V

L’AURORE BORÉALE

Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale. En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère, entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde, sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement, majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut, éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.

Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami. Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes» Œrsted et Ampère.

L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent à terre.

— Non, fit-elle, tandis qu’une lueur céleste l’illuminait d’une transparente clarté rose; mais c’est si étrange, c’est si beau, c’est si divin! Et c’est si grand pour moi si petite. J’ai un instant frissonné. Il me semble que je t’aime plus que jamais....»

Et, jetant ses bras autour de son cou, elle l’embrassa dans une étreinte passionnée, longue, sans fin.

L’aérostat solitaire voguait en silence dans les hauteurs aériennes, sphère de gaz transparent enfermée dans une mince enveloppe de soie, dont on pouvait reconnaître, de la nacelle, les zones verticales allant se joindre au sommet, au cercle de la soupape, la partie inférieure du ballon restant largement ouverte pour la dilatation du gaz. L’obscure clarté qui tombe des étoiles, dont parle Corneille, eût suffi, à défaut des lueurs de l’aurore boréale, pour permettre de distinguer l’ensemble de l’esquif aérien. La nacelle suspendue au filet qui enveloppait la sphère de soie, était attachée à l’aide de huit cordes solides tissées dans l’osier de la nacelle et passant sous les pieds des aéronautes. Le silence était profond, solennel; on aurait pu entendre les battements de leurs cœurs. Les derniers bruits de la terre avaient disparu. On voguait à cinq mille mètres de hauteur, avec une vitesse inconnue, le vent supérieur emportant le navire aérien sans qu’on en ressentît le moindre souffle dans la nacelle, puisque le ballon est immergé dans l’air qui marche, comme une simple molécule relativement immobile dans le courant qui l’emporte. Seuls habitants de ces régions sublimes, nos deux voyageurs jouissaient de cette situation d’exquise félicité que les aéronautes connaissent lorsqu’ils ont respiré cet air vif et léger, dominé les régions basses, oublié dans ce silence des espaces toutes les vulgarités de la vie terrestre, et mieux que nuls de leurs devanciers ils l’appréciaient, cette situation unique, en la doublant, en la décuplant par le sentiment de leur propre bonheur. Ils parlaient à voix basse, comme s’ils eussent craint d’être entendus des anges et de voir s’évanouir le charme magique qui les tenait suspendus dans le voisinage du ciel.... Parfois des lueurs subites, des rayons de l’aurore boréale, venaient les frapper, puis tout retombait dans une obscurité plus profonde et plus insondable.

Ils voguaient ainsi dans leur rêve étoilé, lorsqu’un bruit soudain vint frapper leurs oreilles, comme un sifflement sourd. Ils écoutèrent, se penchèrent au-dessus de la nacelle, prêtèrent l’oreille. Ce bruit ne venait pas de la terre. Était-ce un murmure électrique de l’aurore boréale? était-ce quelque orage magnétique dans les hauteurs? Des éclairs semblaient arriver du fond de l’espace, les envelopper et s’évanouir. Ils écoutèrent, haletants. Le bruit était tout près d’eux.... C’était le gaz qui s’échappait de l’aérostat.

Soit que la soupape se fût entr’ouverte d’elle-même, soit que dans leurs mouvements ils eussent exercé une pression sur la corde, le gaz fuyait!

Spero s’aperçut vite de la cause de ce bruit inquiétant, mais ce fut avec terreur, car il était impossible de refermer la soupape. Il examina le baromètre, qui commençait à remonter lentement: l’aérostat commençait donc à descendre. Et la chute, d’abord lente, mais inévitable, devait aller en s’accroissant dans une proportion mathématique. Sondant l’espace inférieur, il vit les flammes de l’aurore boréale se refléter dans le limpide miroir d’un lac immense.

Le ballon descendait avec vitesse et n’était plus qu’à trois mille mètres du sol. Conservant en apparence tout son calme, mais ne se faisant aucune illusion sur l’imminence de la catastrophe, le malheureux aéronaute jeta successivement par-dessus bord les deux sacs de lest qui restaient, les couvertures, les instruments, l’ancre, et mit la nacelle à vide; mais cet allègement insuffisant ne servit qu’à ralentir un instant la vitesse acquise. Descendant ou plutôt tombant maintenant avec une rapidité inouïe, le ballon arriva vite à quelques centaines de mètres seulement au-dessus du lac. Un vent intense se mit à souffler de bas en haut et à siffler à leurs oreilles.

L’aérostat tourbillonna sur lui-même, comme emporté par une trombe. Tout d’un coup, Georges Spero sentit une étreinte violente, un long baiser sur les lèvres: «Mon Maître, mon Dieu, mon Tout, je t’aime!» s’écria-t-elle. Et, écartant deux cordes, elle se précipita dans le vide.

