I
Le Pillage de l'Assomption
Au moment où nous terminons ce travail, une nouvelle désastreuse nous parvient. L'Assomption, capitale du Paraguay, a été occupée et saccagée par les Brésiliens.
L'Assomption, les lecteurs ne l'ont pas oublié, a été abandonnée depuis tantôt huit mois par ses habitants. Lorsque nous aurons ajouté que les soldats chargés de la défendre avaient rejoint, par ordre, l'armée nationale, on comprendra que cette place n'a pu opposer aucune résistance. L'ennemi est donc entré dans une ville déserte, sans avoir brûlé une cartouche. Et, cependant, la capitale du Paraguay a été traitée comme les Huns et les Vandales traitaient les villes qu'ils avaient prises d'assaut.
Le pillage a duré trois jours.
Le général argentin, Emilio Mitre, a refusé, dit-on, de laisser entrer les troupes qu'il commande, afin de repousser d'avance toute solidarité avec les noirs et les mulâtres de l'empire esclavagiste.
Ce nouvel acte de barbarie ne saurait surprendre ceux qui connaissent le mode de recrutement adopté par le Brésil. Des malfaiteurs qu'on a tirés du bagne pour les enrôler, ne peuvent pas, en effet, se comporter comme d'honnêtes gens. Après avoir brûlé la ville de Pilar, sans que leurs officiers les en aient empêchés, ces profonds logiciens ont pensé que la capitale leur était livrée au même titre--le droit des plus forts--et ils l'ont saccagée.
En se retirant, les habitants de l'Assomption avaient laissé dans leurs demeures la plus grande partie de leur mobilier; les négociants y avaient laissé leurs marchandises: tous plaçant, ainsi, leur fortune privée sous la sauvegarde du droit des gens. Les résidants étrangers avaient eu, de plus, cette précaution d'inscrire leur nom et leur nationalité sur la porte des maisons qui leur appartenaient. Rien n'a fait obstacle à la cupidité féroce de la soldatesque. Toutes les maisons ont été forcées et dévastées. Les objets qui ne pouvaient pas être emportés, ont été brisés et détruits. Le butin a dû être considérable; le dégât, immense.
Les légations et les consulats eux-mêmes n'ont pas été respectés. Au moment de l'évacuation de la ville, la légation américaine, les consulats français et italiens avaient reçu en dépôt tout ce que leurs nationaux possédaient et, encore, ce que possédaient d'autres résidants étrangers: Anglais, Allemands, Espagnols, Boliviens, etc., etc. Ces résidants avaient pris ce parti, dans la conviction que leurs biens seraient protégés par les immunités dont jouissent, chez tous les peuples civilisés, les locaux diplomatiques. Chacun de ces locaux avait été scellé du cachet paraguayen et du cachet de l'agent qui l'abandonnait momentanément, pour suivre le chef du gouvernement auprès duquel il était accrédité.
Les soldats brésiliens ont passé outre. Les sceaux ont été brisés, les portes enfoncées, et la légation des États-Unis, tout comme les consulats de France et d'Italie ont été violés, saccagés, sans plus de façon que les maisons particulières. L'argent et les objets précieux soustraits dans cette légation et dans les deux consulats représentent, seuls, une valeur de deux cent mille piastres, au moins. Les galériens-soldats ont fait une bonne journée; mais nous doutons que leur joie soit longtemps partagée par ceux qui ont laissé accomplir cette besogne honteuse.
La Tribuna de Buenos-Ayres nous apprend, en effet, que M. Noël, ministre plénipotentiaire de France près la République Argentine, s'est hâté, à la première nouvelle de cette violation des immunités diplomatiques, de partir pour l'Assomption, afin d'y procéder à une enquête qui sera suivie, nous n'en doutons pas, d'une éclatante réparation.
On est fondé à croire que le général Mac-Mahon, ministre des États-Unis, imitera cet exemple; et, aussi, que le ministre italien prendra, à son tour, sous son énergique protection, les intérêts de ceux de ses compatriotes qui ont été ruinés par les Brésiliens.
N'est-ce point le cas de rappeler les dispositions contenues dans l'article 7 du traité du 1er mai 1865, et d'après lesquelles la guerre actuelle n'est pas dirigée «contre le peuple du Paraguay, mais contre son gouvernement?»
Appartenaient-ils au maréchal Lopez tous ces magasins, toutes ces maisons, y compris la légation américaine et les consulats de France et d'Italie, qui ont été saccagés?
