I
Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un horizon étroit de montagnes bleues, c'est Sérimonnes, et son clocher pointu où luit un coq dans la lumière, et ses maisons qui grimpent le long d'un versant, serrées et grises comme un troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité accablante des monts pèse lourdement sur les hommes ; dans le sommeil de la nature, le village semble endormi. Je le revois surtout tel qu'il était aux jours de l'été, quand les rayons du soleil s'amassaient dans la vallée ainsi qu'un liquide brûlant dans un vase, je le revois comme si je me trouvais encore sur la terrasse de notre maison qui était la plus haute au flanc de la montagne : à mes pieds, nul mouvement ne signalait la vie, nul bruit humain ne vibrait ; et, comme on entendait toujours le grondement fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que la voix elle-même du silence.
Les hommes y étaient rudes et tout près de la terre. Ils se coiffaient d'un béret bleu, cambraient fièrement leurs torses dans des justaucorps de bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient serrées aux mollets par des lanières de cuir. Ils croyaient farouchement en Dieu, mais, le jugeant sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine de s'en inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre garde aux sorciers dont les maléfices peuplent les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient tout l'an le ventre de la terre, et, instruits dès l'enfance à épier sa fécondité, ils allaient, le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le sol déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et des fèves maigres, mais, pourvu que les hivers ne fussent point trop rigoureux, les vignes de raisins blancs, qu'on laissait se marier follement aux branches des arbres, fournissaient en automne un vin piquant et capiteux. En mars, les perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient à foison sur les pentes, puis, tandis que la neige des glaciers diminuait aux sommets des pics lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la vallée ; et, durant la fin du printemps et les mois d'été, c'était un immense et lent concert de parfums auquel chaque semaine ajoutait une gamme nouvelle et dont le ton changeait selon que les pluies mouillaient les plantes ou que le soleil les frappait dru.
C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent vingt-sept, précisément le jour de Chandeleur, et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, dans la maison qui dominait tout le village, que le fil de ma destinée échappe à mon souvenir en se perdant au milieu des ténèbres d'où nous sortons tous. J'y ai grandi près de ma mère et de ma grand'mère, mon père étant mort l'année même de ma naissance pour avoir bu d'une source glacée après s'être échauffé tout un jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une à l'autre par des liens si serrés et je me suis si peu éloigné d'elle durant le temps qu'elle a vécu, qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. Tout autre était l'amour que je portais à ma grand'mère et j'ai tort, apparemment, d'écrire ici le mot amour, car elle n'excitait guère en moi qu'un vif intérêt ; elle était, dans mon âme, assez voisine des objets amusants ou curieux que le monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, de ces livres remplis d'histoires extraordinaires que je trouvais dans mes souliers aux matins de Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant les jours froids.
Grand'mère de Castel-Baigts était une personne fort robuste encore, bavarde, tapageuse et grondeuse ; mais je la savais peu redoutable ; ses colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant moins qu'elle les faisait sonner plus haut.
Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie, riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles ; ce nom revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de l'époque ; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable, poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident ; il lui donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures ; et le cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui donnaient des humeurs noires.
La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines pyrénéens ; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande fille turbulente, que la solitude ennuyait ; en désespoir de cause, il lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur ; peu patient de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la chasse et le vin lui en laissèrent le temps ; mais elle le lui rendit bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée. Elle en prit du reste assez facilement son parti ; sur certains points son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en vint : « Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son temps. »
Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un œil indifférent les événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge, elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse : Versailles, le roi, la reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du couvent.
Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin ; l'après-midi, elle les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine ; sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais ; frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle nourrissait pour Némorin ; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient indifférents, mais ses histoires me charmaient.
Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de fées!… Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal de Marsya et de Viviane… Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris comme ceux de l'enchanteur Merlin… Et voici encore la belle Lamballe, avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un perpétuel sourire… Un jour d'automne, la reine légère et son amie, vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est l'automne ; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement, lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand Canal ; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante… La reine et son amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent : là-bas le Château rougeoie dans un embrasement de soleil ; toutes les vitres lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent… Pour qui est ce glas?
A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère :
— C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous?
Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu derrière les arbres. La forêt frémit et embaume ; les noires myrtilles sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant… Il y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les cheveux ; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles… Alors elles s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et disent à ma grand'mère :
— Petite, va donc chercher d'autres fleurs.
Ma grand'mère fait semblant de disparaître ; mais, sournoise, elle se cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui s'embrassent, qui s'embrassent…
— Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles comme cela?
— Hé! parbleu, parce que… Ah! mon Dieu! comme tu es insupportable! Tiens, attrape cette gifle, et si tu m'interromps encore je ne raconterai plus mes histoires qu'à Némorin…
Et la promenade s'est poursuivie, et les folles ont tant et tant couru qu'à présent elles ne savent plus guère où elles sont. C'est l'orée du bois, et elles voient se dérouler devant leurs yeux des prairies et des prairies, après lesquelles les bois recommencent. Les oiseaux chantent à voix lasse et une grande douceur tombe du ciel.