Le ballon délesté remonta comme une flèche: Spero était sauvé.

La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne, ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes, crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les siennes, il s’élança.

Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.

Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!» et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix éteinte: «Georges! Georges!»

Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret d’un doux songe évanoui.


VI

LE PROGRÈS ÉTERNEL

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année; leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.

Après m’avoir fait la description d’une contrée riveraine d’une mer connue des astronomes sous le nom de mer du Sablier et d’une île solitaire qui s’élève au sein de cet océan, après m’avoir décrit les paysages pittoresques et la végétation rougeâtre qui ornent ces rivages, les falaises battues par les flots et les plages sablonneuses où viennent expirer les vagues, ce sujet, d’une sensibilité extrême, pâlit tout d’un coup et porta la main à son front; ses yeux se fermèrent, ses sourcils se rapprochèrent; il semblait vouloir saisir une idée fugitive qui s’obstinait à fuir. «Voyez! s’écria le docteur B... en se posant devant lui comme un ordre inéluctable. Voyez! je le veux.

— Vous avez là des amis, me dit-il.

— Cela ne me surprend pas trop, répliquai-je en riant. J’ai assez fait pour eux.

— Deux amis, ajouta-t-il, qui, en ce moment, parlent de vous.

— Oh! oh! des gens qui me connaissent?

— Oui.

— Et comment cela?

— Ils vous ont connu ici.

— Ici?

— Ici, sur la Terre.

— Ah! Y a-t-il longtemps?

— Je ne sais pas.

— Habitent-ils Mars depuis longtemps?

— Je ne sais pas.

— Sont-ils jeunes?

— Oui, ce sont deux amoureux qui s’adorent.»

Alors les images charmantes de mes amis regrettés se retracèrent toutes vives dans ma pensée. Mais je ne les eus pas plus tôt revus, que le sujet s’écria, cette fois d’une voix plus sûre:

«Ce sont eux!

— Comment le savez-vous?

— Je le vois. Ce sont les mêmes âmes. Mêmes couleurs.

— Comment, mêmes couleurs?

— Oui, les âmes sont lumière.»

Quelques instants après il ajouta:

«Pourtant, il y a une différence.»

Puis il resta silencieux le front tout chercheur. Mais son visage reprenant tout son calme et toute sa sérénité, il ajouta:

«Lui est devenu elle, la femme. Elle est maintenant lui, l’homme. Et ils s’aiment encore plus qu’autrefois.»

Comme s’il n’eût pas compris lui-même ce qu’il venait de dire, il sembla chercher une explication, fit de pénibles efforts, à en juger par la contraction de tous les muscles de son visage, et tomba dans une sorte de catalepsie, d’où le docteur B... ne tarda pas à le délivrer. Mais l’instant de lucidité avait fui et ne revint plus.

Je livre, en terminant, ce dernier fait aux lecteurs de ce récit, tel qu’il s’est passé sous mes yeux, et sans commentaires. D’après l’hypothèse actuellement admise par plusieurs hypnotistes, le sujet avait-il subi l’influence de ma propre pensée, lorsque le professeur lui ordonna de me répondre? Ou, plus indépendant, s’était-il véritablement «dégagé» et avait-il vu au delà de notre sphère? Je ne me permettrai pas de décider. Peut-être le saura-t-on par la suite de ce récit.

Cependant j’avouerai en toute sincérité que la résurrection de mon ami et de son adorée compagne sur ce monde de Mars, séjour voisin du nôtre, et si remarquablement semblable à celui que nous habitons, mais plus ancien et plus avancé sans doute dans la voie du progrès, peut paraître aux yeux du penseur la continuation logique et naturelle de leur existence terrestre si rapidement brisée.

Sans doute, Spero était-il dans le vrai en déclarant que la matière n’est pas ce qu’elle paraît être, que les apparences sont mensongères, que le réel c’est l’invisible, que la force animique est indestructible, que dans l’absolu l’infiniment grand est identique à l’infiniment petit, que les espaces célestes ne sont pas infranchissables, et que les âmes sont les semences des humanités planétaires. Qui sait si la philosophie du dynamisme ne révélera pas un jour aux apôtres de l’astronomie la religion de l’avenir? Uranie ne porte-t-elle pas le flambeau sans lequel tout problème est insoluble, sans lequel toute la nature resterait pour nous dans une impénétrable obscurité? Le ciel doit expliquer la terre, l’infini doit expliquer l’âme et ses facultés immatérielles.

L’inconnu d’aujourd’hui est la vérité de demain.

Les pages suivantes vont peut-être nous laisser pressentir le lien mystérieux qui réunit le transitoire à l’éternel, le visible à l’invisible, la terre au ciel.


TROISIÈME PARTIE


Ciel et Terre