Annonçant un changement sérieux dans la famille Weller, et la chute prématurée de l'homme au nez rouge.
Croyant que la délicatesse ne lui permettait point de présenter, sans préparation, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau ménage, et désirant ménager, autant que possible, la sensibilité d'Arabelle, M. Pickwick proposa à ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque part et de le laisser aller seul, avec Sam, à l'hôtel de George et Vautour. Ils y consentirent facilement et prirent, en conséquence, leurs quartiers dans une taverne située sur les confins du Borough. Ils s'y trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y avaient souvent brillé en tête de certains calculs longs et complexes enregistrés à la craie derrière la porte.
«Tiens, c'est vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de chambre, lorsqu'elle rencontra Sam à la porte.
—C'est toujours un bon jour quand je vous vois, ma chère, répondit Sam en restant en arrière, de manière à n'être pas entendu de son maître. Quelle jolie créature vous faites, Mary!
—Allons! monsieur Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc, monsieur Weller.
—Finissez quoi, ma chère?
—Eh! mais ce que vous faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez chiffonné mon bonnet, défrisé mes cheveux, et vous m'empêchez de vous dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous ne faisiez que de partir quand elle est arrivée, et il y a pressée dessus.
—Où est-elle, mon amour?
—J'en ai pris soin à cause de vous; autrement je suis bien sûre qu'elle aurait été perdue depuis longtemps. En vérité, c'est plus que vous ne méritez.»
Tout en parlant ainsi et en exprimant avec une petite coquetterie charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse imaginer, et la tendit à Sam, qui la baisa aussitôt avec beaucoup de galanterie et de dévotion.
«Tiens, tiens, dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte ignorance; vous avez l'air d'être devenu bien amoureux de cette écriture-là tout d'un coup?»
Sam ne répondit que par une œillade, dont l'expression brûlante ne pourrait être rendue par aucune description; puis s'asseyant auprès de Mary, sur l'appui de la fenêtre, il ouvrit la lettre et en examina le contenu.
«Ohé! s'écria-t-il, qu'est-ce que ça veut dire?
—Pas de malheur, j'espère? dit Mary en regardant par-dessus son épaule.
—Que Dieu bénisse vos jolis yeux! s'écria Sam en se retournant.
—Ne vous occupez pas de mes yeux et pensez à votre lettre,» rétorqua la charmant bonne.
Mais en parlant ainsi, elle lui décochait un regard où brillait tant de malice et de vivacité qu'il était absolument irrésistible.
Sam se rafraîchit donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit:
«Markis Gran by Dorken, mekerdi.
«Mon cher Saumule,
«Je suis très fâché davoir le plésir de vous anonser des môvèses nouvelles. Votre Belmaire a atrappé un rumhe en conséquance quelle a u limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tré tar dent la nui parce qui sétait si bien monté avec du grogue qui na pas pu sarrêter aveng deitre un peu dégrisé ce ka pris plusieurres heurres le docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de le prandre avent elle naurait pas été endommajait. Ses roues a été immédiatement graisé et on a fai tout ce quel on a pu pour la faire rouler Votre père espérait quel pourait marché comme à lordinairre mais juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves chemin et elle a dégring aulet la montagne avec une vellocité comme on nen na jamès veu et malgré que le médecin a voulu lenrayer ça na servi de rien du tout car elle a fait son dernier relai ière souarre à si zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de temsp qu'à lordinaire peut hêtre parce quelle avait pris trô peu de bagaje en route. Votre père dit que si vous voulez venir me voir samy il en sera bien satisfèz car je suis for sollitaire sammivel. N.B. il veut que ça soit hortografhié comme cela que je dis qui naît pas bien et comme il y a beaucoup de chose à arrranger il hait sûr que votre gouvernur ne si refusera pas bien sûr qu'il ne si refuserra pas samy car je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint et suis pour la vie infernalement dévoué,
Votre père TONY VELLER»
«Quelle drôle de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il veut dire avec ses il et ses je. Ce n'est pas l'écriture de mon père, excepté cette signature ici en lettres moulées. Ça c'est sa griphe.
—Peut-être qu'il l'a fait écrire par quelqu'un et qu'il a signé ensuite, dit la jolie femme de chambre.
—Attendez un peu, reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en s'arrêtant ça et là pour réfléchir. Vous avez raison. Le gentleman qui l'a écrite racontait le malheur qui est arrivé d'une manière convenable, et alors v'là le père qui vient regarder par-dessus son épaule et qui complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est précisément comme ça qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma chère.»
S'étant mis l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre, et paraissant, pour la première fois, se faire une idée nette de son contenu, il la referma d'un air pensif en disant:
«Ainsi la pauvre créature est morte. J'en suis fâché: elle n'aurait pas eu un mauvais caractère, si ces bergers l'avaient laissée tranquille. J'en suis très-fâché.»
Sam murmura ces paroles d'un air si sérieux que la jolie bonne baissa les yeux et prit une physionomie grave.
«Quoi qu'il en soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche avec léger soupir, ça devait arriver comme ça, et il n'y a plus de remède maintenant, comme dit la vieille lady, après avoir épousé son domestique. C'est-il pas vrai, Mary?»
Mary secoua la tête et soupira aussi.
«Il faut que je demande un congé à l'empereur, maintenant.»
Mary soupira encore; la lettre était si touchante.
«Adieu, dit Sam.
—Adieu, répondit la jolie bonne en détournant la tête.
—Une poignée de mains. Est-ce que vous ne voulez pas?»
La jolie bonne tendit une main qui était fort petite, quoique ce fut la main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller.
«Je ne serai pas bien longtemps, dit Sam.
—Vous êtes toujours absent, répliqua Mary en donnant à sa tête la plus légère secousse possible. Vous n'êtes pas plus tôt revenu que vous voilà reparti, monsieur Weller.»