Ces excès, il faut bien qu'on le sache, ont été commis sous les yeux des généraux et des officiers brésiliens, par leur ordre peut-être, ou, tout au moins, avec leur consentement, puisque aucune mesure n'a été prise pour en empêcher l'accomplissement.
Le pillage a duré TROIS JOURS; TROIS JOURS! qu'on ne l'oublie pas!
C'est donc dans le sens d'une licence effrénée, que les chefs de l'armée impériale ont interprété l'article 4 du susdit traité? Cet article dit textuellement:
«La discipline (quelle ironie!) militaire intérieure et l'administration des troupes alliées ne dépendront que de leurs chefs respectifs.»
Quelle est donc cette discipline, mon Dieu! qui tolère de pareils attentats contre le droit des gens, la civilisation et l'humanité?
L'histoire à la main, nous comparerons la conduite des Kosaks et les Kaiserliks, en 1815, à celle des Brésiliens, en 1869. Paris, qui s'était défendu, fut respecté par ceux qu'on appelait alors les barbares du Nord. Pilor qui n'a opposé aucune résistance, a été brûlé; l'Assomption dont les portes--celles de la ville, bien entendu--étaient ouvertes, a été mise à sac par de prétendus civilisés!
Ah! c'est que les chefs de ces barbares faisaient une guerre de principe et qu'ils avaient grand souci de leur renommée, tandis que les chefs de la triple alliance ne se sont unis que pour réaliser, à travers la ruine des populations et des flots de sang de honteux projets de conquête: quant à leur honneur, les feuilles le plus dévouées à leur politique vont nous apprendre ce qu'il est devenu.
On aura beau chercher dans la convention conclue, en 1814, par les puissances coalisées contre la France, on n'y trouvera point le cynique article 3 du protocole brésilien, qui n'est rien autre chose qu'une violente excitation au pillage et au meurtre.
Le sac de l'Assomption devait soulever une égale et générale réprobation en Europe et en Amérique. Toutefois, l'ignominie de cet acte était si profonde, que les alliés eux-mêmes du Brésil en ont pâli de colère et de honte.
Le général Emilio Mitre qui a remplacé le général Gelly y Obes dans le commandement des Argentins, ne s'est pas contenté d'éloigner de ses soldats toute responsabilité; il a protesté, en leur nom et au sien, contre ce débordement de passions abjectes et brutales. L'indignation du contingent argentin a retenti sur les deux rives de la Plata, et y a trouvé un vigoureux écho. Tous les organes de la publicité, à Buenos-Ayres, comme à Montevideo, sans exception de couleur, flétrissent la conduite les Brésiliens et demandent à l'envi la rupture de l'alliance. Le ton général de ces feuilles sera suffisamment indiqué par les lignes suivantes extraites de la Tribuna, journal semi-officiel de la présidence et, par conséquent, très-hostile au Paraguay.
«De tous côtés nous arrivent des nouvelles concernant le Paraguay, qui compromettent gravement les chefs de l'armée brésilienne, en particulier, et tous les alliés, en général.
»La ville de l'Assomption a été mise à sac.
«Les meubles des maisons, les marchandises des magasins; en un mot, tout ce qui constitue la fortune privée des habitants de l'Assomption, a été pillé sous les yeux du marquis de Caxias qui a laissé faire.
Le «Standard» dit que le piano du cercle La Liberté de l'Assomption se trouve à bord du navire cuirassé Le Bahia.
«Nous sommes heureux de dire que l'armée argentine est restée étrangère à cet acte de vandalisme. Il paraît que le général Mitre n'a pas voulu entrer à l'Assomption, pour ne pas en accepter la responsabilité.
«Mais peut-on dire que la responsabilité de la République argentine soit ainsi sauvée, voire même au moyen de la protestation qu'on attribue à son général? En aucune manière. La République Argentine est une des puissances alliées, et l'ordre, la pacification du pays, le respect dû à la vie des citoyens paisibles et à la fortune privée, sont des conditions fondamentales de la triple alliance.
«Le sac de l'Assomption déshonore les alliés devant l'étranger. Cet acte est de nature à les rendre odieux aux Paraguayens et, aussi, à ruiner un pays que leur politique avait mission de relever et de civiliser.....
«La loi des alliés se trouve dans le droit des gens, observé par tous les peuples civilisés. C'est elle que nous invoquons pour condamner le sac de l'Assomption et demander que le gouvernement national élève la voix, pour le condamner à son tour.