Soudain la reine retient par le bras sa compagne :
— N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas voir, regarde : à l'ombre de ces arbres, devant nous, un jeune homme…
— Il écrit sur un bout de papier, puis lève les yeux au ciel. Un poète… C'est à coup sûr un poète que nous allons surprendre, ma chère!…
— Approchons-nous tout doucement ; que les feuilles ne craquent pas sous nos pieds… Mais comme nous sommes faites! Où trouver de la poudre et du rouge?… Nos lèvres sont barbouillées de myrtilles et de mûres et nos cheveux désordonnés sont mêlés de violettes…
Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. Le jeune homme fort galamment se lève et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui demander leur chemin. Non, elles se sourient, lui sourient et semblent fort embarrassées d'elles. Il y a quelques instants de silence.
— Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je vous prier de prendre place en ces fauteuils que la seule nature a fabriqués?… Le soir est doux, et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons connaître ici quelques instants de causerie et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les plus charmants.
— En effet, Monsieur, nous voici tout à fait loin du reste des hommes, répond Antoinette ravie… Cette nature solitaire m'enchante, et je maudis des temps où le monde nous enchaîne presque toujours par des liens d'une sévère rigueur. Oublions cela : nous sommes pour un moment bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il y eût près d'ici le temple d'un Dieu antique : nous ne manquerions pas de le remercier par une offrande de violettes.
— Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux vrais Dieux?
— Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité de vivre aux jours où ils étaient visibles ailleurs qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à présent.
Une vive rougeur monte aux joues du jeune homme. Il sourit énigmatiquement :
— Les Dieux ne sont pas morts ; les Dieux ne peuvent pas mourir ; ils se cachent à nos regards parce que nous les avons méprisés ; mais ils sont là, dans l'ombre, tout près de nous… Moi, qui me sens presque exilé en ces temps-ci, je me plais à les chercher dans les plaines heureuses d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour… oui, j'espère. Et quand vous m'êtes apparues tout à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de beauté et de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par ma piété, écoutait ma prière, et vous envoyait vers moi, vous deux et cette enfant, joyeuses, couronnées de violettes, et traînant après vous l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées d'avoir joué avec des Faunesses.
— Vous êtes un sage. Monsieur ; je vois que les vaines agitations de notre temps ne vous troublent guère ; vous aimez mieux écouter les murmures charmants de votre rêve que les cris forcenés de ceux qui, se disant philosophes, veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans nul doute, ils seront engloutis les premiers.
L'inconnu devient grave :
— C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je vous parlais sont des Dieux aimables, et qu'on ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, dont les hommes attendent anxieusement la venue parce qu'elle doit leur donner le bonheur et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la cherchent, il les faut approuver, même s'ils s'abusent et prennent un fantôme pour elle, même s'ils errent à sa poursuite, même si nous en souffrons, et même…
— Et même?…
Le jeune homme regarde étrangement la reine et dit :
— Que sais-je?
Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se taisent ; puis la reine s'efforce de sourire.
— Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous ; il faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!…
Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient vers lui.
— Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom?
— Que vous importe?… Un nom peut-être à jamais obscur!
— Il me serait doux de m'en souvenir.
— Je m'appelle André de Chénier.
Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles mortes. Il fait déjà froid ; oui, c'est bien l'automne, un indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme.
A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?… C'est vrai, vous avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des images qui lui étaient offertes par la réalité ; vous êtes ici à votre place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner l'une de vous… Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit lit… Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe ; qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse où bouillonne le sang noir.
Ce fut une brillante journée d'avril et plus que jamais le beau temps remplissait les cœurs de joie, car c'était le jour où Sérimonnes célébrait sa bote ou fête votive qui est placée sous la protection du bienheureux Marc.
J'allais sur mes six ans. De grand matin, la vieille Ursule entra dans ma chambre et rangea près de mon lit un costume neuf. Je me levai précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à mon aise. Il était question de ce costume depuis fort longtemps : on m'avait promis que, si j'étais sage, je porterais culotte pour la bote. Cette perspective m'avait comblé de joie. Aussi, lorsque j'aperçus le pourpoint bleu pâle à boutons de nacre, la large casquette de velours qu'ornaient des glands d'or à la dernière mode et surtout le pantalon de coutil crème qui était resserré en manière de guêtres sur les mollets, je conçus une idée très nette des progrès que cet événement faisait accomplir à ma personne. Je me sentis tout à coup très grand, très fort et prêt à marcher victorieusement vers l'avenir. Et ainsi je roulais dans mon âme des pensées d'orgueil.
