôt l’époque de cette conversion des Perses à la religion de Zoroastre, dont nous avons parlé page 250, et qui réellement tombe à la jonction des années 557 et 558[54]? Toujours est-il certain que ces Occidentaux furent des Perses zoroastriens, comme le démontre Anquetil, par les noms de leurs mois, et que cette époque est entièrement oubliée en Perse. Maintenant que nous avons le secret de l’ignorance et de l’audace des compilateurs de ce pays, procédons à l’analyse de leurs listes, et voyons de quels rois factices ils ont composé leurs premières dynasties.

D’abord, partant d’un point connu, c’est-à-dire de Kestasp, pris pour Darius Hystasp, remontons, et voyons si les rois mentionnés par Mirkhond et par Ferdousi, ne répondent pas à quelques rois cités par Hérodote et par les autres Grecs.

§ V.
Dynastie Kêan ou Kaian.

Le mot ou kai signifie géant et grand en pehlevi, nous disent les auteurs; et nous ajoutons qu’en arménien skai signifie la même chose.

Selon Mirkhond,

«L’art de tirer l’arc fut porté à sa perfection sous ces princes; et de là s’est établi le proverbe persan, un arc kêanien, pour dire un arc très-fort, dont peu de gens sont capables de tirer.»

Ce fait remarquable nous rappelle l’anecdote de Kyaxar, qui ayant donné l’hospitalité aux Scythes chasseurs, leur confia des jeunes gens de sa cour, pour être instruits à tirer l’arc à la manière scythe. De cette école a dû venir la supériorité des Parthes, qui furent un peuple mêlé de Kurdes et de Mèdes. Ces rois kêaniens doivent donc être les Mèdes d’Hérodote: nous trouvons le persan dans kyaxar, qui s’explique très-bien: le grand vainqueur.

Selon Ferdousi et selon Mirkhond, Kê Qobâd ne fut point fils de roi; il vivait simple particulier retiré. L’Iran était dévasté par des étrangers. Zâl, gouverneur de Zablestan, et père du célèbre Roustam, ayant rassemblé une armée pour les repousser et rétablir l’ordre, forma un grand conseil de guerre, et tint ce discours aux chefs:-

«Guerriers magnanimes, instruits par l’expérience et les dangers, j’ai assemblé cette armée et tâché de la rendre formidable; mais tous les cœurs sont découragés faute d’un roi qui unisse leurs bras: les affaires roulent sans guide; l’armée agit et marche sans chef; lorsque Zou occupait le trône, notre situation avait un meilleur aspect. Choisissons un homme de race royale; donnons-lui les marques distinctives (de la royauté). Un roi établira l’ordre dans le monde. Un corps de nation ne peut exister sans chef. Les prêtres nous indiquent pour cette dignité un descendant de Feridon, un homme éminent par sa grandeur d’ame et par sa justice

Maintenant comparons ce qu’Hérodote nous dit de l’élection de Déïokès, liv. Ier, § XCVI et suivants.

Après que les Mèdes eurent détruit l’empire assyrien, devenus indépendants, ils furent bientôt tourmentés de tous les désordres de l’anarchie:

«Or il y avait chez eux un sage appelé Déïokès, qui, s’étant fait remarquer par ses bonnes mœurs et par sa justice, fut établi juge de sa bourgade, par le suffrage de ses concitoyens....

«Lorsqu’il vit sa réputation répandue, et les clients affluer, il se retira... Les brigandages recommencèrent; les Mèdes s’assemblèrent, tinrent conseil sur leur situation; les amis de Déïokès y parlèrent, je pense, en ces termes:—Puisque la vie (troublée) que nous menons ne nous permet plus d’habiter ce pays, choisissons un roi.... La Médie étant alors gouvernée par de sages lois, nous pourrons cultiver en paix nos campagnes, sans crainte d’être chassés par l’injustice et la violence....—Ce discours persuada les Mèdes de se donner un roi.»

L’on voit que le fond des deux récits est semblable..... Aussi Kê Qobâd est-il peint comme un roi pacifique, livré aux soins administratifs..... Il fit le premier poser sur les chemins les bornes milliaires appelées farsang (de 2,568 toises); il établit une dîme pour payer les troupes réglées; il fit sa résidence dans l’Irâq Adjàmi, c’est-à-dire en Médie; et comme les Perses n’ont aucune idée d’Ecbatanes, ils supposent que ce fut à Ispahan: tout cela convient à Déïokès.

Le second roi, Kai Kaôus, fut fils de Qobâd selon les uns, mais la chronique Madjmal-el-Taoûarik, qui en général est savante, observe que plusieurs le disent fils d’Aphra, fils de Qobâd..... Aphra est sûrement Phraortes, qui a été supprimé par les Perses, pour les avoir subjugués et soumis aux Mèdes.

Kai Kaoûs, dans les premières années de son règne, entreprend, contre un peuple belliqueux, une guerre dont Ferdousi rapporte une circonstance notable. Ce poète dit que,

«Pendant une bataille livrée par Kê Kaôus, son armée et lui-même furent frappés d’un aveuglement subit et magique, et que cet événement avait été prédit à l’ennemi par un de ses magiciens

N’est-ce pas là évidemment l’éclipse de Kyaxarès, dans sa bataille contre Alyattes? et cela d’autant mieux que, pour les Orientaux, magie, astronomie, sont tous synonymes. Cette guerre est placée dans le Manzanderan; mais nous avons déja dit qu’il ne faut attendre aucune exactitude géographique des Orientaux. Nous en avons des preuves, même dans les traducteurs syriaques, arabes, arméniens et persans des livres hébreux, qui très-fréquemment ont commis de grossières erreurs. Quant à Ferdouzi et à Mirkhond même, tout fait principal est pour eux un canevas sur lequel ils brodent à discrétion; et comme ces deux écrivains, payés par des princes, avaient en vue de les flatter, ils ont souvent introduit des accessoires, des motifs, des sentences, qui n’existaient pas dans leurs auteurs: sans compter que ces auteurs, eux-mêmes compilateurs et copistes de troisième, quatrième et dixième main, avaient pris les mêmes libertés avec les originaux; en sorte que toutes ces narrations ne ressemblent pas plus à la vérité historique, que les romans de Roland et de ses preux à l’histoire de Charlemagne.... Aussi, après l’aveuglement magique, Kê Kaôus se trouve-t-il prisonnier; mais le paladin Roustam accourt, le délivre, et le pays se soumet. Peu de temps après, Kê Kaôus tourne ses armes contre l’Égypte, la Syrie et le Roùm, qui est le nom de l’Asie mineure depuis sa possession par les Romains. Tout lui réussit par la valeur de Roustam. Ce héros, que l’on fait vivre plus de 200 ans, joue un grand rôle sous Kai Kaôus, c’est-à-dire Kyaxar. Or, en considérant que d’abord il jouit de la plus grande faveur, qu’ensuite il fut disgracié, et se retira dans un pays éloigné, où il finit par avoir la guerre avec les rois de Perse; que de sa personne il était le guerrier le plus accompli, le cavalier le plus adroit, le chasseur le plus habile, etc.; il nous semble évident que Roustam fut le Parsondas de Ktésias, si célèbre par ses exploits, par sa faveur près d’Artaïos-Kyaxarès, par son aventure romanesque à Babylone; finalement, par sa révolte contre le roi mède, et par sa retraite chez les Cadusiens, dont il devint roi, et où il soutint une guerre dont il sortit avec tout l’honneur. D’Herbelot, à l’article de Roustam, fait observer que, selon quelques auteurs, Kê Kaôus lui envoya son fils pour le convertir au magisme, c’est-à-dire à la doctrine de Zerdust. Cependant ces auteurs nous assurent ensuite que Zerdust ne parut que quatre générations plus tard.

Selon eux encore, Kê Kaôus porte la guerre en Iémen, épouse la fille du roi, est fait prisonnier par surprise, est délivré, par Roustam. Pendant ce temps, les Turks, dit Ferdousi (c’est-à-dire les Scythes), conduits par Afrasiab, avaient fait une invasion dans le Tourân, qu’ils accablaient de maux. Roustam les combat long-temps, sans pouvoir les chasser. Ceci ressemble à l’invasion des Scythes, sous Kyaxarès.

Quant à la guerre de l’Iémen, elle paraît géographiquement étrange: mais si les anciens Orientaux désignèrent ce pays par le nom et l’épithète de felix (Arabia), et si ce mot est l’exact synonyme du chaldéen Assur, l’Assyrie, qui signifie également heureux et riche, les auteurs n’auraient-ils pas été trompés par équivoque, de manière à transporter dans l’heureuse (Arabie), la guerre que fit Kyaxarès contre l’heureuse contrée de Ninive?

Ici les traductions arabes publiées par M. Schultens nous présentent des faits qui ont quelque analogie.

Selon l’historien Nouèïri, l’un des Tobbas, successeur de Balqis, appelé Chamar Iéràche (Shamar le trembleur), sortit en Irâq au temps de Gustasp, qui lui rendit obéissance. Ce Chamar, ayant pris la route du Sinn (qu’il voulait conquérir), descendit dans le pays de Sogd, dont les habitants se rassemblèrent dans la ville capitale (pour la défendre): Chamar les y assiégea, prit la ville et la ruina, après avoir massacré un monde immense. Le vainqueur continua sa marche vers le Sinn; mais il périt dans le désert.

Selon Hamza, il est bien vrai que quelques auteurs placent Chamar au temps de Gust-asp; mais d’autres assurent qu’il fut plus ancien, et qu’il fut tué par Roustam: ce serait lui qui, sous le nom de Chamar-ben-el-emlouk, aurait rendu obéissance à Manutchehr, qui, selon les Parsis, eut le paladin Zal pour vizir, et son fils, le paladin Roustam pour l’un de ses généraux.

Nous allons voir, dans la dynastie Piche-dâd, que Manutchehr porte les traits de Déïokès et de Kyaxar, c’est-à-dire de Kê Qobâd et de Kê Kaôus: or l’identité de Roustam et de Parsondas étant admise, il se trouverait que le règne de Kyaxar, ou de son père, serait l’époque de cette expédition célèbre des Tobbas arabes, dont les traces subsistaient, encore au XIe siècle; car le géographe Ebn-haukal dit avoir vu l’inscription de Chamar sur l’une des portes de Samarkand, qui aurait tiré son nom de ce Tobbas (château de Charmar)[55], et cette expédition ne peut guère trouver sa place en un autre temps; parce que, d’une part, remontant d’Alexandre à Kyrus, elle n’a ni trace, ni probabilité, vu la puissance des Perses; et néanmoins les auteurs font Chamar antérieur à Eskander; et parce que, d’autre part, sous l’empire des Assyriens, après les liaisons qui existèrent entre eux et les Arabes, il est invraisemblable que ceux-ci aient traversé hostilement les états des enfans de Ninus, pour aller attaquer les Sogdiens qui furent leurs sujets. Au contraire, lorsque cette famille alliée et amie eut été détrônée par Arbâk, les Tobbas durent considérer les Mèdes comme des rebelles et des ennemis, et ils purent faire contre Deïokès, Phraortes et Kyaxar, des expéditions qu’Hérodote n’aura point connues ou mentionnées. Soit le temps de l’anarchie ou les premières années de Deïok encore faible, soit l’invasion des Scythes et leur domination pendant 28 ans, l’une et l’autre époques furent également favorables à l’attaque de Chamar; et si l’on considère que, par les calculs de Masoudi et de la fausse prophétie de Zerdust, le règne de Gustasp se trouve placé au temps de Kyaxarès, l’on trouvera que notre interprétation reçoit des appuis dans tous ses détails.

Quant à ce qu’ajoute Hamza, «que Manutchehr fut contemporain de Moïse; qu’Afridoun le fut d’Abraham; qu’Abd-el-chems, dit Saba, le fut de Ké Qobâd, etc....» ce sont des anachronismes produits par les comparaisons vicieuses que les écrivains musulmans ont faites des chronologies arabes et juives prises dans leur état brut, et sans en avoir discuté les parties.... Ce genre d’erreurs leur est habituel; l’on ne peut compter sur l’exactitude de leurs synchronismes, que lorsqu’ils sont fondés en faits positifs, passés entre les personnages qu’ils citent; par exemple, le tribut imposé par Chamar à Gustasp, ou payé par lui à Manutchehr; ce qui forme une circonstance contradictoire, mais laisse subsister un fait fondamental; savoir, l’attaque et le tribut.

Après Kê Kaôus-Ky-axar, nous devrions trouver Astiag; mais ce roi manque entièrement: son règne paraît avoir été fondu dans celui de Ké-Kaôus, dont la durée surpasse les deux règnes réunis. Le mariage avec la fille d’un roi, à l’issue d’une guerre et pendant un armistice, doit être celui d’Astyage après la bataille de l’Eclipse: c’est encore à lui que convient l’histoire très-compliquée et diversement racontée, des suites de ce mariage, dont l’issue unanime est que le successeur du roi régnant ne fut point son fils propre, mais son petit-fils, Ké Kosrou, élevé en Perse par Roustam, puis appelé en cour, lorsqu’il est grand, par le roi, qui lui résigne sa couronne, et finit ses jours dans la retraite.

Si Hérodote et Ktésias diffèrent tellement sur ce chapitre, à plus forte raison nos romanciers ont-ils dû avoir des variantes dictées sans doute, dès avant Ardéchir, par la politique royale des Perses, pour voiler une période peu honorable à Kyrus et à son aïeul. Mais les traits principaux subsistent, et rendent Kyrus encore reconnaissable sous le nom de Kosrou. Ce que Ferdousi rapporte de sa naissance clandestine, de son enfance passée dans l’état de berger, etc., ajoute encore à la ressemblance.

Kê Kosrou eut de grandes guerres avec Afra-siab roi de Turkestan, qui, après bien des combats, fut tué en Adârbidjân, c’est-à-dire en Médie.... Un roi du Turkestan par-delà l’Oxus, qui vient se réfugier en Médie, au cœur des états de son ennemi, est une circonstance bizarre et absurde; mais si le Touran fut le pays montueux d’Atouria et de Media, comme nous l’avons dit, le récit devient naturel; Afrasiab est Astyag, à qui Kyrus fit en effet la guerre en Médie, et qui, selon Ktésias, fut ensuite tué par un eunuque chargé de l’amener à Kyrus.

Kê Kosrou laissa un grand nom et passe pour un prophète. Parmi les variantes de son règne, il en est une qui lui donne une durée de 30 ans. Tout cela convient à Kyrus. Il est très probable que c’est à ce prince même qu’il faut attribuer les variantes sur le règne de son aïeul, et la suppression des faits véritables qui eussent été peu avantageux à son orgueil, et d’un exemple dangereux pour ses successeurs.

Maintenant nous devrions trouver l’histoire de Cambyses et du mage Smerdis, tué par les conjurés, dont l’un (Darius, fils d’Hystasp) devint roi; mais la politique royale des Perses a encore supprimé le premier, à titre de fou furieux, et la politique sacerdotale des mages a supprimé le second, comme souvenir fâcheux du massacre de leur caste, arrivé alors. Pour remplir le vide, on a introduit, après Kosrou, mort sans enfants, le roi Lohr-asp, descendant supposé de Qobâd.

Mirkond le peint cruel et fier, par opposition aux autres auteurs, qui le peignent bon et juste:

«Devenu roi par élection, il eut des opposants qu’il réduisit bientôt au silence; il institua un tribunal de justice particulière pour l’armée; il établit une solde réglée, au lieu des pillages qu’exerçaient les soldats; il rendit la justice sur une estrade dorée, avec un rideau tendu devant sa personne, qui devint invisible, etc.»

Tous ces traits conviennent à Déïokès. Écoutons Hérodote:

«Déïokès ayant bâti son palais en la ville d’Ekbatanes, fut le premier qui établit pour règle que personne n’entrerait chez le roi; que toutes les affaires seraient traitées par l’entremise de certains officiers, qui lui en feraient leur rapport (c’est-à-dire, par des secrétaires d’état, des vizirs); que personne ne regarderait le roi; que l’on ne rirait ni ne cracherait en sa présence. Il institua ce cérémonial imposant, afin que ceux qui avaient été ses égaux ne lui portassent pas envie, et ne conspirassent pas contre sa personne.... Il pensa qu’en se rendant invisible, il passerait pour un être d’une espèce différente. Ces règlements établis, il rendit sévèrement la justice. Les procès lui étaient envoyés par écrit; il les jugeait et les renvoyait avec sa décision.... Quant à la police, il eut dans tous ses états des émissaires qui épièrent les discours et les actions de chacun (c’est-à-dire qu’il institua l’espionnage); et si quelqu’un faisait une injure, il le mandait et le punissait.» Hérodote, lib. I, §§ XCIX et C.

N’est-ce pas là le portrait de Lohrasp? On ajoute que ce prince fit de grandes conquêtes, d’abord au levant, puis au couchant (en Asie mineure). Ce fut lui qui envoya en Palestine un de ses lieutenants, Raham, surnommé Bakhtnasar ou Naboukodon-asar; Raham détrôna le fils de David, qui y régnait alors, et il enleva du pays un butin immense[56].

Ici Lohrasp devient ce Kyaxar-Astibaras qui s’entendit avec Nabukodonosor (selon Eupolème), pour envoyer une armée contre Jérusalem; et en effet cette ville fut prise et rançonnée sous le roi Ioaqim.

D’après tous ces récits, nos romanciers persans sont convaincus, comme Ktésias, de confusion d’époque, et de redoublement de personnes. Le fils de Lohrasp, appelé Kestasp, prince inquiet, ambitieux, se retire chez Afrasiab, roi de Touran, Mirkond dit chez Kaisar, roi de Roum (Cæsar, roi des Romains), dont il épouse la fille, par une suite d’aventures romanesques: il fait déclarer la guerre à son père, et conduit l’armée contre lui. Lohrasp, pour épargner le sang, lui résigne la tiare, se retire dans un couvent et périt, comme nous l’avons vu dans l’article de Zoroastre.

Ceci est un mélange de l’histoire d’Astyag, marié en Lydie, et de celle de Kyrus détrônant Astyag, le tout arrangé selon la convenance d’Ardéchir et de ses mages, ou de quelque roi parthe avant lui; la suite ne vaut pas la peine d’être examinée: mais jetons un coup d’œil sur la dynastie Piche-dâd.

§ VI.
Dynastie Piche-Dâd.

Si les Kêaniens ont été les Mèdes, leurs prédécesseurs devraient être les Assyriens de Ninive. Nos romanciers ne citent et ne connaissent pas un seul de ces noms, et cependant ils disent que leurs monuments sont anciens. Kéomors fut, selon eux, le premier homme ou roi. Nous saurons bientôt qu’en penser.

Le cinquième des Piche-dâd fixe d’abord notre attention; nous croyons le reconnaître dans tous ses traits et même dans son nom. Écoutons les chroniques:

«Djem-Chid régnait depuis 5 ou 600 ans sur la Perse (les années ne coûtent rien): il résidait à Estakar, qu’il avait embellie; il y avait «fait une entrée triomphale à l’équinoxe du printemps, le jour où le soleil entrait au bélier; et de là vint le Naurouz des Perses.... Il avait divisé la nation en trois classes, les guerriers, les laboureurs, les artisans; il avait composé ou soumis sept provinces. Son règne était glorieux, lorsque Dieu, pour le punir d’avoir voulu se faire adorer, suscita contre lui un ennemi puissant, qui le renversa.

«Cet ennemi fut Zohâk, qui, selon quelques auteurs, fut son parent; mais qui, de l’avis de tous, fut un prince Tâzi, c’est-à-dire arabe. Les uns le disent fils immédiat de Cheddâd, fils d’Aâd, ancien roi d’Iémen: d’autres disent seulement qu’il en descendait par Olouân ou Olouïan. Zohâk, à la tête d’une puissante armée, chassa Djemchid, qui disparut, et voyagea incognito pendant 100 ans sur toute la terre.... Devenu roi, Zohâk fut un tyran très-cruel; ce fut lui qui inventa divers supplices, entre autres celui de mettre en croix et d’écorcher vif: on lui donna divers surnoms, tels que Piour-asp, c’est-à-dire, en pehlevi, l’homme aux dix mille chevaux, parce qu’il marchait toujours escorté de dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent (il est évident que ce fut un corps de cavalerie d’élite). On le nomma aussi tantôt Homairi, c’est-à-dire Homérite; tantôt Qaislohoub, c’est-à-dire le Qaisi aux armes étincelantes[57]; tantôt ajdehâc et mâr, c’est-à-dire serpent, par la raison qu’il avait sur les épaules deux serpens attachés à deux ulcères que le diable y avait imprimés par deux baisers. Pour remède, il avait conseillé à Zohâk d’y appliquer des cervelles d’hommes et d’enfants: on remplissait les prisons de victimes destinées à cette œuvre exécrable. Les geôliers, touchés de pitié, en laissèrent échapper quelques-uns, qui se réfugièrent dans les montagnes, et devinrent la souche des Kurdes. Deux enfants d’un forgeron de la capitale du Pars (la Perse) ayant été saisis, leur père, appelé Gao ou Kao, ameuta le peuple par ses cris, et devint chef d’abord d’une sédition, puis d’une armée régulière, dont l’étendard principal fut le tablier de cuir que Gao avait élevé au bout d’une perche. Ce tablier, qui ne cessa depuis d’être l’étendard royal, fut successivement enrichi de tant de pierreries, que lorsque les Arabes s’en emparèrent à la bataille de Qadesia (l’an 652 de notre ère), il fit la fortune du corps arabe qui le prit.

«Gao, devenu général, ne voulut point accepter la royauté; il la déféra à un descendant des anciens rois d’Aderbidjân (la Médie), qui menait une vie retirée dans ce pays-là. Ce nouveau roi, appelé Fridon ou Feridon, secondé de Gao, battit Zohâk, parvint à le saisir, le tua, selon les uns, ou, selon d’autres, l’enferma dans les cavernes du mont Demaouend (en Hyrcanie). Or Zohâk avait régné dix générations ou dix siècles (car l’on n’est pas bien d’accord sur ce point).»

Voilà les contes populaires que débitent sérieusement, et que croient dévotement la plupart des historiens musulmans et parsis: certainement nous avons ici bien des fables; mais, sous leur broderie, nous avons aussi un fond de vérités historiques. Essayons de les démêler.

La Perse proprement dite (ayant pour capitale Estakar), envahie et subjuguée par un roi étranger, reporte nos idées vers l’Assyrien Ninus et le Mède Phraortes, seuls conquérans que lui connaisse l’histoire. Mais cet étranger, nous dit-on, fut un arabe, un Homairi, c’est-à-dire un roi sabéen. Nous en connaissons plusieurs; recherchons celui-ci: son père, ou l’un de ses pères, était le célèbre Cheddâd, fils d’Aâd, l’un et l’autre anciens rois d’Iémen; nous avons vu ces noms dans les traditions arabes de Schultens. Aboulfeda, parlant de Haret Arraies, nous a dit qu’il était fils de Cheddâd, fils d’Aâd[58], anciens rois d’Iémen; Haret serait donc le Zohâk des Perses, comme il est, dans Ktésias, l’Arraïos allié de Ninus et coopérateur de ses conquêtes: or la Perse fut précisément l’une de ces conquêtes. D’autres circonstances viennent appuyer ces analogies: par exemple, le corps de dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent, d’où, vient l’épithète de qaislohoub. En effet, plusieurs auteurs font Haret, fils ou partisan de Qais, nom qui, chez les Arabes, fut de toute antiquité celui d’un parti distingué par le drapeau rouge, en opposition au Iamani distingué par son drapeau blanc: enfin, l’invention du supplice en croix rappelle la cruauté de Ninus envers Pharnus, roi de Médie, et lie ensemble les récits de Ktésias, de Mirkond et d’Aboulfeda. Mais, selon Ktésias, la Perse, fut assujettie à l’empire assyrien, et non aux rois Tobbas, arabes; il faut donc supposer que Haret, en ayant fait la conquête comme lieutenant et allié de Ninus, l’ayant peut-être gouvernée quelque temps, a porté tout l’odieux de l’invasion, et qu’ensuite l’ayant remise aux Assyriens, le nom de Zohâk, que nous allons voir désigner tout être puissant malfaisant, a passé collectivement, selon le style oriental, à la dynastie entière de Ninus: de là ce règne de 1,000 ans, attribué à Zohâk, durée qui a quelque analogie avec les 1,070 que Velleïus attribue aux rois d’Assyrie[59].

Si notre manière de voir est juste, Féridoun, vainqueur de Zohâk et libérateur de l’Irân, doit être Arbâk, vainqueur de Sardanapale et libérateur des Perses amenés par Gaô au secours des Mèdes; et réellement, ainsi qu’Arbâk, Féridoun est Mède de naissance; il vit en Aderbidjân ou Médie; il est de race royale, mais il vit en simple particulier. Il devient roi par élection, promu par Gaô, comme Arbâk l’est par Bélésys; il règne à Ourmi, ancienne capitale de la Médie propre; enfin il abdique, et tout indique qu’Arbâk dut abdiquer.

Ferdousi ajoute que la ville où Zohâk fut attaqué par Féridoun, s’appelait la Forte Nevehet, ou Nuhet; et c’est le nom oriental de Nin-nuh ou Nin-Nevet (séjour de Ninus), où Sardanapale fut attaqué par Arbâk. Quant à ce que le poète ajoute de son chef, que Nevehet est Aïlia, c’est-à-dire Jérusalem, on voit là l’ignorance historique et géographique du musulman, puisque le nom d’Aïlia ne fut introduit qu’au temps d’Adrien. C’est par suite de cette fausse interprétation que, décrivant la marche de Féridoun, Ferdousi lui fait traverser le Tigre, au bord duquel l’action se passa.

Un écrivain antérieur à ceux que nous copions, l’arménien Moïse de Chorène, a connu au 5e siècle (vers 450) toutes ces traditions perso-mèdes, et en nous présentant les noms de Zohâk et de Fridoun, sous une forme plus ancienne, il nous fournit d’utiles renseignements.

«Comment vous amusez-vous (dit-il à son ami Isaac Bagratou), comment vous amusez-vous des plates fables populaires sur Biour-asp-Azdahâk? Et comment m’imposez-vous la tâche de vous répéter les contes absurdes sur son bienfait-méfait, sur les démons qui le servent? de vous raconter comment Hrodan (ou Vrodan) le lia avec des chaînes d’airain, et l’emmena au mont Dembaouend? Comment Hrodan s’étant endormi en route, Biourasp l’entraînait vers une colline, lorsque Hrodan réveillé le conduisit à la caverne, où il l’enferma?... etc.» (p. 77).

Ici notre épithète connue de Piourasp, jointe à Azdehâk, nous prouve que ce dernier nom est la véritable forme ancienne de celui de Zohâk, et que les Persans modernes lui ont fait une mauvaise étymologie, en l’expliquant deh-âq, ou dix hontes. Moïse de Chorène est plus autorisé et mieux instruit qu’eux, lorsqu’il nous dit que, dans la langue arménienne [analogue en plusieurs points à l’ancien mède][60], le mot Azdehâk signifie draco, grand serpent; ce qui est le sens même du mot persan mâr, que nous avons vu être une épithète de Zohâk, ayant pour type fondamental le Draco borealis, génie de l’hiver et de tous ses maux, dont Zoroastre fit sa grande couleuvre, Ahrimân.

D’autre part, l’arménien Mosès nous dit, pag. 38, que le nom arménien et mède d’Astyag, fils de Kyaxar, était Azdehâk, qui n’en diffère que par l’échange des consonnes fortes avec les consonnes faibles (aSTuaG aZDehâK); d’où il résulte qu’Astyag, roi méchant et fourbe, fut aussi un Zohâk[61]; et ce nom dut être appliqué par les Arméniens et les Perses à toute la dynastie mède; car, d’une part, Mosès ajoute que dans les vieilles chansons des paysans de son temps, la race d’Astyag était appelée race des Dragons: et d’autre part, si nous analysons le nom de Dêïôk dans sa prononciation grecque, nous y trouvons nettement Dohâk, synonyme incontestable de Zohâk.

Alors que les rois mèdes, et spécialement Astyag, ont, comme les Assyriens et Sardanapale, reçu des peuples opprimés le nom de Zohâk ou de génies du mal, leur libérateur Féridoun devra se trouver Kyrus, qui effectivement le fut comme Arbâk. Dans les récits de Moïse de Chorène, Hrodan ou Urodan est le mot même de Fridoun ou Féridoun, attendu que les Arméniens ne prononçant pas f, ils le remplacent par H, comme font les Espagnols dans les mots hijo, hacer, hierro, etc., pour fijo, facere, ferro. Ce qu’ajoute une autre tradition persane, «que Féridoun, après avoir vaincu Zohâk, envoya en Abissinie une armée contre Koûs-Fil-Dendan, c’est-à-dire contre l’Éthiopien aux dents d’éléphant, frère de Zohâk»; ce récit, qui porte un caractère antique dans ses expressions, ne peut convenir à Arbâk, et convient très-bien à Kyrus, dont le fils Cambyses fit la guerre aux Éthiopiens, que nous savons être une race fraternelle des Homérites; enfin cet entraînement d’Azdebâk au mont Dembaouend; convient encore à Kyrus, qui, selon Ktésias[62], confina Astyag chez les Barcaniens ou Hyrcaniens, dans le pays desquels se trouve le mont Dembaouend: ceci nous expliquerait un fait historique cité par Mirkoud:

«[63]Vers l’an 1000 de notre ère, dit-il, lorsque Mahmoud Sebecteghin détruisit la dynastie des princes de Gaur, la tradition du pays était qu’ils descendaient des enfants de Zohâk, auxquels Féridoun laissa la vie, en transportant leur père au Dembaouend.»