«En tout cas, il convient que nous protestions, formellement et énergiquement, contre le procédé criminel des forces brésiliennes, procédé qui ne peut s'expliquer que par l'indiscipline des soldats brésiliens.
«L'honneur des puissances alliées est compromis, et nous espérons que le gouvernement argentin prendra à cette occasion les mesures que lui commande sa dignité.»
Nous aurions lieu de nous étonner qu'un journal qui justifiait, dans son numéro du 7 septembre 1865, la réduction en esclavage des prisonniers faits à la bataille du Yatay, se souvienne aujourd'hui, enfin, qu'il existe un droit des gens; nous serions également fondé à demander si le rédacteur de la Tribuna, qui proteste avec tant de véhémence contre le sac de l'Assomption, n'est pas le même publiciste qui, pendant la lutte électorale, prenait l'engagement, au nom du candidat Sarmiento, de rompre l'alliance et de faire la paix. Si cet engagement avait été tenu, le susdit publiciste ne serait pas réduit, à cette heure, à déplorer la ruine d'un pays que la politique des alliés «avait mission de relever et de civiliser,» (civiliser nous paraît fort), et aussi à craindre que «le procédé criminel des forces brésiliennes» ait pour effet, «de rendre les alliés odieux aux yeux des Paraguayens.»
Nous répondrons au rédacteur naïf de la feuille présidentielle, que la nation paraguayenne n'a pas attendu le pillage de sa capitale, pour vouer aux sombres vainqueurs du Yatay et d'Uruguayana, des sentiments qui ne pèchent point par un excès d'amour et de reconnaissance.
Quant à l'honneur et à la dignité de ses patrons, ils sont, nous en convenons avec lui, sérieusement compromis. Toutefois, l'atteinte qui leur a été portée, ne date pas du sac de l'Assomption, mais bien du jour où a été signé le traité d'alliance avec l'ennemi séculaire de la race espagnole.
A tout péché miséricorde! cependant à condition que le repentir sera sincère.
Par leur pacte avec l'empire esclavagiste, les deux Républiques de la Plata ont causé au Paraguay et à elles-mêmes un tort immense. Dieu veuille que la rupture de ce pacte abominable n'arrive pas trop tard, pour qu'elles puissent dégager entièrement leur liberté et leur indépendance, prises, également, avec leur honneur, dans l'engrenage brésilien!
Qu'est devenu le maréchal Lopez?
Après sa retraite de Cumbarity, le maréchal s'est dirigé vers Cerro-Leon, au pied des Cordillières, où il concentre les forces disséminées dans l'intérieur. Le Brasilian-Times nous apprend qu'auprès de lui se trouvent les représentants diplomatiques et consulaires des Etats-Unis, de la France et de l'Italie. Ces représentants ne considèrent donc pas la guerre comme terminée, par l'occupation de la capitale du Paraguay? De plus, leur présence auprès du chef légal de l'Etat suffit pour ruiner d'avance le projet conçu par les confédérés, d'instituer à l'Assomption un gouvernement provisoire, dont le premier acte serait de prononcer la déchéance du maréchal Lopez, peut-être même de mettre hors la loi le héros paraguayen.
Pressées de se ruer sur le butin que leur réservait l'Assomption, les troupes esclavagistes ne se sont pas souciées de poursuivre les débris de l'armée nationale. Ces débris représentent encore, d'après le Brasilian-Times, un effectif de 5,000 hommes des trois armes, et d'après nos renseignements particuliers, ils s'élèvent au chiffre de 10,000 soldats.
Quant à la nation, elle s'est dérobée tout entière, à l'approche des barbares. A l'exemple des vaillants compagnons du cacique Sepe Tyarazu, qui préférèrent abandonner le territoire des ancêtres, plutôt que de subir le joug détesté des Portugais, leurs descendants se sont momentanément éloignés des rives aimées du Rio-Paraguay, aujourd'hui occupées par les éternels ennemis de leur race. Ils ont suivi dans l'intérieur du pays le chef glorieux qu'ils ont placé à leur tête et qui, plus que jamais, possède leur confiance.
C'est assez dire que les Hispano-Guaranis n'ont pas renoncé à la lutte qu'ils soutiennent, depuis plus 4 ans, déjà, avec tant d'héroïsme.
«Le soldat paraguayen» dit le maréchal Lopez dans sa réponse du 24 décembre 1868, à la sommation de se rendre, «le soldat paraguayen se bat avec la résolution et l'abnégation d'un citoyen dévoué, d'un chrétien disposé à mourir, avant de souffrir que sa patrie soit humiliée.»