Sam attira plus près de lui la beauté domestique et commença à lui parler à voix basse. Bientôt elle retourna son visage et consentit à le regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se séparèrent, elle fut obligée d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses cheveux, avant de se rendre auprès de sa maîtresse. Tout en montant légèrement les escaliers, elle faisait encore à Sam, par-dessus la rampe, un grand nombre de signes et de sourires.
«Je ne serai pas plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam à M. Pickwick.
—Aussi longtemps qu'il sera nécessaire, Sam; vous avez toute permission de rester.»
Sam salua.
«Vous direz à votre père que si je puis lui être de quelque utilité, je suis prêt à faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir.
—Je vous remercie bien, monsieur; je le lui dirai.»
Ayant échangé ces expressions de bonne volonté et d'intérêt mutuel, le maître et le valet se séparèrent.
Il était sept heures du soir quand Samuel Weller descendit du siége d'une voiture publique, qui passait par Dorking, à quelques cents pas du marquis de Granby. La soirée était triste et froide, la petite rue, noire et déserte, et le visage d'acajou du noble marquis, poussé à droite et à gauche par le vent qui le faisait craquer d'une manière lugubre, semblait plus mélancolique qu'à l'ordinaire; les jalousies étaient baissées, les volets fermés en partie; il n'y avait pas un seul flâneur devant la porte; la scène était silencieuse et désolée.
Voyant qu'il ne se trouvait là personne pour répondre à des questions préliminaires, Sam entra doucement et aperçut bientôt le respectable auteur de ses jours.
Le veuf était assis près d'une petite table dans le cabinet situé derrière le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux étaient attentivement fixés sur le feu. Les funérailles avaient évidemment eu lieu le jour même, car une grande bande de crêpe noir d'environ une aune et demie était encore attachée à son chapeau qu'il avait gardé sur sa tête, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait négligemment jusqu'à terre. M. Weller était dans une disposition si contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il continua de fumer avec la même physionomie calme et immobile jusqu'au moment où son fils le réveilla définitivement en posant la main sur son épaule.
«Sammy, dit M. Weller, tu es le bienvenu.
—Je vous ai appelé une demi-douzaine de fois, répondit Sam en accrochant son chapeau à une patère; mais vous ne m'entendiez pas.
—C'est vrai, répliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une manière pensive; j'étais dans une réverri, Sammy.
—Qu'est-ce que ça? demanda Sam, en tirant une chaise près du foyer.
—Je pensais à elle.» En disant ces mots, le veuf inclina sa tête du côté du cimetière de Dorking, pour indiquer que ses paroles se rapportaient à la défunte Mme Weller. «Je pensais, poursuivit-il en regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer que la déclaration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout incroyable qu'elle fût, était proférée avec calme et réflexion, je pensais qu'après tout, je suis très-fâché qu'elle est partie.
—Eh bien! vous devez l'être.»
M. Weller fit un signe d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur le feu, s'enveloppa dans un nuage de fumée et de réflexions.
Après un long silence, il reprit, en chassant la fumée avec sa main:
«C'est des observations très-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy.
—Quelles observations?
—Celles qu'elle m'a faites quand elle a été malade.
—Qu'est-ce que c'était?
—Quelque chose comme ceci: «Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai pas z'été avec vous comme j'aurais dû être. Vous étiez un brave homme, avec un bon cœur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je m'aperçois que si une femme mariée veut s'montrer dévote, il faut qu'elle commence par remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille à l'église ou à la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se serve de ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien pire. J'ai fait tout ça, dit-elle, et j'ai dépensé mon temps et mon argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que moi. Mais quand je serai partie, Weller, j'espère que vous vous rappellerez de moi, telle que j'étais réellement par mon naturel avant d'avoir connu ces gens-là.»—Suzanne, que je lui ai dit—j'avais été pris un peu court par cette remarque-là, Samivel, je ne veux pas le nier, mon garçon—. «Suzanne, que je lui ai dit, vous avez été une très-bonne femme pour moi au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma chère, et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la tête de ce Stiggins.» Ça l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux gentleman en étouffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de même!»
Au bout de trois ou quatre minutes consumées par l'honnête cocher à balancer lentement sa tête d'une épaule à l'autre, en fumant solennellement, Sam crut devoir se hasarder à lui offrir quelques lieux communs de consolation:
«Allons, gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par là un jour ou l'autre.
—C'est vrai, Sammy.
—Il y a une providence dans tout ça.
—Certainement, répondit le père avec un signe d'approbation réfléchie; sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes funèbres?»
Perdu dans le champ immense de conjectures ouvert par cette réflexion, M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif.
Tandis qu'il était ainsi occupé, une cuisinière grassouillette, vêtue de deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le comptoir, se glissa dans la chambre, et, accordant à Sam plusieurs sourires de reconnaissance, se plaça silencieusement derrière la chaise de M. Weller, auquel elle annonça sa présence par une légère toux, répétée bientôt après sur un ton beaucoup plus élevé.
«Ohé! dit M. Weller en reculant précipitamment sa chaise et en se retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a maintenant?
—Prenez une petite tasse de thé, mon bon monsieur Weller dit d'une voix câline la cuisinière grassouillette.
—Je n'en veux pas, répliqua brusquement le cocher. Allez vous-en à tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus bas.
—Voyez donc comme le malheur change le monde! s'écria la dame en levant les yeux au ciel.
—Ça ne me fera pas changer d'état au moins, murmura M. Weller.
—Réellement, je n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur!
—Ne vous inquiétez pas; c'est pour mon bien, comme disait l'écolier pour se consoler quand on lui donnait le fouet.»
La dame potelée hocha la tête d'un air plein de sympathie, et s'adressant à Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son père devrait faire un effort pour se remonter et ne pas céder à son abattement.