Or Ktésias dit qu’Astyag[64], pour sauver ses enfants et ses petits-enfants, se livra lui-même à Kyrus.

Un autre fait paradoxal cité par un écrivain grec, se trouve redressé en prenant encore Astyag pour Zohâk Clitarque, cité par Athénée[65], prétendait, contre-tous les autres historiens, que Sardanapale, après avoir perdu son trône, n’avait point perdu la vie, mais qu’il avait vécu jusqu’à une grande vieillesse. Clitarque aura entendu les Perses dire cela de Zohâk; et comme Sardanapale est aussi un Zohâk, cet auteur s’est mépris dans l’application, et il a attribué au dernier roi assyrien ce qui appartenait au dernier roi mède; l’un et l’autre vaincus par un Féridoun, avec des circonstances très-ressemblantes.

Selon les anciens romanciers persans, Féridoun, vainqueur de Zohâk, épousa une de ses filles dont il eut deux fils, Tour et Salem. Rien de tel ne peut se dire d’Arbâk, vis-à-vis de Sardanapale; mais, selon Ktésias, Kyrus, vainqueur d’Astuigas-Azdehak, épousa sa fille, et en eut deux fils, Cambyses et Tanyo-Xarcès[66]. Féridoun épousa une autre femme de sang perse, dont il eut Iredj: leur ayant partagé l’empire, il abdiqua. Nous ne connaissons point d’abdication à Kyrus; mais nos auteurs sont sujets à ces fictions: d’ailleurs le récit de Ktésias a ici quelque analogie.

«Kyrus mourant, nomma pour son successeur Cambyses, son fils aîné; en même temps il établit Tanioxarcès souverain indépendant des Bactriens, des Choramniens, des Parthes et des Kermaniens (c’est-à-dire de la partie orientale de son empire); et de plus il donna aux deux petits-fils d’Astuigas les deux satrapies des Derbikes et des Barkaniens.»

Voilà une sorte de partage tripartite. Ktésias[67] ajoute que Cambyses fit périr son frère Tanyo-Xarcès, et les romanciers disent qu’Iredj fut tué par ses frères. Quant à ce qu’ils ajoutent, qu’Iredj donna son nom à l’Iran, et Tour au Tour-an, ils oublient, ou plutôt ils ignorent que, dès la plus haute antiquité, l’histoire nous présente la Médie sous le nom d’Aria et d’Ériéné, et le pays montueux de l’ouest et du nord, sous le nom générique de Taur et Tour; ils confondent tout, et leurs récits ressemblent à un jeu de cartes brouillé.

Ce fils d’Iredj, nommé Manutchehr, venge sa mort, en faisant à ses oncles une guerre où ils périssent: ce dernier trait ne ressemble à rien de connu. Quant aux actions de Manutchehr, pendant son règne de 50 ans, elles ressemblent à celles de Dêïôk et de Kyaxarès. Phraortes est toujours supprimé. Manutchehr, comme Déïokès, rétablit l’ordre public, divise l’empire en provinces, crée des gouverneurs, institue des chefs de bourgade indépendants des gouverneurs, de peur que ceux-ci n’eussent trop de moyens de se révolter: il fait creuser des canaux par tout l’Aderbidjan, c’est-à-dire par toute la Médie; il élève des remparts autour des villes (allusion aux remparts d’Ekbatane), et se livre uniquement à l’administration: comme Kyaxarès, il est troublé par une irruption de Turks (les Scythes) que conduit Afrasiab: il se réfugie dans les montagnes près de la mer Caspienne; il y est assiégé long-temps inutilement, et finit par expulser les Turks, en négociant avec eux. Il y a deux ou trois successeurs, Nouder, Zou et Kershasp, qui n’ont que des règnes très-courts troublés par Afrasiab, ennemi opiniâtre, vainqueur et possesseur final de la Perse et de tout l’Iran... Alors s’élève Kê Qobad et la dynastie des Kêaniens, que nous avons vu n’être réellement que la copie défigurée des quatre rois mèdes d’Hérodote: Mahutchehr ne serait-il point le Mandaukès de Ktésias, que plusieurs dialectes prononceraient Mandautchehr? Et ses insignifiants successeurs seraient des doublures du même Ktésias; en sorte que le système persan établi au temps de cet auteur, serait devenu la base de ces récits parthiques ou pasaniens; et réellement ils nous présentent le même système de doublement et de répétition que nous avons vu dans Ktésias. En remontant au premier roi de la dynastie Pichedâd, Kéomors lui-même semble en être une preuve nouvelle: tout ce qui en est rapporté convient à Déïokès et à Kê Qobâd. D’abord son titre de est mède, et l’associe aux Kêaniens; ensuite sa qualité de premier roi, et son épithète de Pishdâd, c’est-à-dire donneur de (lois) justes, caractérise spécialement le premier roi mède d’Hérodote.

«Selon Kondemir,[68] Kéomors était né dans l’Aderbidjan, c’est-à-dire en Médie; ce fut là, et non en Perse, qu’il résida et régna. Il était fils de simple particulier: les habitants du pays éprouvant les tristes effets de l’anarchie, résolurent d’établir un chef unique, dont la volonté fût la loi générale. Les vertus de Kéomors le firent choisir: on le revêtit de la robe royale, on lui plaça le Tâdj (la tiare) sur la tête. Il fut le premier roi à qui on baisa les pieds. Il érigea des tribunaux de justice; il ordonna de construire des villages et de vivre en société; il inventa (ou introduisit) des fabriques de toile, de draps et de coton. Le bonheur dont jouirent ses sujets, engagea ses voisins, de proche en proche, à le reconnaître aussi pour roi. Plusieurs assurent qu’il fut aussi de la religion des mages.»

Tout cela n’est-il pas exactement ce qu’Hérodote nous a déjà dit[69] de Déïokès? La dernière phrase, absurde dans le système persan, qui fait naître Zerdoust bien des siècles plus tard, est au contraire, dans notre système, et lumineuse et vraie.

Désormais il devient superflu d’analyser les quatre successeurs de Kéomors, dont l’un, tué à la guerre, ressemble à Phraortes; il suffira d’avoir démontré que ces prétendues histoires anciennes, compilées par les Perses modernes, ne sont que des copies défigurées des mêmes histoires originales que nous ont fait connaître les écrivains grecs, plus voisins des temps, et plus raisonnables: il est arrivé ici au sens moral, ce qui arrive au sens physique, lorsque d’un tableau ou d’un portrait primitif, l’on fait tirer par des mains peu habiles plusieurs copies l’une sur l’autre: dès la seconde, on voit s’altérer la ressemblance, et à la troisième ou quatrième, le modèle n’est plus reconnaissable que par l’analogie des traits principaux. Malgré tout ce que l’amour des choses nouvelles ou merveilleuses a dicté d’éloges à quelques partisans outrés de la littérature orientale, on peut assurer que, dans le genre historique spécialement, les fruits qu’elle rend ne valent pas, à beaucoup près, la peine qu’ils coûtent. Notre conclusion n’est pas qu’il faille entièrement la négliger; nous pensons, au contraire, qu’une gratitude particulière est due à ceux qui exploitent cette mine pénible et peu abondante; mais nous ajoutons qu’il est nécessaire que, dans le choix des matériaux, ils portent un genre d’esprit très-différent de celui des vrais-croyants, pour qui la critique est un art inconnu. L’article suivant, où nous traitons des Babyloniens, en nous fournissant à chaque pas l’occasion d’exercer cet art, va nous donner de nouvelles preuves de son importance.

LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA.
Avant J.-C.
Saül règne20 ans1078
David401058
Salomon401018
Roboam17978
Abia3961
Asa41958
Iosaphat25918
Ioram8892
Ochozias1884
Athalie6883
Joas39877
Amasias29838
Ozias règne seul(42)809
(Manahem, roi de Samarie)771
Ioathan règne seul 6 ans,
et du vivant d’Ozias 10
16767
Achaz16751
Ezechias29735
Manassé55706
Amon(12)651
Josias31638
Ioachaz3 mois, fin de l’an609
Ioaqim11608
Ioakin3 mois, fin de l’an598
Sédéqiah10 ans 5 mois597
Ruine de Jérusalem 587
Incendie du temple 586

LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS CHALDÉENS DE BABYLONE.
Avant J.-C.
Nabon-asar14 ans.747
Nadius2733
Xôzirus et Porus5731
Ilulaïus5726
Mardok-empad (Bélésys)12721
Arkeanus5709
Premier interrègne2704
Belibus (ou Belithus)3702
Apro-nadius6699
Rigebelus1693
Mosêsi-mordak4692
Deuxième interrègne8688
Asaridius ou Asaradinus13680
Sogdoxenus20667
Kiniladanus22647
Nabopolasar21625
Nabokol-asar ou Nabukodonosor43604
Ilouarodam2561
Nirikassolasar4559
Nabonadius17555
Kyrus 538

CHRONOLOGIE
DES
BABYLONIENS.

LA chronologie, c’est-à-dire la succession des faits historiques chez les Babyloniens, a toujours été considérée par les savans critiques, comme l’un des sujets les plus épineux et les plus obscurs de l’histoire ancienne: le lecteur va s’en convaincre par le nombre et la complication des difficultés que nous allons passer en revue; nous espérons que sa patience trouvera quelque indemnité dans la concision de notre travail, dans la clarté, et même dans la nouveauté de nos résultats.

Commençons par la fondation de Babylone dont l’époque divise d’opinion les auteurs anciens, comme nous le dit Quinte-Curce[70] en cette phrase: «Babylone fut bâtie par Sémiramis, ou, comme la plupart le croient, par Bélus, dont on y voit le palais.»

CHAPITRE PREMIER.
Fondation de Babylone.

EFFECTIVEMENT, la première de ces opinions est ou paraît être celle de Ktésias, c’est-à-dire celle des livres assyriens, dont cet auteur s’autorise, et qui attribuent la fondation de cette grande cité à Sémiramis, avec des détails empreints d’un cachet particulier d’information locale et même officielle: néanmoins le prêtre babylonien Bérose, homme très-instruit, postérieur d’un siècle seulement à Ktésias, ne craignit pas dans son Histoire des antiquités chaldaïques, présentée au roi Antiochus, de démentir l’écrivain grec, et d’assurer que Babylone avait été fondée par Bélus, dieu ou roi du pays, bien des siècles avant Sémiramis, et cela en invoquant et citant les traditions et les monuments publics de sa nation. Hérodote, de qui nous devions attendre ici quelque lumière, ne nous en fournit aucune; mais un autre historien judicieux et assez souvent bien instruit, Ammien-Marcellin, qui a pu et dû lire Bérose et Ktésias, semble nous donner le nœud de la question quand il dit[71]: «Sémiramis entoura de murs Babylone, mais la citadelle avait été bâtie auparavant par le très-ancien roi Bélus.» Ce terme moyen qui concilie les deux avis, se trouve d’ailleurs appuyé par une phrase de Ktésias que l’on n’a pas assez remarquée. Cet historien dit:

«Lorsque Ninus attaqua la Babylonie, la ville de Babylone qui existe aujourd’hui, n’était pas encore bâtie.» Ces mots Babylon quæ nunc est, ne semblent-ils pas indiquer qu’il en existait une autre; et si, comme l’atteste Bérose, l’antique Bélus était dès long-temps le dieu tutélaire du pays; si, comme l’on en convient, le nom oriental Babel, pour Babylon, signifie la porte, c’est-à-dire, le palais de Bel ou Bélus, il devait exister dès lors une Babel ou Babylone primitive, que Sémiramis engloba dans ses vastes constructions et qu’elle orna, comme nous le verrons: ainsi ce serait faute d’avoir bien déterminé le sens du mot fondation, que les anciens se seraient disputés dans le cas présent comme dans beaucoup d’autres. Prenons de ce mot une idée claire.

En général, ces grandes réunions de maisons que l’on appelle villes, ont eu deux manières d’être fondées: 1° la première par un concours lent et progressif d’habitants que des motifs de défense commune, de facilité de commerce, d’aisances de la vie ont appelés et fixés autour d’un premier noyau d’habitation: à ce premier genre de ville, l’on ne saurait presque désigner de fondateur, ni d’époque de fondation.

La seconde manière se fait par un concours subit de colons que leur propre volonté ou celle d’un gouvernement, engagent ou contraignent à bâtir une ville, comme un particulier bâtit une maison: ici appartient et s’applique le nom de fondation, parce que la date est aussi précise que le fait est remarquable.

Mais si, comme il est souvent arrivé, le lieu choisi pour une telle fondation avait déjà une habitation antérieure, soit village, soit bourgade;[72] si même il y existait déja une ville du premier genre, c’est-à-dire sans fondateur connu, actuellement ruinée par la guerre ou par d’autres accidens, cette seconde fondation pourra devenir un sujet de controverse, parce que l’habitation antérieure suppose une fondation originelle, après laquelle il ne doit plus y avoir que restauration. Enfin, si des princes et des rois avaient, par vanité, fait ou simulé de telles fondations, pour donner leur nom à des villes qui déja avaient un fondateur connu; si les peuples ou leurs agens municipaux avaient, par adulation, provoqué de telles fondations fictives, on sent que le mot et la chose seraient tombés dans un désordre assez difficile à éclaircir. Voilà ce qui est arrivé à une foule de villes anciennes, spécialement dans les pays dont nous traitons, dans l’Asie-mineure, la Mésopotamie, la Syrie, etc., où les géographes trouvent quantité de villes fondées, c’est-à-dire rebâties, restaurées par des rois grecs, par des empereurs romains dont elles prirent le nom, quand néanmoins il est certain qu’elles existaient long-temps auparavant, qu’elles avaient par conséquent une fondation première, véritable, connue ou inconnue.

Appliquant ce raisonnement à Babylone, nous pensons que Ktésias et les livres perso-assyriens ont eu raison de dire que Sémiramis fonda cette grande cité, parce qu’en effet il paraît que cette reine fit bâtir, par les fondements, les murs et les ouvrages gigantesques qui, même dans leur déclin, étonnèrent l’armée d’Alexandre[73]. L’assentiment des meilleurs auteurs, du géographe Strabon entre autres, qui eut en main toutes les pièces du procès, ne laisse pas de doute à cet égard; mais d’un autre côté, Bérose nous semble également fondé à soutenir que long-temps avant Sémiramis, il existait une Babel ou Babylone, c’est-à-dire, un palais, un temple du dieu Bel, de qui le pays avait formé son nom Babylonia, et dont le temple, selon l’usage de l’ancienne Asie, était le lieu de ralliement, le pélerinage, la métropole de toute la population soumise à ses lois; en même temps que ce temple était l’asile, la forteresse des prêtres de la nation, et le séminaire antique et sans doute originel de ces études astronomiques, de cette astrologie judiciaire, qui rendirent ces prêtres si célèbres sous le nom de Chaldéens, à une époque dont on ne sait plus mesurer l’antiquité. Ktésias lui-même et ses livres perso-assyriens fournissent un argument à l’appui de cette opinion; car puisque Ninus, plus de 30 ans avant Sémiramis, trouva un peuple agricole et pacifique, par conséquent industrieux et riche; puisqu’il trouva un roi, une cour et plusieurs bonnes villes, il existait donc dès lors un royaume puissant, un état civilisé et tout ce qui en dépend. Ktésias ne nous donne point les limites de ce royaume; mais puisque, chez les anciens comme chez les modernes, les royaumes réduits en provinces conservaient les limites qu’ils avaient avant d’être conquis; puisque la Babylonie, dès avant les rois perses Darius et Kyrus, nous est dépeinte comme s’étendant du désert de Syrie jusqu’aux monts de la Perse, et du golfe Persique jusqu’au nord du pays[74] d’Arbèles, on peut dire que c’étaient là ses limites dès le temps de Ninus; d’où il résulte que ce royaume avait une surface de 3000 lieues carrées, d’un sol que les anciens comparent, pour la fertilité, à celui de l’Égypte, et qui par conséquent comporte une population probable de près de 3,000,000 d’habitans. Enfin, si la nation babylonienne nous est peinte comme divisée de tout temps en 4 castes, à la manière de l’Égypte et de l’Inde, division qui elle seule est une preuve de haute antiquité, l’on a le droit de dire que dès avant Ninus existait la caste des prêtres chaldéens, semblable en tout à celle des brahmes de l’Inde; ce qui suppose tout le système politique indiqué par le récit de nos deux historiens.

Quant à la prétention ultérieure de Bérose, qui veut enlever à Sémiramis, reine assyrienne, la construction des grands ouvrages de Babylone, pour la donner à Nabukodonosor, roi chaldéen, nous allons rechercher, par la discussion exacte des textes originaux, quel fondement peut avoir cette opinion, et si, par un cas naturel, elle n’a pas pour motif l’antipathie nationale d’un Babylonien contre un peuple étranger, oppresseur de son pays, ou la partialité systématique d’un prêtre chaldéen élevé dans l’école réformatrice de Nabonasar, ce brûleur des livres historiques des rois qui l’avaient précédé. Écoutons d’abord le récit des livres assyriens cités par Ktésias, où se trouvent des détails très intéressans et circonstanciés. Cet historien, à la suite du fragment conservé par Diodore, continue ainsi l’histoire de Ninus et de son épouse[75].

CHAPITRE II.
Récit de Ktésias, système assyrien.

«APRÈS la mort de Ninus, Sémiramis, passionnée pour tout ce qui respirait la grandeur, et jalouse de surpasser la gloire des rois qui l’avaient précédée, conçut le projet de bâtir une ville extraordinaire dans la Babylonie. Pour cet effet, elle appela de toutes parts une multitude d’architectes et d’artistes en tout genre, et elle prépara de grandes sommes d’argent et tous les matériaux nécessaires; puis ayant fait dans l’étendue de son empire une levée de 2,000,000 d’hommes, elle employa leurs bras à fermer l’enceinte de la ville par un mur de 360 stades de longueur[76], flanqué de beaucoup de tours, en observant de laisser le cours de l’Euphrate dans le milieu du terrain. Telle fut la magnificence de son ouvrage, que la largeur des murs suffisait au passage de 6 chars serrés. Quant à la hauteur, personne ne croira Ktésias, qui lui donne 50 orgyes. Clitarque et les écrivains qui ont suivi Alexandre, ne la portent qu’à 50 coudées, ajoutant que leur largeur passait un peu celle de 2 chars de front. Ces auteurs disent que le circuit fut de 365 stades, par la raison que Sémiramis voulut imiter le nombre des jours de l’année. Ces murs furent faits de briques crues, liées avec du bitume. Les tours, d’une hauteur et d’une largeur proportionnée, ne furent qu’au nombre de 250; ce qui, pour un si long espace, serait surprenant, si l’on ne remarquait que sur certaines faces, la ville est flanquée de marais qui ont dispensé d’ajouter d’autres moyens de défense. Entre les murs et les maisons, l’espace laissé libre fut large de deux plèthres. Sémiramis, afin d’accélérer son ouvrage, assigna à chacun de ses favoris (ou de ses plus dévoués serviteurs) la tâche d’un stade, avec tous les moyens nécessaires, en y joignant la condition d’avoir achevé dans un an. Ce premier travail étant fini «et approuvé par la reine, elle choisit l’endroit où l’Euphrate était le plus étroit, et elle y jeta un pont dont la longueur fut de 5 stades. Par des moyens ingénieux, on fonda dans le lit du fleuve des piles espacées de 12 pieds, dont les pierres furent jointes avec de fortes griffes ou agrafes de fer, scellées elles-mêmes par du plomb fondu qui fut coulé dans leurs mortaises. L’avant-bec de ces piles eut la forme d’un angle qui, divisant l’eau, la fît glisser plus doucement sur ses flancs obliques, et modérât ainsi l’effort du courant contre l’épaisseur des massifs. Sur ces piles, l’on étendit des poutres de cèdres et de cyprès, avec de très-grands troncs de palmiers; ce qui produisit un pont de 30 pieds de large, dont l’habile mécanisme ne le céda à aucun autre ouvrage de Sémiramis. Cette reine fit ensuite construire à grands frais, sur chaque rive du fleuve, un quai dont le mur eut la même largeur que celui de la ville, sur une longueur de 160 stades. En face des deux entrées du pont, elle fit élever deux châteaux flanqués de tours, d’où elle pût découvrir toute la ville, et se porter, comme d’un centre, partout où besoin serait. L’Euphrate traversant la ville du nord au midi, ces châteaux se trouvèrent l’un au levant, l’autre au couchant du fleuve. Ces deux ouvrages occasionèrent des dépenses considérables; car le château du couchant eut une triple enceinte de hautes et fortes murailles, dont la première, construite en briques cuites, eut 60 stades de pourtour; la seconde, en dedans de celle-ci, décrivit un cercle de 40 stades: sa muraille eut 50 orgyes de hauteur sur une largeur de 300 briques, et les tours s’élevèrent jusqu’à 70 orgyes. Sur les briques encore crues, on moula des figures d’animaux de toute espèce, coloriées de manière à représenter la nature vivante. Enfin une troisième muraille intérieure, formant la citadelle, eut 20 stades de pourtour, et surpassa le second mur en largeur ou épaisseur et longueur[77]. Sémiramis exécuta encore un autre ouvrage prodigieux: ce fut de creuser dans un terrain bas, un grand bassin ou réservoir carré, dont la profondeur fut de 35 pieds, et dont chaque côté, long de 300 stades, fut revêtu d’un mur de briques cuites, liées avec du bitume. Ce travail fait, on dériva le fleuve dans ce bassin, et aussitôt on se hâta de construire dans son lit, mis à sec, un boyau ou galerie couverte qui s’étendit de l’un à l’autre château. La voûte de ce boyau, formée de briques cuites et de bitume, eut 4 coudées d’épaisseur: les deux murs qui la soutinrent eurent une épaisseur de 20 briques; et sous la courbe intérieure, 12 pieds de hauteur; la largeur de ce boyau, en dedans, fut de 15 pieds. Tout ce travail fut exécuté en 7 jours, au bout desquels le fleuve étant ramené dans son lit, Sémiramis put passer à pied sec par dessous l’eau, de l’un à l’autre de ses châteaux. Elle fit poser aux deux issues de cette galerie deux portes d’airain qui ont subsisté jusqu’au temps des rois de Perse, successeurs de Kyrus.

«Enfin elle bâtit au milieu de la ville le temple de Jupiter, à qui les Babyloniens donnent le nom de Bélus. Les historiens n’étant pas d’accord sur cet ouvrage, qui d’ailleurs est ruiné, nous n’en pouvons rien assurer: seulement il est certain qu’il fut excessivement élevé, et que c’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en ont connu exactement les levers et les couchers (Diodore décrit ce temple construit en briques et bitume). Aujourd’hui le temps a détruit tous ces ouvrages: une partie seulement de cette vaste cité a quelques maisons habitées; tout le reste consiste en terres que l’on laboure. Il y avait aussi ce que l’on appelle le jardin suspendu; mais cet ouvrage n’est point de Sémiramis: ce fut un certain roi syrien qui, en des temps postérieurs, le bâtit pour une de ses concubines née en Perse. Cette femme, désirant avoir des collines verdoyantes, obtint du roi qu’il fît construire ce paysage factice, en imitation des sites naturels de la Perse. Chaque côté de ce jardin avait 4 plèthres de longueur, etc.»

Tel est le récit de Ktésias ou des livres anciens dont il s’autorise. On peut reprocher à quelques détails une exagération qui atténue la confiance; mais outre que la limite du possible et du vrai n’est pas aussi facile à tracer ici que l’on a voulu le croire, nous aurons encore l’occasion, dans un autre article, de prouver que l’exagération apparente vient surtout des fausses valeurs que l’on a attribuées aux mesures appelées stades, plèthres, orgyes, coudées; en ce moment nous nous bornons à remarquer qu’en général les circonstances ont une physionomie locale qui donne aux faits principaux un grand caractère de vérité[78], et que, selon les règles de la critique historique, ce récit prouve réellement que c’est à Sémiramis qu’appartient la fondation de Babylone dans le sens strict du mot, puisque cette reine créa les ouvrages majeurs qui constituent une cité, ouvrages auxquels Babylone fut uniquement redevable de la splendeur commerciale et de la force militaire qui l’ont rendue si célèbre.

En récapitulant ces ouvrages, nous en trouvons 7 principaux:

1º Le grand mur d’enceinte et de fortification, ayant 360 stades de développement;

2º Un quai élevé sur chaque rive du fleuve;

3º Le pont composé de piles de pierres et de poutres tendues sur ces piles;

4º Deux châteaux placés aux issues du pont;

5º Un vaste bassin ou lac carré de 360 stades sur chaque côté;

6º Un boyau ou galerie par-dessous le fleuve;

7º Le temple de Bélus en forme de pyramide, où l’on montait par des rampes.

CHAPITRE III.
Récit de Bérose et de Mégasthènes.—Système chaldéen.

IL est naturel de croire qu’avant la publication de l’histoire de Ktésias, les Grecs n’avaient que peu ou point de connaissance des ouvrages et du nom de Sémiramis: cet auteur doit donc être considéré comme le chef de l’opinion qui attribue à cette reine la fondation de Babylone, et cette opinion dut être dominante jusqu’au temps d’Alexandre. Mais lorsque la conquête de l’Asie par ce prince, et lorsque sa résidence à Babylone, qu’il affectionna, eurent mis les savans grecs en communication avec les prêtres du pays, avec ces Chaldéens si renommés pour leurs sciences, on vit s’élever une autre opinion indigène et babylonienne, contraire à celle des Assyriens de Ninive. La première trace se montre dans un fragment de Mégasthènes, historien grec, contemporain de Séleucus-Nicator, roi de Babylone jusqu’en l’année 282 avant Jésus-Christ, lequel envoya Mégasthènes, à titre d’ambassadeur, vers Sandracottus, l’un des rois de l’Inde résidant à Palybothra[79]. Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, nous a conservé le passage qui suit, livre IX, chap. 41, pag. 457.

«Babylone fut bâtie par Nabukodonosor: au commencement (in principio) le pays entier était couvert d’eau et portait le nom de mer[80]; mais le dieu Bélus, ayant desséché la terre et assigné à chaque élément ses limites, environna de murs Babylone, puis il disparut[81]. Dans la suite, l’enceinte qui se distingue par des portes d’airain fut construite par Nabukodonosor; elle a subsisté jusqu’au temps des Macédoniens.»

Quelques phrases après, Mégasthènes ajoute:

«Nabukodonosor, devenu roi, entoura dans l’espace de quinze jours, la ville de Babylone d’un triple mur, et fit couler ailleurs les canaux appelés armakale et akrakan qui venaient de l’Euphrate; puis, en faveur de la ville de Siparis, il creusa un lac profond de 20 orgyes, ayant 40 parasanges de circuit; il y fit des écluses ou vannes, appelées régulatrices des richesses, pour l’arrosage de leurs champs. Il réprima aussi les inondations du golfe Persique, en leur opposant des digues, et les irruptions des Arabes, en construisant la forteresse de Térédon. Il orna son palais, en élevant un jardin suspendu qu’il couvrit d’arbres.»

Très-peu de temps après Mégasthènes, un savant de Babylone, Bérose[82], né de famille, sacerdotale, professa la même opinion; et parce que ses prédictions astrologiques et ses écrits en divers genres le rendirent célèbre au point que les Athéniens lui érigèrent une statue dont la langue fut d’or, nous pensons que c’est à lui qu’il faut attribuer l’ascendant que cette nouvelle opinion acquit, selon l’expression de Quinte-Curce, chez la plupart des historiens (vel ut plerique credidere).

L’intéressant ouvrage de Bérose, intitulé Antiquités chaldaïques, étant perdu, c’est à l’historien juif Flavius Josephus que nous devons les fragmens relatifs à notre question. Voici ses paroles (Contra App., lib. I, § XIX):

«À l’égard de ce que les monumens chaldéens disent de notre nation, je prendrai à témoin Bérose, né lui-même Chaldéen, homme très-connu de tous ceux qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu’en faveur des Grecs il a publiés dans leur propre idiome, sur l’astronomie et la philosophie des Chaldéens.»

«Bérose donc, qui a copié les plus anciennes histoires chaldéennes, présente absolument les mêmes récits que Moïse[83] sur le déluge, sur la destruction des hommes qui en résulta; sur l’arche dans laquelle Noé, père de notre race, fut sauvé; sur la manière dont elle aborda aux montagnes d’Arménie; ensuite il énumère les descendants de Noé, assigne le temps de chacun d’eux, et arrive jusqu’à Nabopolasar, roi des Chaldéens et de Babylone

Ici Josèphe raconte en détail, d’après Bérose, comment Nabukodonosor, fils de Nabopol-asar, ayant battu le roi d’Égypte Néchos, fut tout à coup distrait de ses conquêtes par la mort de son père; comment, sur la nouvelle qu’il en reçut, il traversa le désert de Syrie à marches forcées pour se rendre à Babylone; comment, investi de l’autorité suprême à titre d’héritage, il distribua ses prisonniers syriens, phéniciens et juifs en divers lieux de la Babylonie, pour y être employés à divers ouvrages, et il ajoute comme propres paroles de Bérose[84]:

«Nabukodonosor, après avoir enrichi le temple de Bélus et de quelques autres dieux, après avoir réparé la ville de Babylone qui déja existait, et y avoir ajouté une ville (ou citadelle neuve), voulut empêcher que ceux qui par la suite voudraient l’assiéger, ne s’y introduisissent en détournant le fleuve: pour cet effet, il construisit une triple enceinte de murs, tant à la ville extérieure qu’à la ville intérieure, partie en briques cuites et bitume, partie en briques seulement: lorsqu’il eut bien fortifié la ville, et qu’il l’eut ornée de portes magnifiques (les portes d’airain), il bâtit près du palais de son père un autre palais plus élevé, plus grand et plus somptueux. Il serait trop long de le décrire; il nous suffira de dire que ce grand ouvrage fut fini en 15 jours: or, dans ce palais fut aussi construit par lui le jardin fameux appelé jardin suspendu, pour complaire au désir de son épouse qui, ayant été élevée dans la Médie, désirait l’aspect d’un paysage montueux

Voilà, continue Josèphe, ce que Bérose dit de Nabukodonosor, dont il parle encore beaucoup dans son IIIe livre des Antiquités chaldéennes, où il réprimande les historiens grecs, qui croient futilement que Babylone a été construite par l’Assyrienne Sémiramis, et qui ont écrit faussement que c’est elle qui a élevé tous les ouvrages merveilleux de cette grande cité.