Et le Président ajoute pour son propre compte:
«Vos Excellences sont mal venues de m'accuser devant mon pays que j'ai défendu, que je défends encore, que je défendrai toujours. C'est lui qui m'a imposé ce devoir, et je le remplirai religieusement jusqu'à la fin. Quant au reste, l'histoire en jugera et je n'en dois compte qu'à Dieu. Si le sang doit encore être répandu, Dieu en imputera la responsabilité à qui elle est due [76].»
[Note 76: ][ (retour) ] Voir à la fin la note F.
Voilà de fières, de dignes paroles, qui font autant d'honneur aux pays qui les inspire, qu'au général qui les prononce.
Commandés par «l'homme extraordinaire» de l'Albion... et de l'histoire, les Hispano-Guaranis périront tous avec lui, ou, avec lui, il reconquerront le sol où ils sont nés, qu'ils ont illustré ensemble, et qui, dès lors, leur appartient doublement.
Una salus victis nullam sperare salutem.
Ce vers de Virgile est devenu la devise des Paraguayens.
La guerre de position est finie; la guerre de partisans va commencer, ainsi que le déclare très-explicitement M. Andrès Lamas dans les lignes suivantes, extraites de sa correspondance officielle, avec M. Coelho da Sa é Albuquerque:
«Alors, vraisemblablement, commencera la guerre contre les obstacles de la nature, contre les déserts et les dévastations du sol, contre le fanatisme et contre le patriotisme de la population. Alors, commencera la guerre sans repos ni trêve, qui décoche la mort d'une invisible main, du fond de l'impénétrable fourré, du haut de l'inaccessible rocher, du milieu de l'inguéable marais.
«Alors, nous aurons tout à porter avec nous, et la nourriture de nos soldats, et celle de nos bêtes de somme. Nos chevaux, nos troupeaux devront être innombrables; leurs haltes devront être fréquentes, puisque le travail de l'acclimatation et la constitution du sol affaibliront et débiliteront les animaux en peu de temps [77].»
Le ministre oriental a très-sainement, très-judicieusement apprécié la situation que créerait, sur la rive droite du Paranà, la cessation de la guerre régulière.
A cette heure, grâce à leurs bâtiments cuirassés, les alliés sont maîtres du littoral; mais, malheur à eux s'ils osent sortir de l'Assomption et pénétrer dans un pays où, suivant l'énergique expression d'une feuille brésilienne, le Jornal do Commercio, l'air qu'ils respirent «leur est hostile [78].»
[Note 77: ][ (retour) ] Dépêche de M. Andrès Lamas, à la date du 28 février 1867.
[Note 78: ][ (retour) ] Les dernières nouvelles de la Plata nous apprennent que les alliés se sont décidés à tenter une expédition dans l'intérieur, avec l'intention d'écraser définitivement une résistance qui stérilise tous les avantages obtenus jusqu'à ce jour.
C'est le comte d'Eu, le fils du duc de Nemours devenu le gendre de l'empereur Dom Pedro II, qui commande les forces esclavagistes.
«Nous ne le félicitons pas d'avoir sollicité le commandement» dit la Gazette de France du 25 mai dernier.
La feuille parisienne ajoute:
»Le départ de l'armée alliée a été précédé par un fait monstrueux, que nous devons signaler. Des quinze cents prisonniers paraguayens faits à Angostura, quatre ou cinq cents n'avaient pu réussir encore à s'échapper et à aller rejoindre le maréchal Lopez. Les généraux alliés leur ont signifié que la prudence ne leur permettait pas de les laisser en arrière. Craignant qu'en l'absence de l'armée, ils ne s'emparassent de l'Assomption et n'y relevassent le drapeau paraguayen, ils les ont, en conséquence, enrôlés de force dans une légion dite paraguayenne, les obligeant à aller se battre contre leurs compatriotes, et leur donnant à entendre que, s'ils ne s'y résignaient pas, on serait obligé, par mesure de précaution, de les passer par les armes.»
L'accusation, si formelle, de la Gazette de France n'ayant pas plus été démentie que la double déclaration du colonel Palleja et du secrétaire de Florès, Julio Herrera, l'histoire fera justement retomber la responsabilité, toute la responsabilité, de l'acte odieux qui vient d'être commis à l'Assomption, sur la tête de celui qui l'a ordonné, ou qui, pouvant l'empêcher, l'a laissé s'accomplir. Celui-là, c'est le commandant en chef de l'armée impériale.
