VIII
RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT
«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la dame Henriette V…
«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur
Laverdin est détenu.
«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux questions qui lui ont été posées.
«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche et ne lui abandonne qu'une petite place.
«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec la résolution de rechercher la dame Henriette V… pour lui reprocher son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez les époux V… en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame V… jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir.
«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin—manuscrit communiqué par M. le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport—suffit à expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en paralysie générale.
«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule.
«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus redoutables dangers pour la sécurité publique.
«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.»
LA SOURCE PRÉGAMAIN FANTAISIE PARLEMENTAIRE
A Aurélien Scholl
mon grand confrère
et
mon grand ami.