Maintenant scrutons ce récit. A ne juger que par ces derniers mots (qui ont écrit faussement), Bérose semblerait avoir donné un démenti absolu à tout ce que Ktésias raconte de Sémiramis; mais il faut observer que ce n’est plus ici le texte de Bérose; c’est Josèphe qui parle et qui raisonne sur quelques passages que nous n’avons pas; en outre, lors même que ce serait Bérose, nous aurions à lui opposer son propre texte antérieur où il dit: Nabukodonosor enrichit le temple de Bélus et de quelques autres dieux. S’il ne fit que les enrichir, ils existaient donc déja: s’il les eût bâtis, Bérose n’eût pas manqué de le dire. Nabukodonosor ayant réparé la ville qui existait déja: voilà une phrase tout à l’avantage de Ktésias: la ville ne devait son existence qu’à ses murs; Nabukodonosor les répara, parce qu’étant bâtis depuis près de 600 ans, ils avaient subi des dégradations. Enfin dire, comme Bérose, qu’il est faux que Sémiramis ait bâti tous les ouvrages merveilleux de Babylone, n’est pas dire qu’elle n’en ait bâti aucun; l’honneur de la fondation lui reste, et c’est Mégasthènes qui se trouve ici convaincu d’erreur, lorsqu’il a dit: Babylone fut bâtie par Nabukodonosor. L’enceinte qui se distingue par des portes d’airain, fut construite par ce même prince. Il est bien vrai que les portes d’airain furent posées par ce prince qui y employa entre autres l’airain enlevé au temple de Jérusalem. Mais le mur existait, Nabukodonosor ne fit que le réparer; et c’est sans doute cette association des portes posées et des murs restaurés qui a trompé Mégasthènes. Poursuivons.

«Nabukodonosor, pour empêcher que l’ennemi, en cas de siège, ne s’introduisît dans la ville en dérivant le fleuve.»

Le moyen de dériver existait donc aussi, et il suppose la construction du grand bassin de Sémiramis[85].

«Nabukodonosor fit construire une triple enceinte tant à la ville intérieure qu’à la ville extérieure.»

A une ville comme Babylone, de plus de 24,000 toises de circuit, supposer une triple enceinte est une absurdité dont aucun écrivain n’a parlé: il y a certainement ici altération dans le texte. Ktésias nous a dit que Sémiramis bâtit deux châteaux forts ou citadelles, l’un à l’est, l’autre à l’ouest du fleuve, et que le château du couchant eut une triple enceinte; ce doit être là l’objet désigné par Bérose: il aura donné le nom de ville à ces deux forteresses, et il aura appelé extérieure celle située à l’ouest de l’Euphrate[86], parce que, se trouvant dans le désert arabe, elle était réellement en dehors de la Babylonie propre; tandis que le château de l’est, situé dans l’île formée par l’Euphrate et le Tigre, était placé dans l’intérieur du pays. Admettant ces châteaux construits par Sémiramis près de six siècles auparavant, leurs murs devaient être d’autant plus ruinés, que les rois de Ninive, inquiets et jaloux, durent négliger ces moyens de défense d’une grande cité mécontente: Nabukodonosor dut réparer les murs de la grande enceinte; et il put ajouter une triple muraille au château de l’est qui n’avait qu’un mur. Bérose ainsi expliqué, semblerait prétendre que Nabukodonosor les bâtit de fond en comble; mais s’il eut pour objet d’opposer un obstacle à un ennemi déja introduit, la prudente Sémiramis n’a pu manquer d’avoir la même idée.

Enfin Bérose dit que Nabukodonosor se construisit un palais plus grand, plus somptueux que celui de son père; que dans ce château fut élevé le fameux jardin suspendu, et que tout ce travail ne dura que quinze jours. Ktésias est d’accord pour l’ouvrage; mais quant au temps, Mégasthènes prétend que ce fut Babylone même que Nabukodonosor entoura d’un triple mur dans l’espace de 15 jours. On aperçoit ici une confusion évidente faite par cet écrivain, qui applique à la ville ce que Bérose entend du château, et cet exemple nous montre la probabilité d’une confusion inverse, mais du même genre, faite soit par Josèphe, soit par Bérose même, ou par ses copistes.

En résumant cet article, il nous semble que les ouvrages réels de Nabukodonosor sont,

1° Le palais du jardin suspendu, qui ne lui est contesté par personne;

2° La forteresse de Teredon;

3° Les écluses et les digues contre les reflux du golfe Persique;

4° Le bassin et les vannes en faveur de la ville de Siparis;

5° La réparation des murs de la grande enceinte de Babylone;

6° L’application des portes d’airain à ces murs;

7° La réparation du château à triple enceinte, et la reconstruction du château de l’est sur pareil plan.

Il reste toujours à Sémiramis,

1° La construction première et fondamentale du grand mur de 360 stades;

2° Le quai le long de l’Euphrate;

3° Le boyau ou galerie sous-fluviale;

4° Les deux châteaux aux issues de cette galerie et du pont;

5° Le grand bassin de dérivation;

6° Enfin la tour ou pyramide du temple de Bélus.

CHAPITRE IV.
Autorités respectives de Bérose et de Ktésias, comparées et appréciées.

DANS le conflit de Bérose et de Ktésias, tel que nous le voyons, une difficulté se présente. Comment concevoir, pourra-t-on dire, qu’un indigène babylonien, qu’un prêtre chaldéen ait eu sur la fondation de sa métropole, des notions moins exactes que des étrangers perses, mèdes ou assyriens, de qui Ktésias a emprunté ses documents? Deux considérations nous rendent ceci très-concevable.

La première est que, relativement aux Babyloniens, les Ninivites étaient des usurpateurs dont le joug dut être odieux et pesant; Sémiramis dut personnellement laisser une mémoire flétrie par l’assassinat du roi son époux, par la publicité de ses débauches, par les vexations de ses immenses travaux; et l’opinion put lui refuser les honneurs de la fondation, ne fût-ce que par respect pour le dieu Bélus, à qui les traditions attribuaient toute l’organisation du pays.

La seconde est que le roi babylonien Nabon-Asar ayant supprimé tous les actes de ses prédécesseurs, afin que désormais la liste des rois de Babylone commençât par lui, il ne dut rester en cette ville et dans ce pays aucune archive ancienne, aucun document officiel sur la fondation par Sémiramis. Dès-lors Bérose n’a dû avoir aucun moyen national de remonter historiquement au-delà du règne de Nabonasar, c’est-à-dire au-delà de l’an 747; et voilà pourquoi les observations recueillies par Bérose, ainsi que Pline nous l’apprend, ne remontaient qu’à 480 ans (voyez la note page 126) avant la publication de son livre, en l’an 268; en effet, ajoutez 268 à 480, vous arrivez juste à l’année 747, première de Nabonasar. Il était politiquement interdit à Bérose de connaître rien au-delà, comme il fut interdit aux écrivains perses depuis Ardeschir, de connaître le vrai temps et le vrai nombre des rois écoulés entre Alexandre et ce prince.

Par inverse, nous trouvons à l’avantage de Ktésias une circonstance qui nous avait d’abord échappé, et que l’équité nous fait un devoir de rétablir ici. Cette circonstance nous est fournie par un passage du livre d’Esdras, dont la conséquence est que les archives citées par Ktésias comme la source où il puisa, furent réellement des archives assyriennes, soit en original, soit traduites par les Perses: voici le passage d’Esdras.

«Aux jours d’Artahshatah (au temps de Smerdis) les Samaritains voulant empêcher les Juifs de rebâtir le temple, écrivirent au roi la lettre suivante, en langue araméenne ou syriaque.

«Qu’il vous soit connu que les Juifs renvoyés par le roi (Kyrus) à Jérusalem, veulent maintenant en rebâtir les murs; et que le roi sache qu’au cas où les Juifs rebâtiront cette ville, de tout temps rebelle, elle refusera le tribut: nous, serviteurs du roi, qui avons mangé le sel et le pain de sa maison, nous l’en avertissons et vous supplions de faire rechercher dans le livre de vos pères (parce que) vous trouverez dans le livre des histoires, que cette ville est de tout temps une ville rebelle, ennemie des rois, en révolte dès les temps les plus anciens; c’est pour cela qu’elle a été détruite.»

Or, voici la réponse que fit le roi:

«L’extrait (ou plutôt la traduction) de la lettre que vous m’avez envoyée a été lu devant moi: j’ai ordonné, l’on a cherché et l’on a trouvé que cette ville, dès les temps anciens, s’est élevée contre les rois; qu’elle a été un siège de révolte; qu’il y a eu dans Jérusalem des rois puissants qui ont dominé sur tout le pays de l’Euphrate, et que le tribut royal leur était payé.»

Maintenant nous disons que ces rois puissants de Jérusalem qui ont dominé jusqu’à l’Euphrate ne peuvent s’entendre que de David et de Salomon, qui effectivement y dominèrent et y levèrent des tributs pendant 50 ou 60 ans. Après Salomon, le royaume s’étant divisé en deux petits états, les roitelets de Samarie et de Jérusalem, non-seulement ne perçurent plus le tribut, mais souvent y furent assujettis. Or, du temps de David et de Salomon, c’est-à-dire depuis l’an 1040 jusque vers l’an 980 avant notre ère, les Perses et les Mèdes assujettis aux Assyriens de Ninive, gouvernés par les satrapes du grand roi, et séparés de l’Euphrate par toute la Babylonie et la Mésopotamie, n’avaient ni moyens de communication, ni intérêt de savoir ce qui se passait en Syrie: ils ne devaient pas même avoir la faculté de tenir des registres, des archives royales, tels qu’on nous les désigne: les livres cités par Smerdis ne sont donc ni mèdes, ni perses; ils ne sauraient même être babyloniens, puisqu’ils précèdent l’époque de Nabonasar, qui les brûla tous: par conséquent ils ne peuvent être qu’assyriens-ninivites. Objectera-t-on que Sardanapale, ayant brûlé son palais, les archives royales ont dû y périr? Cette conséquence n’est pas de rigueur, surtout si l’on se rappelle que le séraï des rois de Ninive fut une maison mystérieuse de plaisir dont furent écartées les affaires; par conséquent la chancellerie, qui exige l’accès de beaucoup de monde, dut naturellement être placée ailleurs: dans tous les cas, nous avons ici la preuve positive qu’au temps de Smerdis il existait en Perse des livres officiels où se trouvaient consignés des événements antérieurs de plus de 500 ans, c’est-à-dire d’une époque où il n’existait ni royauté, ni chancellerie royale chez les Mèdes et chez les Perses; d’où il suit que ces livres furent assyriens-ninivites, soit en original, soit en extrait (comme nos chroniques juives), soit encore en traduction mède, que les rois de ce peuple, qui se dirent les héritiers des Assyriens, auraient fait faire pour leur instruction. Une telle traduction dans l’idiome zend, qui diffère de l’assyrien, expliquerait comment il a pu s’y introduire diverses altérations; d’ailleurs, il est remarquable qu’au chapitre VI du même Esdras, livre I, à l’occasion d’une pétition des Juifs, le roi Darius ayant fait chercher, l’édit de Kyrus dans les archives, il est dit: «Sur l’ordre de Darius, l’on chercha dans la maison des livres (la bibliothèque) qui est jointe au garde-meuble et au trésor à Babylone, et l’on trouva dans le château (ou palais), au pays des Mèdes (à Ekbatane), un rouleau écrit ainsi: L’an du règne de Kyrus, etc., etc.»

Ainsi l’on chercha à Babylone dans les archives, et l’on n’y trouva rien; mais l’on trouva à Ekbatane: n’est-il pas probable que ce fut là aussi que l’on trouva le livre cité par Smerdis; et alors, n’avons-nous pas une sorte de preuve que les monuments assyriens avaient été recueillis par Déïokés ou par ses successeurs qui résidèrent à Ekbatane?

En raisonnant sur ces faits, nous pensons y découvrir l’existence de deux systèmes chronologiques en opposition, dès avant Kyrus, au sujet de Babylone. L’un, le système assyrien qui nous est transmis par Ktésias, et qui paraît avoir dominé jusqu’à la chute de l’empire perse; l’autre, le système chaldéen, concentré d’abord en Babylonie, mais qui, par suite de la conquête d’Alexandre et du séjour des rois macédoniens en Chaldée, obtint une préférence qu’il dut en partie aux talents et aux ouvrages de Bérose dans l’idiome des Grecs, et en partie à la difficulté extrême de la langue zend, et à la destruction de ses livres, occasionée par les guerres des Macédoniens et des Perses.

CHAPITRE V.
Récit d’Hérodote.

ACTUELLEMENT consultons Hérodote, et voyons quels éclaircissements il nous donnera dans ce débat.

Cet écrivain, vers la fin de son premier livre, arrivant à la guerre de Kyrus contre Babylone, nous donne, selon sa coutume, d’assez grands détails sur le climat, les productions et les mœurs du pays. Quant aux faits historiques il est plus concis qu’à son ordinaire, et ce laconisme nous devient un motif de peser ses paroles avec plus de soin.

«L’Assyrie, dit-il, a plusieurs grandes villes; mais la plus célèbre et la plus forte est Babylone, qui, après la subversion de Ninive, devint la capitale des Assyriens.»

Ici Hérodote décrit l’enceinte carrée de Babylone, les dimensions de ses murs, la direction des rues, le palais du roi et le temple de Ioupiter-Bélus gui, dit-il, subsiste encore. «Les Chaldéens, qui sont les prêtres de ce dieu, assurent qu’il vient en personne dans la chapelle à un certain jour de l’année, et qu’il repose sur le lit qui lui est préparé, où l’on a placé une femme du pays... Il y avait autrefois dans le sanctuaire une statue d’or massif haute de 12 coudées; mais je ne l’ai point vue: le roi Xercès l’avait enlevée après avoir fait tuer le prêtre qui s’y opposait.»

Ces mots je ne l’ai point vue, montrent clairement qu’Hérodote parle ici en témoin oculaire; qu’il a conversé avec les prêtres chaldéens; qu’il a puisé tous ses renseignements sur les lieux: par conséquent nous avons lieu de penser qu’il a suivi le système chaldéen comme Bérose, et non pas le système assyrien comme Ktésias. Nous verrons l’importance de cette distinction pour apprécier ses récits. Il continue, § 184: «Babylone a eu beaucoup d’autres rois dont je parlerai dans mon histoire d’Assyrie; ce sont eux qui ont plus amplement orné ses murs et ses temples: parmi ces princes on compte deux reines: la première s’appelait Sémiramis. Elle fit faire ces digues remarquables qui retiennent l’Euphrate dans son lit et qui préservent la plaine de la stagnation malfaisante des eaux après les débordements.»

§ 185. «La seconde reine, nommée Nitokris, fut une femme plus prudente que la première; elle fit faire divers ouvrages, etc. (nous en parlerons bientôt). Ce fut contre le fils de cette reine que Kyrus conduisit ses troupes: il était roi d’Assyrie et s’appelait Labynet, comme son père.»

Ici nous avons une date connue d’où nous pouvons partir pour dresser nos calculs; nous savons par Bérose et par la liste officielle dite Kanon astronomique de Ptolomée, que le roi de Babylone détrôné par Kyrus le fut en l’an 539; qu’il avait régné 17 ans; par conséquent il avait monté sur le trône l’an 555. Selon Bérose et Mégasthènes, il n’était pas le fils des trois princes qui l’avaient précédé; il ne put donc être fils que de Nabukodnasar, mort en l’an 565. Bérose le nomme Nabonid, qui ne diffère de Labunet que par la permutation naturelle de l’N en L et du d en t. Ce Nabonid semblerait même être une forme grecque employée par Bérose pour signifier fils de Nabu ou de Naboun. Alors Nitokris, mère de Labynet-Nabonide, se trouve être l’épouse de Nabu-kodn-osor qui, selon l’usage du pays, dut avoir plusieurs femmes. Et nous avons une date du règne ou plutôt de la régence de cette princesse dans cette autre phrase d’Hérodote.

§ 185. «Nitokris ayant remarqué que les Mèdes, déjà puissants, ne cessaient de s’agrandir, et que, entre autres villes, ils avaient pris Ninive, elle se fortifia, etc.» Nous sommes certains, 1° que les Mèdes prirent Ninive sous Kyaxar en l’an 597; 2° que Nabukodonosor régnait déjà à Babylone depuis l’an 604, c’est-à-dire depuis 8 ans, et qu’il y régna 43 ans jusqu’à l’an 565. Nitokris n’a donc pu être une reine en titre, une reine indépendante; et il est démontré qu’Hérodote appelle improprement règne ce qui n’a été qu’une régence confiée par Nabukodonosor, seul roi que Bérose et le Kanon officiel admettent dans la liste. Cette régence trouve des motifs probables dans les longues absences que fit Nabukodonosor pour subjuguer Tyr et Jérusalem: les sièges de ces deux villes coïncident très-bien à la date que donne Hérodote (596), puisqu’ils occupèrent le roi de Babylone pendant 13 ans, depuis 598 jusqu’en 586.

CHAPITRE VI.
Résultat.

HÉRODOTE attribue cinq grands ouvrages à Nitokris.

«1° Elle fit creuser au-dessus de Babylone, à l’Euphrate, un nouveau lit qui rendit son cours si tortueux, que les navigateurs passaient trois fois de suite en trois jours près du bourg d’Arderica. Ce travail eut pour objet spécial d’arrêter les Mèdes.

«2° Elle fit construire dans la ville, et des deux côtés de la rivière, un quai en briques.

«3° Elle établit dans le lit du fleuve mis à sec, des piles de pont sur lesquelles on plaçait pendant le jour des madriers que l’on retirait le soir, pour empêcher les habitants d’une rive d’aller voler ceux de l’autre.

«4° Elle fit creuser un vaste lac de 420 stades de circuit, pour y dériver les eaux du fleuve dans les débordements. (Cela dut lui servir pour fonder le pont.)

«5° Avec les terres tirées de ce lac, elle éleva une digue prodigieuse pour contenir l’Euphrate.»

Aucun de ces travaux n’est attribué par Bérose à Nabukodonosor; mais plusieurs semblent se confondre avec ceux de Sémiramis.

En se rappelant que Nabukodonosor épousa, du vivant de son père, une fille du roi mède Kyaxar (vers l’an 606), on peut se demander si cette princesse, nommée Aroïté, fut la même que Nitokris; cela ne serait pas impossible, quoique peu probable au premier aspect. Kyaxar, comme tous les rois d’alors, avait plusieurs femmes. Aroïté a pu naître d’une autre mère que de celle d’Astyag, héritier de Kyaxar; et selon les mœurs des harem, ces mères rivales les auront élevés dans une mutuelle antipathie. Aroïté, devenue épouse de Nabukodonosor, aura pu redouter, haïr Astyag avec d’autant plus de force, qu’elle aura mieux connu son ambition et ses perfidies. Ce serait pour elle qu’aurait été construit le jardin suspendu.

Mais alors pourquoi son fils Labynet ne fut-il pas héritier de Nabukodonosor au lieu d’Evil-Mérodak, qui ne nous est point représenté comme un fils aîné, ni comme un homme âgé? Ces incidents domestiques ne sont point expliqués par les auteurs, et l’on n’a pas le droit d’y suppléer. Bérose même ajoute à l’embarras, quand il dit que les conjurés qui tuèrent Labo-[87]-roso-achod, élurent à sa place un certain Babylonien appelé Nabonides; comment omet-il de dire qu’il fut fils du grand Nabukodonosor?

Quoi qu’il en soit des circonstances, il suffit à la chronologie que l’époque de Nitokris soit connue et déterminée. Supposons que la régence date de l’an 595, premier d’Astyag, et partons de là pour calculer l’époque de Sémiramis. Hérodote dit qu’elle précéda Nitokris de cinq générations: ce vague de mots cinq générations, est remarquable; il faut qu’Hérodote ait ici manqué de date fixe, de nombre précis. Si nous évaluons les générations selon son système, c’est-à-dire à 3 pour 100 ans, les cinq générations nous donnent 166 ans, qui, ajoutés à 595, placent Sémiramis vers l’an 761, 14 ans avant Naboun-asar, et quarante-cinq ans avant la ruine de Ninive, par Bélésys et Arbâk. Cette date, dont aucun autre écrivain n’a fait mention pour Sémiramis, a beaucoup embarrassé les chronologistes; les uns ont supposé qu’il y avait erreur de copiste dans le nombre cinq, et qu’il fallait lire quinze. Les quinze générations vaudraient alors dans le système grec 500 ans, et Sémiramis, dans nos calculs, serait placée vers l’an 1100 ou 1095; ce qui produit cent ans de différence avec la date que nous avons trouvée par un autre calcul d’Hérodote être l’an 1195[88]. D’autres critiques ont pensé que c’était une Sémiramis IIe du nom, et quelques-uns en ont même fait l’épouse de Nabounasar; mais l’on voit que l’avènement de ce prince, en 747, est postérieur de 14 ou 15 ans à la date donnée par Hérodote (761), et, de plus, la supposition est sans autorité.

Après avoir réfléchi sur certaines circonstances du récit d’Hérodote, nous avons cru découvrir à cette difficulté une solution plus simple et plus vraie. Le lecteur n’a pas oublié que cet historien voyageur consulta les prêtres de Babylone, les chaldéens desservant le temple de Bélus; par conséquent les notions qu’il en reçut furent conformes au système chaldéen, tel que Bérose nous l’expose. Or, dans ce système, le roi chaldéen Nabounasar était le premier roi de Babylone; aucun autre n’était connu ou censé avoir existé avant lui. Néanmoins, comme le règne de Sémiramis était trop notoire dans Babylone, où ses ouvrages étaient des témoins vivants[89], le nom de cette reine ne put être entièrement supprimé; seulement il se trouva précéder immédiatement Nabounasar, sans supposer de lacune, précisément comme il est arrivé chez les Perses par la suppression qu’Ardeschir fit d’un grand nombre de règnes entre celui d’Alexandre et le sien. Hérodote a donc été nécessairement induit en erreur par les Chaldéens; et comment l’eût-il évitée, lorsque Bérose lui-même l’a commise, soit de bonne foi, soit de dessein prémédité, par un effet de cet esprit brahminique, c’est-à-dire mystérieux et dissimulé, qui caractérise les prêtres anciens. Par la suite, Hérodote, confrontant cette donnée aux calculs qu’il avait reçus à Memphis et à Ekbatanes, des savants perses et égyptiens[90], dut éprouver beaucoup d’embarras; mais subjugué par l’autorité, il écrivit d’abord, selon son usage, sans se faire garant, et il nous en avertit par ces mots: Voilà ce que les Chaldéens racontent du dieu Bel; cela ne me paraît pas croyable, mais ils l’assurent.

Si notre explication est juste, la Sémiramis d’Hérodote n’est pas autre que celle de Ktésias, la fondatrice de Babylone, et nous trouvons plusieurs appuis à cette assertion:

1° Le silence absolu de tous les anciens sur une Sémiramis II, placée à la date que donne Hérodote;

2° Un passage d’Étienne de Bysance, qui dit: «Babylone n’a pas été bâtie par Sémiramis, comme le dit Hérodote.»

Hérodote ne parle qu’une seule fois de Sémiramis, qui éleva les digues remarquables auxquelles Babylone dut l’assainissement de son terrain. Étienne de Bysance a donc considéré cette Sémiramis comme la fondatrice dont parle Ktésias.

3° En parlant de Babylone, Hérodote dit ailleurs: «Après la subversion de Ninive (en 717 sous Sardanapale) Babylone devint la capitale des «rois assyriens.» Ne semble-t-il pas croire que Babylone n’eut de rois que depuis cette époque très-voisine de Nabounasar, mort en 733?

4° Ensuite, après avoir parlé de ce que firent à Babylone les rois Darius et Xercès, il ajoute:

«Cette ville a eu plusieurs autres rois: ce sont eux qui ont plus amplement orné ses murs et ses temples.» Ces derniers mots font allusion aux portes d’airain posées par Nabukodonosor, et à ses dépouilles opimes mentionnées par Bérose; mais en même temps elles impliquent la construction des murs comme antérieure et déjà faite[91]. Hérodote poursuit:

«Parmi ces rois l’on compte deux femmes: la première, nommée Sémiramis, vécut cinq générations avant la seconde.»

Remarquez qu’Hérodote n’a pas dit cinq règnes: il y eût en contradiction avec l’autre phrase, Babylone a eu plusieurs autres rois. Le mot plusieurs cadre bien avec le nombre du kanon de Ptolomée, qui compte 21 règnes depuis Nabounasar jusqu’à Kyrus; mais si Hérodote eût connu ceux qui s’écoulèrent entre Sémiramis et Nabounasar, dans un espace de plus de 440 ans, se fût-il contenté du mot plusieurs? Il a donc ignoré ceux-là.

5° Enfin, si notre explication est fausse, n’est-il pas bien singulier de voir le calcul chaldéen d’Hérodote donner 14 ans de règne à Sémiramis (de 761 à 747), précisément comme nous l’avons trouvé ci-dessus par le calcul des Assyriens?

Il est probable que lorsque cet historien voulut rédiger son histoire d’Assyrie, il s’aperçut de la lacune du système chaldéen, de sa discordance avec le système ninivite; que cette difficulté devint pour lui un motif de dégoût, un obstacle radical à la publication de son livre; en même temps que cette erreur, glissée dans l’ouvrage qui nous reste, a dû être l’un des arguments efficaces dont se servit Ktésias pour l’attaquer et le discréditer. Il nous reste deux mots à dire sur les ouvrages de Nitokris. (Voyez pag. 142 ci-dessus.)

Les trois grands détours de l’Euphrate paraissent lui appartenir sans opposition, mais son pont ressemble beaucoup à celui de Sémiramis. Ne peut-on pas croire que Nitokris l’aura trouvé très-dégradé et qu’elle l’aura réparé et orné?

La dérivation du fleuve et le creusement du grand réservoir ou lac sont des annexes du pont, que Sémiramis dispute également. Ce ne fut probablement qu’imitation et répétition de la part de Nitokris.

De toutes ces discussions il résulte assez clairement, d’une part, que les ouvrages fondamentaux de Babylone appartiennent réellement à Sémiramis, et que les livres assyriens à cet égard ont été mieux instruits et plus fidèles que ceux des Chaldéens; mais, d’autre part, il semble également vrai de dire que long-temps avant cette reine il existait au même local un temple très-célèbre du dieu Bel; et parce que les anciens temples en général étaient fortifiés pour la sûreté des prêtres, et qu’à raison des pèlerinages dont ils étaient le but, leur voisinage était très-habité, il y a tout lieu de croire qu’il exista une ville de Babel ou Babylon, antérieure à celle de Sémiramis; et à cet égard l’assertion de Bérose et de Mégasthènes est confirmée par d’autres témoignages positifs et par divers raisonnements d’induction.

Diodore de Sicile[92], en parlant des grands et nombreux ouvrages que Sésostris, au retour de ses conquêtes, fit exécuter par les captifs des peuples qu’il avait vaincus, s’autorise des livres et des monuments égyptiens, pour nous apprendre «qu’un certain nombre de prisonniers amenés de la Babylonie, ne purent supporter patiemment la dureté des travaux, et qu’étant parvenus à s’échapper ils s’emparèrent d’un lieu très-fort situé au bord du Nil; que de cet asile ils firent dans le voisinage des excursions et des pillages pour subsister, jusqu’à ce qu’une amnistie leur ayant été offerte ou accordée, ils donnèrent le nom de Babylon au local choisi par eux pour y habiter.»

Or si, comme les chronologistes en sont d’accord, sur la foi d’Hérodote, le roi égyptien Sésostris revint de ses conquêtes vers l’an 1348 avant J.-C., il s’ensuit qu’il existait des Babyloniens, et par conséquent une Babel dès cette époque, plus de 150 ans avant Sémiramis. Diodore ajoute immédiatement cette observation remarquable:

«Je n’ignore pas que Ktésias de Knide donne une autre origine à plusieurs des villes d’Égypte qui ont des noms étrangers, lorsqu’il dit qu’un certain nombre de gens de guerre, venus en Égypte à la suite de Sémiramis, y bâtirent des villes qu’ils appelèrent du nom de leur patrie.»

Dans cette opinion de Ktésias nous trouvons deux invraisemblances choquantes. 1° Comment Babylone, à peine bâtie par Sémiramis, à peine ayant un premier noyau d’habitants en sa vaste enceinte, eût-elle pu fournir une colonie? et comment ces colons, tous nés hors de Babylone, auraient-ils appelé patrie un lieu auquel ils étaient étrangers?

