NEUF CHANSONS DE FLANDRE

A Max Elskamp.

I
LA CHANSON DE L’ANNEAU

Quelque chose est survenu, ma mère, — retirez de l’armoire la robe de l’autre jour, — la belle robe fleurie.

Faites-y, ma mère, un point — si solide que la mort même ne puisse le défaire. — Un vent léger a passé sur le verger, — il a passé d’abord sur les ifs du cimetière.

J’irai au puits, j’en viderai les eaux — je chercherai l’anneau que j’y lançai l’autre jour. — Je suis allée au puits, je n’ai pas retrouvé l’anneau. — Un vent glacé remuait les croix du cimetière.

Non, ma mère, c’est trop tard pour moi d’en aimer un autre. — Celui qui repose là a aussi — mon cœur enterré avec lui. — A présent retirez la clef du tiroir, — plus jamais je ne porterai la robe fleurie.

La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau.

II
LA CHANSON DE L’ENFANT MORT

Un gentil oiseau a fait son nid — dans la mousse du toit. — Mon petit enfant n’avait pas trois ans ; — un oiseau sous son aile emporta son âme, — comme descendait sur les plaines l’hiver.

L’oiseau n’est plus revenu, — je suis restée veuve de ma vie. — Ensuite les pommiers ont fleuri, — les fleurs du verger étaient roses comme ses petits pieds quand il marchait devant le seuil.

J’ai porté les fleurs à ma bouche, — j’ai cru baiser la chair froide — de celui que je n’ai pu réchauffer. — Et maintenant toujours son ombre — va devant moi au soleil.

Va-t’en, horrible oiseau ! va là-bas — où est partie la petite âme de l’enfant ! — Il n’y a plus de place pour un nid dans la maison.

III
LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE

Ma fille, mets ton linge le plus fin, — le boucher a tué hier l’agnel, l’agnel n’avait que peu de sang. — Rappelle-toi comme il gambadait dans le pré ! — Sa petite laine était blanche — comme la laine de Noël !

Le boucher, ma mère, a passé par la maison, — tous les agneaux sont morts. — Mon cœur aussi gambadait sur le chemin — par où arrivait là-bas le noir ami.

Elle va vers la porte et elle dit à celui qui vient : — Maintenant, ils ont mis mon cœur en croix comme l’agnel, — j’ai gardé pour toi trois gouttes de sang.

Je mettrai ma ceinture rouge — celle que tu me donnas aux Pâques dernières — et m’en irai vers ta mère comme un fils.

Ma mère, je suis venu à l’aube, — la maison était close, — j’ai repassé au soir, j’ai trouvé un homme sur la porte. — Un autre homme que moi a-t-il passé l’anneau — au doigt de mon amour ? — J’ai cueilli en m’en allant — une rose dans le cimetière. — Je l’arroserai avec les trois gouttes de ton sang.

Ma fille, accroche tes beaux pendants d’oreille, — les cavaliers font voler la poussière devant les portes. — Ce soir, un bel homme te ramènera — avec lui à sa ferme.

Ma mère, dites de quel homme vous voulez parler — afin que mon couteau frappe là où il doit frapper. — Je boirai à la bonde — comme une cuvée de bière — les jets fumants.

A présent j’ai vêtu le voile — et accroché les pendants d’oreille. — Dites au fossoyeur, ma mère, qu’il sonne le glas — comme si j’entrais sous la nef dans mon cercueil. — Et ensemble ils sont allés entre les aubépines vers les cloches. — Un des hommes dansait devant — en jouant de l’harmonica.

Ton sang, homme fourbe — qui m’as volé mon amour, criera vers les cloches — car mon couteau, je viens de l’aiguiser — sur ton cœur.

IV
LA CHANSON DES KERELS

Nous sommes les Kerels, les francs gars ! — Au carillon des cloches — nous descendons vers les paroisses. — Tue ! tue ! Nos rires sonnent clairs en nos coutelas.

Nos pères aussi étaient gens des bois, — on croyait voir marcher les hêtres et les chênes par les chemins quand ils arrivaient. — Personne n’a le droit de nous commander ; — nous sommes libres partout où reluit — le fer en nos poings.

Frairie ! Frairie ! Nous leur fendrons la panse — nous en extrairons la fressure. — Les boudins juteront et péteront sur le gril. — Dites, mon amour, n’est-ce pas là une belle kermesse ? — Faites brasser une bière fraîche — pour arroser entre vos dents le cœur que nous vous ferons manger.

Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux comme nos couteaux. — Ceux qui toucheront à la lame auront la main coupée.

V
LA CHANSON DU SANG

Là où nous passons, il y a du sang dans le ruisseau. — Là où nous frappons, un homme peut entrer son poing — et le bras jusqu’au coude.

Un vrai fils de Kerels est, à son baptême, — ondoyé avec du sang. — On fait, avec le couteau, — une croix sur son cercueil quand il tombe frappé. — Alors le soleil se lève rouge sur le bois, — le jour a le visage d’un homme blessé à mort.

Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur les villages ; — ils ont éventré les fermiers gras. — Ils ont fait danser ensuite les femmes — en frappant leurs couteaux l’un contre l’autre. — Leur musique était comme du sang — qui chanterait dans des violons.

