LE BRUN

Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, et que n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en 1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un poëte qui devait bientôt consacrer aux idées d'avenir, à la philosophie, à la liberté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution, sont souvent jetées d'avance, et comme par une ébauche anticipée, quelques âmes douées vivement des trois ou quatre idées qui ne tarderont pas à se dégager et qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idées précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils voudront le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, au passé, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres; elle en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. Ils auront été malheureux, âcres, moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l'enfantement de la société retentit en eux, et les déchire; ils souffrent et meurent du mal dont l'humanité, qui ne meurt pas, guérit, et dont elle sort régénérée. Tels furent, ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en Italie, et Le Brun en France.

Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de sa condition. Il mérita vite la faveur du prince de Conti par des éloges entremêlés de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrétaire des commandements et poëte lyrique, il releva le mieux qu'il put la dépendance de sa vie par l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne heure à garder pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure qu'il avait annoncée dès ses premières années, on le voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se concilier avec sa nature énergique. Au prince de Conti succèdent le comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, vivant d'avenir, effréné de gloire, plein de sa mission de poëte, croyant en son génie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une épigramme sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait légué le culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, il était simple que Le Brun s'accommodât peu des moeurs et des goûts frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits à la mode; qu'il enveloppât dans une égale aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits d'un prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. Certes il y avait, pour un poëte comme Le Brun, un beau rôle à remplir au XVIIIe siècle. Lui-même en a compris toute la noblesse; il y a constamment visé, et en a plus d'une fois dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de vivre à part, loin des coteries et des salons patentés, dans le silence du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postérité indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, d'admirer sincèrement, et à leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de négliger simplement les salons littéraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses traits à Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La Harpe lui-même. Une fois, par sa Wasprie, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il adressa mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu'il mit toujours à se distinguer de ses plats courtisans, l'amitié pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont là des traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences à part: celle de Buffon dut le séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût probablement aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un monde où il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allées, pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poëme de la Nature; si rien autour de lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, peut-être toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on n'eût pu lui reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la gêne et les chagrins domestiques. Son procès avec sa femme que le prince de Conti lui avait séduite[36], la banqueroute du prince de Guémené, puis la Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grâce aux bienfaits du Gouvernement[37], il s'était logé dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme nécessaire à la correction de ses odes; c'était là sa tour de Montbar. Une servante mégère, qu'il avait épousée, lui en faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.

Note 36:[ (retour) ] On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.—Voir son élégie infamante à Némésis, où il trouve moyen de flétrir d'un seul coup sa mère, sa soeur et sa femme! Une telle élégie est unique dans son genre.

Note 37:[ (retour) ] Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa renommée lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique que le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à Le Brun et payée d'une pension.

Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque partout incomplet. Quelques hautes pensées, qui n'ont jamais quitté le poëte depuis son enfance jusqu'à sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent sans cesse, et, à travers la diversité des circonstances où il les composa, leur impriment un caractère marquant d'unité. Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est pénétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il célébrera le naufrage victorieux du Vengeur et Marengo. Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait dû se garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, comme en un temple majestueux où il respire et se déploie plus à l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraîches dont elle se peint autour de lui; il préfère la contempler face à face dans ses soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, et plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur de citoyen:

Les Anténors vendent l'empire,

Thaïs l'achète d'un sourire;

L'or paie, absout les attentats.

Partout, à la cour, à l'armée,

Règne un dédain de renommée

Qui fait la chute des États;

soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses chants furent trop mêlés[38], et dont il n'eut pas le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger:

Prends les ailes de la colombe,

Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts[39].

Note 38:[ (retour) ] Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on y lit:

Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!

Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,

Reine que nous donna la colère céleste,

Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!

Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:

Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,

Coulez pour la reconnaissance!

Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et sembla directement la provoquer.

Purgeons le sol des patriotes,

Par les rois encore infecté:

La terre de la liberté

Rejette les os des despotes.

De ces monstres divinisés

Que tous les cercueils soient brisés!

Que leur mémoire soit flétrie!

Et qu'avec leurs mânes errants

Sortent du sein de la patrie

Les cadavres de ces tyrans!

Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas de peindre Marat. Ces Rois de la lyre et du savant pinceau, qu'avait chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié sainte.

Note 39:[ (retour) ] De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la Captivité de saint Malc: «Ce petit poëme, quoique le sujet en soit pieux, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»

Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice des âges:

Ceux dont le présent est l'idole

Ne laissent point de souvenir;

Dans un succès vain et frivole

Ils ont usé leur avenir.