2° Comment les Égyptiens, après le passage supposé de Sémiramis, qui dut être de courte durée, auraient-ils laissé parmi eux des étrangers faibles, sans appui, et qui leur étaient odieux par principe de religion et de politique? L’origine de ces villes étrangères, attribuée aux captifs de Sésostris, est donc bien plus naturelle, et Ktésias, qui se contredit ici, paraît suivre cette opinion systématique des Perses (dont nous avons parlé), lesquels, à l’occasion de la révolte d’Égypte contre le grand roi, cherchèrent dans l’antiquité un droit ou un prétexte de possession légitime, fondé sur une prétendue conquête antérieure à Sésostris, conquête au moyen de laquelle les Égyptiens n’auraient dû être considérés que comme d’anciens sujets échappés au joug et dans un état constant de rébellion.

Ici la contradiction de Ktésias se démontre par les circonstances dont il accompagne la conquête que Ninus fit de la Babylonie. «Ce pays, dit-il, avait beaucoup de villes bien peuplées; les naturels, inexpérimentés à l’art de la guerre, furent facilement vaincus et soumis au tribut; Ninus emmena le roi captif, etc.»

Sur ce texte nous raisonnons et nous disons: «Si ce peuple avait des villes, c’est qu’il avait des arts, des sciences, des richesses; s’il était inexpérimenté à l’art de la guerre, c’est qu’il était pacifique et civilisé, et il était pacifique parce qu’il était agricole; c’était encore la cause de sa population et de sa richesse. Puisqu’il avait un roi, l’état était monarchique; par conséquent il y avait une cour, une capitale et toute l’organisation analogue. Dans cette organisation il ne pouvait manquer d’exister, comme chez tous les anciens peuples asiatiques, une caste sacerdotale; et puisque les historiens postérieurs nous représentent le peuple babylonien comme très-anciennement divisé en 4 castes, à la manière des Égyptiens et des Indiens, nous pouvons être sûrs que dès lors existait la caste de ces prêtres chaldéens si renommés pour leurs sciences et pour leur antique origine. Si cette caste existait, elle devait dès lors avoir aussi son collège, son observatoire astronomique, instruments nécessaires de son instruction et de ses sciences. Dans un pays plat comme la Chaldée, cet observatoire devait être élevé, comme la pyramide ou tour de Bélus, identique à celle de Babel. Le royaume conquis par Ninus devait même déja porter le nom de Babylonie, d’abord parce qu’il était le pays de Bélus; 2° parce que ce nom se montre dès le temps de Sésostris; 3° parce que les limites de la Babylonie, telles que les tracent les plus anciens géographes, n’ont pu être assignées par Sémiramis ou par Ninus; en effet, la ligne frontière de la Babylonie au nord, selon Strabon[93], d’accord avec Ktésias, passait entre le territoire d’Arbèles et le pays de Ninive, appelé proprement Atourie ou Assourie; c’est-à-dire que la juridiction de Babylone s’étendait jusqu’à 84 lieues de cette ville, et s’approchait de Ninive presqu’à la distance de 16 de nos lieues communes de France, ce qui est confirmé par le récit que fait Ktésias des combats qui eurent lieu entre les troupes de Sardanapale et celles d’Arbakes et de Bélésys[95]. Or, l’on ne saurait concevoir que Ninus ou Sémiramis eussent tellement rapproché de leur capitale le territoire d’un peuple vaincu; et il faut admettre que cette limite de la Babylonie était déjà ancienne; que le royaume des Chaldéens fut établi avant celui des Assyriens, lesquels avant Ninus ne possédaient probablement que le pays montueux situé entre l’Arménie et la Médie, pays qui compose aujourd’hui le Kurdistan proprement dit; tandis que les Babyloniens possédaient tout le plat pays situé entre la mer[96], le désert et les montagnes, ce qui présente un débornement géographique si naturel, que l’histoire nous le montre presque sans variation depuis ces anciens temps jusqu’à nos jours. On peut dire que cette grande île de l’Euphrate et du Tigre, jadis appelée Babylonie, et maintenant Irâq-Arabi, a été le domaine constant de la race arabe. Divers passages de Strabon offrent à cet égard des faits positifs et des idées lumineuses. «Les Arméniens,» dit ce savant géographe, liv. I, pag. 41, «les Arabes et les Syriens ont entre eux des rapports marqués pour la forme du corps, pour le genre de vie et pour le langage..... et les Assyriens ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens (p. 42): or le nom des Syriens (liv. XVII, p. 737) paraît s’étendre depuis la Babylonie jusqu’au golfe d’Issus, et même autrefois jusqu’à l’Euxin; car les Cappadociens, tant ceux du Pont que ceux du Taurus, portent encore le nom de Syriens blancs, sans doute parce qu’il y a des Syriens noirs. Ceux-ci (les noirs) habitent extérieurement au mont Taurus, dont le nom s’étend jusqu’à l’Amanus (près le golfe d’Issus). Quand les historiens qui ont traité de l’empire des Syriens nous disent que les Perses renversèrent les Mèdes, et que les Mèdes avaient renversé les Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui eurent pour capitales les cités de Babylone et de Ninive, bâties l’une par Ninus dans la plaine d’Atourie, l’autre par Sémiramis, épouse et successeur de Ninus.... Ces Syriens-là régnèrent sur l’Asie..... Ninus et Sémiramis sont appelés Syriens[97] (dans l’histoire).....et Ninive porte le titre de capitale de la Syrie. C’est la même langue qui est parlée au dehors et en dedans de l’Euphrate.» Voilà ce que dit Strabon.

Par ces mots, en dedans de l’Euphrate, il désigne évidemment le pays entre ce fleuve et le Tigre, et même tout ce qui est à l’est jusqu’aux montagnes des Mèdes et des Perses; ce qui s’accorde très-bien avec les monuments arabes de Maséoudi, lesquels, comme nous l’avons remarqué ci-devant[98], attestent que le midi de la Perse et le pays de Haouaz, à l’est du Tigre, furent habités par l’une des 4 plus anciennes tribus arabes (celle des Tasm) à une époque très-reculée.

Un dernier trait à l’appui de cette antiquité mérite encore d’être cité.

Étienne de Bysance, au mot Babylon[99], après avoir dit que Babylon ne fut point fondée par Sémiramis, comme le prétend Hérodote (vide supra), ajoute «que cette ville fut fondée par le très-sage et très-savant Babylon[100], 2000 ans avant Sémiramis, comme le dit Herennius-Severus.»

Cet Herennius-Severus, selon la remarque deSaumaise[101], est le Phénicien Philon, cité par Josèphecomme ayant traduit en grec plusieurs livreshistoriques de sa nation; par conséquentPhilon put et dut lire des livres arabes et chaldéènsd’une date très-ancienne. Les 2000 ans quenous cite ce savant, sont donc un résultat de sescalculs, dressé d’après les données des monumentsauthentiques. Nos chronologistes modernes ontnégligé ou méprisé ce calcul, parce qu’il ne cadrepas avec les leurs; mais, dans le système quenous exposons, il a une analogie frappante avecdeux périodes dont on avoue l’authenticité.... Selonnous, Sémiramis régna 1195 ans avant J.-C.:ajoutez 2000 ans, vous avez 3195 ans pour datede la fondation du temple de Bélus; et rappelez-vousque selon Mégasthènes et Bérose, ce futaprès un déluge ou inondation de la terre que Bélusbâtit sa ville, puis disparut. Maintenant confrontezà ce calcul celui des livres juifs; vous avezdepuis l’ère chrétienne jusqu’à la fondation dutemple de Solomon[102] 1012ans.
De la fondation du temple de Salomonjusqu’à la sortie d’Égypte[103] 480
De l’autre part 1492 ans.
Depuis la sortie d’Égypte jusqu’à lanaissance d’Abraham[104] 500
Et depuis la naissance d’Abrahamjusqu’au déluge[105] 1194
Total 3186 ans.

Nous n’avons donc que 9 ans de différence; encore faut-il remarquer que dans la période des rois juifs, il y a entre les chronologistes des variantes de 6, 8 et 10 ans qui remplissent ce déficit et rendent complet le synchronisme[106]. Notre calcul particulier, toutes corrections faites, porte l’intervalle depuis la fondation du temple de Salomon jusqu’à notre ère, à la somme de 1015, ce qui donne 3189 ans, 5 ans seulement de différence. Une si parfaite analogie n’est pas due au hasard.

D’autre part, l’analyse de l’astronomie indienne, faite par Bailly, par le Gentil, et par les savants de Calcutta, nous apprend que la période du Kali yog remonte à l’an 3102 avant notre ère, c’est-à-dire qu’à cette date commença l’âge actuel, à la suite d’un déluge qui avait inondé la terre et détruit la race humaine, à l’exception de Satavriata et de sa famille, que le dieu Vishnou, métamorphosé en poisson, prévint et sauva du danger. Il est vrai qu’ici nous avons une différence de 90 ans; mais comme tous ces déluges si célèbres dans l’histoire (quoique arrivés, dit-on, avant qu’il existât des écrivains), ne sont autre chose que des faits astronomiques voilés par l’allégorie, les calculs des astronomes ont eu des variantes selon le point (ou degré) du signe céleste (argo ou verseau) d’où ils sont partis, et il a suffi d’un degré de signe pour introduire une différence de 71 ans, à raison du phénomène appelé la précession des équinoxes.

Ici l’analogie ou plutôt l’identité des trois époques prouve que le récit vient d’une source commune, qui doit être placée chez les Chaldéens, parce que les Juifs ne sont que leur écho, ainsi que nous l’avons démontré dans la première partie de ces Recherches (chap. XI et suivants), et parce que les Indiens paraissent avoir emprunté leur astronomie de l’école chaldéenne, ainsi que l’indiquent sensiblement le Gentil dans son Mémoire sur la ressemblance de l’astronomie indienne avec celle des Chaldéens[107], et Bailly lui-même en divers passages de ses Recherches sur l’astronomie ancienne (p. 182) et indienne (p. 277, et Disc. prél., p. lxxij). Nous verrons bientôt divers faits tendants à prouver que cette école chaldéenne fut antérieure à Sémiramis et à Ninus.

CHAPITRE VII.
Dimensions des principaux ouvrages de Babylone.

CE sujet est un problème que l’on n’a pas encore résolu d’une manière satisfaisante: deux difficultés le compliquent; l’une, la discordance des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages; l’autre, la valeur des anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.

Nous avons vu que selon Ktésias le grand mur d’enceinte formait un carré parfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur; total, 360: selon Klitarque, ce devait être 365, par allusion aux jours de l’année. Selon Hérodote, ce carré réellement équilatéral, avait 480 stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes; l’un dit 385, l’autre 368: quant à la hauteur du mur, Ktésias lui donne 50 orgyes sur une largeur de six chars serrés, tandis que Klitarque la réduit à 50 coudées sur une largeur de 2 chars de front. Hérodote, au contraire, porte la hauteur à 200 coudées royales de Babylone.

Pourquoi ces discordances sur des faits matériels et palpables, et que faut-il entendre par ces stades, ces coudées, ces orgyes? Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktésias ou Hérodote se sont trompés, que l’un ou l’autre est en erreur, n’est pas une solution admissible, parce que tous deux ont été sur les lieux, ont vu, ont consulté les savants, et qu’une erreur juste d’un quart est impossible. On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient altérés en ce point: leur différence a été notée depuis très-long-temps. Ne serait-ce pas plutôt que les stades employés par eux ont une valeur diverse, comme il arrive parmi nous à nos lieues, qui, selon les provinces et les pays d’Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500, tantôt 2800, même 3000 et quelquefois plus? Le savant et judicieux Fréret paraît avoir le premier saisi cette idée simple et lumineuse. Dans un mémoire[108] projeté dès 1723, il tenta de prouver que la discordance de Ktésias et d’Hérodote n’était qu’apparente, et qu’elle provenait de ce qu’Hérodote avait employé le petit stade mentionné par Aristote[109] comme ayant servi aux mathématiciens à mesurer la circonférence de la terre, qu’ils avaient déterminée à 400,000 parties ou stades, dont il fallait 1111 toises ½ au degré; tandis que Ktésias avait employé le stade dont Archimède[110] se servit pour mesurer la même circonférence, et qui, donnant 833 ⅓ stades au degré, ne porte le cercle qu’à 300,000 stades. Ce rapport de 300 à 400, le même que celui de 360 à 480, est frappant; mais les preuves n’étaient pas assez détaillées, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne persuada point. Danville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu’il voulut[111] déduire le stade d’Hérodote d’une mesure vague du monticule de Babel, prise par le voyageur Pietro della Valle.... Le major Rennel, qui récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville, n’a cependant pas été plus heureux, et quoiqu’il ait consacré une section[112] entière à la ville de Babylone, on sent après l’avoir lue qu’il a plutôt fait des calculs de probabilités qu’une analyse méthodique des deux difficultés dont nous traitons. Pour les résoudre ces difficultés, il fallait surtout approfondir la question des mesures anciennes; déterminer si les stades des divers auteurs ont les mêmes valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes: un tel travail exigeait un système entier de recherches, de comparaisons, de combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major Rennel[113], en avait fait une première tentative. Mais, ainsi qu’il arrive dans toutes les recherches scientifiques, plusieurs inexactitudes se mêlèrent à d’heureuses découvertes. Romé de Lisle[114] profita des unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus, plus exacts. Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles, a porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures géographiques des anciens. Aujourd’hui que, grâces à ces savants, la question des mesures anciennes est plus claire, il nous devient plus facile de résoudre notre problème.

Et d’abord quant à la discordance des auteurs, si nous parvenons à concilier Hérodote et Ktésias, les autres seront peu embarrassants, parce qu’ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers sont des témoins oculaires, des autorités du premier degré. Mais de qui ont-ils tiré leurs informations? Nous avons vu, au sujet de Sémiramis, que leurs sources sont différentes; qu’Hérodote a suivi les opinions des prêtres babyloniens, tandis que Ktésias a été dirigé par les savants perses et les mages mèdes, interprètes des Assyriens: or il est notoire que pour le système civil et religieux, comme pour le langage, les prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et parce que l’astronomie, chez tous les anciens, tenait étroitement à la religion, l’on a droit de supposer que cette science et ses éléments différèrent aussi également; que par conséquent les mesures géométriques, qui en font partie, ne furent pas précisément les mêmes. D’après ces données, admettons que les stades employés par Hérodote et Ktésias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent, l’un ayant la valeur de 51 toises 1 pied 10 pouces 1 ligne 421°; l’autre la valeur de 68 toises 2 pieds 5 pouces 5 lignes 894°; ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au multiple de Ktésias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 9 lignes 984°, et si nous élevons le premier au multiple d’Hérodote 480, nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails; une identité si parfaite ne saurait être l’effet du hasard: elle nous donne la solution incontestable du problème, et nous avons le droit d’en tirer plusieurs conséquences. Nous pouvons dire, 1° que cette différente valeur des stades employés par Hérodote et Ktésias confirme la justesse de notre aperçu, savoir, que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes scientifiques d’origine différente; 2° que dans cette occasion et dans tout ce qui concerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit d’Aristote, de 1111 1/9 au degré, tandis que Ktésias a employé le stade dit d’Archimède, de 833 ⅓ au degré, comme l’avait deviné le judicieux Fréret; 3° que le petit stade, dit d’Aristote, est véritablement le stade chaldéen; que les mathématiciens indiqués par ce philosophe ne sont autres que les Babyloniens, dont Kallisthènes lui envoya les observations, selon ce que dit Simplicius dont le récit trouve ici une preuve nouvelle; tandis que d’autre part le stade dit d’Archimède paraît avoir été le stade assyrien, transmis et sans doute adopté par les Mèdes et par les Perses, leurs successeurs. Nous reviendrons à ces deux aperçus qui sont importants.

La concordance d’Hérodote et de Ktésias ainsi établie, toutes les variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux murs de Babylone le nombre disparate de 385 stades, c’est que Strabon qui cite très-souvent les historiens d’Alexandre, emprunte d’eux le nombre 365, qui, comme l’a dit Diodore, est celui de Klitarque et des auteurs contemporains d’Alexandre, fondés sur ce motif, que Sémiramis voulut imiter les jours de l’année. Ce motif astrologique, vraiment caractéristique des anciens, nous paraît authentique[115] et concluant; mais par cela même, il tourne contre Klitarque, 1° en ce que le nombre 365 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former un carré parfait; il y aurait eu un reste ou fraction, qui pour les géomètres astrologues, eût été du plus fâcheux présage; 2° parce qu’entre ces 365 stades et les 480 d’Hérodote, il n’existerait plus d’harmonie; 3° parce que les 360 stades de Ktésias, en réunissant les vertus du cercle au mérite du carré équilatéral, s’accordent singulièrement bien avec l’année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée chez les Assyriens par la circonstance que Sémiramis demanda à son époux les cinq jours excédant l’année, pour être reine. Nous savons aussi que cet usage ne fut point celui des Perses ni des Mages qui préférèrent l’année de 365 jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce (liv. III, chap. III), «les mages firent une procession dans laquelle ils furent suivis de 365 jeunes gens, image des jours de l’année, et ces jeunes gens furent vêtus de manteaux de pourpre.»

Les historiens contemporains d’Alexandre qui ont eu cet usage sous les yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombre des stades du rempart égalait celui des jours de l’année, ont confondu l’année moderne avec l’année ancienne. Strabon a donc tiré d’eux le nombre 365. Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second chiffre, et a écrit octa pour exa. Quinte-Curce ou ses copistes ont encore altéré cette erreur, et en retournant le chiffre, ils ont écrit au lieu de 386, 368: de la part du tardif Quinte-Curce, cette méprise est sans conséquence. Nous ne parlons point de Pline qui confond habituellement tous les stades en les prenant sans distinction pour la 8e partie d’un mille romain. On doit regretter les nombres et les calculs de Bérose.

L’enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000 mètres, chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000 mètres[116], c’est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse, mais non pas incroyable. On se tromperait gravement si l’on comparait une ville asiatique, et surtout une ville arabe, à nos villes d’Europe, où les maisons bâties en pierres sont serrées l’une contre l’autre, et s’élèvent de plusieurs, étages: en Asie, en général, des jardins, des cours, des champs labourables sont compris dans l’enceinte des villes. A surface égale, elles ne contiennent pas la moitié, ni même le tiers d’habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que l’Iraq, où il n’y a de bois de charpente, que des palmiers et des bois blancs[117], les maisons du peuple ne sont et n’ont jamais été que des huttes. Ainsi l’on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n’a eu d’autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d’hommes et de troupeaux dans des temps de guerres et d’invasions alors fréquentes et subites[118]: on a droit de supposer que ce fut là l’intention raisonnable des fondateurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes vues politiques sont attestées par leurs autres actions. Dans ces vastes cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité devenait utile au noyau de la ville. Ainsi, toute compensation faite, et par comparaison à Nankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l’on peut croire que Babylone dans sa splendeur n’a pas eu plus de 6 à 700,000 habitants[119]. En eût-elle eu un million, la subsistance de cette multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme l’a voulu penser le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes[120]. Entre une ville comme Londres et une ville asiatique quelconque, aucune comparaison n’est admissible. S’il faut un espace de 6,600 milles carrés pour faire vivre 700,000 Anglais, il n’en faut pas le quart pour alimenter un million d’Arabes; et si l’on remarque, d’après Hérodote, que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes, qu’elle seule fournissait le tiers des contributions de l’empire perse, sous Darius et Xercès, on ne verra aucune difficulté à peupler la capitale de plus d’un million d’habitants.

La hauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue; Ktésias la porte à 50 orgyes, qui valent 265 pieds 7 pouces[121]: Hérodote au contraire lui donne 200 coudées royales de Babylone[122], qui valent 288 pieds 10 pouces: une telle hauteur surpasse toute croyance, et, de plus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds 3 pouces. D’ailleurs il n’ont pu voir les murs dans leur entier, puisque, selon Hérodote, le roi Darius les avait démolis par leur faîte[123]. Strabon, qui copie les historiens d’Alexandre, réduit cette hauteur à 30 coudées, c’est-à-dire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui est considérable, mais du moins admissible. Il ne donne aussi à leur largeur que le passage de deux chars, égal à 32 pieds anciens[124], ce qui est beaucoup plus raisonnable que les six chars de Ktésias. Ces murs ayant été construits avec les terres excavées à leur pied, et cuites sur place, il en résulta nécessairement un fossé très-profond, et il est probable qu’Hérodote et Ktésias ont entendu la hauteur prise depuis le fond du fossé jusqu’au faîte du rempart, tandis que les historiens d’Alexandre l’ont comptée à partir du plain-pied de la place; et parce que le fossé fut rempli d’eau, et que les murs, comme nous l’avons dit, étaient démolis par leur faîte, aucun de ces auteurs n’a pu les mesurer, et n’en parlant que sur ouï-dire, l’on a pu leur en imposer.

Il est plus facile d’apprécier les mesures des deux châteaux construits par Sémiramis aux deux issues du pont qu’elle jeta sur l’Euphrate. «Le château du couchant», dit Ktésias (voyez ci-devant, p. 116), «fut ceint d’une triple muraille dont la première en dehors eut 60 stades de pourtour.» Ces 60 stades de Ktésias nous sont connus égaux à 4104 toises 3 pieds 5 pouces 5 lignes, ou 8000 mètres. Il en résulte pour chaque côté 2546 mètres, 170, c’est-à-dire une surface de plus d’une demi-lieue en tous sens. Cet espace semble mériter à cette citadelle le nom de ville à triple enceinte, dont nous avons vu Bérose faire mention dans un passage obscur que nous croyons avoir expliqué: les autres détails de ces châteaux n’offrent pas de difficulté grave; car il est évident que Ktésias ou Diodore, en disant que la troisième enceinte intérieure (par conséquent la plus petite) surpassa la seconde en largeur et en longueur, ont voulu dire en largeur et en hauteur; autrement ce serait une absurdité.

Les dimensions du pont telles que les donne Ktésias ne sont pas admissibles. Cet auteur dit qu’il fut jeté à l’endroit le plus étroit du fleuve, et que cependant il eut 5 stades de longueur. Ce serait, dans son calcul, 342 toises 2 pieds 2 pouces (environ 2165 pieds). Mais Strabon (liv. XVI, pag. 738), fondé sur les historiens d’Alexandre, ne donne qu’un stade de largeur à l’Euphrate: nos voyageurs modernes n’ont pas mesuré ce fleuve avec précision; mais deux d’entre eux nous fournissent un terme approximatif de comparaison. Pietro della Valle rapporte[125] qu’au bourg de Hellah (qui fit partie de l’ancienne Babylone), il vit au mois de novembre «un pont de barques sur l’Euphrate, comme il en avait vu un à Bagdad. (En cette saison les eaux sont assez basses.) Ce pont n’avait que 24 barques d’étendue, mais dans les grosses eaux il en faut bien davantage.»

D’autre part, Beauchamp estime à 10 pieds la largeur de chaque barque composant le pont de Baghdad (qui doit être analogue); mais il faut ajouter les intervalles, et de plus une certaine étendue pour le temps des grosses eaux: supposons 30 barques faisant 300 pieds, et laissons les intervalles pour mémoire. Si le stade de Strabon est celui d’Hérodote, il vaudra 307 pieds 10 pouces; s’il est le stade de Ktésias, il vaudra 410 pieds 5 pouces. On ne saurait admettre 110 pieds pour les intervalles, et il semblerait plus naturel de préférer le stade d’Hérodote, qui cadre avec le récit des voyageurs: néanmoins leur mesure est trop vague pour décider nettement la question. Si d’autre part on supposait que Ktésias se fût mépris sur le nom de la mesure qu’il emploie, et qu’au lieu de stade l’on dût lire plèthre[126], les 5 plèthres vaudraient 71 toises 1 pouce 6 lignes, c’est-à-dire 427 pieds 6 pouces, qui ne diffèrent de 410 pieds que de 17 pieds 6 pouces. Rien n’est bien clair sur cet article, si ce n’est que le pont n’a guère dû excéder 400 et quelques pieds, et que Ktésias est en erreur quant aux 5 stades.

Un dernier article, plus clair et plus important dans ses résultats, est le temple ou la tour de Bélus; écoutons Hérodote, qui se déclare témoin oculaire, et qui n’a pas dû se tromper sur un objet soumis à l’œil et de peu d’étendue[127].

«Le centre de la ville (à l’orient du fleuve) est remarquable par le temple de Jupiter-Bélus, qui subsiste encore actuellement: c’est un carré régulier fermé par des portes d’airain, lequel a deux stades d’étendue en tous sens. Au milieu de cette enceinte on voit une tour massive qui a un stade en longueur comme en largeur.»

Ainsi le temple de Bélus à Babylone était un lieu fort, une sorte de citadelle[128] semblable au temple du soleil à Bal-bek, et à la plupart des temples anciens[129], qui, pour le respect du dieu et surtout pour la sûreté des prêtres et des trésors que la piété y entassait, étaient munis d’un haut et fort mur extérieur..... La mesure dont se sert ici Hérodote est évidemment le stade chaldéen de 1111 1/9 au degré, chaque stade égal à 100 mètres (51 toises 1 pied 10 pouces 1 ligne). Par conséquent le carré de 2 stades formé par le mur avait sur chaque face 200 mètres français, ou 102 toises 3 pieds 8 pouces 2 lignes, ou 615 pieds 8 pouces, presque égal à la face du bâtiment des Invalides, vers la Seine.

Au milieu de ce carré de murs fermé par des portes d’airain, était la tour de Bélus, carrée aussi dans sa base, sur un stade de chaque côté, par conséquent 100 mètres, ou 317 pieds 10 pouces 1 ligne de base. «Sur cette tour,» continue Hérodote, «s’en élève une seconde; sur la seconde une troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre total de 8. On a ménagé en dehors de ces tours des escaliers ou degrés qui vont en tournant, et par où l’on monte à chaque tour. Au milieu de cet escalier (à la quatrième tour), on trouve une loge et des sièges où se reposent ceux qui montent. Dans la dernière (et plus haute tour) est une grande chapelle; dans cette chapelle est un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d’or.»

Notre auteur omet de remarquer qu’à chaque étage la tour diminuait; en sorte que le profil général dut être celui d’une pyramide. Il omet aussi de donner la hauteur; mais Strabon la restitue, lorsqu’il dit (page 738) «que le tombeau de Bélus était une pyramide haute d’un stade, sur un stade de long et de large par sa base.»

Cette masse avait donc aussi 307 pieds 10 pouces d’élévation et formait un triangle équilatéral[130].

Quel fut l’objet de cet édifice? C’était là le secret des prêtres. Quelques circonstances peuvent nous le révéler. 1° Ces escaliers commodes qui menaient au sommet annoncent un besoin assez fréquent d’y monter: ce ne peut être pour des sacrifices; leur appareil sanglant de bûchers et de victimes eût été trop embarrassant, et la chapelle était trop petite; 2° dans cette chapelle était un lit et une table, on couchait là, et, puisqu’on y passait la nuit, on y avait des lumières, on y travaillait sur la table; le dieu Bel, disaient les prêtres, y descendait une fois l’année; et il y trouvait une femme: cela s’entend; mais pendant les 364 autres nuits de l’année, ce lit, selon nous, servait au repos d’un ou de plusieurs prêtres astronomes occupés à l’observation des astres: cet édifice était un observatoire; sa hauteur en est un nouvel indice; car, dans un pays plat comme la Chaldée, une élévation de 307 pieds au-dessus du sol n’a d’autre utilité que de placer l’œil au-dessus des brouillards terrestres, de lui faire voir plus nettement l’horizon complet, et de diminuer l’effet des réfractions: aussi Ktésias, après avoir dit que cette tour ou pyramide fut excessivement élevée (voyez ci-devant, pag. 119), ajoute: «C’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en ont connu exactement les levers et les couchers».