Ce nouvel abus de la force victorieuse n'établit-il pas péremptoirement la funeste influence des institutions malsaines! Par le fait seul de son mariage avec une princesse de Bragance et de son séjour prolongé au Brésil, un prince français, un d'Orléans, a pu renier deux fois, à Uruguayana et à l'Assomption, les généreux principes de la civilisation moderne et les traditions libérales de sa famille, au point d'adopter les idées rétrogrades et les abominables préjugés de l'empire esclavagistes.
Nous estimons que la vice-royauté de l'Uruguay, s'il en obtient jamais l'investiture, aura coûté cher, trop cher, certes, au petit-fils de Louis-Philippe.
Ce n'est pas l'air seulement; c'est aussi la terre, c'est encore l'eau croupissante des marais, qui vont conspirer contre les envahisseurs.
Désormais, chaque buisson cachera un piège. Des branches de l'arbre touffu, partira le coup de feu qui tue; de chaque monticule s'allongera le lasso qui terrasse, en étranglant. Le rocher se détachera de sa base pour écraser la colonne en marche, et les traînards de cette colonne tomberont, à leur tour, sous le couteau silencieux. L'herbe de la prairie, les joncs flexibles du ruisseau, la vase de la lagune, la ride du terrain, deviendront autant d'embuscades, d'où le chasseur nocturne s'élancera pour saisir sa proie humaine. Bref, le génie du Paraguay prendra toutes les formes, même celle de la peste, pour atteindre sûrement ses ennemis. Présent partout et partout invisible, il rôdera nuit et jour autour des villes et des campements; rampant, s'effaçant, disparaissant, revenant, épiant sans cesse l'occasion favorable; toujours aux aguets, toujours prêt à frapper, insaisissable enfin, mais laissant en tous lieux des traces sanglantes de son passage.
Les Paraguayens connaissent le sort qui leur est réservé: l'esclavage ou la mort. Ils préfèrent la mort, mais précédée de la vengeance.
Ecoutez encore cette déclaration, contenue dans le document sus-indiqué du 24 décembre et qui constate, une fois de plus, l'accord parfait du chef et des soldats:
«Pour ma part, j'ai toujours été et je suis encore disposé à traiter de la paix, sur des bases également honorables pour tous les belligérants; mais je ne le suis nullement à écouter une sommation de déposer les armes. En transmettant cette résolution à Vos Excellences, j'accomplis un devoir sacré envers la religion, l'humanité et la civilisation, en même temps que je suis l'écho du cri unanime que je viens d'entendre, de mes généraux, officiers et soldats, auxquels j'ai communiqué la note de Vos Excellences, et que j'obéis à ce que me prescrivent, à moi, personnellement, l'honneur et ma dignité.»
Une nation dont tous les membres: hommes, femmes, vieillards et enfants, sont unis dans un double sentiment d'amour pour la patrie et de haine contre l'étranger, au point de faire résolûment le sacrifice de leur vie; cette nation affirme magnifiquement son droit de vivre libre, et ce droit mérite d'être respecté.
Nous ajouterons que celui-là ne saurait être un tyran féroce qui, par l'exemple de son abnégation personnelle, inspire à ses compatriotes l'idée d'un dévouement sublime, digne d'être comparé à celui des habitants de Sagonte, de Palmarès et de Sarragosse.
Nous avons parlé de la solidarité des peuples, à laquelle un orateur estimé rendait, naguère, du haut de la tribune française, cet éclatant hommage:
«Il y a aujourd'hui une telle solidarité entre les nations, un droit des gens tellement arrêté, qu'une nation qui viendrait tout-à-coup à se jeter sur une autre, serait immédiatement mise au ban de la civilisation.
«La force ne peut être mise qu'au service du droit [79].
[Note 79: ][ (retour) ] Discours de M. Ernest Picard, dans la séance du Corps législatif du 13 avril 1869.
Certes, M. Frank n'eût pas dit mieux.