Amants des roses passagères,

Ils ont les grâces mensongères

Et le sort des rapides fleurs.

Leur plus long règne est d'une aurore;

Mais le temps rajeunit encore

L'antique laurier des neuf Soeurs.

Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus grave selon nous, celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, est un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sur la langue poétique, et pensait qu'elle devait être radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de Voltaire, d'écrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mène qu'à faire des vers prosaïques, comme le sont, au reste, trop souvent ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les prérogatives de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les hardiesses comme une qualité à part, indépendante du mouvement des idées et de la marche du style, une sorte de beauté mystique touchant à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, un souci perpétuel des hardiesses, un accouplement forcé des termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores; de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un poëte de nos jours singulièrement spirituel, que Le Brun était

Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40].

Note 40:[ (retour) ] En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe suivante, tirée de l'ode sur le triomphe de nos Paysages, et que Charles Nodier aime à citer avec sourire:

La colline qui vers le pôle

Borne nos fertiles marais,

Occupe les enfants d'Éole

A broyer les dons de Cérès.

Vanvres que chérit Galatée

Sait du lait d'Io, d'Amalthée

Épaissir les flots écumeux;

Et Sèvres, d'une pure argile,

Compose l'albâtre fragile

Où Moka nous verse ses feux.

Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses moulins à vent; de l'autre côté, Vanvres, son beurre et ses fromages; et la porcelaine de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur du journal le Modérateur (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un écolier qui n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines bizarres.

A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il ne nous paraît nullement inférieur. C'est également quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné, de grec et d'académique, un retour laborieux vers le simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout une protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux, aux Amours de Boucher et aux abbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis. L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa pente. Ses odes républicaines, excepté celle du Vengeur, semblent à bon droit communes, sèches et glapissantes; elles ne lui furent peut-être pas pour cela moins énergiquement inspirées par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne prend guère de splendeur large que lorsque le poëte songe à Buffon et retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété, que l'illustre auteur des Époques possédait à un haut degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses Époques jusqu'à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main, à en trier les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas. Une note, placée en tête de la première publication du Vengeur, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très-peu de jours et presque d'un seul jet. Si Le Brun avait eu plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.

En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses épigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-même. Sans aucune sensibilité, sans aucune disposition rêveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes, probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une prodigieuse quantité d'Eglés, de Zirphés, de Delphires, de Céphises, de Zélis, et de Zelmis. Tantôt c'est un persiflage doux et honnête à une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui m'appelait son berger dans ses lettres, et qui prétendait à tous les talents et à tous les coeurs; tantôt ce sont des vers fugitifs sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariées toutes deux, après les avoir célébrées dans ses vers. Enfin, vers le temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse querelle avec Legouvé, sur la question de savoir si l'encre sied ou ne sied pas aux doigts de rose.

Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est pour nous une occasion de parler d'André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme à une source vive et fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être qu'au moment où j'écris, tel auteur, vraiment animé du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» André Chénier fut cet homme; il était né en 1762, un an précisément avant la prédiction de Le Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux par l'amitié et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers 1782, Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des excursions fréquentes d'où l'on rapportait matière aux élégies du matin et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d'un voile mystérieux, grâce à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On devine pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:

Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,

Ces vieilles amitiés de l'enfance première,

Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,

Jadis au châtiment nous présentions la main;

Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;

De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:

Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,

A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,

Prête une oreille amie et cependant sévère.

Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un sentiment exquis et profond de l'antique, une âme modeste, candide, indépendante, faite pour l'étude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le corbeau du Pinde, il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée sous le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa Muse qu'il envoie au logis de son ami:

... Là, ta course fidèle

Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;

S'il est ainsi, respecte un moment précieux;

Sinon, tu peux entrer...

Et il ajoute sur lui-même:

Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,

Adoucissent un peu ma triste solitude.

Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du temps[41]. Mais la victoire reste tout entière du côté d'André Chénier. L'élégie de Le Brun est sèche, nerveuse, vengeresse, déjà sur le retour, savante dans le goût de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. La nature de France, les bords de la Seine, les îles de la Marne, tout ce paysage riant et varié d'alentour se mire en sa poésie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grèce, qu'il y est né, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour élever les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Révolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, sans doute même quelle aigreur, dut succéder à l'amitié fraternelle des premiers temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun endroit; il n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque jour, à chaque heure, il aurait dû s'écrier avec larmes: «J'ai connu un poëte, et il est mort, et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» Il est à craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit venu ayant la réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire qu'il ne fût pas au nombre de ceux dont l'infortuné poëte a dit avec un reproche mêlé de tendresse:

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie

Un mot à travers ces barreaux

Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.