«Voyez-vous, monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. Ça ne se peut pas autrement, monsieur; mais il devrait tâcher de prendre courage, car je suis sûre que nous le plaignons bien et que nous sommes prêtes à faire ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une personne très-digne me disait quand mon mari est mort.»
Ici l'orateur potelé, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et regarda affectueusement M. Weller.
«Comme je n'ai pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm, voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une voix grave et ferme.
—Bien, bien, monsieur Weller! Je ne vous ai parlé que par bonté d'âme pour sûr.
—C'est très-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la porte après elle.»
Cette insinuation ne fut pas perdue pour la cuisinière grassouillette, car elle quitta la chambre sans délai, et jeta violemment la porte derrière elle.
Alors M. Weller retombant sur sa chaise, dans une violente transpiration:
«Sammy, dit-il, si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une semaine, mon garçon, je suis sûr que cette femme-là m'épouserait de force.
—Elle vous aime donc furieusement?
—Je le crois bon qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si j'étais enfermé dans un coffre-fort de fer, avec une serrure brevetée, elle trouverait moyen d'arriver jusqu'à moi.
—C'est terrible d'être recherché comme cela! fit observer Sam en souriant.
—Je n'en tire pas d'orgueil, Sammy, répliqua M. Weller en attisant le feu avec véhémence. C'est une horrible situation! Je suis positivement chassé de ma maison à cause de cela. À peine si les yeux de vot' pauvre belle-mère étaient fermés, que v'là une vieille qui m'envoie un pot de confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte elle-même une grande cruche de tisane de camomille.» M. Weller s'arrêta avec un air de profond dégoût, et, regardant autour de lui, ajouta à voix basse: «C'étaient toutes des veuves, Sammy; toutes, excepté celle à la camomille, qu'était une jeune demoiselle de cinquante-trois ans.»
Sam répondit à son père par un regard comique, et le vieux gentleman se mit à briser un gros morceau de charbon de terre, avec une physionomie aussi vindicative et aussi féroce que si ç'avait été la tête de l'une des veuves ci-mentionnées.
«Enfin, Sam, poursuivit-il, je ne me sens pas en sûreté ailleurs que sur mon siége.
—Comment y êtes-vous plus en sûreté qu'ailleurs? interrompit Sam.
—Parce qu'un cocher est un être privilégié, répliqua M. Weller en regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans être soupçonné, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce qu'un cocher peut être sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie d'en épouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en dire autant, Sammy?
—Vraiment, y a quelque chose là dedans, répondit Sam d'un air méditatif.
—Si ton gouverneur avait été un cocher, crois-tu que les jurys l'auraient condamné? En supposant que les choses en seraient venues à ces extrêmités-là, ils n'auraient pas osé, mon garçon.
—Pourquoi pas? demanda Sam dubitativement.
—Pourquoi pas? Parce que ça aurait été contre leur conscience. Un véritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le célibat et le mariage; tous les hommes pratiques savent cela.
—Vous voulez dire qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que personne ne veut abuser de leur innocence.»
Le père Weller fit un signe de tête affirmatif, puis il ajouta:
«Comment ça en est venu là, je ne peux pas le dire. Pourquoi le cocher de diligence possède tant d'insinuation et est toujours lorgné, recherché, adoré par toutes les jeunes femmes dans chaque ville où il travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme ça. C'est une règle de la nature, un dispensaire de la providence, comme votre pauvre belle-mère avait l'habitude de dire.
—Une dispensation, fit observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman.
—Très-bien, Samivel, une dispensation si ça te plaît; moi je l'appelle un dispensaire, et c'est toujours écrit comme ça dans les endroits où on vous donne des médecines pour rien, pourvu que vous apportiez une fiole: voila tout.»
En prononçant ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis, reprenant encore une expression de physionomie réfléchie, il continua ainsi qu'il suit:
«C'est pourquoi, mon garçon, comme je ne vois pas l'utilité de rester ici pour être marié de force, et comme je ne veux pas me séparer des plus aimables membres de la sociliété, j'ai résolu de conduire encore l'inversable, et de me remiser à la Belle-Sauvage, ce qu'est mon élément naturel, Sammy.
—Et qu'est-ce que la boutique deviendra?
—La boutique, mon garçon, fonds, crientèle et ameublement, sera vendue par un bon contrat, et comme ta belle-mère m'en a montré le désir avant de mourir, sur le prix de la vente on relèvera deux cents livres sterling, qui seront placées en ton nom dans les.... Comment appelles-tu ces machines-là?
—Quelles machines?
—Ces histoires qui sont toujours à monter et à descendre dans la cité.
—Les omnibus?
—Non, ces histoires qui sont toujours en fluctuation, et qui s'entremêlent continuellement, d'une manière ou d'une autre, avec la dette nationale, les bons du trésor et tout ça?
—Ah! les fonds publics.
—Oui, les fontes publiques. Deux cents livres sterling, qui seront placées pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent, Sammy.
—C'est très-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pensé à moi, et je lui en suis fort obligé.
—La reste sera plaça en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de route, ça te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout dépenser d'un coup, mon garçon, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque veuve qui se doute de ta fortune, ou bien te voilà enfoncé!»
Ayant proféré cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa pipe avec une contenance plus sereine, son esprit étant en apparence considérablement soulagé par la révélation qu'il venait de faire à son fils.
«On frappe, dit Sam au bout d'un moment.
—Laisse-les frapper,» répondit son père avec dignité.
Sam demeurant donc immobile, un autre coup se fit entendre, puis un autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi la personne qui tapait n'était pas admise:
«Chut! murmura M. Weller avec un air d'appréhension; n'y fais pas attention, Sammy, c'est une veuve peut-être.»
Au bout de quelque temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne s'occupait pas de lui, s'aventura à entr'ouvrir la porte pour jeter un coup d'œil dans la chambre, et l'on aperçut alors par l'ouverture, non pas une tête féminine, mais les longs cheveux noirs et la face rougeaude de M. Stiggins.