Voilà le mystère très-important à garder, puisqu’il était la base et le mobile théocratique de la puissance religieuse et politique des prêtres, qui, par les prédictions des éclipses du soleil et de la lune, frappaient d’étonnement et d’admiration les peuples et même les rois alors très-ignorants des causes, et très-effrayés de l’apparition de ces phénomènes: par ces prédictions les prêtres se firent considérer comme initiés aux secrets, comme associés à la science des dieux, et ils reçurent ou prirent le nom vénéré de Nabi et Nabo (le prophète), et de Chaldœi, ou plutôt Kadshim, devins et devinateurs. Si l’on eût pu fouiller cette chapelle de Bel, on y eût trouvé quelque armoire ou caveau masqué où étaient renfermés les instruments d’observation, dont les anciens astronomes ont toujours été très-jaloux. Les observations journalières ont pu se faire dans la loge du milieu où étaient des sièges de repos, à une élevation de 150 pieds, plus exploitable que 307. Voilà le foyer de cette science chaldéenne vantée par les plus anciens Grecs, comme étant de leur temps une chose très-antique, ce qui ne pourrait se dire si le système d’ailleurs très-compliqué de cette science, tant astronomique qu’astrologique, ne se fût formé que depuis Sémiramis. Il est possible, il est même probable que l’édifice vu par Hérodote et Ktésias ne fut qu’embelli et réparé par cette princesse avec une plus grande magnificence. Tout s’accorde à témoigner qu’avant elle, et très-anciennement auparavant, existait en ce même lieu le monument appelé tantôt palais et citadelle, tantôt temple, tombeau et tour du dieu Bel. Les assertions de Mégasthènes et de Bérose, d’Alexandre Polyhistor, d’Abydène, etc., sont positives à cet égard, et elles ont d’autant plus de poids qu’elles ne sont que l’expression et la traduction des traditions du pays et des monuments publics cités par ces écrivains comme des garants notoires de leur véracité. Joignez-y ce que le livre des Antiquités juives dit de la tour de Babel, qui, pour le nom comme pour la chose, est absolument identique à ce qu’Hérodote et Bérose disent de la tour de Bel: nous avons vu plus haut que l’époque de construction est aussi la même. Or, puisque nous avons des motifs raisonnables de penser que la tour de Belde Babel exista long-temps avant le règne de Sémiramis, probablement 2,000 ans, et qu’elle exista comme observatoire astronomique, nous avons aussi le droit d’inférer que c’est plutôt dans cette période qu’il faut placer les études et les progrès des Chaldéens en astronomie. Une circonstance, elle seule, nous révèle qu’à l’époque de Sémiramis ils connaissaient non-seulement la figure ronde, mais encore la circonférence de la terre. La base et la hauteur de la tour de Bélus étaient rigoureusement la mesure du stade chaldaïque; cette mesure géométrique ne fut point prise au hasard. En supposant que ce fut Sémiramis qui l’ordonna, en réparant la tour, il s’ensuit que déjà le stade était usité; or, le stade chaldaïque de 1,111 1/9 au degré est une portion élémentaire du cercle de 400,000 stades, considéré comme circonférence du globe terrestre. Cette circonférence avait donc été antérieurement calculée et déduite des opérations géodésiques et astronomiques, ainsi que des raisonnements mathématiques, sans lesquels elle ne pouvait être connue: ce n’est pas tout; ce même stade, appliqué au degré terrestre, se trouve lui donner une étendue de 57,002 toises 1 pied 9 pouces 6 lignes, ce qui diffère un peu moins de 73 toises de la mesure obtenue par les académiciens dans le siècle dernier. Cette mesure est, comme l’on sait, de 57,075 toises pour la latitude de Paris (49° 23´);==de 56,750 toises sous l’équateur, et de 57,438 à Torne, par la latitude de 65° 50´. D’où l’on doit conclure que comme les degrés croissent en allant de l’équateur au pôle, c’est dans une latitude moyenne que fut mesuré celui qui nous présente 57,002 toises et fraction[131].

Un dernier fait nous reste à connaître: la tour de Bélus, dans sa fondation première, vers l’an 3190 ou 3195 avant notre ère, comme l’indiquent les Juifs et les Chaldéens, eut-elle les mêmes dimensions d’un stade de hauteur sur un stade de base? Si cela était, il serait démontré que dès cette date les sciences astronomiques des Chaldéens étaient au point que nous indiquons, et cela est plus que probable. Dans tous les cas, cette période de 3190 ans avant J.-C. fournit aux chronologistes raisonnables l’espace nécessaire à placer, d’une part, les observations babyloniennes envoyées par Kallisthènes à Aristote et remontant à l’an 2234 avant J.-C.; d’autre part, la fondation du temple d’Hercule à Tyr, que ses prêtres attestèrent à Hérodote remonter à une année qui correspond à l’an 2725 avant J.-C. Quant aux érudits qui nient tous les faits placés hors de leur système biblique, tout raisonnement avec eux est inutile, puisqu’il est d’avance proscrit[133].

CHAPITRE VIII.
Histoire probable de Sémiramis.

APRÈS avoir ramené à un état admissible et croyable les ouvrages de Sémiramis, qui cependant conservent leur caractère gigantesque, ne quittons pas ce sujet digne d’intérêt, sans essayer de nous faire des idées raisonnables de cette femme extraordinaire, qui dans l’histoire tient le premier rang de son sexe. Diodore de Sicile nous présente deux récits de sa fortune, et de la manière dont elle parvint au pouvoir suprême, qu’elle géra d’une main si hardie. Selon l’un de ces récits, qui est celui de Ktésias: «Sémiramis naquit en Syrie, à Ascalon, des amours clandestins de la déesse Derketo et d’un jeune sacrificateur de son temple: l’enfant exposée dans un lieu désert, parmi des rochers, fut par miracle nourrie et sauvée par les soins d’un essaim de pigeons sauvages qui avaient leur fuye[134] en ce lieu. Au bout d’un an, des bergers découvrirent cette orpheline, et la trouvant très-jolie, ils la menèrent et la donnèrent à l’intendant des haras royaux (appelé Simma), lequel, privé d’enfants, l’adopta et la nomma Sémiramis, c’est-à-dire colombe, en langue syrienne; de là serait venu le culte des pigeons dans le pays.» Voilà, dit Diodore (ou Ktésias), la fable que l’on débite sur Sémiramis. Et, en effet, c’est bien là une fable; mais en écartant le conte des pigeons et de la déesse, il resterait pour fait raisonnable que réellement Sémiramis serait née à Ascalon, du commerce clandestin de quelque prêtresse, et qu’élevée en secret, elle aurait été adoptée par le personnage indiqué. Tout cela est dans les mœurs du pays et du temps.

«Parvenue à l’âge nubile, continue Ktésias, l’éclat de sa beauté et de ses talents subjugua l’un des principaux officiers du roi. Cet officier s’appelait Memnon; étant venu inspecter les haras, il emmena Sémiramis à Ninive et il en eut deux enfants..... La guerre de Bactriane survint, Sémiramis y suivit son époux..... Ninus vainquit les Bactriens en rase campagne, mais il assiégeait inutilement leur capitale, où ils s’étaient renfermés, lorsque Sémiramis, travestie en guerrier, trouva le moyen d’escalader les rochers de la forteresse, et, par un signal élevé sur le mur, avertit de son succès les troupes de Ninus, qui alors emportèrent la ville.... Ninus, charmé du courage et de la beauté de Sémiramis, pria Memnon de la lui céder; celui-ci refusa. Ninus n’en tint compte, Memnon se tua de dépit, et Sémiramis devint reine des Assyriens.» Tel est, dit Diodore, le récit de Ktésias (p. 134, liv II).

Mais Athénée et d’autres écrivains assurent «que Sémiramis fut originairement une courtisane dont les grâces et la beauté fixèrent l’attention de Ninus. D’abord le crédit de cette femme n’eut rien de remarquable; mais ensuite il s’accrut au point d’amener Ninus à l’épouser, et finalement elle lui persuada, dans une fête, de lui céder 5 jours pour régner.»

Cette seconde version, plus naturelle, plus historique que la première, est encore appuyée par une anecdote que nous a conservée Pline. «Vers la 107e olympiade, dit cet auteur (de 352 à 349 avant J.-C.), parmi plusieurs peintres habiles fleurit Échion, qui se rendit célèbre par divers beaux tableaux: l’on admire entre autres sa Sémiramis, qui, de servante, devient reine[135]

Voilà, en faveur du récit d’Athénée, un témoignage remarquable. On sait que les anciens peintres étaient savants et scrupuleux en histoire. Si Echion, qui fleurit moins de 30 ans après Ktésias, a dédaigné son récit et préféré celui-ci, il s’ensuit que dès cette époque existait la version suivie par Athénée, et qu’elle passait pour plus vraie. En effet elle porte un caractère réellement historique, conforme aux mœurs de l’Asie ancienne et moderne. Qu’une fille d’une naissance obscure, qu’un enfant trouvé soit élevé par des étrangers; que donnée ou vendue elle arrive au séraï du sultan; qu’elle soit introduite dans le harem à titre d’odalisque[136], c’est-à-dire de servante de chambre; qu’enfin elle parvienne au grade de sultane-reine, c’est un roman historique encore réalisé chaque siècle en Asie. D’ailleurs cette version d’Athénée, qui se lie très-bien au début rectifié de Ktésias, a encore le mérite de résoudre les embarras chronologiques qui naissent de son récit, où les événements sont trop serrés, et, de plus, elle se trouve appuyée d’un fait qu’attestent deux autres écrivains; car, Moïse de Chorène et Képhalion s’accordent à dire que Sémiramis fit mourir tous ses enfants, excepté le jeune Ninyas. Dans le récit de Ktésias, elle en eut deux de Memnon, son premier mari; mais ils n’étaient pas enfants de roi, ni capables de lui faire ombrage; au lieu que, suivant le récit d’Athénée, elle eût pu, dans son état d’odalisque, avoir de Ninus plusieurs enfants âgés déjà, et aptes à régner, par conséquent faits pour l’inquiéter. Alors nous pouvons supposer sans effort que Sémiramis était entrée au séraï vers l’âge de 20 ans, qu’elle y vécut en qualité d’odalisque et eut des enfants de Ninus pendant un espace qui put durer 20 autres années. Ce temps fut employé par elle à fonder ce crédit et cet ascendant qui enfin subjuguèrent Ninus. La guerre de Bactriane étant survenue, elle y suivit le roi, et ce fut a|ors que l’acte de bravoure mentionné par Ktésias la fit devenir reine. Son nom même semble faire allusion à ce trait; car il n’est pas vrai que Sémiramis signifie pigeon ou colombe[137], en syriaque; au lieu que ce mot, décomposé (shem rami), signifie le signe élevé sur les murs de Bactre, lequel devint le signal de la victoire de Ninus et de la fortune de la favorite. A dater de cette année, qui fut l’an 1201, tous les événements seraient tels que les a établis l’auteur de la chronologie d’Hérodote, page 278. Mais nous corrigerions les dates précédentes, en disant que Sémiramis serait entrée au séraï vers 1221, et qu’elle serait née vers 1241. Alors elle eût vécu 61 à 62 ans, précisément comme le dit Ktésias; si son orgueil voulut que l’on comptât dans son règne tout le temps de sa cohabitation avec Ninus, elle aurait régné 42 ans, comme le dit encore cet auteur; et tout prend de l’accord dans le récit et dans les vraisemblances: par ces gradations naturelles, par cet apprentissage nécessaire, Sémiramis, arrivée au pouvoir suprême, donne l’essor à son caractère avide de tout ce qui est grand[138]: jalouse de surpasser la gloire de ceux qui l’avaient précédée, elle conçoit, après la mort de Ninus, le dessein de bâtir une ville dans la Babylonie. Ninus venait d’en construire une immense à 100 lieues de là, et voilà sa veuve qui veut en élever une autre, non pas plus grande (Strabon dit que Babylone fut plus petite), mais une mieux entendue. Ninive avait donc des défauts de position déjà sentis..... Le local de Babylone offrait donc des avantages supérieurs: le talent de Sémiramis fut de les apercevoir, et le succès est devenu une preuve de son génie. Effectivement, en examinant les circonstances géographiques et politiques de cette opération, il nous semble découvrir plusieurs des motifs qui ont dû la susciter. Ninive assise au bord oriental du Tigre, dans une plaine fertile en tout genre de grains, voisine de coteaux riches en arbres fruitiers, sous un ciel brillant et pur, Ninive jouissait d’une situation très-heureuse à plusieurs égards; mais elle était privée de l’un des éléments nécessaires à la prospérité des capitales. Elle manquait de navigation..... Le Tigre, quoique fleuve large et profond, est si rapide en son cours, si encaissé dans son lit, que les transports y sont toujours dangereux, difficiles et partiels. On ne peut le remonter; et de plus, au-dessus de Ninive, son cours est borné à si peu de pays, qu’on ne saurait en apporter beaucoup de denrées.

L’Euphrate, au contraire, a un développement immense au-dessus de Babylone; il touche à la Syrie; il pénètre dans l’Asie mineure par une de ses branches; il exploite toute l’Arménie par les autres; il appelle les produits de tous les pays montueux qui bordent l’Euxin, il les transporte avec moins de dangers que son rival; mais ce qui surtout lui assure la prépondérance, il communiqué à l’Océan par un cours plus lent, par un lit plus commode que le Tigre, en sorte que, depuis le golfe Persique, les bateaux peuvent le remonter bien plus haut et plus aisément que le Tigre. Une ville placée sur l’Euphrate était donc appelée à la splendeur que donne le commerce: et à cette époque le golfe Persique était le centre des communications les plus riches et les plus actives entre l’Asie occidentale, la Syrie, la Perse, l’Arabie heureuse, l’Éthiopie et l’intérieur de l’Afrique; à cette époque ce commerce valait celui de l’Inde. Les guerres habituelles des peuples riverains, en rendant la circulation difficile, en forçant de recourir aux caravanes dispendieuses des Arabes bédouins, s’étaient opposées à son développement. Cette cause venait de cesser; toute l’Asie limitrophe obéissait à un même souverain, et sa puissance le faisait respecter au loin. Ce motif commercial était déjà suffisant; Sémiramis dut en avoir deux autres, politiques et militaires.

Les habitants de la Chaldée étaient un peuple récemment conquis, par conséquent mécontent et disposé à secouer le joug. Un moyen propre à les contenir était d’établir près d’eux, dans leur sein, une forteresse dont la garnison fût un épouvantail ou un instrument. Cet objet fut rempli par la position de Babylone bâtie dans l’île Euphratique; mais pourquoi bâtir l’autre portion à l’ouest du fleuve au bord du désert? Ici se montre encore l’habileté du fondateur: alors que les armes projectiles avaient peu de portée, si l’on n’eût occupé qu’une rive du fleuve, l’on n’eût pas commandé l’autre suffisamment. On avait dans le désert un ennemi vagabond, turbulent, qu’il importait de tenir en respect: une citadelle formidable opéra cet effet. Babylone, assise sur les deux rives de l’Euphrate, épouvanta les Arabes bédouins; mais, en même temps, elle devint un moyen de les attirer et de les affectionner, parce qu’elle leur offrit le marché le plus commode et le plus avantageux pour vendre le superflu de leurs troupeaux, ou le butin de leurs lointaines rapines.

Cette domination plénière du fleuve, qui fut un raffinement d’art sur Ninive, fut aussi un surcroît de puissance militaire et commerciale. Tous les Bédouins devinrent vassaux par crainte ou par intérêt. Le choix du local précis de Babel fut un trait de politique plein d’astuce et de sagacité. L’on pouvait indifféremment asseoir la forteresse plus haut ou plus bas; mais Sémiramis trouvant en un point donné un temple célèbre, qui, suivant l’usage du temps, était un lieu de pèlerinage pour tous les peuples arabes, Sémiramis saisit ce moyen religieux de manier les esprits; en ornant ce temple, en le comblant de présents, elle flatta le peuple; en caressant les prêtres chaldéens, en les dotant, elle se les attacha, et par eux elle devint maîtresse des cœurs. Enfin, un dernier motif de son choix dut être que, quelques lieues plus haut, l’Euphrate avait et a encore des rapides ou brisants qui empêchent les bateaux de remonter à pleine charge... La ville devint un entrepôt.

D’après ces combinaisons trop naturelles pour n’être pas vraies, il ne faut plus s’étonner du succès de Sémiramis. Il fut complet contre Ninive, puisque cette cité ne subsista que 6 siècles, tandis qu’il en fallut 12 pour anéantir Babylone; encore ses immenses ruines, enfouies dans un espace de plusieurs lieues[139], demeurent-elles comme un monument de son existence. Il faut lire dans Diodore le reste des actions de cette femme prodigieuse, et voir comment, après avoir établi sa métropole, elle créa en peu de mois, dans la Médie, un palais et un vaste jardin, puis entreprit contre les Indiens une guerre malheureuse, puis revint en Assyrie se livrer à des travaux dont Moïse de Chorène continue les détails curieux dans le chapitre 14 de son Histoire d’Arménie. Telles furent son activité et sa renommée, qu’après elle, tout grand ouvrage en Asie fut attribué par les traditions à Sémiramis[140]. Alexandre trouva son nom inscrit sur les frontières de la Scythie, alors considérée comme borne du monde habité. C’est sans doute cette inscription que nous a conservée Polyæn, dans son intéressant Recueil d’anecdotes. (Stratag., liv. VIII, chap. 26).

Sémiramis parle elle même:

LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;
MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉE
AU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):
J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,
QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);
VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE
(l’Arabie-Heureuse);
VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),
ET AUX SOGDIENS[141] (Samarkand).
AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;
J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,
TANT ELLES SONT DISTANTES.
QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?
J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,
ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:
J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,
EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:
J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:
J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:
J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,
OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;
ET DANS CES OCCUPATIONS,
J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOI
ET POUR MES AMIS.

Dans ce tableau si simple et si grand, la dignité de l’expression et la convenance des faits semblent elles-mêmes garantir la vérité du monument. Nous ne saurions donc admettre l’opinion de quelques écrivains qui veulent regarder Sémiramis comme un personnage mythologique de l’Inde ou de la Syrie[142]. Il est possible que le mot semirami reçoive une étymologie zende ou sanscrite; mais outre le cas fortuit des analogies de ce genre, ce mot, qui nous est transmis par les Perses, peut avoir été substitué par eux au nom syrien de l’épouse de Ninus, comme le nom de Zohâk fut substitué au nom de Haret, comme celui d’Esther le fut au mot hadossa, signifiant myrte en hébreu. L’article suivant va confirmer cet aperçu par des rapprochements singuliers auxquels donne lieu un récit que nous a conservé Photius dans sa Bibliothèque grecque[143].

CHAPITRE IX.
Récit de Conon, et roman d’Esther.

«J’ai lu, dit Photius (page 427 de sa Bibliothèque), j’ai lu le petit ouvrage de Conon, dédié à Archelaüs Philopator, contenant 50 anecdotes tirées de divers auteurs anciens. La 9e traite de Sémiramis. Conon la présente comme fille, et non comme femme de Ninus. Pour m’expliquer sommairement, il attribue à Sémiramis tout ce que les autres écrivains racontent de l’Assyrienne Attossa (Atossa). Aurait-elle porté deux noms? ou a-t-il été le plus savant? Voilà ce que je ne sais pas. Il raconte que Sémiramis eut d’abord un commerce clandestin avec son propre fils, sans le connaître; qu’ensuite, la chose étant découverte, elle l’épousa publiquement; d’où il est arrivé chez les Mèdes et chez les Perses que le mariage des enfants avec leurs mères, qui d’abord était une chose exécrable, devint un acte légal et permis

Il s’agit de savoir si ce récit est purement paradoxal, ou s’il contient quelques lumières dans notre question.

1° Nous observons que Conon fut un auteur assez tardif, puisque son patron, Archelaüs, fut un des Hérodes emmené par Jules-César à Rome, où il passa de longues années.

2° Les 50 anecdotes dont Photius donne l’extrait sont pour la plupart tirées de la haute antiquité, en des temps dits héroïques et fabuleux, avec une affectation de singularité qui décèle l’intention formelle d’amuser un prince ennuyé; mais on n’y découvre point un caractère d’absolue fausseté, ni d’invention apocryphe qui en fasse un pur roman. Dans l’anecdote de Sémiramis, Photius observe que les faits attribués par Conon à cette princesse, le sont par d’autres auteurs à l’Assyrienne Atossa. Il n’y aurait donc que transposition et confusion de noms. Quelle fut cette Atossa, ou Attossa? Les Perses nous en citent une née fille de Kyrus, devenue épouse de Cambyse (son propre frère), puis de Smerdis; ce ne doit point être celle-là.

L’historien Hellanicus, contemporain d’Hérodote, en citait une autre qui, dans un temps ancien, avait inventé l’art d’écrire ou d’envoyer des lettres missives[144]: ce pourrait être celle-là; mais il l’appelle reine des Perses, et l’on n’en connaît aucune autre action.

Enfin Eusèbe, dans sa Chronique[145], nous fournit un trait plus précis. «Atosse, qui est Sémiramis[146] (ou qui est appelée Sémiramis), fut fille de Bélochus (18e roi d’Assyrie), et elle régna 12 ans avec son père.»

Ici nous avons une Atosse assyrienne, comme celle de Conon, et deux noms pour une même personne, comme l’a soupçonné Photius. De ces divers exemples nous pouvons conclure,

1° Que le nom d’Atosse fut commun à plusieurs femmes chez les Perses et les Assyriens;

2° Que, par un autre cas possible, ces femmes ont pu vouloir s’appeler du nom illustre de Sémiramis, ou que Sémiramis a pu d’abord porter le nom d’Atosse quand elle était simple particulière. De ce double cas ont pu venir des méprises, des confusions; et en parcourant l’histoire des Mèdes et des Perses, nous trouvons un trait qui réunit d’une manière remarquable plusieurs circonstances du récit de Conon.

Selon Ktésias, la fille du roi mède Astyag, nommée Amytis, devint l’épouse de Kyrus: selon Hérodote, la fille de ce même Astyag était mère du même Kyrus: Ktésias, qui contredit Hérodote, n’ose avouer ce fait, mais il l’insinue lorsqu’il dit: «Kyrus ne connaissait pas d’abord Astyag pour son parent (ou aïeul); lorsqu’il l’eut en son pouvoir, il le relâcha, et il honora Amytis comme sa propre mère; ensuite il l’épousa.» Maintenant observons qu’aucun auteur ne parle de l’inceste comme légal chez les Assyriens et les Babyloniens, tandis que tous attestent cet usage chez les Perses et chez les Mèdes..... Le mariage des frères avec les sœurs, des mères avec leurs fils, était un usage antique et légal de la caste des mages, a dit Xantus de Lydie[147], dès avant le temps d’Hérodote. De là ce vers de Catulle:

Nam magus ex matre et gnato nascatur oportet.

Pour être mage, il faut naître d’une mère mariée avec son fils.

D’autre part, nous savons que la religion et les rites des mages, essentiellement mèdes et zoroastriens, furent adoptés par Kyrus. Son fils Cambyse épousa sa propre sœur Atossa: n’est-il pas naturel d’en tirer la conséquence que ce fut Kyrus qui introduisit l’inceste chez les Perses, comme le dit Conon, et qu’il représente ici Ninyas, comme Astyag représente Ninus? Mais d’où vient cette méprise? sans doute le voici. Ninus, chez les Mèdes, était un zohâq, comme Astyag l’était chez les Persans. Or comme il y avait quelque analogie entre l’aventure de Sémiramis qui s’éprit de son fils et voulut en jouir, et l’aventure d’Amytis qui vécut clandestinement avec son fils, et qui l’épousa, ces divers personnages auront été confondus par quelque historien romancier, comme le sont encore les historiens persans[148].

Quant à la Sémiramis dite Atossa, fille de Bélochus selon Eusèbe, ses 12 ans de règne approchent beaucoup des 14 ou 15 ans que nous avons trouvés à l’épouse de Ninus[149], et Ninus pourrait être ce Bel-ochus, qui signifie frère de Bel: car, placé vers la moitié des 1,200 ans de Ktésias, il se trouve à la tête de la liste redoublée dont la chronologie d’Hérodote démontre l’erreur (t. 4, pag. 468).

Mais ce nom d’Atossa ou Attossa donné à Sémiramis, d’où vient-il? En lisant l’anecdote juive d’Esther, nous remarquons que son nom syrien ou hébreu fut Hadossa, signifiant myrte; qu’elle vint de Syrie comme Sémiramis; qu’elle fut odalisque à la cour du grand roi Assuérus: or Assuérus est le nom que le texte grec donne à l’Assur ou l’Assyrien de la Genèse qui bâtit Ninive: cet Assuérus épousa la Juive Hadossa, comme Ninus épousa l’Ascalonite Atossa; l’une et l’autre de servantes devinrent reines, comme le représentait le tableau du peintre Échion, dès avant Alexandre. Jamais les commentateurs n’ont pu prouver en quel temps vécut cet Assuérus, ni où il fut roi, ni qui fut cette Esther, dont les critiques placent l’histoire au rang des livres apocryphes. Il nous semble assez évident que le nom prononcé Atosa par les Grecs, est identique à l’Hadossa des Syriens; qu’Esther n’est pas autre que Sémiramis, dont un auteur juif a modifié l’histoire tirée du même livre que le tableau d’Échion, pour en faire honneur à sa nation; en sorte que nous avons ici deux écrivains juifs qui ont défiguré la vérité pour amuser leurs lecteurs: nous en verrons bientôt d’autres dans le même cas, mais beaucoup moins amusants.

CHAPITRE X.
Babylone depuis Sémiramis.

APRÈS que Ninus eut conquis la Babylonie, et détruit la racé des rois indigènes[150], ce prince, nous dit Ktésias, soumit le pays a un tribut annuel, c’est-à-dire qu’il en fit une province de son empire, régie comme les autres par un vice-roi ou satrape. Sémiramis ayant ensuite fondé l’immense forteresse de Babylone, cette cité devint la résidence naturelle et nécessaire du vice-roi; ce vice-roi, par la nature de sa place, dut être amovible au gré du souverain, comme le furent les satrapes de l’empire perse (dont le régime fut calqué sur celui de Ninive), comme le sont de nos jours encore les pachas de l’empire ottoman. Toutes ces organisations asiatiques se ressemblent. Cet état de choses subsista pendant toute la durée de l’empire assyrien. Nous en avons la preuve,

1° Dans l’envoi que Teutamus fit d’un corps de Babyloniens au secours de Troie[151];

2° Dans l’échange que Salmanasar fit d’une colonie de Babyloniens contre une colonie d’Hébreux de Samarie;

3° Dans tous les détails de la révolte de Bélésys-Mérodak contre Sardanapale;

4° Dans la vassalité non contestée de ce même Bélésys vis-à-vis d’Arbâk, qui, à titre de vainqueur de Sardanapale et de successeur du grand roi, conféra au Babylonien la satrapie de sa province exempte de tribut, et qui lui accorda le pardon d’un vol public contre l’avis de ses pairs assemblés;

5° Enfin dans ces expressions d’Hérodote[152]: «que la ville de Babylone, après la chute de Ninive, devint la résidence des rois d’Assyrie

Elle n’était donc auparavant qu’une ville dépendante, une ville de province. Nos deux auteurs, d’accord sur cette période, semblent différer sur celle du régime mède; car le texte d’Hérodote implique une souveraineté indépendante depuis Bélésys, tandis que, selon Ktésias, Babylone continua d’être vassale d’Ecbatane, au même titre qu’elle l’avait été de Ninive; et il en cite un trait remarquable dans l’anecdote de Parsodas et de Nanibrus, gouverneur de Babylone, qui se reconnaît justiciable de (Kyaxarès)-Artaïos. D’où il résulterait que les rois de Babylone n’auraient effectivement été indépendants et héréditaires que depuis Nabopolasar, père de Nabukodonosor; et la liste officielle, dite Kanon[153] astronomique de Ptolomée, appuie cette induction, en ce que depuis Nabopolasar, remontant jusqu’à Bélésys (Mardokempad), elle compte 11 règnes ou mutations dans le court espace de 96 ans, ce qui ne donne pas 9 ans complets pour chaque règne, et ce qui par conséquent exclut l’idée de succession héréditaire.

Après Bélésys, pendant le règne circonspect de Deïokès, qui ne commanda qu’aux Mèdes, alors que chaque peuple vécut libre et sous ses propres lois, il y a lieu de penser qu’il exista à Babylone des agitations oligarchiques, pendant lesquelles des chefs militaires ou sacerdotaux, se supplantèrent rapidement dans la gestion du pouvoir. Cela serait naturel, et il le serait encore que Phraortes, devenu puissant par la conquête de la Perse, eût ressaisi la suzeraineté de Babylone par le moyen de l’un des partis contendants. Ce prince ayant péri dans son expédition contre Ninive, son fils Kyaxarès (Artaïos) hérita de ses droits; mais l’invasion des Scythes, en 625, l’ayant confiné dans ses places fortes et dans ses montagnes, Nabopolasar et Nabukodonosor, à couvert dans leur île, protégés contre la cavalerie scythe par leurs fleuves et leurs canaux, mirent à profit la faiblesse du Mède, et rendirent leur royauté indépendante et héréditaire dans leur famille.

Contre cet état de choses conforme au raisonnement et aux autorités, on peut demander comment s’expliqueront, et le titre de roi donné par la liste officielle aux princes babyloniens depuis Nabonasar, et l’acte arbitraire de ce prince qui supprima les noms de tous ses prédécesseurs, acte et titre qui semblent impliquer l’indépendance absolue.

Nous répondrons que cette objection, plausible dans les mœurs et les usages d’Europe, n’est point une difficulté réelle dans les usages d’Asie. Le mot arabe et chaldéen malek, traduit roi, n’a pas strictement le sens que nous lui donnons: il suffit d’avoir lu l’histoire de l’Orient ancien, pour savoir que ce titre n’équivaut souvent qu’à celui de commandant de province et même de ville. Quand les Hébreux entrent en Palestine, il n’est pas de ville ou de gros bourg qui ne présente un malek, ou roi, et certainement ces roitelets n’étaient pas des rois indépendants, absolus. Cet emploi indistinct du nom de roi trouve son origine et ses motifs dans l’état politique de ces contrées. Primitivement, avant que les états se fussent engloutis les uns les autres, chaque peuple, régi par ses propres lois, avait son malek, son roi particulier. De grands conquérants, tels que Sésostris et Ninus, s’étant élevés, leur politique trouva convenable de conserver aux petits rois qui se soumirent volontairement les états qu’ils possédaient, et se contenta de percevoir le tribut, c’est-à-dire qu’en laissant le titre, qui n’était rien, les conquérants prirent les richesses, qui étaient tout; et de là cette dénomination de rois des rois, dont nous trouvons le premier exemple dans Sésostris, mais dont probablement l’usage est bien antérieur. Réduits à l’obéissance et à la vassalité, ces rois inférieurs ne furent réellement que des gouverneurs de province, que des satrapes, selon l’expression de l’idiome persan; et nous trouvons la preuve inverse de cette synonymie dans un passage de Bérose, qui, né sujet des Perses, a écrit selon leur génie; il dit:

«Nabopolasar ayant appris la défection du satrape qui était préposé sur l’Égypte, la Cœlé-syrie et la Phénicie, et ne se trouvant plus capable de soutenir les fatigues de la guerre, il chargea son fils Nabukodonosor de cette expédition, et mourut peu de temps après[154]».