Vivez, amis; vivez contents.

En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps

J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits;

A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:

Vivez, amis, vivez en paix[42].

Note 41:[ (retour) ] Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième A un jeune Ami s'adresse évidemment à André:

Souviens-toi des moeurs de Byzance;

Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...

Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 probablement).

Note 42:[ (retour) ] Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène Renduel), Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son admiration première pour Le Brun:

Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,

J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;

Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents

Soient les seuls en effet où germent les talents.

Un mortel peut toucher une lyre sublime,

Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,

Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,

Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.

Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra qu'il l'aima longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un siècle de peu de poésie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce que lui-même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il soutint avec éclat, de cette flamme intérieure enfin, qui ne lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi l'aurore.

Juillet 1829.

(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des Causeries du Lundi)

MATHURIN REGNIER
ET
ANDRÉ CHÉNIER

Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses, un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque, franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul quant-à-soi; une bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en> guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en vers.

Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé; et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise. Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles, s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de l'ordre rétabli par Henri IV.

Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par Dieu, ab Jove principium, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à Vénus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie, d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace:

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,

Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.

Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceuil,

Que les pontifes saints autour de mon cercueil,

Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Note 43:[ (retour) ] Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune Tarentine y appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.—La poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art de marbre retrouvé.»

Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan. Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se fondre en prière sous le poids de l'infini. C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une physique savante lui en a dévoilé; ce sont les mondes roulant dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances:

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;

Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.

Dans l'éternel concert je me place avec eux;

En moi leurs doubles lois agissent et respirent;

Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu, des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la complète:

«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, ses ondoyantes lueurs du matin et du soir, et la nuit, avec ses fleurs d'or, dont le lis est jaloux. Il est vrai que du milieu du paysage, tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la distance.

Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer:

Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,

Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,

Je me laisse emporter à mes flames communes,

Et cours souz divers vents de diverses fortunes.

Ravy de tous objects, j'ayme si vivement

Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.

De toute eslection mon ame est despourveue,

Et nul object certain ne limite ma veue.

Toute femme m'agrée...

Ennemi déclaré de ce qu'il appelle l'honneur, c'est-à-dire de la délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'estre au parestre, il se contente d'un amour facile et de peu de défense:

Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,

C'est aymer en souci le travail et la peine,

C'est nourrir son amour de respect et de soin.

La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les Jeannetons aux Climènes. Regnier pense que le même feu qui anime le grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,

Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,

Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,

Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,

Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,

Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,

Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,

Dore le Scorpion de ses belles couleurs;

C'est alors que la verve insolemment m'outrage,

Que la raison forcée obéit à la rage.

Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,

Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.

Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est,

S'égayer au repos que la campagne donne,

Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,

D'un bon mot fait rire, en si belle saison,

Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!

On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, ces regratteurs de mots, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier dans ce vers d'inspiration:

Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

Déjà il avait dit:

La verve quelquefois s'égaye en la licence.

Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse Macette, qui est la petite-fille de Patelin et l'aïeule de Tartufe, montre jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de Chénier, de

... la belle en qui j'ai la pensée

D'un doux imaginer si doucement blessée,

Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,

Nous rendons en amour jaloux les plus contents.

Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier appelle les douces faiblesses, il ne composait pas avec les vices. Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.

André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des Alizons ou des Jeannes vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude, à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose énergique trop peu connue[44], choqué de voir les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même, toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres, j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement moral, écrire à de Pange:

Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?

Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,

Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].

Note 44:[ (retour) ] Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres. (Édit. de M. Robert.)

Note 45:[ (retour) ] Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.

Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin de lui les jours couronnés de rose; il rêvait, aux bords de la Marne, quelque retraite indépendante et pure, quelque saint loisir, où les beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et la conversation familière exigent au moins une conformité de principes: sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire m'eût été amer...»

Suivant André Chénier, l'art ne fait que des vers, le coeur seul est poète; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de calme et de paresse, d'amasser par des études exquises l'or et la soie qui devaient passer en ses vers. Lui-même nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière dans son poème de l'Invention, et dans la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur qu'on ne l'a voulu établir depuis:

La nature dicta vingt genres opposés,

D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.

Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,

N'aurait osé d'un autre envahir les limites;

Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,

N'aurait point de Marot associé le ton.

Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse jeune et légère à l'harmonieuse cigale, amante des buissons, qui,

De rameaux en rameaux tour à tour reposée,

D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,

S'égaie...

et s'il est triste, si sa main imprudente a tari son trésor, si sa maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le seuil inexorable, une visite d'ami, un sourire de blanche voisine, un livre entr'ouvert, un rien le distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté négligente:

On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.

Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe vengeur nous montrera d'un vers à l'autre les enfants, les vierges aux belles couleurs qui venaient de parer et de baiser l'agneau, le mangeant s'il est tendre, et passera des fleurs et des rubans de la fête aux crocs sanglants du charnier populaire! Comme alors surtout il aurait besoin de lie et de fange pour y pétrir tous ces bourreaux barbouilleurs de lois! Mais, avant cette formidable époque[46], Chénier ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante[47]. C'est alors qu'un soir, après avoir assez mal dîné à Covent-Garden, dans Hood's tavern, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, ils y ruminent leur fiel, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et faiblesse, c'est impuissance d'en appeler des injustes institutions humaines à la sainte nature primitive; c'est, en un mot, à la façon des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent la soulever;—que cette fatale résignation rend dur, farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux politesses hautaines de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs pareils; il raille en eux cette sensibilité distinctive que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui qui refeuilletait sans cesse et son âme et sa vie, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle intitulée Liberté m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,—rêvant à la patrie absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;—pourquoi non?—puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir vers l'avenir, et son forsan et hoec olim? Ou, s'il lui déplaisait de remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].

Note 46:[ (retour) ] Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut parcourir le Journal de Paris de 90 et 91; sa signature s'y retrouve fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.—Relire aussi comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même temps, l'admirable ode: O Versailles, ô bois, ô portiques! etc., etc.

Note 47:[ (retour) ] La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant ce séjour à Londres, comme les fonctions d'attaché n'avaient rien de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.

Note 48:[ (retour) ] Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788. Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).

Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.

Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les extases choisies; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde, même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de sentiment, à la manière d'André Chénier.

Août 1829.

Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle; j'en ai reparlé, non sans complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'Introduction au recueil des Poètes français (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.

QUELQUES DOCUMENTS
INÉDITS
SUR ANDRÉ CHÉNIER[49]

Note 49:[ (retour) ] Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que vérifier notre premier idéal.

Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En fait de raisonnement et d'esthétique, nous ne recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de positif.

L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède; c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail d'André, d'être entré dans cet atelier du fondeur dont il nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!

Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de 1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.

La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur les poèmes inachevés: Suzanne, Hermès, l'Amérique. On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose du poème de Suzanne. Je m'attacherai ici particulièrement au poème d'Hermès, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle.

André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé; et l'Hermès nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être Haynal ou Diderot.

La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens.

Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes; les trois Hermès manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les trois Règnes.

Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son Hermès, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus avancée.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent:

«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son sang.»

«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre proegnans; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.»

Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,

Que la terre est nubile et brûle d'être mère,

devait être imité de celui de Virgile au livre II des Géorgiques: Tum Pater omnipotens, etc., etc., quand Jupiter

De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place.

C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs (per Veneris res) ont ouvert les portes de la vie.»

«Traduire quelque part, se dit-il, le magnum crescendi immissis certamen habenis

Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants, dont l'infinité constitue

L'Océan éternel où bouillonne la vie.

«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.

«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux[50] et tout) héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris.»

Qu'une élégie à Camille ou l'ode à la Jeune Captive soient plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].

Note 50:[ (retour) ] C'est peut-être animaux qu'il a voulu dire; mais je copie.

Note 51:[ (retour) ] Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.

Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d'Holbach ou de l'Essai sur les Préjugés:

«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance céleste...

«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.»

Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: «Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!...

Partout sur des autels j'entends mugir Apis,

Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»

Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,

Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons

La cavale agitée erre dans les vallons,

Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,

Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»

J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée:

«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):

Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena

Vivere et esse homines, sic istic (pour isti) omnia ficta

Vera putant[52]...

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus excusables que les hommes faits: Illi enim simulacra homines putant esse, hi Deos[53]

Note 52:[ (retour) ] Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour vérités toutes les chimères.

Note 53:[ (retour) ] «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des Dieux.»—L'opposition entre ces pensées d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre.—Alors, plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.—Dans les fragments de mémoires manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André Chénier était athée avec délices.»

Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci:

«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:

Et velus inventa est in montibus anchora summis.

(Ovide, Mét., liv. XV.)

La ville d'Ancyre fut fondée sur une montagne où l'on trouva une ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le voeu présumé de son fondateur:

Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude

Un peuple tout entier peut se faire une étude,

L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants

Blasphémer de concert les augustes présents.