La pipe du vieux cocher lui tomba des mains.
Le révérend gentleman entre-bâilla la porte par un mouvement presque imperceptible, jusqu'à ce que l'ouverture fût assez large pour permettre le passage de son corps décharné, puis il se glissa dans la chambre et referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en témoignage du chagrin inexprimable que lui avait causé la calamité tombée sur la famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, auprès du feu, et s'asseyant sur le bord du siége, tira de sa poche un mouchoir brun, et l'appliqua à ses yeux.
Tandis que ceci se passait, M. Weller était demeuré sur sa chaise, les yeux démesurément ouverts, les mains plantées sur ses genoux, et toute sa contenance exprimant la stupéfaction la plus accablante. Sam placé vis-à-vis de lui attendait en silence et avec une inquiète curiosité, la fin de cette scène.
M. Stiggins tint, pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses yeux, tout en gémissant d'une manière décente. Ensuite, ayant surmonté sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche et l'y boutonna; après quoi il attisa le feu, frotta ses mains, et regarda Sam.
«Oh! mon jeune ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix très-basse; voilà une terrible affliction pour moi.»
Sam baissa légèrement la tête.
«Et pour l'impie également! Cela fait saigner le cœur.»
Sam crut entendre son père murmurer quelque chose sur un nez qui pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point.
Le révérend rapprocha sa chaise de Sam.
«Savez-vous, jeune homme, lui dit-il, si elle a légué quelque chose à Emmanuel?
—Qui c'est-il? demanda Sam.
—La chapelle..., notre chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel.
—Elle n'a rien laissé pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour les animaux, ni pour les chiens non plus,» répondit Sam d'un ton décisif.
M. Stiggins regarda Sam finement, jeta un coup d'œil au vieux gentleman qui avait fermé les yeux, comme s'il s'était endormi, et rapprochant encore sa chaise de Sam, lui dit:
«Rien pour moi, monsieur Samuel?»
Sam secoua la tête.
«Il me semble qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant aussi pâle que cela lui était possible. Rappelez-vous bien, monsieur Samuel, pas un petit souvenir?
—Pas seulement la valeur de votre vieux parapluie.
—Peut-être, reprit avec hésitation M. Stiggins, après quelques minutes de réflexion profonde; peut-être qu'elle m'a recommandé aux soins de l'impie?
—C'est fort probable, d'après ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous tout à l'heure.
—Vraiment! s'écria M. Stiggins en se rassérénant. Ah! il est changé, je l'espère? Nous pourrons vivre très-confortablement ensemble maintenant, monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez partis; bien du soin, croyez-moi.»
Tirant du fond de sa poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arrêta pour attendre une réponse; Sam baissa la tête, et M. Weller laissa exhaler un son extraordinaire qui n'était ni un gémissement, ni un grognement, ni un râlement, mais qui paraissait participer, en quelque degré, du caractère de tous les trois.
M. Stiggins, encouragé par ce son, qu'il expliqua comme un signe de repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit, pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre, prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra à pas de loup dans le comptoir, et revenant avec son verre à moitié plein de rhum, il s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer, mélangea son grog, le remua, le goûta, s'assit, but une longue gorgée, et s'arrêta pour reprendre haleine.
M. Weller, qui avait continué à faire d'effrayants efforts pour paraître endormi, ne hasarda pas la plus légère remarque pendant ces opérations, mais quand M. Stiggins s'arrêta pour reprendre haleine, il se précipita sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant du grog, lança le verre dans la cheminée, et saisissant par le collet le révérend gentleman, lui détacha soudainement des coups de pied par derrière, en accompagnant chaque application de sa botte de violents et incohérents anathèmes, sur toute la personne du berger étourdi.
«Sammy, dit-il en s'arrêtant un moment, enfonce-moi solidement mon chapeau.»
En fils soumis, Sam enfonça le chapeau paternel orné de la longue bande de crêpe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus activement que jamais, roula avec M. Stiggins à travers le comptoir, à travers le passage, à travers la porte de la rue, et arriva dans la rue même, les coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se levait.
C'était un superbe et réjouissant spectacle, de voir l'homme au nez rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de M. Weller tandis que les coups de pied se succédaient furieusement. Mais l'intérêt redoubla, lorsque le puissant cocher, après une lutte gigantesque, plongea la tête de M. Stiggins dans une auge pleine d'eau, et l'y tint enfoncée jusqu'à ce qu'il fût presque suffoqué.
«Voilà! dit-il enfin en permettant au révérend de retirer sa tête de l'auge, et en mettant toute son énergie dans un dernier coup de pied. Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les réduirai en gelée, puis je les délayerai ensuite. Sammy, donne-moi le bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine, mon garçon.»
[CHAPITRE XXIV.]
Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une grande matinée d'affaires dans Gray's Inn square, terminée par un double coup frappé à la porte de M. Perker.
Lorsque M. Pickwick, après de prudentes préparations et de nombreuses assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'être découragé, eut appris à Arabelle le résultat peu satisfaisant de sa visite à Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants, d'être un malheureux sujet de discorde entre le père et le fils.
«Ma chère enfant, dit M. Pickwick avec bonté, ce n'est pas du tout votre faute. Il était impossible de prévoir que le vieux Winkle serait si fortement prévenu contre le mariage de son fils. Je suis sûr, ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout le plaisir qu'il se refuse.
—Oh! mon cher monsieur Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il continue à être en colère contre nous?
—Nous attendrons patiemment qu'il se ravise, ma chère enfant, répliqua l'excellent homme d'un air conciliant.
—Mais, mon cher monsieur Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si son père lui retire son assistance.
—En ce cas-là, ma chère petite, je parierais bien qu'il trouvera quelque autre ami pour l'aider à faire son chemin dans le monde.»
La signification de cette réponse s'était pas assez voilée pour qu'Arabelle ne la comprît point: aussi jetant ses bras autour du cou de M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort.
