§ II.
Les variations journalières sont plus grandes et plus brusques sur la côte atlantique qu’en Europe.
Les variations excessives dont je viens de parler ne se bornent pas aux saisons sur la côte atlantique; elles y ont encore lieu d’un jour à l’autre, ou, pour mieux dire, très-fréquemment dans l’espace d’un seul jour. On les remarque surtout dans les États du milieu, tels que le sud du New-York, la totalité de la Pensylvanie et du Maryland; et dans le pays plat, plutôt que sur les montagnes; par la raison sans doute que ces États du Milieu, placés entre deux atmosphères opposées, celle du pôle et celle du tropique, sont le théâtre où se passe la lutte perpétuelle des grandes masses d’air froid et d’air chaud.
«Notre climat de Pensylvanie,» dit le docteur Kush[88], «est un composé de tous les climats; l’humidité de l’Angleterre au printemps, la chaleur de l’Afrique en été, le ciel de l’Egypte en automne, le froid de la Norwège en hiver; et ce qui est bien plus fâcheux, quelquefois la réunion de toutes dans un jour... Dans le cours de nos hivers, surtout en janvier et février, il arrive souvent, en moins de 18 heures, des variations de 6°, 8° et même de 12° (R)[89] du froid au chaud et du chaud au froid, qui ont les plus fâcheux effets pour la santé. Du 4 au 5 février 1788, le mercure tomba, en moins de 10 heures, par un vent de nord-ouest, depuis 2°¼ sous glace à 16°¼, différence 14° (R). D’autres fois les vents de sud et sud-est amenant un air chaud de 10° et 12°, occasionent des dégels subits, et l’on a vu cette température, persistant quelques jours, tromper la végétation, et faire éclore les fleurs des pêchers en janvier; mais parce que le règne des froids ne finit réellement qu’en avril, il ne manque jamais d’arriver de nouvelles gelées par les vents de nord-est et nord-ouest, qui reproduisent les alternatives que j’ai citées.
«Les mêmes variations ont lieu en été,» continue le docteur Rush, «et de vives fraîcheurs remplacent presque chaque nuit les violentes chaleurs du jour. L’on observe même que plus le mercure monte dans l’après-midi, plus bas il tombe le matin au point du jour, car ce sont là les époques extrêmes du froid et du chaud. Si à 2 heures après midi, il a monté à 22°, à la pointe du jour suivant, il sera vers 15° ou 16°; s’il n’a monté qu’à 16° ou 17°, il tombera vers 11° ou 12°: ces chutes arrivent surtout après une pluie d’orage; dans l’été de 1775, on a vu, en pareil cas, dans l’espace d’une heure et demie, une chute de 8°½ (R)... En général, excepté en juillet et août, il se passe peu de soirées sans qu’on trouve le feu agréable. Ces variations ne sont point aussi marquées dans la haute Pensylvanie vers les sources de la Susquehannah et sur les plateaux de l’Alleghany: les froids en hiver y sont plus fixes; en été les chaleurs y sont moins intenses; et sans doute la qualité de l’air les rend aussi plus supportables que dans notre pays inférieur où l’atmosphère est dense et humide».
Ce que nous venons de voir de la Pensylvanie, et qui convient également au sud du New-York, au New-Jersey, au Maryland, s’applique encore avec assez peu de différence à la côte de Virginie et des Carolines: dans la ville de Charlestown, l’on éprouve fréquemment dans un jour d’été ou d’hiver les variations de 8° et 10° (R). L’on a des exemples de 12° et de 15°, et le docteur Ramsay en cite un de 22° (R) en moins de quinze heures. Le 28 octobre 1793, le mercure tomba de 18° sur zéro à 3° sur zéro, différence 15° en dix à douze heures[90]».
A Savanah, Henry Ellis, après s’être plaint des chaleurs d’été, ajoute:
«J’ai vu à la baie de Hudson tous les climats en un an; ici je les éprouve en douze heures. Le 10 octobre 1757, le mercure était au soir à 24° (R); le lendemain 11, il fut à 2° ⅓; différence 21° ⅔[91]».
Les pays du nord ne sont pas moins exposés à ces vicissitudes; mais il y a cette différence entre eux et ceux du midi, que dans les États du Sud, les variations se font plutôt du chaud au froid, tandis que dans les États du Nord, elles ont plus souvent lieu du froid au chaud; en sorte que dans ces derniers, l’effet produit sur les corps arrive plus souvent par dilatation, tandis que dans les premiers il arrive plutôt par constriction. Je trouve dans le journal manuscrit de Bougainville, des faits de ce genre qui méritent d’être cités.
«11 décembre 1756, à Québec: depuis trois jours, le thermomètre a monté de 19° sous glace à zéro de glace. Aujourd’hui il pleut et dégèle par vent de sud, et le temps est aussi vain qu’au printemps.
«14 décembre après midi: le vent vient de tourner à nord-ouest; la gelée reprend ferme: déja 3°½ sous glace: le lendemain 15, le mercure est à 21°, le vent a passé du nord-ouest au sud-ouest, ciel clair-fin.
«Le 18 janvier par vent de nord-ouest, 27° sous glace; temps clair, prodigieusement froid: les voyageurs arrivent avec le nez et les doigts des mains et des pieds gelés: le froid est toujours moindre à la basse ville qu’à la citadelle: l’élévation de celle-ci l’expose au vent de nord-ouest dont la ville est garantie.»
A la baie de Hudson, Umfreville et Robson, observateurs également exacts et judicieux, citent des faits semblables: ils remarquent que pendant les vingt à trente jours que durent les chaleurs d’été, les nuits se tiennent souvent assez chaudes; mais pendant l’hiver, il arrive par les vents de sud de ces transitions d’un froid de 18° et 20° à zéro de glace, qui occasionent cette sensation d’un temps vain, dont parle Bougainville; sensation très-bizarre pour nous, qui à ce terme de zéro, nous plaignons du froid; mais qui est réellement la même chose que lorsque nous passons de zéro à 15° sur glace, et que lorsqu’un Africain passe de 20 à 30 degrés, toujours effet de comparaison. C’est encore par l’effet de cette habitude des organes, qu’à Charlestown on se plaint du froid quand le thermomètre est à 10° ou 12° sur glace, et que l’on y brûle, selon la remarque de Liancourt, autant de bois qu’à Philadelphie, où le mercure tombe 15° plus bas.
En comparant les tables thermométriques des divers lieux dont je viens de parler, et en faisant moi-même des observations journalières sur les variations de l’air, je n’ai pu manquer d’apercevoir une harmonie constante entre ces variations, et certains rumbs de vents qui leur sont toujours associés: toujours j’ai vu les transitions du froid au chaud se faire par le changement et le passage des vents de nord-est et nord-ouest, aux rumbs de sud-est et de sud: et par inverse les transitions du chaud au froid, se faire par le changement des vents de sud et sud-est en vents de nord-est et nord-ouest, et cela depuis la Floride jusqu’au Canada et à la baie de Hudson: de là un premier élément de théorie applicable à tous les problèmes de ce climat; mais parce que les bonne théories ne sont que la série méthodique et la réunion de tous les faits d’un même genre, je ne veux point me hâter de résoudre ces problèmes par des faits isolés, et je continue d’y procéder par l’exposition de plusieurs singularités, qui au premier coup d’œil sembleraient y faire exception.