A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas

Sur les temps écoulés invisible et flottant

A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»

Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.

André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.»

Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se déclare et se termine souvent en poëte:

«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueur.»

«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:

Assis au centre obscur de cette forêt sombre

Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,

Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part

Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile longtemps:

«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:

Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,

A grands cris élancée, une meute pressante,

Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,

D'un agile chevreuil suit les pas odorants.

L'animal, pour tromper leur course suspendue,

Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.

Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts

Leur narine inquiète interroge les airs,

Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,

Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»

La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du début nous représente assez bien André en personne, causant:

«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie: Tout est vanité!—Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste.»

«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui.

Et si le bien existe, il doit seul exister!»

Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck.

Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le développement de cette idée: «Si quelques individus, quelques générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; cela fournit un autre emblème:

. . . . Trahitur pars longa catenae (Perse)[54].

. . . . . . . .Et traîne

Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»

Note 54:[ (retour) ] Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, après de violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.

Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le poëte assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de l'Hermès, se rapportent plus particulièrement à ce chant final: aussi je n'ai que peu à en dire.

«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son poids; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une loi commune et forment l'univers...

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,

Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,

Ne gardent point eux-même une immobile place:

Chacun avec son monde emporté dans l'espace,

Ils cheminent eux-même: un invincible poids

Les courbe sous le joug d'infatigables lois,

Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,

Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»

C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.

Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: «On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.»

Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.»—Hasard charmant! l'auteur du Génie du Christianisme, celui même à qui l'on a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et la Jeune Captive[55], a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages.»

Note 55:[ (retour) ] M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le poëte.—La pièce de la Jeune Captive avait été déjà publiée dans la Décade le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; mais elle y était restée comme enfouie.

Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain

Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!

On a l'épilogue de l'Hermès presque achevé: toute la pensée philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:

O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance;

O fruit des longs travaux de ma persévérance,

Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,

Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;

Confident de ma joie et remède à mes peines;

Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,

Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,

O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?

Une mère longtemps se cache ses alarmes;

Elle-même à son fils veut attacher ses armes:

Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras

Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.

Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?

Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père

Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,

Tu pouvais sans péril, disciple curieux,

Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive

Donner un libre essor à ta langue naïve.

Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,

Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.

De la vérité sainte il déteste l'approche;

Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,

Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,

Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.

Mais la vérité seule est une, est éternelle;

Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle

Change avec lui: pour lui les humains sont constants,

Et roulent de mensonge en mensonge flottants...

Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles...

Le français ne sera dans ce monde nouveau

Qu'une écriture antique et non plus un langage;

Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,

Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,

Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,

Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:

Il verra si du moins tes feuilles innocentes

Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris

Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...

alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu d'autre passion

Que l'amour des humains et de la vérité!»

Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration de l'Hermès. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.

Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes: tel fut son voeu constant, son but réfléchi; tout l'atteste. Je veux qu'on imite les anciens, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poème d'Oppien sur la Chasse[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard[57]. Les Analecta de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros:

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.[58];

et cette autre épigramme d'Anyté:

O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.[59],

qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe qui commence par ce vers:

Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.[60],

est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En comparant et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, ce qu'il élude, ce qu'il rachète, on voit combien il était pénétré de ces grâces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il est question des Nymphes hydriades; je ne connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée aux Nymphes hamadryades par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues dans un lieu planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps:

L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,

Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;

tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de Déidamie):

Et les baisers secrets et les lits clandestins;

il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser quelque part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les excellents vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent comme des faons nouvellement allaités,

... Lacte mero mentes perculsa novellas;

et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines leurs tuniques élégantes. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille des champs raillant un beau de la ville, et lui disant: Allez, vous préférez

Aux belles de nos champs vos belles citadines.

La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le rappelant de la chasse, tentait aussi André et il en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même:

«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et qu'Athénée a conservées.»

Note 56:[ (retour) ] Édition de 1833, tome II, page 319.

Note 57:[ (retour) ] M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre 1838 (Revue de Paris), a rapproché exactement la tentative de Chénier de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.

Note 58:[ (retour) ] Édition de 1833, tome II, page 344.

Note 59:[ (retour) ] Ibid., page 344.

Note 60:[ (retour) ] Ibid., page 327.

Note 61:[ (retour) ] A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où.»

Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces noëls de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier le Chi-King, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un tombeau.»

«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs appellent scholies: Quand le soleil commence sa course, je me mets au travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?»

Et il se promet bien de la traduire dans ses Bucoliques. Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de partout la Grèce.

Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? «O ver luisant lumineux,... petite étoile terrestre,... ne te retire point encore.... prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!»