Lorsque je fus habillé et que je me fus promené devant la glace, il me parut que je devais être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux dont j'inventais chaque soir l'histoire avant de fermer les yeux, et qui étaient devenus mes parangons chéris de vaillance, de vertu et de beauté. Du reste, les compliments que me firent, tant aux vêpres qu'à la messe, les amis de ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet égard.
Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une attitude et des pensées conformes à la dignité de mon nouvel état, à savoir une démarche grave que n'intéressaient plus la couleur des cailloux ou les sauts mécaniques des sauterelles, une certaine onction dans les gestes de mes mains gantées de frais, et dans mon cœur un mépris indulgent pour toutes choses. Mais le temps se fit long et cette gravité me parut de mauvais goût. Vers le milieu de l'après-midi je me surpris en train de grimper dans les marronniers pour cueillir à même les feuilles les hannetons endormis dont les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses étincelaient à portée de ma main dans les rayons du soleil. Ce fut à cet exercice périlleux qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon neuf. L'accident était tout au moins possible, mais je n'ai jamais été philosophe et il m'affecta profondément.
J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, fort inquiet de savoir si le dommage était réparable ; les grandes personnes n'ont aucune intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes qui frappent les petits ; on me répondit par une fessée bénigne, il est vrai, mais fort vexante, et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus reprendre les jupons que je croyais avoir délaissés pour toujours. Concevez-vous la honte d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? Déchu de ma gloire, je méditais pour la première fois et fort amèrement sur la vanité des grandeurs et des joies humaines.
Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. Mais soudain, au milieu de mes réflexions et de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des cris d'indignation auxquels des sanglots répondaient. J'allai voir, et je compris que ma mère et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel, la petite servante. Je ne manquai point d'exagérer très fort la portée de cet acte. Depuis mon enfance j'avais toujours vu autour de moi les mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et Guilhem Cabrit ; si donc Marinounette quittait notre maison, ce devait être à la suite d'un crime irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer les portes de l'Éden derrière nos premiers parents. Je questionnai ma mère sur ce méfait ; mais elle me dit tout net que cela ne regardait en rien un bambin de mon âge. Aujourd'hui je reconstitue facilement le drame tel qu'il dut se passer. Marinounette avait entendu le printemps à la manière des pauvres bêtes qui vont courbées vers le sol et louant Dieu. Avril!… Les boucs riaient dans leurs barbes auprès des chèvres ; les hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, immobiles et liés ; les couleuvres, le soir, au fond du jardin passaient par couples près des viviers et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme d'une double lanière… Pauvre Marinounette! elle avait en son cœur simple accueilli les conseils de la saison et les invites d'un voisin, et ma grand'mère, bien que les pages les plus éloquentes de Rousseau eussent fait les délices de sa jeunesse, n'avait pas jugé favorablement cette religion naturelle.
Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, elle, et moi nous nous trouvâmes réunis quelques minutes plus tard, elle n'essayait même pas de mettre d'entraves aux paroles ardentes que la colère lui dictait. Bien sage, à l'écart, je me réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce que la mésaventure de Marinounette avait fait oublier la mienne. Mais c'était d'une âme fort troublée que je considérais la succession précipitée des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive jamais seul ; c'est, peut-être, que la douleur et la tristesse qu'il laisse après lui jettent leur ombre sur les événements quelconques qui le suivent… En vérité, après avoir déchiré mon pantalon et vu chasser la servante, je prévoyais encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même de redoutable. En silence, dans mon coin, sans guère m'occuper des images éparses par terre, j'écoutais les pas de la destinée en marche vers moi.
J'attendais. J'avais bien raison.
La colère de ma grand'mère n'avait pas encore pris fin que Guilhem Cabrit, fort effaré, annonça que Mme de la Gontrie était là et demandait à voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, tournant son béret dans ses doigts, comme si le son même de sa voix, en confirmant ce fait, l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma grand'mère crut à tel point, et son discours devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il en est seulement resté une sorte de bourdonnement confus entrecoupé de quelques paroles distinctes…
— Brbrbrbroum… une gueuse, ma fille, que mon pendard de frère alla ramasser dans l'Opéra… une danseuse… brbrbroum… Moi vivante, elle n'entrera pas ici, je le jure… brbroum…
Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme, insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de sa jeunesse ; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie, il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre.
— Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très tendre.
Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit :
— Faites entrer Mme de la Gontrie.
Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère ; elle chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le coucou vint faire son apparition : « Coucou!… coucou!… » Cette voix indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya :
— Ma belle-sœur, je…
Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria :
— Gaupe!
Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite.
Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de silencieuses larmes coulèrent sur ses joues ; alors ma mère se rapprocha d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu l'habitude d'être cajolée ; sa douleur contenue se donna libre cours ; ses sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel. Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point ; ces larmes mirent ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai ; et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là, elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma conduite sur celle de ma mère ; de moi-même j'allais embrasser ma tante et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut la première fois que je vis son sourire.