«Allons, allons! dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore quelques jours, et nous verrons s'il écrit ou s'il fait quelque autre réponse à la communication de votre mari. Si nous ne recevons pas de nouvelles, j'ai dans la tête une douzaine de plans, dont un seul suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voilà, ma chère, voilà.»
En disant ces mots, M. Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et l'invita à sécher ses larmes, pour ne point tourmenter son mari. Aussitôt, la jeune femme, qui était la meilleure petite créature du monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il trouva sur sa physionomie le même gracieux sourire et les mêmes regards étincelants qui l'avaient originairement captivé.
«Voilà une situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M. Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez Perker, et le consulter là-dessus.» Comme il était en outre invité à se rendre chez le bon petit avoué par un vif désir de régler son compte avec lui, il déjeuna à la hâte, et exécuta ses intentions si rapidement, qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge eût sonné dix heures quand il atteignit Gray's Inn.
Lorsqu'il se trouva sur le carré où s'ouvrait l'étude de Perker, les clercs n'étaient pas arrivés et il se mit à la fenêtre pour passer le temps.
Le soleil, tant célébré, d'une belle matinée d'octobre, semblait égayer un peu les vieilles maisons elles-mêmes, et quelques-unes des fenêtres vermoulues paraissaient presque joyeuses, grâce à l'influence de ses rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se précipitaient l'un après l'autre dans le square, et regardant la grande horloge, diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure à laquelle leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant tout à coup fort empressés, et les gentlemen de dix heures retombant dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot des clercs se répandit plus vite que jamais, chacun d'eux arrivant en plus grande transpiration que son prédécesseur. Le bruit des portes ouvertes et fermées retentissait de tous les côtés; des têtes apparaissaient, comme par enchantement, à chaque fenêtre; les commissionnaires prenaient leur place pour la journée; les femmes de ménage, en savates, se retiraient précipitamment; le facteur courait de maison en maison, et toute la ruche légale se montrait pleine d'agitation.
«Vous voilà de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix derrière notre savant ami.
—Ah! ah! monsieur Lowten! répliqua M. Pickwick en se retournant.
—Il fait joliment chaud à marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour empêcher l'entrée de la poussière.
—Il paraît que vous vous en êtes aperçu, dit M. Pickwick au clerc qui était rouge comme une écrevisse.
—Je suis venu un peu vite. Il était neuf heures et demie quand j'ai traversé le Polygone; mais comme je suis arrivé avant lui, ça m'est égal!»
Consolé par cette réflexion, M. Lowten ôta la cheville de sa clef, ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les lettres que le facteur avait mises dans la boîte, et introduisit M. Pickwick dans son cabinet. Là, en un clin d'œil, il se dépouilla de son habit, tira d'un pupitre et endossa un vêtement râpé jusqu'à la corde, accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche, disposées par lits alternatifs avec des feuillets de papier buvard, et posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande satisfaction.
«Vous voyez, monsieur Pickwick, me voilà au grand complet! J'ai mis mon habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant aussi vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac à me donner?
—Je n'en ai pas, malheureusement.
—Tant pis! mais c'est égal, je vais courir chercher une bouteille de soda-water. N'ai-je pas quelque chose de drôle dans les yeux, monsieur Pickwick?»
Le philosophe consulté examina d'une certaine distance les yeux de M. Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus drôle qu'à l'ordinaire.
«J'en suis bien aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas mal donné, la nuit passée, à la Souche, et je me sens tout farce, ce matin.—À propos, Perker s'occupe de votre affaire.
--Quelle affaire? Les frais pour mistress Bardell?
—Non, l'affaire du débiteur pour qui nous avons racheté les dettes, par votre ordre, à un rabais de cinquante pour cent. Perker va le tirer de prison et l'envoyer à Demerary.
—Ha! M. Jingle, dit vivement M. Pickwick. Eh bien!
—Eh bien! tout est arrangé, répondit Lowten, en surcoupant sa plume. L'agent de Liverpool a dit qu'il avait été obligé par vous bien des fois, quand vous étiez dans les affaires, et qu'il le prendrait avec plaisir, sur votre recommandation.
—C'est très-bien, répondit M. Pickwick; j'en suis charmé.
—Mais, reprit Lowten en grattant une autre plume avec le dos de son canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse!
—Quel autre?
—Eh! mais, le domestique, ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter.
—Bah! fit M. Pickwick, avec un sourire, j'ai toujours pensé de lui tout le contraire.
—Eh bien! moi aussi, d'après le peu que j'en avais vu. Cela montre seulement comment on est trompé. Qu'est-ce que vous diriez s'il s'en allait à Demerary aussi?
—Quoi? il renoncerait à ce qu'on lui offre ici?
—Il a reçu comme rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuadé à Perker d'écrire sur nouveaux frais, et on lui a trouvé quelque chose sur la même propriété... d'un peu moins avantageux que ce qu'obtiendrait un convict dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant le tribunal avec des habits neufs.
—Quelle folie! s'écria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle folie!
—Oh! c'est pire que de la folie, c'est de la véritable bassesse, comme vous voyez, répliqua Lowten en coupant sa plume d'un air méprisant. Il dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est attaché, et tout ça. L'amitié est certainement une très-bonne chose, dans son genre. Par exemple, après notre grog, nous sommes tous très-bons amis, à la Souche, où chacun paye son écot. Mais le diable emporte celui qui se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre pour les dames en général; voilà mon système, ha! ha! ha!»
M. Lowten termina cette profession du foi par un bruyant éclat de rire, moitié joyeux, moitié dérisoire, mais qui fut coupé court par le bruit des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc s'élança sur son tabouret avec une agilité remarquable, et se mit à écrire furieusement.
Les salutations entre M. Pickwick et son conseiller légal furent cordiales et chaudes, mais le client était à peine étendu dans le fauteuil de l'avoué, quand un coup se fit entendre à la porte, et une voix demanda si M. Perker était là.
«Écoutez, dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle lui-même, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?...
—Qu'en pensez-vous? demanda M. Pickwick en hésitant.
—Je pense que vous ferez bien. Allons, monsieur... chose... entrez.»
Obéissant à cette invitation familière, Jingle et Job entrèrent dans la chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arrêtèrent avec confusion.
«Eh bien, dit Perker, reconnaissez-vous ce gentleman?
—Bonnes raisons pour cela, répliqua Jingle en s'avançant. Monsieur Pickwick, les plus grandes obligations, sauvé la vie, remis à flot. Vous ne vous en repentirez jamais, monsieur.
—Je suis charmé de vous l'entendre dire, répondit M. Pickwick. Vous avez bien meilleure mine.
—Grâces à vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majesté, malsaine, très-malsaine,» dit Jingle en hochant la tête.
Il était proprement et décemment vêtu, ainsi que Job, qui se tenait debout derrière lui, regardant fixement M. Pickwick avec un visage d'airain.
«Quand partent-ils pour Liverpool? demanda M. Pickwick à son avoué.
—Ce soir, monsieur, à sept heures, dit Job en avançant d'un pas; par la grande diligence de la cité, monsieur.
—Les places sont retenues?
—Oui, monsieur.
—Et vous êtes tout à fait décidé à partir?
—Tout à fait, monsieur.
—Quant à l'équipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut à M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour déduire, tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je désapprouve entièrement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne reconnaîtrait pas par ses propres efforts et par sa bonne conduite.
—Certainement, interrompit Jingle avec fermeté. Esprit juste, homme du monde, il a raison, parfaitement raison.
—En désintéressant ses créanciers, en retirant ses habits mis en gage, en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage, continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez déjà perdu plus de cinquante livres sterling....
—Pas perdus! s'écria Jingle précipitamment, tout sera remboursé. Je travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fièvre jaune, peut-être... ça ne peut pas s'empêcher... sinon....»
Jingle s'arrêta, et, frappant le fond de son chapeau avec violence, passa sa main sur ses yeux et s'assit.
«Il veut dire, ajouta Job en s'avançant de quelques pas, il veut dire que s'il n'est pas emporté par la fièvre jaune, il remboursera tout l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la main. Je suis sûr qu'il le fera, monsieur, répéta Job avec beaucoup d'énergie; j'en ferais volontiers serment.
—Bien, bien,» dit M. Pickwick, qui, pour arrêter l'énumération de ses bienfaits, avait fait au petit avoué une douzaine de signes que celui-ci s'était obstiné à ne point remarquer. «Je vous engage seulement à jouer plus modérément à la crosse, monsieur Jingle, et à ne point renouer connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que vous ne conserviez votre santé.»
M. Jingle sourit à cette saillie, mais en même temps il avait l'air embarrassé, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant: «Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable, que j'ai vu à Rochester?
—Jemmy le lugubre? demanda Jingle.
—Oui.
—Gaillard malin, reprit Jingle en branlant la tête, drôle de corps, génie mystificateur, frère de Job.
—Frère de Job! s'écria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde de plus prés, je trouve de la ressemblance.
—On en a toujours trouvé entre nous, dit Job avec un grain de malice dans le coin de ses yeux; seulement, j'étais réellement d'une nature sérieuse, et lui tout le contraire. Il a émigré en Amérique, monsieur, parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons plus entendu parler depuis.
—Cela m'explique pourquoi je n'ai pas reçu la page du roman de la vie réelle qu'il m'avait promise un matin sur le pont de Rochester, où il paraissait méditer un suicide. Je puis apparemment me dispenser de demander si sa conduite lugubre était naturelle ou affectée? continua M. Pickwick en souriant.
—Il savait jouer tous les rôles, monsieur, et vous devez vous regarder comme très-heureux de lui avoir échappé si aisément. Ç'aurait été pour vous une connaissance encore plus dangereuse que....»
Job regarda Jingle, hésita et ajouta finalement:
«Que..., que moi-même.
—Savez-vous que votre famille donnait beaucoup d'espérances, monsieur Trotter? dit le petit avoué en cachetant une lettre qu'il venait d'écrire.
—C'est vrai, monsieur, beaucoup.
—J'espère que vous allez la déshonorer, reprit Perker en riant. Donnez cette lettre à l'agent, quand vous arriverez à Liverpool, et permettez-moi de vous engager, gentlemen, à ne pas être trop habiles en Amérique. Si vous manquiez cette occasion de vous réhabiliter, vous mériteriez richement d'être pendus tous les deux, comme j'espère dévotement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me laisser seul avec M. Pickwick, car nous avons des affaires à terminer, et le temps est précieux.»
En disant cela, Perker regarda la porte, avec le désir évident de rendre les adieux aussi brefs que possible.
Ils furent assez brefs, en effet, de la part de Jingle. Il remercia par quelques paroles précipitées le petit avoué de la bonté et de la promptitude qu'il avait déployées pour le secourir; puis, se tournant vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes, comme incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa perplexité, car, ayant fait à M. Pickwick un salut humble et reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors de la chambre.
«Un digne couple! dit Perker lorsque la porte se fut refermée derrière eux.
—J'espère qu'ils le deviendront, répliqua M. Pickwick. Qu'en pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent?»
Perker haussa les épaules, mais observant l'air désappointé de M. Pickwick, il répondit:
«Nécessairement il y a une chance; j'espère qu'elle sera bonne. Ils sont évidemment repentants, maintenant; mais, comme vous le savez, ils ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances récentes. Ce qu'ils feront quand ce souvenir se sera effacé, c'est un problème que ni vous ni moi ne pouvons résoudre. Cependant, mon cher monsieur, ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule de M. Pickwick, votre action est également honorable, quel qu'en soit le résultat. Je laisse à des têtes plus habiles que la mienne le soin de décider si cette espèce de bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de s'exercer mal à propos, est une charité réelle ou bien une contrefaçon mondaine de la charité. Mais, quand ces deux gaillards-ci commettraient un Vol qualifié dès demain, mon opinion sur votre conduite n'en serait pas moins toujours la même.»