Pindare, cité par Plutarque au Traité de l'Adresse et de l'Instinct des Animaux, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi: «On peut faire un petit quadro d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux flûtes:

Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,

Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,

Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .

Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare:

Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur

Sur la vague aplanie étincelle l'azur,

Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,

S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage

Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons

Vient égayer les mers de ses vives chansons;

Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression: j'en pourrai faire un QUADRO; cela paraît vouloir dire un petit tableau peint; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans une élégie:

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.

Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera[62].

Note 62:[ (retour) ] Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, cette expression de Quadro que métaphoriquement et par allusion à son petit cadre poétique.

Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des Astronomiques; ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe:

Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis

Molliter ipsa suae custos est sola figurae.

Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos

Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.

Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.

André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la troisième personne que le poëte lui adresse brusquement ces vers: Te circum, etc., sans la nommer en aucune façon. «C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants autour de vous, infortunée Princesse. Cela ôte de la grâce.» Je ne crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André[63].

Note 63:[ (retour) ] Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le propre coucher des Pléiades, cum Pleiadibus, occidisti. Il faut la traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles (les Pléiades).»

Nina, ou la Folle par amour, ce touchant drame de Marsollier, fut représentée, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac:

Quand le bien-aimé reviendra

Près de sa languissante amie, etc.

Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance:

«La jeune fille qu'on appelait la Belle de Scio... Son amant mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une manière antique).—(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un quadro)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa folie:

Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.

Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.

Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;

Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»

Et, comme post-scriptum, il indique en anglais la chanson du quatrième acte d'Hamlet que chante Ophélia dans sa folie: avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela ensemble[64]!

Note 64:[ (retour) ] André était comme La Fontaine, qui disait:

J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.

Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Regnier.

Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. On sait le joli fragment:

Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,

Le soir remplis de lait trente vases d'argile.

Crains la génisse pourpre, au farouche regard...

Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: vu et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et écrit à Gournay le lendemain. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à la veille du 10 août[65].

Note 65:[ (retour) ] On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes aimés. A la fin de l'idylle intitulée la Liberté, entre le chevrier et le berger, on lit sur le manuscrit: Commencée le vendredi au soir 10, et finie le dimanche au soir 12 mars 1787. La pièce a un peu plus de cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.

Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble.

LES COLOMBES.

Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de leurs caresses, chante ainsi:

«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,

Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.

Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.

Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,

Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.

L'une a dit à sa soeur:—Ma soeur...

(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)

L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,

De ce réduit peut-être ignorent les détours;

Viens...

(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec s'entrelacera dans le tien.)

...

L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine

Coule dans ce bosquet...

(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.—Elles vont, elles se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur plumage l'une à l'autre).

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,

Dit[66]: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!

Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;

Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,

Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,

Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»

Note 66:[ (retour) ] Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais plutôt, mais ce n'est pas bien clair.

L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein du poëte:

Mes mânes à Clytie.—Adieu, Clytie, adieu.

Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?

Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?

Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,

Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,

Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,

D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,

Et la terre à mes os ne sera plus légère.

Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin

Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,

Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;

C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,

Et sur ta bouche encore aime à se reposer.

Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a vu le matin.)

Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière, une perle retrouvée, la jeune Locrienne, vrai pendant de la jeune Tarentine. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter:

«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;

Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue

Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!

Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»

Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,

Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé

Du muet de Samos qu'admire Métaponte,

Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?

Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,

Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.

Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères

De ce berger sacré que Minerve autrefois

Daignait former en songe à vous donner des lois?»

Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;

Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;

Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,

Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.

Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle

(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:

Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier

Le grave Pythagore et son grave écolier.

Note 67:[ (retour) ] Thurii, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.

Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en l'interrompant:

«Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées

Serpentent des fleuves de fiel.»

J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,

Cueilli le poétique miel:

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;

Dans tous mes vers on pourra voir

Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d'un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe

Immole un beau-père menteur;

Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe

Que j'apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix;

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,

Le feu, le fer, arment mes mains;

Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,

C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique déjà l'approche de la Terreur:

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,

Il nie, il jure sur l'autel;

Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,

A nos turpitudes célèbres,

Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l'oubli taciturne et de son onde noire

Nous savons détourner le cours.

Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;

Nos forfaits, notre unique histoire,

Parent de nos cités les brillants carrefours.

O gardes de Louis, sous les voûtes royales

Par nos ménades déchirés,

Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,

Orné nos portes triomphales,

Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,

Cruel même dans son repos,

Vient sourire aux succès de sa rage farouche,

Et, la soif encore à la bouche,

Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence

Dignes de notre liberté,

Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,

Dignes de l'atroce démence

Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny:

Mai de moins de roses, l'automne

De moins de pampres se couronne,

Moins d'épis flottent en moissons,

Que sur mes lèvres, sur ma lyre,

Fanny, tes regards, ton sourire,

Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme

Sortent en paroles de flamme,

A ton nom doucement émus:

Ainsi la nacre industrieuse

Jette sa perle précieuse,

Honneur des sultanes d'Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile,

Le ver du Cathay mêle et file

Sa trame étincelante d'or.

Viens, mes Muses pour ta parure

De leur soie immortelle et pure

Versent un plus riche trésor.

Les perles de la poésie

Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,

D'un collier le brillant contour.

Viens, Fanny: que ma main suspende

Sur ton sein cette noble offrande...

La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit Viens, Fanny s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, ou plutôt murmure en finissant:

Tes bras sont le collier d'amour[68]!

Note 68:[ (retour) ] Ou peut-être plus simplement:

Ton sein est le trône d'amour!

Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet idéal d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans lesquelles l'auteur du Génie du Christianisme l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans

l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au Globe sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée en marge par André (Revue de Paris 1834), le jugement porté ici même (Revue des Deux Mondes) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, détachées du poétique épisode de Stello par M. de Vigny. On traiterait, en un mot, André comme un ancien, sur lequel on ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de la parole athénienne?

Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulée la Liberté s'y trouve d'abord dans un simple canevas de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, je me borne à dire, sur les trois portefeuilles, que je ne les ai jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].

Note 69:[ (retour) ] Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir épiloguer après coup là-dessus.

Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une belle épître:

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant,

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...

Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été vers lui, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures qu'il nous a révélées çà et là: junctura callidus acri. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée:

Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,

Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,

il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple suture. Son Bacchus, Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée! est un composé du Bacchus des Métamorphoses, de celui des Noces de Thétis et de Pélée; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:

Mais si Plutus revient, de sa source dorée,

Conduire dans mes mains quelque veine égarée,

A mes signes, du fond de son appartement,

Si ma blanche voisine a souri mollement...,

je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:

Nunc et latentis proditor intimo

Gratus puellae risus ab angulo;

et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:

... Visa est si forte pecunia, sive

Candida vicini subrisit molle puella,

Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .

Note 70:[ (retour) ] Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:

C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,

Au visage de vierge, au front ceint de vendange,

Qui dompte et fait courber sous son char gémissant

Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...

J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:

Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...

Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;

Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,

Fleurs...

Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...

Et le dormir suave au bord d'une fontaine...

Et la blanche brebis de laine appesantie...,

et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine de quelque sot,

Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.

On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du Mendiant:

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;

il est traduit des Noces de Thétis et de Pélée:

Queis permulsa domus jucundo risit odore.

On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; on est en plein Lucrèce:

Sur leurs bases d'argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...

Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes

Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.

Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique d'Homère (Odyssée, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents à la fois.—Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre a dit:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit

Fons prima multos: rara mens intelligit

Quod interiore condidit cura angulo;

et Chénier:

. . . . . . L'inventeur est celui...

Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,

Étale et fait briller leurs richesses secrètes.

N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du prosaïque interior angulus, et fouillant pour intelligit?—On a un échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.

Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.

Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur la brèche sociale, et mourir?

1er Février 1839.

Note 71:[ (retour) ] C'était le moment de ce qu'on a appelé la Coalition, dans laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez fondée et de force à résister au contre-coup.

GEORGE FARCY[72]

Note 72:[ (retour) ] Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de Farcy, publié chez M. Hachette (1831).

La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que pour la couronner.

Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie.

Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.

Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais son coeur, qui nous le dira?

Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et toute solitaire.

Note 73:[ (retour) ] «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (Vallée-aux-Loups). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.

L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de moi-même.»

Note 74:[ (retour) ] La belle madame de Narischkin.

Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) qu'il publia une traduction du troisième volume des Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain, par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles littéraires au Globe dans les premiers temps de sa fondation.

Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au cinquième livre des Martyrs! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:

Combien de fois, près du rivage

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage

Accourut à nos doux concerts!

Combien de fois la barque errante

Berça sur l'onde transparente

Deux couples par l'amour conduits,

Tandis qu'une déesse amie

Jetait sur la vague endormie

Le voile parfumé des nuits!

Note 75:[ (retour) ]

Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,

a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le miscet règne; c'est l'honos qui n'est pas resté.

En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet qu'il fit le plus cavalier possible, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, s'écrie:

Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,

N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,

Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;

Comme au sein de l'artiste une sublime image,

N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?

N'es-tu pas fils de la beauté?

Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on dit: Mais cela n'est pas mal en vérité! et qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de solitude et d'épreuves:

«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire George et Mary, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! Ai-je mérité ma liberté?—Quand je pense que je n'avais déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère avec moi-même?—Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.—Et cependant, du moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;—oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux.—La société?...—moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être plus jamais rien que la solitude et le sombre plaisir d'un coeur mélancolique.—Mais il faudrait des événements et des sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»

Note 76:[ (retour) ] M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les Tablettes universelles en 1823 et qui fonda ensuite le journal le Temps.

Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.

«29 juillet.—Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.

«29 novembre, Rio-Janeiro.—Que n'ai-je écouté ma répugnance à m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les yeux, où je vivais avec Molière (le philhellène), avec qui j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman très-invraisemblable;—et, pour terminer peut-être ma peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que je lui en eusse donné le moindre motif;—convaincu que le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y soustraire;—ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;—et cependant, content et aimé des Dieux.—Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (les Dieux) prendront cette dernière folie. Je ne sais, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»

L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.

De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»

En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:

«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses actions.

«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.

«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.

«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son droit, toute action son explication et presque son excuse.

«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»

Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au Globe, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son indépendance personnelle.

Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait dans une note:

«Je rends grâces â Dieu;

«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;

«De ce qu'il m'a fait Français;

«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.

«Je me plains du sort,

«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.

«Je me plains de moi-même,

«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»

Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,

Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77],

elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge.

Note 77:[ (retour) ] Lamartine.

Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses papiers:

Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,

Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,

Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,

Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,

Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,

L'oeil fier et non voilé de pleurs;

Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,

Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,

La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;

Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,

Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre

Des voeux qu'on murmure plus bas;

Thérèse, pour longtemps adieu!.....

Note 78:[ (retour) ] Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.

La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la concision.

«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et le génie;

«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;

«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;

«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;

«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects.

«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.

«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.

«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux jours!»

Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté autrement.

«19 juin.—Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.—Ghérard jeta les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»—«Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi.»—«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»—«Vous pardonner!... Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»

«Ghérard s'approcha vivement d'elle:—«Hélène, lui dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»—«Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure?»

«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras.

«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me pardonnez.»

«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.

«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait reçu.

«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.—«Ghérard, lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»—«Ah! dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»

«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.»

Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce joli paysage:

Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!

Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre

Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,

Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!

Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;

Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;

Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;

Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;

Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;

Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes

Au vert doux et touffu des endroits non frayés,

Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;

Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules

Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules

Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;

De petits horizons nuancés de rougeurs;

De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages

Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;

Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,

Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,

Vivre sans souvenir!.........

Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à quelque lecture, comme celle des Harmonies, dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:

«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»

«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saints commandements.»

«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79]

Note 79:[ (retour) ] Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques au livre IV de l'Émile.

«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»

Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du Globe, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. (29 juillet 1830.)

Note 80:[ (retour) ] C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du camp (Iliade, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand domaine, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.

Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.

Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des Lois de Platon, se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les lois. Et nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].

Note 81:[ (retour) ] Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. Deschamps:

Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,

Percé comme Farcy d'une balle de plomb,

Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,

Sans troubles ni remords également suivie!

Lui qui, lorsque j'étais dans l'île Procida,

Sur le bord de la mer un matin m'aborda,

Me parla de Paris, de nos amis de France,

De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...

Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,

Lut dans André Chénier: O Sminthée Apollon!

Et quand il eut fini cette belle lecture,

Ému par le climat et la douce nature,

Se leva brusquement, et me tendant la main,

Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.

M. Brizeux a dit:

A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.

Il adorait

La France, la Poésie et la Philosophie.

Que la patrie conserve son nom!

(Victor Cousin.)

Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,

Toi que si jeune encore on citait comme un maître.

Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,

Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!

Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,

Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,

Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;

Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,

Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,

Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!

Ainsi tu te plaisais à secouer la main

Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.

Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,

Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.

Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré

Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;

Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres

Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.

Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste, ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge: il a mieux fait de bien mourir!—Disons seulement, en usant d'un mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses[83]

Note 82:[ (retour) ] Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. La littérature me consola.

Note 83:[ (retour) ] Euripide, Hercules furens (édit. de Boissonade, v. 648).

Juin 1831.

NOTE.—Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge Joseph Delorme et les Consolation, d'une manière psychologique et morale qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:

«Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), dit-il, c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.

«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.

«Aujourd'hui (dans les Consolations) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la joie.

«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.

«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (Lear, etc), qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.

«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.

«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»

Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait suite immédiatement aux Consolations et à Joseph Delorme, et qui n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points confirmé.