LA LANGOUSTE

Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles d'un orient merveilleux. Ses mains—de petites mains nerveuses de pianiste hongroise—planaient sur les objets qu'elles semblaient toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;—et dans la Chine idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert, même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus invraisemblables que les siens.

Elle avait nom Cécile.

Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles:

—Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet amour aveugle te perdra!

Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez au fond d'un bol—certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette à potage;—vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile assoupit son or liquide, et vous versez… doucement, bien doucement, goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite cuiller—les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir d'une fourchette—et vous battez énergiquement, sans trêve, sans faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant. Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc.

L'auteur de la Cuisinière bourgeoise a oublié de mentionner les conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire.

En outre, il est bon d'être deux,—pas trois, deux. Quand on est trois, il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille. L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se brouille ainsi avec son plus vieux camarade.

Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.

Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut:

Un jaune d'oeuf,
Un bol,
Une petite cuiller,
De l'huile,
Un collaborateur sympathique,
Et du sang-froid.

Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile, il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la subsistance d'une garnison.

Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête, Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa modiste ou par son petit chien.

Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué.

Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?… Et sans lui permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf—bien frais—et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la mahonnaise en potage.

Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à double tubulure, et versa.

Mais, à quoi tiennent les destinées!

En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers.

Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme.

La petite cuiller tournait toujours.

Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le mélange.

Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante.

La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une place de hasard parmi les cristaux du couvert… Quelques mots, exquis, furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux, comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de vermeil, la grosse langouste qui les écoutait—en rougissant.