On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma mère calmèrent ma tante ; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions récentes.
Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie :
— Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle ; je la connais, elle s'en lassera très vite.
— Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec Cécile Laubamont.
— Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues?
— C'est lui-même ; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie. Elle est jolie comme un cœur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer qu'elle est à moi… Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le parc…
Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux ; la journée promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon cœur.
Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave, on atteint un petit bois au pied même de la montagne ; le Gave fait un coude brusque dans un étroit ravin et disparaît ; la route s'arrête là ; un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs ; au bout de ce sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château presque ruiné : c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le fatilié[2] ; et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres… A l'endroit où la route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois ; quand on connaît les lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine : aux sapins et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis ; et voici encore des bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison ; c'est une longue chartreuse ; on accède à la grand'porte par un perron fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes ; une d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles, encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre de leurs babines baveuses ; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend devant la maison ; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une sirène ; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que je l'ai vue pour la première fois ; car aujourd'hui les rideaux blancs ne sont plus là ; les fenêtres sont closes ; les quatre grands chiens, serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas ; et, comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant une tempête d'hiver…
[2] Sorcier.
Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait ; le bruit de mes pas lui fit lever la tête ; je vis son visage à travers de lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder mieux. Et ma tante dit :
— C'est ta petite amie Lilette ; embrassez-vous.
Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps, étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans le sable ; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur moi ; je dis à Lilette :
— Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons pas l'habiter…
Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés?
Le premier jour, le premier jour! La vie commence : un château bâti dans du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où… Une petite fille que l'on rencontre… Ce n'est rien qu'un bébé charmant, frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas vers elle ; une pauvre femme au cœur blessé t'a dit : « Embrasse-la ; voici ta petite amie. » La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur ; on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres. Le baiser enfantin a scellé le pacte ; tu viens de regarder ton destin en face ; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille, c'est toute ta vie…
Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.
Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes ; elle est apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer, de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus : pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!… Ah! de tout mon cœur, je lui souhaite de penser cela… Et pourtant, lorsque je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront, Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte lorsqu'il fera rouvrir les portes closes.
Lilette n'était pas là et la pluie tombait.
Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit. Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas à leur donner toute la valeur de la réalité.
Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte? Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur. Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre compte : j'avais vu la Dame blanche ou le loupérou[3]. Et, plus tard, dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil s'expriment déjà comme si elles rêvaient :
[3] Loup-garou.
— Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le loupérou, quand nous passions sur la route?…
Maman souriait, haussait les épaules et disait :
— Allons, dors.
Sa douce moquerie me vexait profondément ; mais ne faisait que m'assurer davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés.
Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais fermée… Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!… n'était-elle pas la même que Sœur Anne, elle qui tous les soirs faisait semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était arrivé si à propos… Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?… Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir, qu'à retrouver la clef-fée… Tels étaient les raisonnements que je me tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de désœuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse ; tout à coup, convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à haute voix :
— Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en l'air ; je le sais : tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse…
Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité affolée ; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais :
— Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si vrai.
Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien doucement :
— Est-ce que tu me permets d'aller jouer?
Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et, d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique, je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave, par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas ; je ne risquai donc rien à la pousser ; je le fis… Et, soudain, j'entendis grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil, qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le corridor sombre.
J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement ; à présent, la table sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un tableau ; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple ; mais c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je dois le regarder encore… J'y pense : il paraît que Léonard de Vinci inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique ; d'où l'attrait singulier qu'a le visage de cette femme ; on me conta même jadis que d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'œuvre trop longtemps : peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand magicien? — Peut-être.
Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement, ils frappent de verges ses fesses nues ; le marmot divin pleure d'indignation et de rage ; il tente de briser ses liens et sa bouche s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le chœur des chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif ; une vie équivoque et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent derrière les haies, des cornes pointent entre les branches ; au loin, dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout…
Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être désappointé… Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes ; mais il y avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément?
Des pas se rapprochèrent : c'était la vieille Anne qui me cherchait pour le goûter :
— Tu étais donc là?… Il y a un quart d'heure que je te cherche… Que regardes-tu? Cette image?… Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas été sage ; et les diables lui donnent des coups de bâton.
Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas vrai.
— Allons, viens!
Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je questionnai Anne, qui était encline à bavarder :
— Qu'est-ce que ceci… et cela… et cet oiseau?
— Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle Barnabé qui l'avait fabriqué. Il avait mis dans son cœur une machine qui le faisait chanter : je ne sais pas quel était le système. Ton oncle est parti, nous avons tous perdu le secret, et le petit oiseau ne chante plus…
Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques minutes plus tard, mon âme, en vérité, était prête à comprendre toute votre tristesse et il ne me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre vie.
A présent, je la connais.