Maintenant que de rouges funérailles ont vengé leur frère, — ils regagnent les bois. — Le couchant est toujours rouge — par-dessus les Kerels, quand leur bois ils regagnent.

VI
LA CHANSON DE JACQUERIE

Qui a dit que nous n’étions pas des hommes comme les autres hommes ? — Comme les autres hommes nous avons poussé — notre premier cri entre le moulin à eau et le moulin à vent.

Le poil ensuite nous est venu en même temps — que poussaient nos dents ! — Alors comme les bêtes nous avons mordu. — Un vent secouait nos cheveux comme des drapeaux.

Pourquoi serions-nous inférieurs aux hommes — issus comme nous d’une matrice de femme ? — Est-ce que nous n’avons pas des mains pour les égorger comme ils nous égorgent ?

Tout aussi grands visages possédons, — tout autant souffrir pouvons. — Nous sommes bruns comme les labours, — nos yeux luisent comme les faux avec lesquelles nous les faucherons — le jour des rouges moissons.

Partout où nos pieds larges foulent la terre, — le corps de Christ gît trépassé pour notre rédemption.

VII
LA CHANSON DE LA QUENOUILLE

Filez, quenouille ! Les fuseaux d’hiver — là-haut filent de la neige, — le moulin dans le vent file de la farine. — Mon cœur comme une araignée file la toile bise, — mon cœur file les lins de ma cornette de veuve. — Filez, filez, quenouille !

En Palestine, l’homme avec le roi est parti. — Ils ont emporté le soleil à leurs étendards. — Je suis comme un champ sous le givre, — l’hiver maintenant neige sur mes épaules. — Je suis comme un champ où parmi la neige — est restée enfoncée la charrue. — Filez, quenouille !

L’homme pendant les adieux — m’a dit : Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix ! — Ils lui ont percé le flanc de leurs lances ! — Alors les rameaux verdoyaient, la rosée — sur la lande brillait comme les pleurs de Notre Seigneur ! — Les rameaux n’ont plus reverdi, — l’hiver filait de la neige. — J’ai filé toute seule dans l’âtre, — les lins de mon agonie. Filez, quenouille !

Quelle est cette femme ? — La mienne avait des cheveux blonds — comme les froments mûrs. — Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue ? — L’homme est revenu et ne m’a pas reconnue, — portez-moi sur le lit et me couchez dans le suaire, — lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris.

Filez, filez, quenouille !

VIII
LA CHANSON DU PETIT PAYSAN

Le petit bœuf et la vache, comme mari et femme — tirent à la charrue. Houlà !

De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres, par les sillons. — Le champ est en pente : par le bout, il s’enfonce dans le ciel. — Chaque fois qu’ensemble ils montent, — le petit bœuf et la vache tirent plus fort sur l’attelle. — Ils croient qu’arrivés là-haut — on les ramènera vers leur litière. — Houlà !

Voilà qu’il leur faut descendre pour remonter ensuite. — Jamais ils n’ont fini de rayer les cailloux avec le soc. — Moi et Katia, nous sommes comme le petit bœuf et la vache. — Quand l’un va à droite, l’autre va du même côté. — Il y a longtemps que notre charrue — retourne le champ ; les cailloux sont toujours en aussi grand nombre. — Le petit bœuf ne se plaint à la vache, — la Katia non plus ne se plaint à moi. — Jamais nous ne nous parlons : — la bouche est un moulin qui moud du vent. Houlà !

Le jour où nous serons riches, — nous irons voir au bout du champ, là où luit le ciel — ce qu’il y a par-dessus le champ. — Il y a l’église et le cimetière, — il y a la mort qui sonne les cloches. Houlà ! Houlà ! Hue ! Ja !

IX
LA CHANSON DU SABOT

La rivière entre nos deux fermes — est comme un ruban le dimanche — au corsage de Rietje.

J’ai mis une touffe aromatique dans un sabot, — j’ai poussé le sabot sur l’eau — en soufflant dessus. — Va, léger bateau, la rivière te mènera là — où une main sortira des roseaux.

Mon amour, Rietje, est un grand bateau comblé de présents ; — il descend au fil de mes pensées vers ta présence là-bas. — Je ne vois plus le petit sabot ; il a tourné derrière les joncs. — La rivière est comme ta jarretière autour de ton genou. — Maintenant j’attends inquiet qu’il reparaisse.

Un gros nuage a passé sur nous et nous a — séparés comme une mauvaise pensée — comme si nos cœurs devaient rester disjoints. — Que fait à cette heure ma Rietje ? Son esprit — s’en est allé loin, — il erre avec ses yeux vers la route poudreuse — où roule une carriole. — J’écraserai les fleurs sous mes talons, — je briserai le sabot contre une pierre.

Mais voilà qu’enfin il sort des joncs, — il se remet à glisser sur l’eau. — Rietje n’a pas cessé d’être avec moi.

J’irai dans la saulaie, je taillerai — une branche de saule, j’y ferai un bec comme à une flûte pour siffler — amoureusement sous ta fenêtre, le soir.

(1889)