VI
Quelques instants après, le second canot, enlevé vigoureusement, franchissait à son tour les jetées.
Raymond était debout à la barre…. Talbot avait dû lui céder la place.
L'épouvante qui s'était emparée de la foule arrivait à son paroxysme…. Qui savait si ces braves pourraient arriver à temps sur le lieu du sinistre? N'avaient-ils pas contre eux cette mer inassouvie qui, peut-être, allait les engloutir comme les premiers?
C'était horrible, et plus d'un détournait la tête pour ne plus voir, quand un incident nouveau vint ranimer tous les coeurs.
Du côté où le premier canot avait chaviré apparaissait un autre navire, beaucoup plus vaste que le sloop en détresse. Chacun vit distinctement une chaloupe s'en détacher et ramer avec énergie vers le canot naufragé.
Ce nouveau secours fut acclamé par mille hourras et la voix de la foule étouffa un instant celle de la tempête.
Le canot que dirigeait Raymond volait sur les vagues. La conscience d'un secours inespéré avait décuplé les forces des rameurs.
Les deux barques furent bientôt à proximité l'une de l'autre. En arrivant sur le lieu du sinistre, elles ralentirent leur marche, comme pour s'orienter. On vit les matelots se faire des signes de l'une à l'autre. Raymond était toujours debout à la barre. Tout à coup on le vit chanceler et disparaître. Une vague gigantesque, prenant le canot en poupe, l'avait emporté. Presque aussitôt, une nouvelle vague éloigna les deux barques l'une de l'autre et, aux gestes désespérés des sauveteurs, il devint certain que leur malheureux compagnon n'avait pu être sauvé.
Talbot ni Jeanne n'assistèrent à cette seconde partie du drame.
Le pilote avait trouvé la jeune fille évanouie à la place où Raymond lui avait donné le baiser suprême. En hâte, il l'avait transportée chez lui pour lui prodiguer ses soins.
Quand le soir vint, sans que son fiancé eût reparu, Jeanne, en proie au délire, répétait:
—Il est mort!… il est mort!… je lui ai ordonné de mourir!…