II
Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il disait avoir le plus urgent besoin.
A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions! Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de Gruyère!»
Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et, pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur explorateur du Congo dans la voie des explications.
—Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous… J'ose donc vous demander—excusez ma hardiesse—quelle destination vous comptez donner à ces capitaux…
Gédéon fronça le sourcil.
—Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre intérêt est mon seul mobile…
Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.
—Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils. Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien vous instruire de mes projets.
Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes choses.
Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable, grandiose, et l'Afrique un beau pays.
—Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on…
—On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.
—A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!
—Il se pourrait?…
—Écoutez plutôt… En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention d'atteindre Tombouctou—qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux ans à en revenir.
Gédéon sourit.
—J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes, des bagages…
—Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro, il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le désert avec toute sa caravane.
—J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.
—En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du
Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les
Hottentots.
—Diable!
—Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
—Ah?
—Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
—Fichtre!
—Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
—Mais…
Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que macache, bézef, mouquère, bono turco, maboul et ne lui eût point permis de soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout maintenant qu'il était riche.
Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes primitifs.
—Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs—quel que fût d'ailleurs leur zèle—de rendre les derniers devoirs à votre dépouille mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons—la main sur la conscience—croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura englouti… Que diable!… Soyons raisonnables!…
Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. On s'en passait fort aisément.
—Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs… Au temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. C'est pour le mieux… Voulez-vous un sage conseil?… Achetez une propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député aux prochaines élections. Et qui sait?… une fois à la Chambre, ne pouvez-vous parvenir au ministère?… Enfin, voyez, examinez… Je reste votre très humble serviteur.
Gédéon répondit:
—Notaire, vous me sauvez la vie… Soit, je consens à devenir ministre. Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel qu'il me faudra accepter…—Que diriez-vous de la marine?…—mais, pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes futurs électeurs? Achevez, je suis prêt… Car vous ne m'avez pas dit tout cela sans garder une arrière-pensée?
—Peut-être…
—Je vous écoute.
—Voici… Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale dont on pourrait tirer parti… Au surplus, je vais demander le dossier si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée…
—Je crois bien!
Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
—Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une superficie de six cent cinquante-sept hectares… Le tout est d'un revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de charges. Entrée en jouissance immédiate.
—J'achète, interrompit Gédéon.
—Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le pays, et votre affaire est faite.
—J'achète, répondit Gédéon.
Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.
Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent jaseur où frétillaient des truites.
Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel superbe, sur le modèle du Cosmopolite de Cauterets, entoura la source d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.
Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens les moins ignorants du pays.
Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des grands journaux l'annonce suivante:
SOURCE PRÉGAMAIN PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) Établissement de premier ordre.
Suivait le détail.
Gédéon recommandait son hôtel, le Grand-Hôtel de Lathuile, le plus vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin au midi, entouré de salons, de restaurants.—Ascenseur hydraulique desservant tous les étages.—Chambres et salons.—Table d'hôte.—Salons de lectures et de musique.—Fumoirs.—Billards.—Omnibus à tous les trains.—Prix modérés.
Une longue description recommandait le casino et les excursions de la contrée.
Venait ensuite l'analyse de la source:
Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
Sulphate de chaux 1.5010
Sulphate de magnésie 0.5080
Sulphate de soude 0.0180
Carbonate de chaux 0.1300
Carbonate de magnésie 0.0340
Oxyde de fer 0.0015
Alumine traces
Chlorure de sodium 0.0090
Chlorure de calcium traces
Chlorure de magnésium traces
Silice 0.0140
Iode traces
Phosphate traces
Matière organique traces
———
Total 2.0385
«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être utilisée avec succès pour combattre:
«1° Les congestions habituelles;
«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;
«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la circulation;
«4° La détérioration graisseuse du coeur.
«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de graisse;
«6° La formation de la gravelle;
«7° Les hémorroïdes;
«8° Et généralement les autres maladies.
A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:
«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif, ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques justiciables de cette modification importante.
«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale, qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires, de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type, lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons résultats de la quinine.
«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical, irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament, d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., etc.»
Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.
La Nordeutsch Allgemein Zeitung vantait les mérites «das natürliche Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans Il Secolo de Rome que «l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo spéciale per combattere tutti gli malattia».
Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.
Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher, capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des consommateurs.
Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom de Prégamain.
Enfin, il était célèbre!
Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des écoles.
De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le Dieu de ce petit monde.
Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut enregistré par le Journal Officiel.
Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:
Électeurs inscrits 884
Votants 884
Majorité absolue 443
M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).
Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.
C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.
A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà, cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:
En l'an 1880
Cette fontaine fut édifiée
Sous la magistrature municipale
DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN
Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.
Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.
Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.
Laquelle? Toute la question était là.
Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.
Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique. Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi organique.
Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.
Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en faveur, parmi les partis le parti d'avenir.
En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.
A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.
En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des intérêts.
Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.
Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:
«Chers contribuables,
«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.
«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.
«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.
«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle est ma devise.
«Vive la France! «(Signé) GÉDÉON PRÉGAMAIN, «Maire de Lathuile.»
Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea acharnée.
Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'Écho de Lathuile.
«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton atteint de la clavelée?»
«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton a besoin de votre eau purgative?»
Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de sarcasmes et vit sa candidature acclamée.
Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.
Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et pouvait compter sur une validation incontestée.
Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, loin des regards profanes.
Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: «Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»
—J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au faîte des plus puissants!… Combien j'eus raison de me confier à mon étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote contient le secret de demain… Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?… Aujourd'hui, je suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit… Ministre! je deviendrai ministre!… J'aurai le droit de dire: «Je veux!…» Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!… Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des traités… Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions… D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!… Mon nom sera connu, répété, admiré, craint… Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur… Par certain côté, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai purgé des mondes!