CHAPITRE V.

Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de ces collèges a puissamment contribué à relever le cœur et l'esprit de la femme en Italie.

Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche. Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi, de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le mieux retremper le caractère et réformer les mœurs du sexe féminin en Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en 1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de montrer la solidité de cette œuvre de Napoléon. Détachons-en seulement une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement: «C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.»

Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway tous les talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie, y dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait une des meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe. Ce qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique, la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture, l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].»

L'œuvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui avait pris à cœur l'établissement placé sous sa protection, avait, dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les Miracoli (ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège d'Aversa)!» Son vœu fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816, il le confirma quoique élevé par l'envahisseur. Pietro Colletta constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66]. Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables fondateurs.

Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans défense contre les surprises du cœur, sans intérêt pour les idées généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur du Misogallo n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement français ont eu la plus salutaire influence?

Nous objectera-t-on que Stendhal était Français, que nous faisons parler à notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier mot à deux témoins dont on ne suspectera pas l'impartialité et dont on ne nous accusera pas d'interpréter arbitrairement le silence; car ils sont tous deux étrangers, et ils se sont prononcés avec une précision catégorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: «De tous les bienfaits que la Révolution a conférés à l'Italie, celui dont les favorables effets dureront le plus longtemps, est un système d'éducation pour les femmes plus libéral, élevé sur les ruines d'un bigotisme dégradant.» Ecoutons enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage précité où il nous apprend que le collège des Miracoli survécut à la réaction bourbonienne, déclare que cette maison a contribué et contribue encore puissamment à rendre meilleures les mœurs domestiques, à former beaucoup de vertueuses épouses, de mères prévoyantes, affectionnées aux joies de la famille: è stata ed è potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle domestiche dolcezze. Il est impossible de désirer un témoignage plus désintéressé et plus glorieux.

L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE

CHAPITRE PREMIER

Du goût pour les cours publics.

Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire, le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole, pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles; pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe, aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps, amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante, d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades universitaires fréquentaient seuls l'Université.

Essayons d'expliquer ce fait.

Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de l'école.

Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses remarques sur les mœurs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez soi.

Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics: elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes.

Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de regarder marcher; c'est-à-dire que, du moins l'adolescence passée, la lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles rien ne force à réfléchir.

La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis, et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'œuvres brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes. Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers n'en avaient aperçu en bien des siècles.

Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui y conduit.

Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des Facultés de l’État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée. Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique; ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer impartial.