La date de cette expédition et de la mort de Nabopolasar nous est parfaitement connue pour être de l’an 605 à 604. Or nous savons avec la même certitude historique, qu’à cette époque il n’y avait en Égypte d’autre satrape que le roi Nékos, qui régna depuis 617 jusqu’en 602; et nous savons encore par Hérodote et par les livres hébreux que Nékos n’était point le préposé des rois de Babylone, mais bien l’ennemi puissant, le rival indépendant qui leur disputa la Judée et la Syrie jusqu’à l’Euphrate[155]. La bataille de Karkemis ou Kirkesium, en 604, jugea la question contre lui. Il se retira dans son royaume, et il ne reparut plus dans la terre (ou pays) de Judée.

Bérose, historien célèbre par son savoir, n’a pu ignorer ces faits. Lorsqu’en cette occasion il emploie le mot satrape, c’est évidemment parce que, dans les idées asiatiques, il le juge synonyme du mot roi[156]. Le Syncelle nous offre un autre exemple du même emploi de ce mot par Alexandre Polyhistor, lorsqu’il dit, page 209: «Alexandre Polyhistor rapporte que Nabopolasar envoya vers Astyag, satrape de Médie, etc.» Or il est constant qu’Astyag était roi indépendant..., et le Syncelle, page 14, nous avertit que Polyhistor copiait Bérose.

Quant à la suppression que Nabon-asar fit des actes et des noms de ses prédécesseurs, elle n’est pas en lui une preuve du pouvoir royal, plus qu’elle ne le serait dans les pachas du Kaire, de Damas et de Bagdad; de tels procédés leur seraient possibles, sans avoir d’autre conséquence que de payer quelque amende. Seulement ici c’est un indice de félonie et de rébellion que semblent confirmer plusieurs circonstances.

En effet, après la mort de Nabonasar, l’an 733 (14 ans après la suppression des actes, en 747), on voit le roi de Ninive, Salman-asar, lever une colonie dans Babylone même et la déporter au pays de Samarie, à la place des Juifs qu’il venait de subjuguer et de déporter en Mésopotamie. Cet acte de souveraineté et de sévérité ne semble-t-il pas venir à la suite d’une rébellion qui aurait existé, sans pouvoir être punie du vivant de son auteur Nabonasar; mais, à sa mort, le prince suzerain, profitant de quelques troubles, aurait recouvré ses droits; il aurait écarté des coupables trop nombreux pour être détruits sans danger et sans perte; et même en capitulant avec le parti influent, il eût continué de prendre les vice-rois dans la caste, avec la précaution de les changer souvent, comme on le voit dans Nabius, Chinzirus, Porus et Ilulaïus, qui n’occupent que 12 ans.

D’autre part, la liste officielle appelée Kanon astronomique de Ptolomée, affecte de donner aux princes de Babylone, depuis Nabonasar, le nom de rois chaldéens, et non pas de rois assyriens. Or il est remarquable que les écrivains juifs authentiques, tels qu’Isaïe, Jérémie et l’auteur des Rois, appliquent exclusivement le nom de Chaldéens aux Babyloniens, et celui d’Assyriens aux rois de Ninive[157]; que ces Chaldéens étaient la caste bràhminique et noble des Babyloniens, celle en qui résidait le sacerdoce et primitivement le pouvoir; que, par suite de la conquête des Assyriens, ces Brahmes vaincus avaient dû être privés de l’autorité civile; que la garnison de Babylone avait dû être composée d’étrangers, et que même la colonie première introduite par Sémiramis en était formée en grande partie; mais par le laps de temps, dans un espace de 480 ans, l’esprit indigène et le sang arabe durent aussi reprendre l’ascendant que leur donnaient et la masse de population, et les habitudes de climat. Alors il est naturel de penser que la caste chaldéenne épiant l’occasion de ressaisir l’autorité, l’un de ses membres, Nabon-asar, profita de l’indolence ou de l’embarras des sultans de Ninive, pour affecter l’indépendance et convertir en autorité royale celle dont il put être revêtu, à titre de vice-roi, ou de pontife[158]. Dans un tel cas, on conçoit très-bien que cet indigène, considérant comme intrus les vice-rois qui l’auraient précédé et qui durent être des Ninivites, put vouloir supprimer leurs noms et leurs actes comme un monument de servitude; l’établissement de cette nouvelle puissance indigène et chaldéenne donnerait une explication très-naturelle d’un passage d’Isaïe, qui autrement demeure obscur.

Au chapitre 23 de cet écrivain, versets 13 et 14, on lit:

«Voici la terre des Chaldéens; ce peuple n’était pas (auparavant). L’Assyrien la fonda (Babylone) pour les habitants du désert; il éleva ses remparts, il bâtit ses palais, il l’établit pour la ruine des nations.»

Ce chapitre ne porte pas de date, mais il vient à la suite du chapitre 20, qui traite de la prise d’Azot par Tartan, général de Sennachérib[159], et ce fait, peu antérieur au siège de Jérusalem par ce prince, appartient aux années 722 ou 723 avant notre ère. Comment, à cette époque, Isaïe a-t-il appelé peuple nouveau ou race nouvelle les Chaldéens, de qui les Juifs s’honoraient de tenir, par Abraham, leur origine déjà ancienne? Cela ne peut se concevoir qu’en appliquant cette nouveauté à la puissance ressuscitée de la race chaldéenne par Nabonasar; cette résurrection date de l’an 747, c’est-à-dire 25 ans auparavant, et là s’appliquent bien ces mots, qui n’était pas (auparavant). Le reste de la phrase s’accorde parfaitement avec le récit de Ktésias sur l’origine de Babylone.

D’ailleurs le sujet du chapitre 23, où est le passage cité, convient très-bien à cette période; car c’est un anathème contre la ville de Tyr, frappée de grands maux et menacée de servitude. Or, vers les années 731 et 732, Salmanasar[160] avait subjugué toutes les villes phéniciennes, excepté Tyr, qu’un siège prolongé réduisit aux abois. C’est à ce siège que fait allusion le prophète, et non pas, comme le prétendent quelques paraphrastes, au siège de Nabukodonosor, qui fut postérieur de plus de 120 ans. Tout porte donc à croire que réellement la puissance ninivite éprouva de la part des vice-rois de Babylone, dès avant l’affranchissement par Bélésys, ce que la puissance ottomane éprouve quelquefois de la part de ses grands vassaux, qui, pendant plusieurs années, conservant des apparences de soumission et de tribut, exercent tous les actes d’une autorité indépendante et d’une véritable royauté. La suite des faits va encore jeter du jour sur cette idée; et parce que nos renseignements sur les rois babyloniens nous viennent presque uniquement de la liste appelée Kanon de Ptolomée, il n’est pas inutile de jeter un coup-d’œil sur l’autorité de ce monument, contesté par quelques écrivains pour soutenir d’anciens préjugés.

CHAPITRE XI.
Kanon astronomique de Ptolomée.

C’est à l’érudit Joseph Scaliger que les chronologistes doivent les premières notions de ce Kanon, ou Catalogue régulateur, tiré des écrits de l’astronome Ptolomée. Scaliger, compulsant un manuscrit du Syncelle, alors inédit, y trouva cette pièce historique et s’empressa de la publier dans les premières années du 17e siècle; mais parce que le Syncelle produit deux et même trois versions de cette liste, toutes différentes l’une de l’autre, il s’éleva des doutes sur son utilité. Peu de temps après (en 1620)[162], Calvisius et Bainbridge fournirent de meilleurs moyens de l’apprécier, en publiant la copie des deux manuscrits de Théon, commentateur de Ptolomée. En 1652 la traduction du livre de George le Syncelle, par Goar[163], sur un manuscrit autre que celui de Scaliger, offrit de nouvelles variantes quant aux noms; en 1663 le docte jésuite Petau, qui d’abord avait adopté la version de Scaliger, dans son Traité de Doctrinâ temporum[164], la répudia pour une meilleure que lui fournit un troisième manuscrit du même Théon[165]. Enfin le savant anglais Dodwell, dans une Dissertation très-bien raisonnée[166], ayant confronté et discuté toutes les versions alors connues, et les opinions émises, donna un état clair et fixe à la question, qui consiste dans les articles suivants:

1° La liste n° I doit être considérée comme la plus conforme aux manuscrits de Théon, copiste de Ptolomée. Les chiffres ou nombres sont d’autant plus exacts, que l’auteur original, après chaque règne particulier, additionne le produit de tous les règnes précédents; ce qui interdit toute altération, en même temps que cette précaution nous montre combien peu les anciens comptaient sur l’attention et la fidélité de leurs copistes.

Les numéros II, III et IV représentent les variantes données par Scaliger, par Petau et par le Syncelle, édition de Goar.

Elles servent à prouver cette incurie des copistes, puisque les noms propres qui composent ces listes sont quelquefois altérés de plusieurs manières (par exemple Iluarodamus): ce doit donc être une vérité, un principe de critique pour tout esprit impartial, que «toutes les fois qu’il n’existe qu’un ou deux manuscrits d’un ouvrage ancien, on n’a aucune garantie, aucune certitude morale de son identité avec l’ouvrage original tel qu’il sortit des mains de l’auteur.» Parmi les livres anciens que nous possédons, en est-il beaucoup qui aient satisfait à cette condition?

2° Dans la version qu’il nomme astronomique, n° II A, et qu’il prétend avoir copié de Ptolomée, l’on voit que le Syncelle a osé, selon sa coutume, altérer et changer la durée de plusieurs règnes, en donnant, par exemple, à Saosduchius 9 ans au lieu de 20; à Nabonadius 34 au lieu de 17; à Iluarodam 3 au lieu de 2, etc., que portent généralement les manuscrits de Théon.

3° Enfin, la version intitulée calcul ecclésiastique, n° II B, dont l’auteur premier semble être Africanus, chef des chronologistes chrétiens; cette version offre des preuves irrécusables de la négligence, de l’ignorance même, et du défaut de critique de ces anciens compilateurs.....

Premièrement, dans la confusion qu’ils font de personnages très-différents, en croyant, par exemple, que Nabonasar est le même que Salmanasar; que Nabonadius est le même qu’Astyages, ou Darius, ou Assuérus ou Artaxercès.

Secondement, dans une autre confusion qu’ils font du règne de Kyrus à Ekbatane, qui réellement veut 30 ans, avec le règne de Kyrus à Babylone, qui n’en veut que 9.

Troisièmement, dans la licence qu’ils prennent de changer arbitrairement la durée bien connue de divers règnes, tels que celui de Nabonasar, de Nabius, d’Iluarodam, de Nabonide, de Kyrus, d’Ochus, etc., et cela afin de retrouver la somme d’addition finale, exigée par le Kanon: enfin dans leur incurie à remplir même cette condition; car le calcul ecclésiastique, au lieu de fournir 424 ans juste après Alexandre, rend 426 ans 4 mois, par l’introduction inutile des 7 mois du mage, des 7 de Sogdien, et des 2 mois de Xercès II, et la surcharge d’une année sur un autre prince.

Par ces exemples pris dans un sujet important et célèbre, l’on peut juger du caractère des anciens écrivains dits ecclésiastiques, qui tous offrent plus ou moins de semblables anachronismes.

La liste authentique des rois chaldéens de Babylone étant ainsi éclaircie et fixée, l’on demande quel a été son auteur? Il fut antérieur à Ptolomée, puisque le Syncelle remarque, page 206, «que les astronomes chaldéens et les mathématiciens grecs s’en servaient le plus habituellement pour tirer leurs horoscopes, ainsi que l’atteste le très-savant Ptolomée.»

Donc ce Kanon ou règle du temps était bien antérieur à cet astronome et même à Hipparque, de qui Ptolomée a tout emprunté. Aussi voyons-nous Hipparque désigner quelques éclipses par les noms de certains princes que le Kanon nous offre. Dodwell, qui a médité ce sujet, a pensé que la rédaction première de ce régulateur du temps devait appartenir à Bérose, ce prêtre chaldéen dont nous avons souvent parlé.

En faveur de cette opinion, nous voyons plus de motifs encore que n’en a exposé Dodwell.

1° L’analogie et presque l’identité du fragment de Bérose cité par Fl. Josèphe[167], où les rois de Babylone, depuis Nabopolasar, sont nommés et classés comme dans la liste. Et si l’on objecte que, dans le livre contre Appion, Nabopolasar a 29 ans au lieu de 21, nous répondons qu’Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, liv. IX, chap. 40, et le Syncelle[168], dans sa Chronographie, p. 220, en citant le même texte de Bérose d’après Josèphe, donnent 21 ans à Nabopolasar; en sorte que Dodwell a eu raison d’attribuer l’erreur du livre contre Appion, au copiste, qui, au lieu d’écrire les mots grecs eikosi en’, vingt-un, a écrit eikosi ennea, vingt-neuf. Il y a cent exemples pareils.

2° La double qualité d’historien et d’astronome réunie dans la personne de Bérose, qui, pour établir les calculs et les prédictions astrologiques dont l’exactitude le rendit si célèbre en Grèce, eut besoin d’une mesure de temps très-précise, et eut, à titre d’historien, les moyens de la choisir dans les annales les mieux constatées.

3° Le passage de Pline, qui dit que Bérose donnait aux observations babyloniennes une durée de 480 ans.

Donc Bérose avait dressé ce calcul sommaire de 480 ans.

4° L’époque même à laquelle se termina d’abord le Kanon astronomique, laquelle fut la mort d’Alexandre: n’était-il pas naturel que Bérose terminât sa Chronologie à cette époque célèbre, qui était aussi celle de sa propre naissance[169]?

5° Enfin le titre de chaldéens donné à ces rois est encore une induction favorable, en ce que, si l’auteur eût été grec, il les eût appelés assyriens, selon l’usage d’Hérodote et de presque tous les auteurs grecs: il n’appartenait qu’à un indigène, à un prêtre babylonien tel que Bérose, de faire cette distinction savante dont nous trouvons l’exemple parallèle chez les écrivains juifs, avec cette particularité que l’orthographe de Bérose se rapproche de la leur autant que le permet la langue grecque.

Le lecteur a pu remarquer que dans le Kanon astronomique se trouvent supprimés les noms de plusieurs princes mentionnés par les historiens; par exemple, on n’y voit point la reine Nitocris d’Hérodote, et ce silence achève de prouver ce que nous avons dit, c’est-à-dire qu’elle ne fut que régente sous le règne de son époux Nabokolasar, qui est Nabukodonosor.... On ne voit pas non plus, après Cambyse, le mage Smerdis, quoique mentionné par Ktésias et par Hérodote, ni Laborosoachod, quoique cité dans le fragment de Bérose lui-même (en Josèphe). Ces omissions néanmoins ne sont pas des oublis, ni des lacunes; elles sont le résultat d’un système réfléchi qui n’a pas voulu embarrasser et troubler le calcul, en y introduisant des fractions d’années; en effet, Smerdis ne régna que 7 mois; mais parce que Cambyse régna 7 ans et 5 mois, la liste, en lui comptant 8 ans entiers, compense le temps de Smerdis. La même chose a lieu pour Laborosoachod, pour Arsès, etc., dont les mois sont reversés sur leurs prédécesseurs[170]. Quant à la liaison de cette chronologie babylonienne à notre ère chrétienne, elle s’est opérée avec aisance, facilité et certitude, par les dates des règnes d’Alexandre, de Darius-Hystaspe, de son fils Xercès, etc., dates sur lesquelles la série des jeux olympiques ne laisse aucun doute. Ainsi nous avons jusqu’à l’an 747 avant J.-C. une échelle continue qui nous fournit un terme de comparaison exact pour juger du degré d’instruction des auteurs qui, comme Hérodote, ont parlé de quelque événement, de quelque roi babylonien, dans le cours de cette période jusqu’à Kyrus, qui la termine. Ce sujet va nous occuper dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XII.
Rois de Babylone jusqu’à Nabukodonosor.

EN ayant le mérite exclusif de nous donner la liste des rois babyloniens depuis Nabonasar, le Kanon astronomique n’y a pas joint celui de nous donner des détails instructifs sur leurs règnes, et l’on n’y supplée que très-imparfaitement par d’autres auteurs. Sans un passage du Syncelle, nous ignorerions pourquoi les rois antérieurs n’ont laissé aucune trace: il paraît que Nabonasar, en brûlant leurs actes, ne fit qu’imiter l’exemple de Ninus, qui, selon l’historien syrien Mar-ibas[171], brûla aussi les histoires des rois qui l’avaient précédé. Le règne de Nabonasar, qui forme une ère, s’ouvrit le 26 février de l’an 747 avant J.-C. à midi. A cette époque dut régner à Ninive Teglat-Phalasar, qui l’an 742 s’empara de Damas et enleva quelques tribus juives. Il faut croire que Nabonasar lui parut trop puissant pour l’attaquer, et qu’il se contenta d’une apparence de tribut et de vassalité, comme il arrive quelquefois à la Porte ottomane, en des cas semblables. La dernière année de Nabonasar, en 734, paraît coïncider avec le temps où Salmanasar, autre roi de Ninive, était occupé d’une guerre opiniâtre contre les villes phéniciennes; ce prince prit Samarie et déporta les tribus juives en 730. Nabius, successeur de Nabonasar, n’avait régné que 2 ans: Xinzirus et Porus, qui régnèrent 5 ans, avaient succédé à Nabius et virent Salmanasar enlever une colonie de Babyloniens qui furent déportés à Samarie. Nous avons dit que cet acte indique un retour de puissance de la part des Ninivites sur les Babyloniens.

En 726 régna Ilulaïus, à l’époque où Sennachérib dut succéder à Salmanasar. En 721, à Ilulaïus succéda Mardok-empad, le Mérodak-Baladan des Hébreux, et le Bélésys de Ktésias... Cette année fut la première de Sardanapale, Asar-adonphal, fils de Sennachérib, et il semble que Mérodak lui dut sa nomination ou sa confirmation.

Depuis Mérodak jusqu’à Saos-Duchœus, en 667, 7 règnes et 2 interrègnes remplissent la courte durée de 54 ans; ce qui indique un état de troubles civils, et de partis contraires qui se disputent le pouvoir.

Parallèlement chez les Mèdes régnait Deïokès, qui, assez occupé de son intérieur, ne dut point inquiéter les Babyloniens. Saos-Duchæus, par son règne de 20 ans, indique un état de choses plus affermi, à raison de l’ascendant d’un des partis. Ce dut être lui dont les généraux emmenèrent captif à Babylone Manassé, roi de Juda, mort en 652. Le livre des Rois, plus authentique que les Paralipomènes, ne dit rien de ce fait, d’ailleurs peu important. En 645 régna Kinil-Adan, qui serait le Nabukodonosor de Judith, si saint Jérôme ne nous avertissait formellement que dès son temps les Juifs, malgré leur zèle dévot, reconnaissaient ce livre pour être apocryphe, ainsi que le livre encore plus romanesque intitulé Tobie. Si le lecteur veut jeter l’œil sur la note ci-jointe, il y verra les preuves de cette apocryphité admise par tous les bons critiques.[172]

Le livre intitulé Chronologie d’Hérodote[173] prouve, page 150, que Kynil-Adan est le Nanibrus de Ktésias dans l’anecdote de Parsodas, laquelle se place entre les années 633 et 627.... Il semblerait que Nanibrus aurait succédé à Saos-Duchæus, comme à son père, sous le bon plaisir des rois mèdes.

Après Kynil-Adan, en 625, règne Nabopolasar qui est le premier Labynet d’Hérodote. C’est de lui que parle cet historien, lorsqu’après la bataille entre les Lydiens et les Mèdes, interrompue le 3 février au matin, par la célèbre éclipse de Thales, il dit: «Syennèsis, roi de Cilicie, et Labynet, roi de Babylone, furent les médiateurs de la paix; ils hâtèrent le traité, et ils l’assurèrent par un mariage.»

Ici le texte et le bon sens s’accordent à vouloir que si Syennèsis et Labynet furent présents, ils furent auxiliaires et sans doute vassaux, l’un du Lydien, l’autre du Mède; ceci cadre bien avec le récit de Ktésias: mais, dira-t-on, si la bataille eut lieu le 3 février au matin, et si le règne de Nabopolasar ne date que du 26 de ce mois (l’an 625), comment Hérodote l’appelle-t-il déjà roi? Cette difficulté se résout très-bien, en disant que Nabopolasar dut être le fils de Nanibrus-Kynil-Adan; qu’en sa qualité d’héritier, il put conduire le subside, même depuis 4 ans que durait cette guerre, et que son père étant mort l’année 624, cette année ne compte pas pour Nabopolasar, quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent toujours aux princes qui les commencent. D’ailleurs Hérodote a pu lui anticiper le nom de roi.

Quant à la date de l’éclipse de Thalès au 3 février de l’an 625 avant J.-C., telle que nous l’admettons, elle résulte si positivement du texte d’Hérodote, que nous la croyons immuable (voyez la Chronologie d’Hérodote, page 7 et suivantes). Si donc aujourd’hui les calculs de nos astronomes représentent cette éclipse comme arrivée trop matin pour avoir été visible dans l’Asie mineure, il faut ou que les théories n’aient pas encore atteint une entière perfection, ou que le fait ait subi quelque altération de la part des narrateurs. Le savant auteur d’un ouvrage récent n’hésite pas à préférer cette seconde opinion lorsqu’il regarde cette éclipse comme une fiction d’Hérodote ou de ses auteurs[174], mais en mettant à part l’infaillibilité de nos astronomes, il est ici des considérations morales que l’on ne peut écarter légèrement.

D’abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et lydiens, intéressés au fait, ont pu s’entendre pour imaginer une fiction sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, impartial, et d’un caractère éminemment sincère, a pu consulter les livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver et sans noter quelque doute, s’il y en eut, sur un fait si remarquable, lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»

Ensuite l’on doit remarquer qu’ici l’éclipse n’est pas l’accessoire, la broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle et déterminante d’un traité qui changea l’état politique de l’Asie, et cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu’une grande guerre fut terminée brusquement par l’un de ces prodiges célestes qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut encore une suite de l’éclipse, que le siège de Ninive par Kyaxarès, et son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu’à Ascalon, où les arrêta Psammetik, roi d’Égypte. Cette dernière anecdote, Hérodote la tient des prêtres, égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de Labynet. Conçoit-on qu’il ait lié tous ces traits en un même récit, sans avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?

D’autre part, l’astronome, qui inculpe si facilement l’histoire de fiction, peut-il bien nous garantir la certitude mathématique des méthodes adoptées? Sans doute les Tables de la lune dressées par M. Burgh sont plus parfaites que celles de Mayer et de Mason; mais ne reste-il rien à y ajouter? par quels moyens sont-elles établies? N’est-ce pas en prenant pour jalons certaines éclipses de Ptolomée? Or que penser de l’exactitude de cet astronome, si quelques-unes de ses éclipses ne cadrent point avec les autres? Pour obtempérer à ces éclipses, l’on a supposé au mouvement de la lune une accélération progressive, représentée dans le calcul par une équation séculaire qui, pour l’an 625 avant J.-C., s’élève à environ un degré et demi: mais ne serait-ce pas ici la fiction; car si à la longitude donnée par les tables pour cette année-là, on ajoute l’équation 1°½, l’accélération se trouve beaucoup plus grande en ces temps anciens que dans les temps modernes, et cela est l’inverse du système régnant qui admet l’accélération croissante à mesure qu’elle s’approche de ces derniers. Ce système se trouve donc ici en contradiction avec lui-même, et sans doute c’est pour avoir senti cette contradiction, qu’un illustre astronome allemand, M. le baron de Zach, a proposé dans ses tables de la lune, page 3, de ne considérer les équations séculaires en longitude et en anomalie moyenne comme positives, c’est-à-dire croissantes, qu’après l’an 1700 (de notre ère), et comme négatives ou décroissantes, avant 1700. Alors le lieu moyen de la lune, au moment de l’éclipse du 3 février 625, moins avancé de 3 degrés qu’on ne le suppose, exigera que l’on augmente sa longitude (pour joindre le soleil) d’un espace qui, calculé en temps, peut retarder l’éclipse de près de 6 heures et la représenter comme arrivée entre 8 heures du matin et midi. L’on s’est donc trop pressé d’inculper l’exactitude d’Hérodote, et cette diversité d’opinion entre de savants astronomes, prouve que la science n’en est pas encore au point de prononcer d’emblée sur les historiens. De plus, il est dans les éclipses des incidents singuliers qui peuvent accroître leurs effets ténébreux d’une manière incompréhensible même pour les astronomes. Mæstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l’éclipse de soleil observée à Tubingen le 12 octobre 1605. Commencement à 1h 40´ après midi. Fin à 3h 6´ temps vrai. Grandeur, 10 doigts ⅓ ou ⅖. «Vers le milieu de cette éclipse, dit Mæstlin, le ciel étant parfaitement pur, survint tout à coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l’on put voir Vénus, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés, que les vignerons occupés à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent dans l’ombre.»

Voilà l’effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s’en fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: concluons que le récit d’Hérodote mérite une attention particulière et qu’il peut devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à notre sujet.

L’invasion des Scythes étant survenue, Kyaxarès fut réduit pendant 18 ans à être leur tributaire ou leur ennemi impuissant; pendant cet intervalle, le roi de Babylone protégé par ses fleuves, par ses canaux, par les inexpugnables remparts de sa ville, put braver la cavalerie scythe, ou la paralyser, comme Psammitik, par des présents annuels; et profitant de la faiblesse de Kyaxarès, il put cesser d’être son vassal, et devenir seulement son allié. C’est ce qui se déduit d’un passage d’Alexandre Polyhistor cité par le Syncelle, page 220, lequel nous apprend[175] «qu’Astibaras (Kyaxarès) accorda sa fille Aroité à la demande que lui en fit Nabopolasar pour son fils Nabukodonosor.» Cet événement correspond aux années 607 ou 606. Il en résulte que Nabopolasar dut être le premier roi babylonien à la fois héréditaire et indépendant: en sorte que Babylone, vassale depuis sa fondation, en 1193, ne paraît avoir été capitale souveraine et indépendante, que vers les années postérieures à 625, quoique Hérodote lui attribue cet état sitôt après la subversion de Ninive en 717.

CHAPITRE XIII.
Règne de Nabopolasar, dit Nabukodonosor.

IL n’existe pas de doute sur l’identité du Nabokolasar de la liste babylonienne, avec le Nabukodonosor des Hébreux[176]. Le règne brillant de ce prince semble avoir été le résultat naturel des trois précédents, qui pendant 60 ans de paix affermirent l’autorité, et accumulèrent les moyens de puissance qu’offrait un pays extrêmement fertile. D’autre part, l’emploi que Nabukodonosor fit de ces moyens, fut aussi le résultat de sa situation politique vis-à-vis de ses voisins. A l’est et au nord, l’empire mède lui opposait une barrière menaçante; à l’ouest, les petits états syriens, phéniciens et juifs, divisés et affaiblis, offraient une proie plus facile à son ambition: elle y prit son cours; mais parce que la résistance prolongée des villes de Tyr et de Jérusalem nécessita de sa part diverses expéditions répétées dont on a confondu quelques dates, il est nécessaire d’établir un ordre clair dans cette partie.

La 1re année du règne de Nabukodonosor est fixée par le kanon astronomique, à l’an 604 avant J.-C.; cette date devient un point de départ précis pour tous les faits relatifs soit antérieurs, soit postérieurs.

Jérémie dont l’autorité, comme écrivain contemporain, est prépondérante ici pendant une période de plus de 40 ans; Jérémie remarque[177] en 3 chapitres différents, que l’an 1 de Nabukodonosor fut l’an 4 de Ihouaqim, fils de Josias. Par conséquent le règne de Ihouaqim date de l’an 607, et la mort de Josias, son père, se place à l’an 608. Ce prince avait régné 31 ans; par conséquent il avait commencé l’an 638. Jérémie ajoute, chapitre 25, que cette 4e année de Ihouaqim fut la 23e depuis l’an 13 de Josias, où Jérémie avait commencé sa mission prophétique. Ces 23 ans avant et compris l’an 604, remontent à l’an 626 inclus. Si l’on ajoutait 13 années pleines, on aurait 639; mais la 13e année de Josias doit se fondre dans la 1re des 23, et n’être que l’an 626, afin que la 1re de Josias reste l’an 638, comme l’exige le calcul premier de Jérémie.

Josias périt dans une bataille qu’il livra à Nékos, roi d’Égypte. Ce fils de Psammitik avait commencé de régner l’an 617; par conséquent l’an 608 fut la 10e année de son règne[178]. «Il avait entrepris, nous dit Hérodote, de creuser le canal qui conduit à la mer Rouge: 120,000 ouvriers périrent dans ce travail. Ce prince l’interrompit sur la réponse d’un oracle qui déclara qu’il travaillait pour le barbare: les Égyptiens appellent barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue.»

Ce barbare est clairement le Babylonien Nabopolasar, dont la puissance commença, vers l’année 610 ou 611, d’alarmer Nékos. La réponse de l’oracle suppose une question provocative: on devine aisément que ce fut Nékos qui dicta l’oracle, afin d’avoir un motif plausible de renoncer au canal, et de venir conquérir la Syrie. Hérodote a clairement désigné la défaite de Josias, lorsqu’il ajoute «que Nékos livra sur terre une bataille aux Syriens, près de Magdol[179], et qu’après avoir remporté la victoire, il prit Kadyt-is, ville considérable de la Syrie.»

Cette ville de Kadyt-is n’est autre chose que Jérusalem (la sainte Salem), comme l’a très-bien vu Danville. Les Arabes ont conservé l’usage de l’appeler la Sainte par excellence, el Qods. Sans doute les Chaldéens et les Syriens lui donnèrent le même nom, qui dans leur dialecte est Qadouta, dont Hérodote rend bien l’orthographe quand il écrit Kadyt-is, puisque dans l’ancien grec, l’γ remplace sans cesse l’ou oriental, ainsi Bêrytos est Bérout; Ankyra est Angouriê comme Sylla est en latin Sulla, etc.

Nékos vainqueur déposa Ihouakas que les Juifs avaient élu après la mort de Josias; lui ayant substitué Ihouaqim son frère, il s’occupa de conquérir la Syrie de proche en proche jusqu’à l’Euphrate. Voilà cette prétendue rébellion du satrape d’Égypte dont parle Bérose en Josèphe (contr. App., lib. I, § XIX), laquelle détermina Nabopolasar à envoyer contre lui Nabukodonosor, son fils, à la tête d’une puissante armée. Josias avait péri en 608; Iouakas n’avait régné que 3 mois; Ihouaqim avait été installé en 607; les conquêtes de Nékos se firent en cette même année et pendant 606 et 605..... Il avait à subjuguer plusieurs petits états assez reluctants, tels que les Philistins, les Phéniciens, les rois de Damas, de Hama, de Hems, etc. En 605, il passe l’Euphrate et entre en Mésopotamie. Nabopolasar alarmé envoie contre lui Nabukodonosor, probablement en automne. Les armées se rencontrent, la bataille de Karchemis se livre en 604[180]. Nékos, complètement défait, se sauve en Égypte, d’où il ne sortit plus, dit le livre des rois. Nabukodonosor le poursuit rapidement jusqu’à la frontière d’Égypte. Il apprend la mort de son père: il avait à se venger du roi de Judée, Ihouaqim, créature de Nékos; mais il était encore plus pressé d’aller prendre possession d’un trône récemment élevé. «Dans ces circonstances, dit Bérose, il mit ordre aux affaires d’Égypte, de Cœlésyrie et des pays adjacents; et confiant à des chefs dévoués la conduite des nombreux prisonniers syriens, juifs, phéniciens, égyptiens qu’il emmenait, il partit avec peu de troupes, traversa le désert à grandes journées, et arriva à Babylone où les Chaldéens lui remirent le gouvernement, et il succéda à tous les états de son père[181]».

Voilà donc en l’an 604, 4e année de Ihouaqim, Nabukodonosor qui devient roi, évacue la Syrie, et se rend à Babylone. N’est-ce pas à cette époque qu’il faut placer le tribut dont parle le livre des Rois[182], lorsqu’il dit: «Ihouaqim était âgé de 25 ans quand il régna, et il régna 11 ans? En son règne vint Nabukodonosor, roi de Babylone, qui lui imposa un tribut.... Ihouaqim le paya pendant 3 ans (604, 603, 602), puis il se révolta; alors Nabukodonosor envoya contre le pays de Juda des partis (latrones) de Chaldéens, de Syriens, de Moabites, d’Ammonites, etc., qui le désolèrent[183], et le reste des actions de Ihouaqim est écrit dans les archives des rois. Ce prince s’endormit avec ses pères..... Son fils Ihouakin, âgé de 18 ans, régna à sa place pendant 3 mois.... et les généraux de Nabukodonosor vinrent l’assiéger; puis ce roi accourut lui-même, et Ihouakin étant sorti au-devant de lui, se rendit à discrétion, et fut emmené à Babylone, l’an 8 du règne de Nabukodonosor (597).»

Maintenant ajoutons à ces faits la circonstance du mariage de Nabukodonosor avec la fille de Kyaxar, du vivant de Nabopolasar, c’est-à-dire en l’an 606 ou 605, lorsque les succès alarmants de Nékos étaient la cause probable de cette alliance, et nous verrons un accord d’événements et de dates qui donne à ce tableau toute la vraisemblance historique. Pourquoi donc Alexandre Polyhistor nous dit-il[184] «que sous le règne de Ioachim, roi de Jérusalem, le prophète Jérémie ayant surpris les Juifs qui sacrifiaient à une idole d’or appelée Baal, et leur ayant prédit des calamités prêtes à fondre, Ioachim ordonna de saisir le prophète pour le brûler. Mais Jérémie insista et assura que le feu ne serait employé qu’à cuire les aliments des Babyloniens, par la main des Juifs transférés captifs à Babylone. Nabukodonosor, informé de cette prophétie, pria Astibar, roi des Mèdes, de s’associer à lui pour marcher contre Jérusalem, et ayant formé une armée immense de Chaldéens et de Mèdes, il vint en effet assiéger cette ville, saisit vif le roi Ioachim et enleva tout ce qu’il y avait d’or, d’argent et d’airain dans le temple, laissant seulement l’arche et les tables de la loi à la garde de Jérémie.»

Il y a certainement erreur de dates et confusion de faits dans ce fragment; la prophétie indiquée par Polyhistor doit être celle du ch. 36 de Jérémie, où il est dit que «l’an 4e de Ihouaqim (604), Jérémie chargea Baruch d’écrire sous sa dictée tout ce qu’il avait prophétisé depuis l’an 13 de Josias; Baruch ayant terminé son travail l’an 5 de Ihouaqim (603) au 9e mois, alla faire de ce livre une lecture publique dans le temple: par suite de la rumeur que causa cette lecture; le livre fut porté au roi qui était dans son appartement d’hiver, près d’un brasier; ce prince en lut 3 ou 4 pages, les déchira, puis brûla tout le livre page à page, et donna ordre que l’on saisît Baruch et Jérémie pour les punir, mais on les cacha.»

Cette affaire étant de l’année 603, 2e de Nabukodonosor, lorsque ce monarque était rendu à Babylone, il ne peut avoir de suite assiégé Jérusalem, et enlevé le roi, surtout lorsque Jérémie et le livre des Rois n’en disent pas un seul mot. Polyhistor a sûrement confondu l’expédition de 597, et il a pris Iouakin pour son père Ihouaqim: la méprise est très-facile pour un Grec; mais à cette époque où Kyaxarès-Astibar assiégeait Ninive, ce prince n’a pas dû prêter ses troupes, et si les Mèdes accompagnèrent les Chaldéens, ce dut être dans l’expédition de 605 et 604, contre Nékos. Ainsi il y a confusion double.

La source de cette erreur semble être une phrase des Paralipomènes. Cette chronique dit au chap. 36, livre II:

«Ihouaqim régna 11 ans, et il fit le mal devant le Seigneur. Contre lui vint Nabukodonosor qui le lia de chaînes d’airain pour l’emmener à Babylone, et il emporta aussi les vases du temple. Son fils Iouakin régna à sa place, âgé de 8 ans, et il régna pendant 3 mois et 10 jours, et Nabukodonosor envoya contre lui et le fit amener à Babylone avec les vases

Il y a dans ce passage plusieurs fautes palpables. Selon la chronique des Rois, Iouakin avait 18 ans quand il régna, et non pas 8. Ce témoignage est confirmé par la circonstance qu’il vint se rendre de son gré à discrétion: un enfant de 8 ans ne vient pas, on l’amène. À cette époque (598), Nabukodonosor n’avait pas emporté les vases du temple, car Jérémie, témoin sur place, dit en son chap. 27: «Dieu s’est adressé aux colonnes, et à la mer d’airain, et aux vases d’airain que Nabukodonosor n’a point emportés quand il a emmené le fils de Iouakim, et il leur a dit: Maintenant vous serez déportés avec Sédéqiah

Si les vases ne furent pas emportés avec le fils, ils ne l’avaient donc pas été avec le père, et si l’enlèvement du père n’est mentionné à aucune époque, ni par Jérémie, témoin intéressé, ni par la Chronique des rois, rédigée long-temps avant les Paralipomènes, l’on a droit de dire que ce dernier livre, écrit tardivement et négligemment, a introduit cet enlèvement par la confusion du père avec le fils, ou par le motif dévot d’accomplir les menaces prophétiques de Jérémie en son chap. 36.

Depuis l’an 604, où Nabokodonosor emmena par le désert ses prisonniers à Babylone, l’on ne voit point ce prince reparaître en Syrie avant l’an 598: il est naturel de croire que les premières années de son règne furent employées, à organiser son empire, à surveiller les Mèdes et les Scythes, et à préparer une dernière expédition contre les deux seules cités qui lui résistassent encore en Syrie, contre Tyr et Jérusalem. Examinons les dates du siége de Tyr.

CHAPITRE XIV.
Siége de Tyr.

LES chronologistes trouvent dans les dates du siége et de la prise de Tyr, quelques difficultés[185] qui se résolvent assez naturellement, selon notre manière de voir.

«Nos écritures, dit l’historien Josèphe[186], portent que Nabukodonosor détruisit notre temple dans la 18e année de son règne, et que cet édifice resta 30 ans sans être rebâti: les travaux de ses fondations ayant été repris l’an 2 de Kyrus, la reconstruction ne fut achevée que l’an 2 de Darius. À ces témoignages je joins ceux des archives phéniciennes..... Leur[187] autorité ne peut être équivoque, car les Tyriens ont des registres très-anciens de ce qui s’est passé de remarquable chez eux et chez les peuples avec qui ils ont eu des rapports. Ces registres, formés par autorité publique, sont conservés avec soin.» Ici ils sont conformes pour le calcul des années; on y lit: «Sous le règne du roi Ithobad, Nabukodonosor commença le siége de Tyr, qui dura 13 ans.

«À Ithobad succéda Baal, qui régna 10ans
«Après sa mort, les rois furent
remplacés par des juges (ou suffètes);
en cette qualité Eknibal
gouverna
2mois
«Chelbis, fils d’Abdaius 10
«Abbar, grand-prêtre 3
«Mitgon et Gerastrate, fils d’Abdelème6
«Balator, avec le titre de roi.1
«Puis Merbal, que l’on fit venir de Babylone4
«Puis son frère Irom, appelé aussi de Babylone20
Total42ans3mois

«De son temps, Kyrus devint puissant chez les Perses. Toute cette durée est de 54 ans et 3 mois. Le siége de Tyr commença l’an 7 de Nabukodonosor (598); et l’an 14 d’Irom, Kyrus arriva à l’empire. Ainsi les récits des Chaldéens et des Tyriens sont conformes aux nôtres.»

Ce passage présente des contradictions qui viennent soit des copistes, soit de Josèphe lui-même. D’abord les anciennes éditions disent, d’après les manuscrits, que le temple resta ruiné, non pas 50 ans, mais 7 ans; cela serait absurde; mais si au lieu de 7 on lit 70, l’on descend de l’an 787 à l’an 518, que Josèphe a pu croire l’an 2 de Darius, par une simple erreur de 2 ans. Le changement de ces 70 en 7, par la suppression des dizaines, appartient sûrement aux copistes. Les modernes ont substitué le nombre 50, qui est vrai dans un autre sens; car de l’an 587, si vous ôtez 50, vous tomberez à 537, 2e année de Kyrus; mais ce n’est pas le texte de Josèphe.

Les 54 ans 3 mois pour les rois tyriens sont une autre erreur qui semble appartenir à Josèphe seul. Sa liste additionnée ne donne que 42 ans 3 mois; et si des 20 ans d’Irom on en ôte 6, pour obtenir sa 14e année, qui correspond à l’avènement de Kyrus, on n’a plus que 36 ans 3 mois. À la vérité, si l’on prend cet avènement, pour celui de l’an 560 au trône de Mèdes, on a 38 ans jusqu’à l’an 598, ce qui cadre assez; mais alors le résumé de Josèphe, qui compte 54 ans, est faux et incompatible avec l’an 537, puisque de là à 598 il y a 61 ans. Pour tout concilier, il faudrait supposer que Josèphe a omis 6 à 7 années du règne d’Ithobal, sous qui commença le siége, et cela est croyable de la part de cet écrivain, qui offre plusieurs fautes semblables. Celle-ci n’a pas d’importance, et elle est rachetée par les faits intéressants qu’il nous apprend; savoir, 1° que le siége de Tyr commença l’an 7 de Nabukodonosor (598); 2° qu’il dura 13 ans, et par conséquent finit l’an 586, 1 an après la prise de Jérusalem, ce qui cadre bien avec le chapitre 26 d’Ézéchiel, lequel l’an 11 de Sédéqiah (587) reproche à la ville de Tyr sa joie de la ruine de Sion et la menace d’un sort semblable.

Le siége de Tyr ne fut d’abord qu’un blocus; les machines de guerre ne furent approchées que la dernière année, lorsque le roi de Babylone, débarrassé des Juifs, put rassembler toutes ses forces pour l’assaut. C’est pourquoi Ézéchiel ajoute, verset 7: «Voici que j’amènerai contre Sour (Tyr) Nabukodonosor, roi de Babylone, roi des rois, avec sa cavalerie et ses chars: il élèvera des tours de bois, des remparts de terre, il fera frapper ses béliers, etc., etc.» Ceci a fait croire à quelques chronologistes que le siége n’avait commencé qu’alors[188]; mais l’hypothèse est sans soutien.

À cette époque, la métropole des Tyriens, située dans le continent, avait pour citadelle un monticule de roc qui se voit encore dans la plaine, saillant en pain de sucre, à environ 1,000 toises de la mer. C’était ce même local que vers l’an 732 avait attaqué Salmanasar, roi de Ninive, et qu’il avait bloqué en coupant un bel aqueduc dont les ruines subsistent encore. Les Tyriens, quoique réduits aux abois, lui résistèrent; moins heureux cette fois, ils furent emportés d’assaut par le roi de Babylone, qui les traita comme les Juifs, et qui emmena pour otages leurs familles les plus distinguées. Ce fut de ces familles, que vinrent les rois Merbal et Irom, demandés par les restes du peuple échappés au sabre et à la captivité, et qui s’étaient établis dans une petite île triangulaire, distante de leur ville ruinée d’environ 16 à 1,700 toises. C’est là qu’Alexandre trouva leur postérité, dans ce qu’on appela la nouvelle Tyr. Les Grecs nous apprennent que là existait un, temple d’Hercule, dont la fondation remontait à 2,300 ans avant le voyage d’Hérodote[189], c’est-à-dire environ 2,760 ans avant notre ère. Il faut croire que ce local formé d’une roche plate, privé d’eau douce et exposé aux pirates, n’eut point d’autre habitation que ce temple et quelques dépendances, jusqu’à ce qu’une colonie, contrainte par la nécessité et pourvue de moyens suffisants, pût y construire des citernes, y élever des murs, y bâtir des maisons et tous les ouvrages qui caractérisent une cité. Or cette colonie paraît avoir été la portion d’habitants échappés à la ruine de l’ancienne Tyr continentale: c’est donc celle-ci dont Josèphe nous dit, en un autre passage, que les archives phéniciennes plaçaient la fondation 240 ans avant le temple des Juifs par Salomon. Cette date répond, selon ses calculs, à l’an 1,256 avant J.-C.; car nous avons vu qu’il compte 470 ans entre la fondation et sa ruine par Nabukodonosor (en 586 avant J.-C.). Justin semble dire la même chose quand il place[190] cette fondation de Tyr l’année avant la ruine de Troie; en effet, selon quelques historiens grecs, la ruine de Troie eut lieu vers 1,255 ou 1,256.

Contre Josèphe et Justin, on pourrait alléguer le livre intitulé Josué, qui fait mention de Tyr comme d’une ville frontière des tribus juives dans leur acte de partage; mais pour quiconque a lu avec attention le livre intitulé Josué, il est démontré que ses récits vagues et sommaires d’événements sans date et désignés comme anciens[191], ne sont qu’une compilation posthume de traditions et de monuments déjà écrits, laquelle a pu se retarder jusqu’au temps de Samuel; et la citation du nom de Tyr, loin d’être une objection contre les annales officielles et régulières des Phéniciens, devient plutôt une preuve nouvelle et décisive de la composition tardive du livre juif intitulé Josué, sans auteur nommé, ni temps connu.

Après la réduction de Tyr et de Jérusalem[192], Nabukodonosor, possesseur tranquille de toute la Syrie, paraît s’être retiré à Babylone, et y avoir passé le reste de son règne à la construction des immenses ouvrages dont nous avons parlé, chapitre 3, page 121.

C’est l’indication qui résulte du silence absolu de Bérose sur aucune autre expédition étrangère et lointaine, et de celui de Josèphe, qui, continuant l’histoire de la Judée à cette époque, et qui, ayant en main les écrits de Bérose et des autres historiens, n’eût pas manqué de citer une expédition importante; enfin c’est encore le résultat des écrits de Jérémie, qui fut un écrivain contemporain et vécut plusieurs années après la ruine de Jérusalem. En quel temps donc, à quelle époque faut-il placer cette prétendue conquête de l’Égypte que supposent les écrivains dits ecclésiastiques, et cette grande expédition de Nabukodonosor en Libye et en Ibérie, qui n’a de garant que Mégasthènes, cité ensuite par Strabon, par Polyhistor, etc., par Josèphe, etc.?

CHAPITRE XV
Prétendue expédition en Égypte, en Libye, en Ibérie, sans preuves et sans vraisemblance.

À l’égard de l’Égypte, Hérodote, qui a bien connu l’histoire de cette contrée pendant toute cette période[193], n’indique pas un mot, ne donne pas un soupçon de cette prétendue conquête, qui eût dû faire beaucoup de bruit. Il y voyageait 100 ans après Nabukodonosor, et voici l’extrait de tout ce qu’il dit de relatif à cette période.

Nékos, après un règne de 16 ans, meurt (en 602), sans autre échec que sa dernière campagne (bien détaillée par les Hébreux). Psammis, son fils, lui succède, sans la moindre mention d’une invasion récente de la part des Chaldéens, dont les conquêtes se bornèrent au torrent d’Égypte, selon les Hébreux. Psammis ne règne que 6 ans, et meurt (597) après avoir fait en Éthiopie une expédition qui prouve sa sécurité. Son fils Apriès lui succède (en 596), et fut après Psammiticus, son bisaïeul, le plus heureux des rois ses prédécesseurs. Il règne 25 ans; il a sur mer des succès contre les Sidoniens et les Syriens; mais il termine par un revers contre les Kyrénéens. Ses troupes se révoltent, et couronnent Amasis (en 570), qui le fait étrangler, et qui règne très-heureusement. Dans tous ces règnes on n’aperçoit aucun indice, aucune trace de la prétendue conquête des Babyloniens.

Jérémie, dont on réclame ici l’autorité comme prophète, prouve la négative comme historien; car après la ruine de Jérusalem et l’assassinat de Godolias, gouverneur chaldéen, les Juifs qui craignaient la vengeance de Nabukodonosor, se retirèrent en Égypte, dit Jérémie, parce qu’ils crurent y vivre en paix et en sûreté: donc le pays n’était pas au pouvoir de Nabukodonosor. L’Égyptien Apriès y régnait tranquille et heureux[194]. Il est bien vrai que Jérémie dit au chapitre 44, «v. 30: Je livrerai Pharaon, Haphra (Apriès), roi d’Égypte, aux mains de ses ennemis, de ceux qui en veulent à sa vie, comme j’ai livré Sédéqiah aux mains de Nabukodonosor, son ennemi.» Ceci se rapporte à l’an 22 de Nabukodonosor (583). Vouloir s’autoriser de ce verset pour prouver qu’Apriès fut détrôné par Nabonadius, c’est cumuler fausse citation, faux raisonnement, confusion de dates et de personnes[195]. D’autre part prétendre, comme l’ont fait quelques savants plus pieux que prudents, qu’un événement a dû arriver, parce qu’un prophète juif l’a prédit, c’est introduire en histoire une règle subversive de tout ordre et de toute vérité: alors nous ne pourrons plus refuser aux Indiens et aux Chinois de raisonner par nos propres principes, et on voit l’abus qui en résultera. Ici la vérité est que dans les prophéties juives, comme dans les autres, il faut, selon le conseil de plusieurs sages théologiens, distinguer les prophéties comminatoires, des prophéties exécutives. Dans la première classe, par exemple, fut celle de Jonas sur la ruine de Ninive: voudra-t-on, comme ce prophète, reprocher à Dieu de n’avoir pas détruit un grand peuple pour satisfaire à une prédiction? La prophétie de Jérémie à Taphnahs en Égypte, est du même genre, lorsqu’il proteste que le trône de Nabukodonosor sera un jour posé sur les pierres qu’il enterra près le palais. Si le silence absolu de l’histoire dément cet événement, pourra-t-on forcer une telle barrière? D’ailleurs on peut dire que le trône de Babylone étant passé à Kyrus, la prédiction s’accomplit dans la personne de Cambyse, qui conquit l’Égypte et en devint roi.

Quant au récit de Mégasthènes, qui suppose que Nabukodonosor, plus vanté qu’Hercule même par les Chaldéens, avait franchi les colonnes d’Afrique et conquis l’Espagne; qu’ensuite, selon le commentaire de Strabon[196], il était revenu par la Thrace, etc., l’invraisemblance d’une telle expédition à cette époque est trop choquante pour mériter qu’on la discute. L’erreur vient d’une fausse acception du mot Ibériens. Quelque auteur chaldéen mentionnant la conquête des Juifs, les aura désignés par leur nom asiatique Heberim (Hebræi); et soit Mégasthènes, soit le traducteur qu’il employa, l’écrivain n’ayant pas connu ce petit peuple ou cet ancien nom, l’a entendu des Eberim ou Ibères d’Espagne, ou de Colchide, dont le nom a la même orthographe et peut-être la même étymologie[197].

En faveur de cette expédition de Libye, l’on a voulu invoquer un passage de Salluste qui dit que[198] «selon les livres phéniciens trouvés chez le roi Tempsal, une partie de l’ancienne population de l’Afrique s’était composée de Perses, de Mèdes, d’Arméniens, venus par la mer à la suite d’Hercule;» et parce que la langue des Berbères, qui descendent des anciens Mazikès, offre en effet quelques mots persans, on a voulu s’en prévaloir pour appliquer ce récit à Nabukodonosor, que les Africains auraient pris pour Hercule[199].

Mais on n’a pas fait attention, 1° que les Mèdes, les Perses et les Arméniens n’ont jamais été sujets de Nabukodonosor; 2° qu’il n’aurait pu les licencier sans anéantir son armée, et qu’alors même cette époque tardive, ils n’eussent pas été assez nombreux pour fonder un peuple; 3° enfin que la vraie raison de ce fait historique se trouve clairement indiquée dans le chap. 28 d’Ézéchiel, où cet écrivain dit à la ville de Tyr:

«Ville superbe qui reposes au bord des mers, tu tiens à ta solde le Perse, le Lydien; l’Égyptien. Tes murailles sont parées de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Tu portes ton commerce au loin dans des pays (ou des îles). Tous les vaisseaux de la mer sont employés à tes transports.»

On voit par ces phrases que les Tyriens eurent le même système militaire que les Carthaginois, les Vénitiens, les Génois, en un mot que tous les peuples marchands qui, pour économiser le sang de leurs concitoyens, prennent à leur solde des étrangers mercenaires. Naturellement les Tyriens durent trouver de tels stipendiaires dans les Arméniens, les Mèdes et les Perses, qui nés soldats, durent préférer aux enrôlements forcés de leurs rois, l’enrôlement volontaire chez un peuple libre qui les payait bien. Les Phéniciens qui eurent de bonne heure des colonies en Afrique, à Hippon, à Leptis, à Utique, y envoyèrent pour garnisons ces soldats asiatiques, dont la cumulation pendant 6 ou 7 siècles avant Nabukodonosor dut y jeter une masse capable d’influer sur la population et le langage: les débris d’une armée débandée n’eussent pu produire un tel effet. L’expédition d’Hercule, tout aussi invraisemblable que celle de Nabukodonosor, se décèle par cela même, pour une allégorie dans laquelle le soleil, dieu des Phéniciens, est personnifié roi et conquérant, parcourant et soumettant tout le monde; et parce que les principaux astres et les constellations également personnifiés en héros étaient les patrons des divers peuples, par exemple, Persée; patron des Perses, Jason, patron des Mèdes, Haïk ou Orion, patron des Arméniens; il devint naturel de dire que ces peuples avaient suivi leurs chefs à l’armée céleste, et à une expédition qui eut pour bornes les colonnes d’Afrique et d’Espagne, attendu que là le soleil semblait finir sa course dans l’Océan. Lisez l’histoire ancienne sans calcul et sans précautions, vous n’y verrez qu’un roman souvent absurde; lisez-la avec une défiance critique, elle finira par ne vous offrir que des tableaux de faits naturels et probables.

Revenons aux rois de Babylone.

CHAPITRE XVI.
Derniers rois de Babylone jusqu’à Kyrus.

LE Kanon astronomique donne 43 ans de règne total à Nabukodn-osor... Par conséquent il régna 25 ans depuis la prise de Jérusalem, arrivée l’an 18 de son règne, et sa mort arriva l’an 562 avant notre ère. Ayant été marié vers l’an 606, déjà chef d’armée, l’on peut supposer qu’il eut à cette époque 22 à 24 ans, ce qui place sa naissance vers l’an 628 à 630, et donne à sa vie la durée très-naturelle de 70 ans. La chronique des rois est d’accord avec le Kanon astronomique, lorsqu’elle dit: «La 37e année depuis que Jhouakin, roi de Juda, eut été déporté, Aouil-Mérodak[200], roi de Babylon, en l’an 1er de son règne, retira ce prince de la prison où il languissait.»

Jhouakin fut déporté, dans la même année où Sédéqiah lui fut substitué, l’an 597: Aouil-Mérodak régna en l’an 561... L’intervalle est juste 37 ans[201].

Selon Bérose, «le caractère vicieux et méchant d’Aouil-Mérodak le fit tuer dans la seconde année de son règne, par Nériglissor, qui avait épousé sa sœur[202]

Nériglissor régna 4 ans, depuis 559 jusques et compris 556. Il doit être ce Labunet d’Hérodote, de qui Kroïsus attendit des secours en 558 et 557. Ce mot Labun-et n’est pas autre que le Nabu et Nabun des Hébreux et des Chaldéens, dans lequel l’N est changé en L par un cas dont notre langue offre des exemples triviaux. Le peuple dit écolomie au lieu d’économie. Il est singulier de trouver cette altération dans le nom de Labo-roso-achod, fils et successeur de Nériglissor.

«Ce prince encore très-jeune, ayant montré des inclinations perverses,» dit Bérose, «ses courtisans tramèrent un complot et le massacrèrent. Après sa mort, les conjurés déférèrent unanimement la couronne à un certain Babylonien appelé Nabonide, qui avait été de la conspiration. Sous Nabonide, les murs des quais le long du fleuve furent reconstruits avec plus de magnificence: à la 17e année de son règne, Kyrus venu de la Perse avec une armée immense, ravagea la Babylonie. Nabonide, étant sorti de Babylone et lui ayant livré bataille, fut entièrement défait et se sauva avec peu de suite à Borsippa. Kyrus, maître de Babylone, et voyant le caractère mobile de ses habitants (toujours disposés à quelque sédition), résolut d’abattre les fortifications. Il marcha ensuite contre Borsippa, pour y assiéger Nabonide; mais parce que celui-ci lui rendit volontairement les armes, Kyrus le traita avec douceur et lui assigna pour demeure la province de Kerman, où Nabonide vécut (paisiblement) le reste de ses jours[203]

Ce récit est tellement circonstancié, et son auteur est d’un tel poids, que l’on ne peut élever contre lui aucune opposition raisonnable..... Hérodote n’est point aussi détaillé; mais loin de le contredire, il semble s’accorder avec Bérose et le confirmer.

«Kyrus, «dit-il,» après avoir traversé le Gyndès, continua sa route vers Babylone; les Babyloniens, ayant mis leurs troupes en campagne, l’attendirent de pied ferme: lorsque Kyrus s’approcha de la ville, ils lui livrèrent bataille; mais ayant été vaincus, ils se renfermèrent dans leurs murs.»

Hérodote ne fait point ici mention de leur roi. Mais parce qu’il a dit dans l’article précédent, que ce fut contre lui que marcha Kyrus, il s’ensuit qu’il dut commander selon l’usagé des temps.

«Les Babyloniens, qui depuis long-temps savaient que Kyrus ne pouvait rester tranquille et qu’il attaquait également toutes les nations, avaient fait un amas de provisions pour un grand nombre d’années; aussi le siège ne les inquiétait-il en aucune manière.»

Ceci correspond très-bien à la précaution prise par Nabonide de relever les murailles des quais. Hérodote raconte ensuite comment, ayant déjà passé beaucoup de temps en des attaques inutiles contre la ville, Kyrus reçut le conseil, ou conçut de lui-même l’idée de détourner le fleuve de son lit, précisément par le même moyen qu’avait imaginé Nitokris pour fonder les piles du pont et les quais de la ville; comment les Perses, ayant pris leur route dans le lit du fleuve ainsi mis à sec, eurent encore le bonheur de trouver ouvertes les petites portes d’airain pratiquées aux murs des quais, et de surprendre ainsi les habitants, qui par hasard ce jour-là célébraient une fête et ne s’occupaient que de danses et de plaisirs. C’est ainsi, dit Hérodote, sans rien ajouter sur le sort du prince détrôné, que Babylone fut prise pour la première fois; il dit ailleurs comment elle fut prise une seconde fois par Darius, 32 ans après[204].

