II

Le lendemain, nous partîmes à l'aube pour aller chasser le renard du côté d'Aiguebelle.

Aiguebelle est un gros village, un petit bourg dont l'unique prétention a toujours été de se donner comme une ville. C'est la patrie par excellence du commérage et des plaisirs champêtres. On y décore toutes choses d'un nom pompeux: la mairie devient Hôtel-de-Ville, et la justice de paix est un palais-de-justice. Les habitants n'appelleront jamais leur pasteur: «Monsieur le curé», mais bien: «Monsieur l'archiprêtre». Soyez avocat, médecin, notaire, professeur; ce titre suivra chaque fois le mot monsieur quand on s'adressera à votre personne.

Aiguebelle est formé d'une seule rue qui n'est autre chose que la grand'route sur les deux côtés de laquelle s'alignent des maisons à peintures prétentieuses, à balcons ambitieux.

L'Hôtel-de-Ville étale avec orgueil son pignon pointu et son badigeon couleur beurre frais entre deux maisons d'un gris sombre, que l'on m'a dit appartenir à deux notabilités du pays.

La rue est pourvue de trottoirs boueux et de candélabres en simili-bronze dans lesquels brûle un simili-gaz obtenu à l'aide du pétrole.

L'église menace ruine: elle était jadis assez belle, mais l'on y voit maintenant les traces du temps.

Hâtons-nous de le dire, ce bourg, si humble et si petit en apparence, a son histoire que lui envieraient certaines grandes villes où règnent le charbon et la houille, où l'on n'entend que le bruit des roues et des machines.

Le château de Charbonnières, qui domine Aiguebelle, fut le berceau de la maison de Savoie, de cette illustre famille dont le roi philosophe, Louis XVIII, faisait un jour l'éloge en disant qu'un prince de la maison de Bourbon, ne pouvait épouser sans mésalliance qu'une princesse de Savoie.

Or, les premiers comtes de Savoie entourèrent Aiguebelle de murs et de fossés. Sous le règne d'Adélaïde de Suze, veuve du comte Oddon, on y battait une monnaie que les numismates désignent sous le nom de salidi maurianenses.

En 1536, François Ier réduisit en cendres les deux tiers d'Aiguebelle dont le connétable de Lesdignières s'empara de nouveau en 1597. Trois ans plus tard, le maréchal de Créqui s'en rendit maître, et les Espagnols le prirent d'assaut en 1742.

La petite ville dont nous parlons subit donc quatre siéges en règle, et l'on doit avouer que l'appellation de ville dont se servent ses habitants paraît moins ridicule quand on connaît cette histoire.

Hilarion Bruno me racontait cela, pendant que nous volions sur les ailes rapides de la vapeur. Veuille le lecteur me pardonner cette image surannée, que je m'empresse d'attribuer à mon oncle, lequel affectait de parler le beau langage du siècle.

J'avais revêtu, pour cette circonstance solennelle—ma première chasse,—un costume en peau de diable qui me donnait, avec mon bonnet d'higlander, la tournure d'un boy anglais en quête d'un remède contre le spleen. Mon oncle riait en regardant cet excentrique accoutrement et me décochait de temps à autre les plus mordantes épigrammes.

Il fumait sa pipe, tout en causant avec moi et buvait de temps à autre une gorgée de vin blanc, son apéritif ordinaire.

Vers huit heures nous arrivâmes à Aiguebelle, et la vue de cette ville produisit sur moi l'impression que j'exprime en termes un peu amers au commencement de ce récit.

Notre première visite fut pour un ami, qui nous offrit un déjeuner des plus substantiels. Une heure après, nous étions en chasse dans les vignobles de Durnières. Mon oncle avait été élevé dans ce pays et le connaissait parfaitement. Un Aiguebellain nous avait accompagné et nous avait mis sur la piste d'une famille de renards qui causait chaque jour de grands dommages aux fermes des environs.

La chasse présenta plusieurs incidents qu'il serait trop long et peut-être oiseux de rapporter ici. Vers quatre heures du soir, nous avions forcé la retraite du renard que mon oncle emportait dans son carnier avec une visible satisfaction.

Pour moi, j'étais...

honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!

c'est, ou jamais, le cas de le dire.

J'avais chargé cinq ou six fois mon fusil, mais je revenais les mains vides et je contemplais avec envie la carnassière gonflée de mon oncle Hilarion.