Ayant débité ce discours d'une manière plus animée que ce n'est l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et écouta le récit que lui fit M. Pickwick de l'obstination du vieux M. Winkle.
«Donnez-lui une semaine, dit-il en hochant la tête d'une manière prophétique.
—Pensez-vous qu'il se rendra?
—Mais, oui; autrement, il faudrait essayer les moyens de persuasion de la jeune dame, et c'est même par où tout autre que vous aurait commencé.»
M. Perker prenait une prise de tabac avec diverses contractions grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des jeunes ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de demandes et de réponses; après quoi, Lowten frappa à la porte du cabinet.
«Entrez!» cria le petit homme.
Le clerc entra et ferma la porte après lui d'un air mystérieux.
«Qu'est-ce qu'il y a? lui dit Perker.
—On vous demande, monsieur.
—Qui donc?»
Lowten regarda M. Pickwick et fit entendre une légère toux.
«Qui est-ce qui me demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler, monsieur Lowten?
—Eh! mais, monsieur, MM. Dodson et Fogg.
—Parbleu! s'écria le petit homme en regardant à sa montre, je leur ai donné rendez-vous ce matin à onze heures et demie pour terminer votre affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre à côté?»
La chambre à côté étant précisément celle dans laquelle se trouvaient Dodson et Fogg, M. Pickwick répliqua avec une contenance animée et beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester où il était, attendu que MM. Dodson et Fogg devaient être honteux de paraître devant lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir, circonstance qu'il priait instamment M. Perker de noter.
«Très-bien, mon cher monsieur, répliqua M. Perker. Je vous dirai seulement que, si vous vous attendez à ce que Dodson ou Fogg montrent quelques symptômes de honte ou de confusion en vous regardant ou en regardant qui que ce soit en face, vous êtes l'homme le plus jeune que j'aie jamais rencontré. Faites-les entrer, monsieur Lowten.»
M. Lowten disparut en riant tout bas; et, revenant bientôt après, introduisit formellement les associés, Dodson d'abord, et Fogg ensuite.
«Vous avez déjà vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa plume dans la direction où le philosophe était assis.
—Comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix bruyante.
—Eh! eh! comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire. J'espère que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je connaissais votre figure.»
M. Pickwick inclina fort légèrement la tête en réponse à ces salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se leva et se retira dans l'embrasure de la croisée.
«Il n'y a pas besoin que M. Pickwick se dérange, monsieur Perker, dit Fogg en détachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet et en souriant encore plus agréablement. M. Pickwick connaît déjà cette affaire-là. Il n'y a point de secret entre nous, j'espère. Hé! hé! hé!
—Non; il n'y en a guère, ajouta Dodson; ha! ha! ha!» et les deux partenaires se mirent à rire joyeusement, comme on fait d'ordinaire quand on va recevoir de l'argent.
—M. Pickwick a bien acheté le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air notablement spirituel. Le montant des sommes taxées est de cent trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur Perker.»
Perker et Fogg s'occupèrent alors attentivement à comparer des papiers, à tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit à M. Pickwick d'une manière affable:
«Vous ne m'avez pas l'air tout à fait aussi solide que la dernière fois où j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick.
—C'est possible, monsieur, répliqua notre héros, qui avait lancé sur les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire sur eux le plus léger effet. C'est très-probable, monsieur. J'ai été dernièrement tourmenté et persécuté par des fripons, monsieur.»
Perker toussa violemment et demanda à M. Pickwick s'il ne voulait pas jeter un coup d'œil sur le journal; mais celui-ci répondit par la négative la plus décidée.
«Effectivement, reprit Dodson, je parierais que vous avez été tourmenté dans la prison. Il y a là de drôles de gens. Où était votre appartement, monsieur Pickwick?
—Mon unique chambre était à l'étage du café.
—Oh! en vérité! C'est, je pense, la partie la plus agréable de l'établissement.
—Très-agréable,» répliqua sèchement M. Pickwick.
Le sang-froid de ce misérable était bien fait pour exaspérer une personne d'un tempérament irritable. M. Pickwick restreignit sa colère par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut écrit un mandat pour le montant de la somme, et lorsque Fogg le déposa dans son portefeuille avec un sourire triomphant, qui se communiqua également à la contenance de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en bouillonnant d'indignation.
«Allons, monsieur Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en mettant ses gants, je suis à vos ordres.
—Très-bien, répondit Dodson en se levant; je suis aux vôtres.
—Je me trouve très-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il avait empoché, je me trouve très-heureux d'avoir eu le plaisir de faire la connaissance de monsieur Pickwick. J'espère, monsieur, que vous n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la première fois où nous avons eu le plaisir de vous rencontrer.
—J'espère que non, ajoute Dodson avec le ton d'élévation d'une vertu calomniée. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur Pickwick; mais quelle que puisse être votre opinion des gentlemen de notre profession, je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre bureau de Freeman's Court Cornhill, lors de la circonstance à laquelle mon associé vient de faire allusion.
—Oh! non, nous dit Fogg avec une charité toute chrétienne.
—Notre conduite, monsieur, poursuivit l'autre associé, parlera pour elle-même et se justifiera d'elle-même, en toutes occasions. Nous avons été dans la profession pas mal d'années, monsieur Pickwick, et nous avons mérité la confiance de beaucoup d'honorables clients. Je vous souhaite le bonjour, monsieur.
—Bonjour, monsieur Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son parapluie sous son bras, ôta son gant droit, et tendit une main conciliatrice au philosophe indigné. Celui-ci fourra aussitôt ses poignets sous les pans de son habit, et lança à l'avoué des regards pleins d'une surprise méprisante.
—Lowten! s'écria au même instant M. Perker, ouvrez la porte!
—Attendez un instant, dit M. Pickwick. Je veux parler, Perker.
—Mon cher monsieur, interrompit le petit avoué, qui, pendant toute cette entrevue, avait été dans un état d'appréhension nerveuse, mon cher monsieur, en voilà assez sur ce sujet. Restons-en là, je vous supplie, monsieur Pickwick.
—Monsieur, reprit M. Pickwick avec vivacité, je ne veux pas qu'on me fasse taire!—Monsieur Dodson, vous m'avez adressé quelques observations....»
Dodson se retourna, pencha doucement la tête et sourit.
«Vous m'avez adressé quelques observations, répéta M. Pickwick, presque hors d'haleine, et votre associé m'a tendu la main, et tous les deux vous avez pris avec moi un ton de générosité et de magnanimité! C'est là un excès d'impudence auquel je ne m'attendais pas, même de votre part.
—Quoi, monsieur? s'écria Dodson.
—Quoi, monsieur? répéta Fogg.
—Savez-vous bien que j'ai été victime de vos perfides complots? Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonné et volé? Savez-vous que vous êtes les avoués de la plaignante, dans Bardell et Pickwick.
—Oui, monsieur, nous savons cela, repartit Dodson.
—Nécessairement, nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche, peut-être par hasard.
—Je vois que vous vous en souvenez avec satisfaction, reprit M. Pickwick en essayant, pour la première fois de sa vie, de produire un rire amer, et en l'essayant tout à fait en vain. Quoique j'aie longtemps désiré de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est mon opinion de votre conduite, j'aurais laissé passer cette occasion, par déférence pour les désirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que vous avez pris et sans votre insolente familiarité. Je dis insolente familiarité, monsieur! répéta M. Pickwick en se retournant vers Fogg, avec une vivacité qui fit battre l'autre en retraite jusqu'à la porte.
—Prenez garde, monsieur! s'écria Dodson, qui, quoique le plus grand et le plus gros des deux, s'était prudemment retranché derrière Fogg, et qui parlait par-dessus la tête de son associé avec un visage très-pâle. Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups sous aucun prétexte.
—Non, non, je ne les lui rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu plus, au soulagement évident de son associé, qui se trouvait ainsi arrivé au bureau extérieur.
—Vous êtes, continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours, vous êtes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons, de voleurs....
—Allons, interrompit Perker, est-ce là tout?
—Tout se résume là dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils chicaneurs, des fripons, des voleurs!
—Bien, bien, reprit Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il a dit tout ce qu'il avait à dire. Maintenant, je vous en prie, allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte?»
M. Lowten qui riait dans le lointain, répondit affirmativement.
—Allons, allons; adieu, adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors de son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne reconduisez-vous pas, monsieur?
—S'il y a quelque justice en Angleterre, dit Dodson en mettant son chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur!
—Vous êtes une paire de voleurs!
—Souvenez-vous que vous nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son poing.
—Chicaneurs! fripons! voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser des menaces qui lui étaient adressées.
—Voleurs! cria-t-il en courant sur le carré pendant que les deux avoués descendaient.
—Voleurs!» vociféra-t-il en s'échappant des mains de Lowten et de Perker et en mettant sa tête à la fenêtre de l'escalier.
Quand M. Pickwick retira sa tête de la fenêtre, sa physionomie était radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il déclara que son esprit était soulagé d'un grand poids, et qu'il se trouvait maintenant tout à fait heureux.
Perker ne dit rien du tout jusqu'à ce qu'il eut vidé sa tabatière et renvoyé Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un accès de fou rire, qui dura cinq minutes, à l'expiration desquelles il fit observer qu'il devrait se mettre en colère, mais qu'il ne pouvait pas encore penser sérieusement à cette affaire, et qu'il se fâcherait dès qu'il le pourrait.
«Maintenant, dit M. Pickwick, je voudrais bien régler mon compte avec vous.
—Est-ce de la même manière que vous avez réglé l'autre? demanda Perker en recommençant à rire.
—Non, pas exactement, répondit le philosophe, en tirant son portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit avoué. Je veux parler seulement de notre compte pécuniaire. Vous m'avez donné plusieurs preuves d'amitié dont je ne pourrai jamais m'acquitter, ce que d'ailleurs je ne désire pas, car je préfère continuer à rester votre obligé.»
Après cette préface, les deux amis s'enfoncèrent dans des comptes fort compliqués, qui furent régulièrement exposés par Perker, et immédiatement soldés par M. Pickwick, avec beaucoup d'expressions d'affection et d'estime.
À peine cette opération était-elle terminée, qu'on entendit frapper à la porte du carré, de la manière la plus violente et la plus épouvantable. Ce n'était pas un double coup ordinaire, mais une succession constante et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait été doué du mouvement perpétuel, ou comme si la personne qui l'agitait avait oublié de s'arrêter.
«Ah çà! qu'est-ce que cela? s'écria Perker en tressaillant.
—Je pense qu'on frappe à la porte, répondit M. Pickwick, comme s'il y avait pu avoir le moindre doute à cet égard.»
Le marteau fit une réponse plus énergique que n'auraient pu faire des paroles, car il continua à battre, sans un moment de relâche, et avec une force et un tapage surprenants.
«Si cela continue, dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas qu'on frappe?
—J'y vais à l'instant, monsieur, répliqua le clerc.»
La marteau parut entendre la réponse, et pour assurer qu'il lui était impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme.
«C'est épouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles.»
M. Lowten, qui était en train de se laver les mains dans le cabinet noir, se précipita vers la porte, et tournant le bouton se trouva en présence d'une apparition, qui va être décrite dans le chapitre suivant.