Ce sont là de belles paroles, sans doute, et qui deviendront, assurément, la loi de l'avenir; mais, en présence des attentats accomplis dans ces derniers temps en Allemagne, et, aujourd'hui même, sur les bords des fleuves platéens, contre des nationalités faibles,--attentats restés impunis!--on est en droit d'affirmer que les paroles de l'orateur français, bien qu'elles soient généralement approuvées, manquent encore, cependant, d'une sanction réelle. Hélas! La politique ne conforme pas toujours ses actes, tant s'en faut! aux maximes et aux préceptes de la morale, ni aux règles de la philosophie. Néanmoins, on est fondé à soutenir que le principe de la solidarité des peuples n'est que le développement harmonieux du principe chrétien de la solidarité des individus. Celui-ci procède du sentiment fraternel; celui-là constitue la condition essentielle de l'ordre universel. Il suffit d'une tête innocente qui tombe pour troubler la conscience publique; mais quelle perturbation profonde apporte, dans les relations internationales, l'iniquité qui a pour but le meurtre d'une nation! Voyez la Pologne que les trois grandes puissances du nord ont dépecée, avant de sceller sur elle la pierre du tombeau. L'héroïque martyre n'est pas morte, pourtant, et à chacune des convulsions de son agonie, l'ordre factice établi par ses bourreaux vacille sur sa base.
L'égorgement du Paraguay compromettrait au même titre la sécurité des sociétés latines du Nouveau-Monde.
Le temps est passé des sympathies stériles et des protestations diplomatiques non suivies d'effet. Chaque jour, la situation s'aggrave. Les grandes puissances maritimes doivent agir et agir au plus tôt, si elles ne veulent pas, en se désintéressant du présent, engager irrévocablement l'avenir.
A leur tour, les Républiques du Pacifique comprendront-elles que si Montevideo est la première étape de l'empire esclavagiste, l'Assomption n'en est que la seconde? Nous engageons ces Républiques à méditer profondément sur le passage suivant de la proclamation du maréchal Lopez. Après avoir parlé des conspirateurs qui «négociaient la servitude de la patrie et l'extermination» de ses défenseurs, le maréchal ajoute:
«Ceux d'entre vous (les soldats) qui auraient survécu à tant de malheurs, auraient été livrés aux mêmes ennemis qui nous combattent aujourd'hui, pour grossir leurs rangs, sans autre drapeau que celui de l'esclavage, que vous auriez porté à nos frères du Pacifique.»
Ces paroles du président Lopez rendent parfaitement notre pensée.
L'heure est solennelle pour les Etats hispano-américains, y compris, certes, la Confédération Argentine. Que ces Etats y pensent: Les convoitises du Brésil sont excitées outre-mesure, et si l'Assomption est plus rapprochée de La Paz que Rio-de-Janeiro, il y a moins loin aussi de Montevideo à Buenos-Ayres, à Valparaiso et à Lima.
Résumons-nous:
Naguère, nous avons poussé ce cri d'alarme:
«Les Barbares s'avancent; la civilisation est en danger!»
Nous disons maintenant:
Les Barbares sont arrivés!
Le dernier rempart des libertés platéennes est détruit. Maîtres de l'Assomption, les confédérés dominent, à la faveur de l'escadre cuirassée, sur tout le cours des rivières et jusqu'à l'embouchure de la Plata.
C'en est fait de la libre navigation fluviale, si les puissances signataires du traité du 4 mars 1853 ne se hâtent pas d'intervenir; c'en est fait de la civilisation, pour un siècle au moins, dans tout le bassin platéen, si ces mêmes puissances laissent supprimer la nationalité paraguayenne, et si elles livrent ainsi la terre des héros et des femmes enchanteresses [80] aux égorgeurs du Yatay, aux violateurs de la capitulation d'Uruguayana, aux comédiens sacriléges du Chaco, aux brûleurs de Pilar, aux saccageurs de l'Assomption.
[Note 80: ][ (retour) ] Dans l'ouvrage intitulé: Voyage pittoresque sur les rios Paranà, Paraguay, San-Lorenzo, par Bartolomé Bossi, on lit cette appréciation des Paraguayennes:
Las mugeres son felices como en ninguna parte, libres como las aves, seductoras, communicativas.
Et les époux, les fils et les frères de ces séduisantes créatures seraient des êtres abrutis et cruels! Aux écrivains esclavagistes il appartenait de nier la divine loi d'amour.
L'histoire apprendra alors aux générations futures que le Paraguay, attaqué par des frères égarés, abandonné par des voisins égoïstes et jaloux, entamé par la trahison de quelques-uns de ses enfants et d'un ministre étranger, écrasé par le nombre de ses ennemis, a fini par succomber dans la lutte disproportionnée qu'il soutenait contre l'empire du Brésil, Montevideo et Buenos-Ayres.
L'histoire ajoutera que le Paraguay n'avait pris les armes qu'afin de défendre la politique, inaugurée dans la Plata, pour le plus grand avantage du commerce et de la civilisation, par la France et par l'Angleterre.
FIN