—Eh bien! mon garçon, me dit-il, te voilà tout penaud!

Je poussais un soupir.

—Eh! eh! continua-t-il en ricanant, tu voudrais peut-être bien être à ma place, hein?

Nouveau soupir du neveu, nouveau ricanement de l'oncle.

—Eh! eh! eh! tout le monde ne peut pas être heureux. C'est ce que me disait un fakir, à Lahore, en 1835. Il ajoutait que l'espérance, elle-même, était un leurre et ne servait qu'à rendre la vie plus amère!

—Théorie dangereuse, affirma l'Aiguebellain.

Par esprit de contradiction, mon oncle soutint le contraire, et la discussion s'engagea vivement entre ces deux messieurs.

L'Aiguebellain n'était pas de force, Hilarion Bruno le roula proprement.

Quand nous fûmes arrivés au pont de Randens, qui sépare d'Aiguebelle le hameau de ce nom, mon oncle se retourna vers moi et me dit:

—Garçon! tiens, voici le renard. Marche en avant, je te permets de te dénoncer comme meurtrier de cet animal dont les Hindous ont le caractère, et les Chinois la couleur, mais à une condition...

Mon coeur se prit à palpiter, et je hasardai timidement cette question:

—A quelle condition, mon oncle?

Un sourire effleura ses lèvres et il me répondit:

—Tu porteras jusqu'à la maison tout ce qu'on te remettra.

—Bien, mon oncle!

Et je partis d'un pas allègre, la casquette sur l'oreille, le poing sur la hanche, et sifflotant, de l'air le plus dégagé du monde, une chanson à boire.

J'avais passé le renard en bandoulière autour de mon corps, et je portais mon fusil sur l'épaule.

Allez! j'étais bien le plus fier et le plus joyeux enfant de la terre.

Pour ne rien perdre de l'honneur que j'allais tirer de ma chasse (ô ironie!) je résolus de traverser Aiguebelle dans toute sa longueur, et je fis un détour qui me conduisit au Paradis des Chèvres. Là, je pris la grand'route, je passai sous l'arc-de-triomphe élevé au roi Charles-Félix, et je me trouvai à l'entrée de la ville.

Dès que l'on m'aperçut, ce fut un véritable remue-ménage. Les commères s'assemblèrent sur le pas de leurs portes, les épiciers et les cafetiers, tout le commerce d'Aiguebelle sortirent de leurs boutiques, et tout ce monde se mit à m'admirer, bouche béante, tandis que les gamins me couraient après avec des cris de joie si perçants que j'en fus abasourdi.

Bientôt je vis diverses femmes rentrer précipitamment dans leurs maisons. Orgueilleux! j'attribuais cette brusque retraite à l'effroi inspiré par le cadavre de «mon» renard, dont le museau sanglant pendait à quelques centimètres de ma ceinture.

Je ne tardai pas à être détrompé.

Les ménagères sortirent l'une après l'autre. L'une m'apporta douze oeufs dont j'emplis ma casquette; l'autre vint me donner une paire de poulets que je pendis à mon bras; la troisième me chargea d'une botte de carotte, la quatrième d'un lapin vivant...

Je n'étais pas arrivé au milieu de la rue, que je succombai sous le fardeau.

Un jeune homme se chargea de la moitié de ces présents, et je pus continuer ma route.

Il eût fallu me voir, ainsi transformé en garde-manger ambulant avec mes poules, mes oeufs, mes carottes et surtout mon renard, que je n'avais point voulu donner à mon complaisant compagnon.

Je croyais d'abord que l'on voulait me mystifier, mais les sourires gracieux, les compliments à brûle-pourpoint et les caressantes flatteries que tout le monde m'adressait me tournèrent la tête.

Lorsque mon oncle rentra, cinq minutes après moi, il riait à gorge déployée.

—Eh bien, petit, me dit-il, trouves-tu que ce soit agréable déporter un renard?

—Certes, mon oncle!

Je lui montrai mon butin.

—Qu'allons-nous faire de tout cela? demandai-je.

—La belle question! ce sont des cadeaux qu'on te fait, petiot; une prime semblable est donnée à tous ceux qui tuent le renard. C'est un usage établi depuis des siècles et dont on trouve le premier exemple dans la Chronique du chanoine Agrald, en 1221. Cette chronique, écrite sur parchemin...

Je me hâtai de fuir, craignant une nouvelle averse d'érudition.