Rien, comme l’on voit, ne dément Bérose ni Mégasthènes: il est probable que la sortie exécutée par Nabonide eut pour motif secret la crainte qu’il eut de quelques factions, et de ce caractère mobile des Babyloniens, qui alarma Kyrus même. Ce soupçon est autorisé par sa retraite à Borsippa avec peu de monde, et enfin par sa reddition volontaire.

Il est moins facile de concilier nos trois auteurs au sujet de sa parenté; car tandis qu’Hérodote le prétend fils de Nitokris et de Nabukodonosor, Mégasthènes assure qu’il n’était point parent de Laboroso-achod, qui néanmoins, par sa mère, dut être petit-fils de ce monarque: Bérose semble être du même avis, quand il emploie ces mots: un certain Nabonide, Babylonien, et cependant Nabonide porte la signification de fils de Nabon; Bérose a-t-il rougi du prince qui survécut à la perte de son trône et de son pays?

Nous ne voyons pas comment Hérodote, voyageur étranger, peut avoir raison contre Bérose et Mégasthènes, tous deux d’accord ici, tous deux revêtus d’emplois publics: admettons qu’il soit en erreur; elle a peu d’importance, puisqu’elle ne change rien à l’ordre des temps, qui est notre principal objet.

Kyrus devint roi de Babylone l’an 538; il avait commencé son règne sur les Mèdes et les Perses l’an 560; il avait pris Sardes et détrôné Krésus l’an 557. Quel fut l’emploi des 18 ans d’intervalle? Hérodote nous l’indique d’une manière satisfaisante, dans les chapitres 153, 179 et 180 de son livre Ier. Il dit en substance: «qu’après la prise de Sardes et l’établissement d’un gouverneur, Kyrus reprit la route d’Ecbatane, ayant en vue de nouvelles conquêtes. Les Babyloniens, les Bactriens, les Sakes ou Scythes, et les Égyptiens, étaient autant d’obstacles à ses projets; il résolut de marcher en personne contre ces peuples; il envoya Harpages, l’un de ses généraux, contre les Ioniens, tandis que lui-même en personne subjugua toutes les nations de l’Asie supérieure, sans en omettre aucune. Je les passerai la plupart sous silence,» continue l’historien, «me contentant de parler de celles qui lui donnèrent le plus de peine: lorsqu’il eut réduit sous sa puissance tout le continent, il songea à attaquer les Assyriens.

«Arrivé au fleuve Gyndès, l’un des chevaux blancs consacrés au soleil saute dans l’eau et se noie. Kyrus, indigné de l’insulte du fleuve, veut l’en punir; il suspend l’expédition contre Babylone, et il passe tout un été à saigner le fleuve en 360 canaux qui l’épuisèrent (autant de canaux que de jours dans l’an). Au second printemps, il reprend sa route contre Babylone. Les habitants sortent au-devant de lui, il les bat: rentrés dans leurs murs, ils s’inquiètent peu du siége, parce qu’ils avaient amassé des vivres pour plusieurs années. Kyrus se trouva dans un grand embarras; car depuis long-temps il assiégeait la place, et il n’était pas plus avancé que le premier jour.»

Calculons Kyrus part au printemps; il perd l’été: au second printemps il arrive devant Babylone; le siége dure long-temps, supposons 18 mois; il aura pris Babylone la 3e année depuis son départ: il la prit l’an 539; par conséquent il partit de Perse l’an 541. Il a dû passer au moins 2 ans en préparatifs (543); les 14 années depuis la prise de Sardes furent donc employées à subjuguer tous les peuples de la Haute-Asie et de la mer Caspienne jusqu’au Caucase. Or, dans un siècle où des villes fortes par la nature ou par l’art soutenaient des sièges de 8 et 10 ans, ce ne fut pas trop de 14 années pour soumettre des pays remplis de semblables villes, et des peuples montagnards cités de tout temps pour très-belliqueux.

CHAPITRE XVII.
Du livre intitulé Cyropédie de Xénophon.

LE règne de Kyrus, qui est le terme de grandes difficultés chronologiques, se trouve clairement établi dans toutes ses dates. Si Ktésias diffère d’Hérodote sur quelques circonstances de la vie de ce prince, l’on peut dire qu’il ne le dément point sur le fond. Il n’en est pas de même du philosophe Xénophon, dont le livre intitulé Kyropædie, ou Éducation de Kyrus, suscite une telle controverse, qu’il faut nécessairement que l’un des deux auteurs ait été trompé grossièrement ou ait eu l’intention réfléchie de faire un roman. Ce procès entre Hérodote et Xénophon a beaucoup divisé les modernes. Les uns ont voulu considérer la Kyropædie comme l’histoire véritable de Kyrus, tandis que d’autres n’ont vu dans cet écrit qu’un roman politique dicté par un motif et pour un but de circonstance. Les plaidoyers produits à ce sujet depuis deux siècles, formeraient eux seuls dix gros volumes: néanmoins la question est simple, si on l’envisage par son vrai côté. Nous autres Européens, gens d’église ou de cabinet, qui discourons sur les rois et les conquérants, nous sommes d’assez pauvres juges en fait de vraisemblances ou de probabilités historiques, surtout pour des événements passés en Asie il y a 2,400 ans. Les mœurs de cette contrée et de ces gouvernements diffèrent tellement de nos usages, que même de nos jours des gens de beaucoup d’esprit parlent de ce qui se passe en Perse et en Turquie, d’une manière ridicule pour tout voyageur qui en a été le témoin. Ce n’est point en traitant notre question au fond, en discutant lequel des deux récits est le plus naturel (puisque la nature est pour chacun son habitude), qu’il faut prononcer entre Hérodote et Xénophon: c’est en établissant l’examen préalable de leurs motifs et de leurs intentions; à cet égard les témoignages multipliés des auteurs anciens, qui furent leurs contemporains plus ou moins médiats, nous fournissent des moyens décisifs.

Diogène Laerce, qui a écrit la vie d’un grand nombre de philosophes anciens, sur des mémoires originaux, atteste[205] «que Xénophon et Platon, disciples de Socrate, mus de sentiments de jalousie et même d’envie l’un contre l’autre, écrivirent, à dessein de se contredire, sur les mêmes sujets; et qu’entre autres, Platon ayant écrit son Livre de la République, Xénophon lui opposa le sien de Kyropædie, ou Éducation de Kyrus; par représailles; Platon dans son Traité des Lois, appela ce livre une fiction, attendu que Kyrus ne fut pas tel.» Athénée dans son Banquet[206] des savants, ouvrage si érudit, si rempli d’anecdotes curieuses; atteste les mêmes faits, en insistant sur le caractère de Platon, bien différent de ce qu’on en croit vulgairement.

Aulugelle, ce père estimable, qui pour l’instruction de ses enfants, tira de ses nombreuses lectures les notes que nous possédons sous le nom de Nuits attiques; Aulugelle, en désirant d’ailleurs atténuer ce fait qui le chagrine, convient cependant que «ceux qui ont écrit de si excellentes choses sur la vie et les mœurs de Xénophon et de Platon ont pensé qu’ils n’avaient pu se défendre de sentiments secrets de jalousie et d’aversion, et ils en montrent certaines preuves plausibles dans leurs propres écrits; par exemple, de n’avoir jamais fait mention l’un de l’autre, quoique tous deux, et surtout Platon, aient nommé tous les disciples de leur commun maître. Ils citent comme une autre preuve de cette inimitié, que Xénophon ayant lu les deux premiers livres du beau traité sur le meilleur gouvernement républicain que Platon publia d’abord, il y opposa son traité du gouvernement monarchique ou royal, intitulé Éducation de Kyrus; et ils ajoutent que Platon en fut si piqué, que, dans un écrit suivant, il dit qu’à la vérité Kyrus avait été un homme habile et courageux, mais qu’il n’avait rien entendu à la science du gouvernement[207]».

Enfin Cicéron, si versé dans la littérature grecque, qui dans son voyage à Athènes, comme dans ses conversations scientifiques à Rome, puisa la connaissance des traditions biographiques; Cicéron écrivant à son frère Quintus, lui dit: «Kyrus est peint par Xénophon, non comme vérité historique, mais comme image d’un gouvernement juste; dans cet ouvrage, le philosophe a su donner aux sujets les plus graves les formes les plus gracieuses et les plus douces[208]

Ainsi l’opinion des anciens, fondée en faits et en traditions de première source, a été que la Kyropædie de Xénophon est un pur roman politique et moral, une sorte de censure de la république idéale de Platon; ajoutons encore un panégyrique tacite du gouvernement royal, sujet cauteleux à traiter devant les démocrates Athéniens. Voilà pourquoi sans doute Xénophon s’est étudié à donner à son récit les formes et les vraisemblances de l’histoire, et à placer son héros sur un théâtre qu’il connaissait. Cela n’empêche pas qu’il ne trahisse son secret, lorsqu’il prête au Persan Kyrus, non-seulement la religion d’un Grec, mais encore le langage d’un disciple de Socrate, à tel point que toute la partie morale de son roman est la pure morale de ce philosophe, souvent avec les propres phrases de ses dits mémorables, recueillis par Xénophon, ou semés dans Platon, ainsi que l’a très-bien démontré l’abbé Fraguier dans son analyse du livre de Xénophon.[209] L’intention et la position de cet écrivain étant expliquées et connues, on conçoit comment il dut écarter de l’histoire de son héros tout ce qui eût altéré le caractère juste et vertueux qu’il lui donnait. Un premier fait choquant était la rébellion de Kyrus contre son aïeul, et son usurpation du trône de Médie, attestées par Hérodote et avouées par Ktésias. Pour déguiser ce trait, Xénophon, s’appuyant du récit d’Hérodote, donne à Kyrus Mandane pour mère, Astyag pour aïeul, et le Persan Cambyse pour père; mais il suppose que ce dernier fut roi de Perse, quand à cette époque les Perses, tributaires des Mèdes, n’avaient de roi que dans le sens de satrape. Puis, afin de sauver à Kyrus le rôle odieux de détrôner son aïeul, il suppose qu’Astyag eut un fils appelé Kyaxarès, frère de Mandane, lequel succède légitimement à leur père: et enfin supposant encore à ce Kyaxarès une fille unique, il la marie avec Kyrus, qui, par tous ces moyens, arrive à l’empire en tout bien et en tout honneur.

Dans la question que nous venons d’exposer, il est remarquable que les partisans les plus distingués de Xénophon sont des gens de robe, ecclésiastique; l’archevêque Ussérius, l’évêque Bossuet, le doyen Prideaux, le recteur Rollin, l’abbé Banier, le pieux chevalier Marsham[210]. Pourquoi cela? par la raison que le récit de Xénophon prête à l’un des livres canoniques juifs un appui que lui refuse celui d’Hérodote, et que, prenant l’oncle prétendu de Kyrus (Kyaxarès) pour le Darius mède amené par Daniel au siége et au trône de Babylone, ils trouvent dans la Kyropædie un témoignage qui leur est refusé par toute l’histoire.

Ce livre de Daniel a jeté les chronologistes dans des embarras inextricables, parce qu’ils ont posé d’abord en principe ce qu’il fallait discuter comme question..... Qu’est-ce que le livre intitulé Daniel? Si le lecteur a la patience d’en lire une courte analyse, il y trouvera les moyens de juger par lui-même.

CHAPITRE XVIII.
Du livre intitulé Daniel.

«L’an 3 de Ihouaqim, roi de Juda, Nabukodonosor vint assiéger Jérusalem, et Dieu livra en ses mains Ihouaqim et une partie des vases sacrés, que Nabukodonosor emporta dans la terre de Sennar et plaça dans le temple de son dieu[211]

Cette date de l’an 3 répond à l’an 605. Nous avons vu, par 3 passages de Jérémie, que Nabukodonosor ne fut roi que l’année suivante, 604, 4e de Ihouaqim: la bataille de Karkemis ne fut livrée qu’en cette année 4e, et jusque-là Nékos avait été le maître de la Syrie et de la Judée. Si Nabukodonosor prit Jérusalem et le roi Ihouaqim, ce ne put être qu’en 604, et par les suites de cette victoire; par conséquent la date de l’an 3 est impossible. Et comment imaginer que Nabukodonosor eût assiégé Jérusalem, pris le roi, enlevé les vases, sans que Jérémie, qui jouait alors un rôle très-remarquable d’opposition au roi, eût dit un seul mot de ces événements? Le livre des Rois n’en fait aucune mention, et le récit de ces deux autorités est tel, que l’on ne saurait y adapter cet anachronisme; enfin l’historien Josèphe, qui eut sous les yeux tous les détails du récit de Bérose, n’indique rien de semblable. La source de cette erreur se trouve dans les Paralipomènes, chap. 36, ainsi que nous l’avons remarqué ci-devant, page 237, à l’occasion d’un passage de Polyhistor; et cette conformité nous devient déjà un indice de la tardive et posthume composition du livre intitulé Daniel. Maintenant, que deviendront les règles de la critique en histoire, si les autorités que nous citons ne l’emportent pas sur celle d’un livre apocryphie, sans date et sans nom d’auteur? car un auteur n’a jamais dit, en parlant de lui-même: «Or Daniel vécut jusqu’à l’an Ier de Kyrus[212]

On suppose que Daniel, enlevé jeune en l’an 3, est emmené dans la terre de Sennaar, expression sans exemple pour désigner Babylone; qu’il y est élevé dans les sciences des Chaldéens, qui, comme l’on sait, consistaient surtout en astrologie et divination prohibées par Moïse.

Chap. 2. L’an 2 de son règne (603), Nabukodonosor a un songe qui l’alarme; il fait venir les voyants ou prophètes (shoufim), les devins et les découvreurs (makshafim); ils ne le satisfont point[213]: Daniel est appelé, et il explique le songe fameux de la statue d’or aux pieds d’argile, et des 4 grands empires (le Babylonien à blason d’or le Perse à blason d’argent, le Macédonien à blason d’airain, et le Romain à blason de fer).

Comment cette allégorie d’un genre tout grec se trouve-t-elle dans un auteur juif? Le grand monarque Nabukodonosor se prosterne devant son page le juif Daniel, et cependant peu après, irrité contre ses 3 amis juifs, qui refusent d’adorer le dieu Bel, il les fait jeter dans un brasier ardent, où ils se promènent en chantant, et d’où ils sortent sains et frais.

Au chapitre 4 vient l’histoire du grand arbre coupé et de Nabukodonosor changé en bête.—Chap. 5. Puis, sans transition, se présente Balthasar, fils de Nabukodonosor, qui donne un grand festin que trouble l’apparition de trois mots sur la muraille; Daniel les explique..... Le royaume de Balthasar est livré aux Mèdes et aux Perses... La nuit suivante Balthasar est tué et Darius règne dans Babylone.

Chap. 6. Le roi Darius établit 120 gouverneurs ou satrapes pour gouverner les 120 provinces de son empire, et 3 visirs supérieurs, dont l’un est Daniel. Darius fit un édit conformément aux lois des Mèdes et des Perses, et par suite de cet édit Daniel fut jeté dans la fosse aux lions, qui ne le touchèrent pas; et il continua de vivre jusqu’au règne de Darius et de Kyrus le Perse.

Les chap. 7 et 8 contiennent encore des visions de Daniel, l’une l’an 1er, l’autre l’an 3 de Balthasar, quoique ce prince soit mort au chap. 5.

Chap. 9. L’an 1er de Darius, Daniel voit dans les livres que le nombre des 70 années prédites par Jérémie touche à son terme: «70 sabbats (ou semaines d’années),» dit-il à Dieu, «ont été décrétés sur votre peuple.»

Chap. 10. L’an 3 de Kyrus, nouveau songe de Daniel. Enfin chap. 11. «L’an 1er de Darius, je l’aidai sans cesse à gouverner, et je vous dirai la vérité: il y aura en Perse 3 rois[214]. Le 4e amassera de grands trésors, et il fera la guerre aux Grecs (Xercès); puis s’élèvera un roi puissant qui fera tout ce qu’il voudra. Son empire sera divisé aux 4 coins du ciel et ne passera point à ses enfants (Alexandre). Puis un roi du midi (Ptolomée), dont un général (Séleucus) deviendra plus puissant que lui.... Puis les guerres de Syrie et la désolation du temple (sous Antiochus Epiphanès) (l’an 170 Av. J.-C.).»

Tel est le plan sommaire du livre intitulé Daniel. Si de nos jours un tel livre était découvert parmi les manuscrits sanscrits de l’Inde; si les brahmes nous présentaient un tel shastra comme réellement écrit au temps des rois de Babylone, nous ne manquerions pas de leur opposer les axiomes de critique établis par eux-mêmes; nous leur dirions, avec les savants anglais Maurice et Bentley[215], que «tout livre est suspect d’altération et même de supposition, lorsqu’il contient des faits postérieurs à l’époque de son auteur; et quant au style prophétique employé par les compositeurs, nous insisterions sur la remarque de M. Bentley, à l’occasion du souria sidhanta, savoir: que de l’aveu des brahmes les plus honnêtes et les plus probes, il s’est fréquemment et depuis long-temps composé en Asie des livres apocryphes dans lesquels on a donné au récit une forme prophétique pour imposer plus de respect et de croyance à la foule des lecteurs

Maintenant, pourquoi ce qui est juste vis-à-vis des Indous ne le serait-il pas vis-à-vis des Juifs? Pourquoi, dans la cause d’autrui, emploierions-nous d’autres poids et d’autres mesures que dans la nôtre? Nos théologiens, ayant à leur tête saint Jérôme[216], déclament contre le platonicien Porphyre, parce qu’il écrivit un livre pour prouver que les prophéties de Daniel n’ont point été écrites par un homme de ce nom, mais par un Juif anonyme, contemporain d’Antiochùs Epiphanès[217], et qu’il fallait bien moins les regarder comme prédiction de ce qui doit arriver, que comme narration de ce qui s’était déjà passé.» Mais nos théologiens ne font pas attention que Porphyre a raisonné d’après les mêmes principes que nos savants biblistes et nos missionnaires dans la Chine et dans l’Inde. Or, si l’on applique au livre juif intitulé Daniel les principes par lesquels on juge les shastras et les pouranas, il n’est aucun jury équitable qui n’admette les propositions suivantes:

1° Que l’on ne connaît au livre de Daniel aucune date de composition;

2° Qu’il est hors de raison et de probabilité qu’un auteur dise de lui-même qu’il a vécu jusqu’en tel temps, et qu’en outre il y a contradiction entre le passage qu’il vécut jusqu’à l’an 1er de Kyrus (ch. 1er, vers. dernier), et qu’il eut une vision l’an 3e de ce même prince (chap. 6;);

3° Que le caractère vraiment prophétique ne peut être constaté que par l’antériorité bien authentique de l’oracle;

4° Que la chronologie dudit ouvrage, dans la partie des rois de Babylone, ne peut se concilier avec celle des historiens authentiques;

5° Que la partie mythologique porte évidemment le caractère de la mythologie persane et zoroastrienne;

6° Et que le style employé par l’auteur anonyme offre plusieurs mots persans et même grecs, contraires au génie de l’idiome hébreu, et qui ne se trouvent dans aucun autre livre de cette langue[218];

7° Que, selon la remarque de saint Jérôme (p. 2074, tom. III), les prophéties de ce livre sont si énigmatiques, si obscures, que pour les comprendre il faut avoir lu une foule d’historiens grecs d’une époque tardive, entre autres Polybe et Possidonius; d’où il résulte, d’une part, qu’étant inintelligibles, lues isolément, elles ne peuvent impliquer croyance; et d’autre part, que, comparées avec l’histoire, elles en contiennent de tels détails, que l’on a droit de supposer que l’auteur les a connus et les a vêtus à sa manière.

Par tous ces motifs, il est constant que le livre de Daniel est un ouvrage apocryphe d’une date postérieure de plusieurs années à Antiochus Épiphanès; on peut même dire, dont la composition a été faite à diverses reprises et par plusieurs mains, dont la dernière a dû tarder jusqu’à l’entrée des Romains en Syrie.

Ces faits bien reconnus, on aperçoit à plusieurs problèmes chronologiques de Daniel une solution facile qu’ils n’ont reçue dans aucune autre hypothèse. A l’époque tardive où vécut le principal auteur, on conçoit que, semblable à ses confrères les auteurs de Judith, d’Esther, de Tobie; de Bel et Dagon, et autres apocryphes, il put être mal instruit de certaines parties d’histoire comprises dans son plan, et qui n’avaient été traitées que dans la langue grecque, peu cultivée jusqu’alors en Judée[219]. Par exemple, lorsqu’on analyse tout ce qu’il dit de Balthasar, de Darius le Mède, et de Kyrus, on se convainc qu’il a confondu et pris pour un seul et même événement les deux siéges et les deux prises de Babylone, mentionnés par Hérodote à 2 dates différentes; l’une en l’an 539 sous Kyrus, l’autre en l’an 507 ou 506 sous Darius, fils d’Hystaspes: de manière que, n’ayant point d’idée claire du second siége, il a attribué le premier à Darius, qu’il a cru être un roi mède, trompé probablement à cet égard par le récit de Xénophon.

La confrontation d’Hérodote va justifier notre opinion. Selon cet historien, un premier siége de Babylone eut lieu sous Kyrus. «Cette grande ville «fut prise alors, pour la première fois, par l’armée des Perses et des Mèdes réunis. Le roi de Babylone, à cette époque, était fils de Nitokris, et s’appelait Labynet, comme son père (Nabukodonosor). Ce jour-là les Babyloniens célébraient une fête, et ne s’occupaient que de plaisirs et de danses[220]

N’est-ce pas là le texte de Daniel? Balthasar est fils de Nabukodonosor (Labynet). Ce roi célèbre une grande fête; on ne s’occupe que de festins et de plaisirs. La ville est prise par les Mèdes et les Perses. Voilà bien le siége de Kyrus; mais, selon Daniel (ch. 5, vers. dernier), ce fut Darius Mède, qui régna âgé de 62 ans. Écoutons Hérodote: «L’an 15 de Darius, fils d’Hystaspes, la ville de Babylone se révolta contre ce prince; elle subit alors un second siége qui dura 20 mois; enfin, par l’effet d’un stratagème, elle fut prise une seconde fois par l’armée des Perses et des Mèdes réunis; et Darius régna (de nouveau) dans Babylone[221]. Ce fut même ce prince,» nous dit ailleurs Hérodote, «qui le premier divisa en 20 grands gouvernements ou satrapies la masse de l’empire perse jusqu’alors confuse.»

Nous disons que, trompé par ce second siége, l’auteur de Daniel a placé au premier siége un Darius Mède, qui n’est que le fils d’Hystaspes: la preuve en est dans tous les caractères qu’il donne à ce roi.

1° Il lui fait diviser l’empire perse en satrapies, comme Hérodote: le nombre n’est pas le même; au lieu de 20, c’est 120; mais cela peut venir d’une autre méprise. Josèphe nous apprend que Xercès étant mort, son trône passa à son fils Kyrus, appelé Artaxercès par les Grecs, lequel Kyrus divisa l’empire en 120 satrapies[222]. L’anonyme n’aurait-il pas confondu ce Kyrus avec le premier?

2° Il dit que Darius fut fils d’Ahshouroush, et de race mède; mais Ahshouroush n’est pas autre que Cambyses, comme il résulte du chap. 4 d’Ezdras. Ne connaissant point Smerdis, l’anonyme a cru que Darius, à titre de successeur de Cambyses, était son fils. Aussi ne compte-t-il que trois rois jusqu’à Xercès. Dès lors il a dû le faire de race mède, puisque Kyrus, père de Cambyses, était petit-fils d’Astyag.

3° Sans cesse il joint l’idée et le nom de Darius au nom et à l’idée de Kyrus... Daniel, dit-il, vécut jusqu’à l’an 1er de Kyrus, et il continua de vivre jusqu’au temps de Darius et de Kyrus.

4° L’an 1er de Darius, il lit dans les livres (de Jérémie), et il trouve que les 70 ans de captivité ou de désolation touchent à leur terme. Ce trait est décisif; car, si de l’an 587, où commença la captivité sous Nabukodonosor, vous descendez à l’an 520, qui fut la seconde année de Darius (année dans laquelle ce prince rendit son édit pour rebâtir le temple), vous aurez 68 ans révolus, qui sont le terme très-voisin de 70; enfin il est remarquable qu’un des plus anciens chronologistes chrétiens, Maxime le martyr, donnant une liste des rois de Babylone, après Kyrus et Cambyses, nomme Darius avec son épithète de Mède, ce qui prouve l’identité alors supposée du fils d’Hystaspes et du prétendu Darius de Daniel[223]. Maintenant si, comme nous le pensons, la méprise est incontestable, tout le livre de Daniel est jugé. Il n’est plus nécessaire de rechercher de quelle date doivent partir ni les 7 semaines qu’il compte depuis l’ordre de rebâtir jusqu’à l’oint de Dieu, ni les 62 semaines qu’il compte de là jusqu’à l’extermination d’un autre oint[224]. Seulement il convient de remarquer que la conversion des jours de ces semaines en années est totalement arbitraire; que les deux sommes ne doivent pas être réunies, comme l’a voulu Africanus, qui, par une autre erreur, compte 70 au lieu de 69, et cela, pour avoir une somme de 490 ans, dont le départ, dit-il, est l’an 20 d’Artaxercès. Mais si, comme il est de fait, l’an 20 d’Artaxèrcès correspond à l’an 445, la prophétie prétendue n’est pas applicable au cas que l’on indique... Au reste, il suffit de lire l’aventure des trois jeunes gens dans la fournaise, celle de Daniel dans la fosse aux lions, et la métamorphose du roi de Babylone en quadrupède paissant et broutant, pour voir que tout le livre doit être joint à celui de Bel et Dagon, et partager la sentence portée par les théologiens mêmes contre cette fabuleuse production[225].

Relativement au roi de Babylone, l’historien Mégasthènes[226] rapporte, d’après les Chaldéens, que Nabukodonosor eut une maladie qui semblerait avoir été ou la manie, ou l’épilepsie, l’une et l’autre regardées comme un mal divin, et que, dans un accès de ce mal, il émit une prophétie sur la prise de Babylone par Kyrus. Ce trait prouve que les prophéties étaient la mode de ce temps-là et le goût général des peuples. Lorsqu’une grande catastrophe arrivait, on la trouvait toujours prédite dans quelque livre ancien, avec d’autant plus de facilité qu’il n’en coûtait que l’insertion d’un feuillet de papyrus, ou de palmier, ou même d’un seul verset, dans les manuscrits reliés à l’indienne: le vainqueur en était flatté, apaisé, et le vaincu se consolait par la persuasion que l’événement était dû aux immuables décrets de la fatalité.

CHAPITRE XIX.
Résumé.

MAINTENANT, si nous résumons ce long article des Babyloniens, nous trouverons pour principaux résultats:

1° Que Babylone n’eut de rois héréditaires et indépendants connus, que pendant environ 80 ans, ou 1 siècle au plus, c’est-à-dire depuis Nabopol-asar inclusivement, jusqu’à la conquête des Perses, sous Kyrus;

2° Qu’avant Nabopol-asar, remontant jusqu’à Bélésys-Mérodak, ses rois purent jouir, pendant un temps, de l’indépendance accordée à tous les sujets de Ninive renversée; mais qu’ensuite ils reconnurent la suzeraineté des Mèdes jusqu’au règne de Nabopol-asar;

3° Qu’avant Bélésys ses rois ne furent réellement que des pachas ou satrapes du grand roi, ou sultan de Ninive, maître de toute la Haute-Asie depuis Ninus et Sémiramis;

4° Que Sémiramis fut véritablement la fondatrice de la grande Babylone, par la création qu’elle fit des ouvrages de fortification et d’assainissement auxquels cette cité dut sa splendeur;

5° Qu’avant Sémiramis il existait en ce même lieu un temple de Bel ayant la forme d’une pyramide, que les traditions chaldéo-juives désignent sous le nom de tour de Babylon ou Babel, et les historiens grecs sous les noms divers de palais, de tombeau, de citadelle, de tour de Bel;

6° Que cette tour ou pyramide fut essentiellement un observatoire d’astronomie, le foyer antique et mystérieux des sciences de ces prêtres chaldéens dont les Grecs font remonter l’origine à des temps inconnus; ce qui s’accorde très-bien avec la date de 3195 ans avant J.-C., que les calculs phéniciens et juifs assignent à la fondation de cette tour;

7° Qu’un établissement de ce genre prouve l’existence d’un peuple civilisé tel que l’indique Ktésias à l’époque où Ninus subjugua la Babylonie;

8° Que ce peuple fut d’origine et de sang arabe, spécialement de la branche éthiopienne ou Kushite, ce qui lui donne des affinités particulières avec les nations phéniciennes;

9° Que ces affinités sont confirmées par le langage et par le système alphabétique appelés chaldaïques, dont on trouve l’usage chez les Chaldéens jusqu’à une époque très-reculée;

10° Que si maintenant les briques des murs de Babylone nous offrent une écriture d’un système différent, c’est parce que Sémiramis, qui bâtit ces murs, dut employer l’écriture du peuple vainqueur qu’elle commandait, c’est-à-dire les caractères assyriens que Darius fit graver sur le monument de sa guerre contre les Scythes; et si Darius employa ces caractères assyriens, c’est parce que ceux des Perses ses sujets étaient du même système, et que sans doute ils en avaient été empruntés pendant les 500 ans que les Perses furent gouvernés par les Assyriens de Sémiramis. Nous pourrions pousser plus loin nos inductions sur ces antiquités; mais nous aurons l’occasion de les reprendre dans l’article des Égyptiens, dont il nous reste à traiter.

CHRONOLOGIE
DES
ÉGYPTIENS.