VI
Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que, brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire.
Pourquoi?
C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement, opiniâtrement, sur l'état de mes esprits.
De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus, ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue, j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre.
De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise.
N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances étaient purement physiques—vous entendez bien—purement physiques; mes facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus d'application que par le passé.
Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande ville. De là mes fatigues; mais le moral—je le répète—n'était nullement atteint. J'étais maître de moi.
Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu… quoi?
Des idées noires?
Des chagrins?
Non.
Des remords?
Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de supposer que j'avais des remords. C'est une manie.
Mais—je vous le demande un peu—à propos de quoi aurais-je eu des remords?
Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une lâcheté—tout ce que vous voudrez—mais, je l'affirme, je ne connais pas le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de premier ordre.
Je vais les énumérer.
L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits—lesquels appétits se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au gré d'influences singulières que nous nommerons—si vous le voulez bien et faute d'un autre mot—psychologiques. Préférer, cela est redoutable. Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a toujours disproportion.
C'est de la préférence—à l'état de goût chez les uns, de passion chez beaucoup d'autres—que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.
A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique, impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond à certaines conditions particulières de climat et de position géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours édictée par des maîtres. Au demeurant—j'y reviens—elle est diverse.
Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par la chasse et par la pêche.
Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui; en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les oreilles.
Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil des vivants, et cela les console.
Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est un fait.
Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges, cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses victimes.—L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence, source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité jurique—ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité universelle—du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls jugements qui entraînent une consécration.
Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre main?
Vous me direz: La conscience!…
Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience. Les bêtes seules n'en ont pas.
La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est un des plus beaux mots du langage humain.
Mais encore faut-il s'entendre.
Où reportez-vous la conscience?
Quelle est son essence?
Ou—pour mieux dire—quelles sont ses lois?
Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements une règle certaine,—invariable, au moins immédiatement avant et immédiatement après que vous jugez,—vous vous exposez à de continuelles erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu.
Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience, mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience impassible, austère, le bras levé pour le châtiment—ou douce, souriante, la main tendue en signe de pardon?
Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs!
Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos—le repos est le seul bonheur qui vaille d'être acheté—doit subordonner sa conscience aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit tout.
Cette conscience ne vous dit pas seulement:
«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime, le faux est un crime.»
Elle va plus loin. Elle ajoute:
«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre peine.»
Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et mesurées. La justice—à l'abri des caprices engendrés par la différence des tempéraments et par la mobilité des impressions—a pesé d'avance chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments. Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la mort, la conscience publique—on dit «la conscience publique» parce qu'elle est précisément la conscience de tous—la conscience publique reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés autour de leur lit de mort—ce qui constitue un dangereux exemple autant qu'un scandaleux spectacle.
Ceci posé, j'avoue—je ne l'ai jamais nié d'ailleurs—avoir violé la loi en commettant le délit d'adultère—ce n'est qu'un délit—de complicité avec Henriette.
Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute attentivement cette voix intérieure.
Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement.
Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.
Examinons.
J'ai transgressé la loi en commettant un adultère—évidemment. Je dois me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela. Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut d'être examiné.
Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule vérité.
Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit d'adultère—je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit, prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il? Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé.
Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas achevée.
Tous les médecins vous diront cela.
Reste le fait d'adultère.
Oh! pour celui-là, je ne le nie pas?
Mais quel est le châtiment de l'adultère!
Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de prison.
Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour—pour cent malheureuses journées d'emprisonnement!
Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations, je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une chienne devant un charnier!
Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais souffert d'un emprisonnement de trois mois.
Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles, sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une brûlure ineffaçable.
Allons donc!
Cauchemars que tout cela!
Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles. Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique, il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.
Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments inconnus.
Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;—du moins l'homme y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.
Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, véritablement.
Et je ne suis pas fou!
Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou!