CHAPITRE II.
Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.—Limites de ses qualités intellectuelles et morales.—Pourquoi son talent n'est pas toujours allé en grandissant.
I
Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut enfin marquer les défauts de sa méthode.
Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: À la bonne heure! Je crois bien! que nous rangerions presque aujourd'hui dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui préluda au succès du Voyage du jeune Anacharsis «un commencement d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en passion dans le cœur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme. On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain, l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper.
Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers, trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202].
Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les parties secondaires, entre les parties faciles et les parties difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il, comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le veulent, que ce qui est saillant.
Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain, jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être, mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux: c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un coup d'œil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau: fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot, tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley, vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez. L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J. Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de longues heures pour faire comprendre son œuvre, parce que chez lui le sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques, de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe, un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé, faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que, disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre!
Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant, nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans la campagne de Russie, que l'expression géographique de M. de Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].
Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages, puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher, il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à l'Esprit des lois un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand, suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique, Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde?
On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain, s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître. À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la pédagogie à propos de l'Émile. Au contraire l'épreuve de l'impression a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il consentit enfin à laisser publier après revision les notes des sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera moins des changements à vue.
II
À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours d'histoire (Guizot dans ses Mémoires le reconnaît), était beaucoup mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes, français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux; l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures, attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle. Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon sur Richardson, pour ne parler que de celle-là, suppose absolument que la presque totalité de l'assistance avait lu Clarisse Harlowe: non seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques, depuis l'Iliade jusqu'aux Martyrs, et jusqu'au Philippe-Auguste de Parseval-Grandmaison[205].
Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire, fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs. Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être qu'il entend faire œuvre d'art en même temps que d'enseignement, et que c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir; si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour frapper plus sûrement les auditeurs.
Ils apprendront à vaincre en me regardant faire.
L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit dans ses leçons le beau désordre dont il dénoncerait l'artifice s'il le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies.
Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l’École normale et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la conversation que dans Choses vues il rapporte à l'année 1845, date du trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir, empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait attendre.
Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées. Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas.
La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit. Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons. Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent le plus soucieux de se déployer librement; car le Gorgias et le Traité de l’Éducation des Filles ont prouvé que l'éloquence, la malice, l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains.
Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires, et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il électrisait les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique, Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore, riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207]. Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle qu'on eût pu espérer pour lui.
La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous, c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva rien pour la remplacer.