III
Je crois que jai déjà écrit dans mes notes que lamour ressemblait fort à une torture ou à une opération chirurgicale. Mais cette idée peut être développée de la manière la plus amère. Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, lun des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que lautre. Celui-là, ou celle-là, cest lopérateur, ou le bourreau; lautre, cest le sujet, la victime. Entendez-vous ces soupirs, préludes dune tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces râles? Qui ne les a proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués? Et que trouvez-vous de pire dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se roidissent comme sous laction dune pile galvanique, livresse, le délire, lopium, dans leurs plus furieux résultats, ne vous en donneront certes pas daussi affreux, daussi curieux exemples. Et le visage humain, quOvide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne parle plus quune expression dune férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot: extase à cette sorte de décomposition.
— Épouvantable jeu où il faut que lun des joueurs perde le gouvernement de soi-même! Une fois il fut demandé devant moi en quoi consistait le plus grand plaisir de lamour. Quelquun répondit naturellement: à recevoir, — et un autre: à se donner. — Celui-ci dit: plaisir dorgueil! — et celui-là: volupté dhumilité! Tous ces orduriers parlaient comme l_Imitation de Jésus-Christ_. — Enfin il se trouva un impudent utopiste qui affirma que le plus grand plaisir de lamour était de former des citoyens pour la patrie.
Moi je dis: la volupté unique et suprême de lamour gît dans la certitude de faire le mal. — Et lhomme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté.