LIVRE XIV.
I. Départ d'Antioche. II. Liberté d'un habitant de Bérhée. III. Julien à Hiérapolis. IV. Il passe l'Euphrate. V. Julien à Carrhes. VI. Il dispose tout pour sa marche. VII. Il arrive à Callinicus. VIII. A Circésium. IX. Discours de Julien à ses troupes. X. Marche de l'armée en Assyrie. XI. Elle avance dans le pays ennemi. XII. Prise de la forteresse d'Anatha. XIII. Inondation de l'Euphrate. XIV. Précautions de Julien. XV. Marche jusqu'à Pirisabora. XVI. Prise de Pirisabora. XVII. Sévérité de Julien. XVIII. Réprimande qu'il fait à ses soldats. XIX. Marche jusqu'à Maogamalcha. XX. Situation de la ville. XXI. Péril de Julien. XXII. Divers événements qui se passent hors de la ville. XXIII. Attaques. XXIV. Prise de la ville. XXV. Modération de Julien. XXVI. Ennemis enfermés dans des souterrains. XXVII. On détruit le parc du roi de Perse. XXVIII. Suite de la marche. XXIX. Passage du Naarmalcha. XXX. Julien rassure ses soldats. XXXI. Passage du Tigre. XXXII. Combat contre les Perses. XXXIII. Suites de la victoire. XXXIV. Julien se détermine à ne pas assiéger Ctésiphon. XXXV. Il refuse la paix. XXXVI. Il est trompé par un transfuge. XXXVII. Il brûle ses vaisseaux. XXXVIII. Il ne peut pénétrer dans la Perse. XXXIX. Il prend le chemin de la Corduène. XL. Marche de l'armée. XLI. Arrivée de l'armée royale. XLII. Divers événements de la marche. XLIII. Bataille de Maranga. XLIV. Inquiétudes de Julien. XLV. Blessure de Julien. XLVI. Succès du combat. XLVII. Dernières paroles de Julien. XLVIII. Sa mort. XLIX. Précis de son caractère. L. Fables inventées au sujet de sa mort. LI. Faits véritables.
I
Départ d'Antioche.
Jul. ep. 27, p. 399.
Amm. l. 23, c. 2.
Zos. l. 3, c. 12.
Evagr. l. 6, c. 11.
Julien partit le 5 de mars[83]; et après douze lieues[84] de chemin par des marais et des montagnes[85], il arriva sur le soir à Litarbes, bourg de la dépendance de Chalcis. La plus grande partie des sénateurs d'Antioche l'avaient suivi jusqu'en ce lieu, pour tâcher d'apaiser sa colère. Ils ne gagnèrent rien sur ce cœur inflexible: l'empereur les congédia durement, en leur répétant qu'il ne rentrerait plus dans leur ville, et qu'il irait passer à Tarse l'hiver suivant. Quoiqu'à son départ d'Antioche il n'eût pas aperçu dans les victimes des signes favorables, cependant enivré de ses succès passés et des flatteuses prédictions de Maxime, dont il se fit accompagner dans ce voyage, il tirait d'heureux pronostics de tout ce qu'il rencontrait sur sa route, et il en tenait un registre exact. Il vint le lendemain à Bérhée, nommée aujourd'hui Halep, où il s'arrêta pendant un jour[86]. Après avoir solennellement offert à Jupiter un taureau blanc en sacrifice[87], il assembla le sénat de cette ville, et tâcha de le porter à l'idolâtrie par un discours qui fut applaudi de tous, et qui ne persuada personne.
[83] Julien prit, selon le récit d'Ammien Marcellin, la route ordinaire qui conduisait à Hiérapolis. Jam apricante cœlo, dit cet historien, l. 23, c. 2, tertio nonas martias profectus, Hierapolim solitis itineribus venit. Les itinéraires anciens nous apprennent qu'on se rendait en cinq jours d'Antioche à Hiérapolis. Les stations de cette voie romaine étaient Immæ, Chalcis, Berhéa, Batné et Hiérapolis. Il ne paraît pas cependant que Julien ait pris précisément cette route. Il n'alla point à Chalcis; il suivit un chemin plus direct, et qui devait passer assez loin au nord de cette ville. Ce fut sans doute là le motif du séjour qu'il fit à Bérhée (actuellement Halep), lieu où on se rendait ordinairement en trois jours en venant d'Antioche par Chalcis, tandis qu'il y arriva en deux jours, en évitant cette dernière ville.—S.-M.
[84] Le bourg de Litarbæ était, selon Évagrius (l. 6, c. 11), à trois cents stades d'Antioche. On y trouvait, à ce que dit Julien (ep. 37, p. 399), des restes des habitations d'hiver des Antiochéniens. Les mots καὶ ἐνέτυχον ὁδῷ λείψανα ἐχούσῃ χειμαδίων Ἀντιοχικῶν, bien rendus par tous les interprètes latins, ne l'ont pas été avec autant de succès par les traducteurs français. En relevant le contre-sens commis par La Bletterie, qui a traduit: le chemin se ressentait de l'hiver d'Antioche, le dernier traducteur français (t. III, p. 164), n'a pu s'empêcher d'y en substituer un autre, un peu moins grave, il est vrai. Au lieu de: «Le hasard m'y a fait remarquer une route où sont les restes d'un camp d'hiver formé autrefois par l'armée du peuple d'Antioche,» il fallait traduire: «Le hasard me conduisit sur une route où se trouvaient les ruines des habitations d'hiver des Antiochéniens.» La Bletterie avait été trompé par Tillemont (t. IV, Julien, art. 21.), qui avait entendu comme lui le passage de Julien. Il paraît, par la distance indiquée, que Litarbes était située assez loin au-delà d'Immæ, première station des voyageurs qui se rendaient d'Antioche à Hiérapolis en passant par Chalcis, et au nord de cette ville. Imma, selon Pline (l. 5, c. 24), était le commencement de la Commagène; pour Litarbes, elle se trouvait dans la Chalcidène.—S.-M.
[85] Entre un marais et une montagne, τὸ μὲν τέλμα, τὸ δὲ ὄρος. «Vers le marais, dit Julien, étaient des pierres, jetées comme à dessein, mais non travaillées, et semblables à celles dont on pave les rues des autres villes. Elles étaient placées comme une muraille; seulement la vase y tenait lieu de ciment.» Le chemin qui conduit d'Antioche à Chalcis porte encore dans le pays le nom de Chaussée de Julien. Voyez Pococke (Desc. of the east, t. 2, p. 171), et Drummond (Travels, p. 183.).—S.-M.
[86] Il visita la citadelle, τὴν ἀκρόπολιν. C'est ce qu'il dit lui-même dans sa lettre à Libanius. La citadelle de la moderne Halep est encore très-remarquable par sa prodigieuse élévation au-dessus de la ville, aussi est-elle très-forte.—S.-M.
[87] Selon l'usage des rois, βασιλικώς, dit Julien.—S.-M.
II.
Liberté d'un habitant de Bérhée.
Theod. l. 3, c. 22.
Il eut lui-même occasion de s'apercevoir du peu de succès de son éloquence. Le chef du conseil de Bérhée, irrité contre son fils de ce qu'il avait embrassé la religion du prince, l'avait publiquement déshérité et chassé de sa maison. Comme Julien approchait de la ville[88], ce jeune homme alla se jeter à ses pieds pour lui demander justice. L'empereur lui promit de le réconcilier avec son père. Dans un repas qu'il donna aux magistrats de Bérhée, il fit placer à coté de lui le père et le fils. Après quelques moments d'entretien: Pour moi, dit-il au père, je ne puis souffrir qu'on veuille forcer la croyance des autres hommes, et exercer sur leur conscience une sorte de tyrannie. N'exigez pas de votre fils qu'il suive, malgré lui, votre religion; je ne vous oblige pas d'embrasser la mienne, quoiqu'il me fût aisé de vous y contraindre. Quoi! seigneur, lui répondit le père, vous me parlez de ce scélérat, de cet impie, qui a préféré le mensonge à la vérité? A cette brusque repartie, l'empereur prenant un air de douceur: Faites trève à vos invectives, lui dit-il, et se tournant vers le jeune homme, il ajouta: Je vous tiendrai lieu de père, puisque le vôtre vous abandonne.
[88] La ville de Bérhée était dans la Cyrrhestique, province de la Syrie septentrionale, qui tirait son nom de la ville de Cyrrhus. Selon quelques historiens, Julien, en traversant ce canton, aurait ajouté un martyr à ceux que son zèle contre le christianisme avait déjà faits. Un solitaire nommé Domitius habitait une caverne dans cette province; tout le monde s'y rendait pour recevoir sa bénédiction. Julien en fut irrité; il fit dire au solitaire que, s'il avait choisi la retraite pour plaire à Dieu, il ne devait pas tant rechercher l'empressement des hommes. Domitius lui répondit qu'il ne pouvait chasser ceux que la foi amenait vers lui. Julien fit alors boucher l'entrée de la caverne, et le saint y perdit la vie. Selon la Chronique de Malala (part. 2, p. 16), cet événement dont nous ne garantissons pas la vérité, serait arrivé dans la ville de Cyrrhus. Il est impossible que Julien se soit détourné autant de sa route pour passer par une ville si loin au nord de Bérhée. La chronique Paschale (p. 298), dit seulement que ce fut en traversant la Cyrrhestique, διὰ τῶν Κυῤῥεϛικῶν, ce qui serait plus vraisemblable. On voit par un passage de saint Grégoire de Tours (de glor. mart., p. 100), que de son temps le culte de Domitius, martyr de Syrie, était très-répandu.—S.-M.
III.
Julien à Hiérapolis.
Jul. ep. 27, p. 399.
Amm. l. 22, c. 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 311.
Zos. l. 3, c. 12.
Chrysost. de Sto Babyla, et in Jul. et Gent. t. 2, p. 575.
La Bletterie, 27e lettre de Julien.
Il fut plus content des habitants de Batné[89], où il arriva après une marche de huit lieues[90]. Cette ville, située en Syrie[91] dans une plaine délicieuse, et peuplée de cyprès, était fort adonnée à l'idolâtrie. L'empereur y respira avec plaisir l'odeur de l'encens dont la fumée s'élevait de toutes parts. Il rencontrait à chaque pas des victimes magnifiquement parées. Charmé de ce zèle il logea dans un palais rustique qui n'était construit que de bois et de terre. Après des sacrifices dont les signes parurent heureux à son imagination satisfaite, au lieu de prendre le chemin de Samosate[92], capitale de la Commagène, où il aurait trouvé un pont commode pour passer l'Euphrate, il prit celui d'Hiérapolis, qui n'était éloignée de Batné que de sept lieues[93]. Cette dernière route était plus courte pour arriver au bord de l'Euphrate[94]. D'ailleurs, Hiérapolis, dont le nom signifie ville sacrée, était fameuse par un ancien temple de Jupiter[95]. Les habitants vinrent en foule à sa rencontre et le reçurent avec joie. Il rendit d'abord ses hommages à Jupiter, et alla loger chez Sopater, disciple d'Iamblique. Julien chérissait[96] Sopater, parce que ce philosophe ayant plusieurs fois reçu chez lui Constance et Gallus, il avait résisté aux sollicitations de ces deux princes, qui le pressaient de renoncer à l'idolâtrie. C'était dans cette ville que l'empereur avait marqué le rendez-vous de l'armée. Au moment de son entrée, un portique, sous lequel campait un corps de troupes, s'étant tout-à-coup écroulé, écrasa cinquante soldats, et en blessa un grand nombre. Pendant les trois jours que Julien passa à Hiérapolis[97], il fit rassembler toutes les barques qui se trouvaient sur l'Euphrate à Samosate et ailleurs[98]. On y transporta les provisions qui seraient nécessaires dans les pays déserts et stériles qu'on aurait à traverser. Il rassembla quantité de chevaux et de mulets; il envoya des exprès aux diverses tribus des Sarrasins, pour les avertir de le venir joindre, s'ils voulaient être traités comme amis des Romains[99]. Son armée, qu'il savait animer par une éloquence militaire, montrait une ardeur extrême. Mais Julien ne comptait pas moins sur le secret de l'exécution. Persuadé que tout ce qui sort de la bouche du chef parvient bientôt aux oreilles des espions, qui se dérobent à la plus exacte vigilance, il n'avait d'autre confident que lui-même, et ne laissait transpirer aucun de ses projets. Il fit prendre les devants à des coureurs, à dessein d'arrêter les transfuges, et d'empêcher qu'ils ne portassent des nouvelles à l'ennemi. Enfin il tenta pour la dernière fois d'engager tous ses soldats dans l'idolâtrie. Plusieurs se laissèrent séduire par ses caresses; mais la plupart étant demeurés fermes, il n'osa congédier ces fidèles chrétiens, de peur d'affaiblir son armée.
[89] Ce nom, d'origine syriaque, se retrouve dans la langue arabe, et il sert à désigner un lieu situé dans une vallée où les eaux viennent se réunir. Il s'applique par cette raison à un grand nombre de localités.—S.-M.
[90] Ce lieu est appelé Bathnis ou Bannis, dans les itinéraires romains qui le mettent à vingt-sept milles de Berhæa ou Halep.—S.-M.
[91] Le nom de cette ville est barbare, dit Julien, mais le pays est grec. Βαρβαρικὸν ὄνομα τοῦτο, χωρίον ἐϛὶν Ἑλληνικόν. Cette ville était une autre Daphné, à cause de ses agréments. «Je n'ai rien vu d'aussi beau dans votre pays, dit Julien à Libanius; j'en excepte Daphné, à laquelle on la compare. Pour moi, je préférerais Batné à l'Ossa, au Pélion, à l'Olympe, aux belles vallées de la Thessalie, à Daphné même, sans ses temples de Jupiter Olympien et d'Apollon Pythien.» Ce lieu, que les Arabes modernes ont nommé Bab, n'a rien perdu de ses avantages. Le géographe Abou'lfeda (tab. Syriæ, p. 129, édit. Koehler), en parle de manière à justifier les éloges de Julien.—S.-M.
[92] Ville grande et peuplée, μεγάλην καὶ πολυάνθρωπον πόλιν, dit Libanius.—S.-M.
[93] La distance était plus considérable. La table de Peutinger nous fait voir qu'il y avait trois petites stations entre Batné ou Bannis et Hiérapolis. D'abord quinze milles de Batné à Thiltauri, puis douze milles jusqu'à Bathna, et enfin dix-huit milles de là à Hiérapolis; en tout quarante-cinq milles; ce qui fait environ quinze lieues. L'erreur est donc de moitié environ.—S.-M.
[94] Selon Zosime (l. 3, c. 12), Julien arriva le cinquième jour de sa marche à Hiérapolis, πέμπτῃ δὲ τὴν Ἱεράπολιν ἡμέρα καταλαβών. Cette indication est conforme à ce que l'empereur dit lui-même dans sa lettre à Libanius. Le premier jour après son départ d'Antioche, il arriva à Litarbes dans la Chalcidène. Le second à Bérhée, où il passa un jour entier. C'est donc le quatrième qu'il arriva à Batné, et le cinquième à Hiérapolis.—S.-M.
[95] Ἱερὸν ἀρχαῖον. Cette ville, déja métropole de l'Euphratèse, devait être encore recommandable à Julien, par d'autres titres: elle était, pour ainsi dire, le centre de toutes les superstitions syriennes; c'est là que la grande déesse des Syriens était révérée d'une manière particulière, et qu'elle recevait les hommages de presque tous les peuples de l'Orient. On peut à ce sujet voir le curieux Traité de Lucien sur cette divinité. La ville d'Hierapolis, presque ruinée maintenant, est nommée Manbedj par les Arabes. Les Syriens l'appelaient Maboug; elle a été aussi nommée quelquefois par les Grecs Bambyce (Strab., l. 17, p. 748 et 751.). C'est sans aucun doute une altération de sa dénomination syrienne.—S.-M.
[96] Il l'appelle θειοτάτος, très-divin.—S.-M.
[97] Hiérapolis n'était pas sur l'Euphrate, mais à une petite distance de ce fleuve, comme nous l'apprend Lucien (de Dea Syria, t. 3, p. 451, ed. Hemsters.). Cet intervalle était cependant de vingt-quatre milles romains, ou d'environ huit lieues, comme on le voit dans la table de Peutinger. Gibbon se trompe donc en disant (t. 4, p. 474), qu'elle était presque sur les bords de l'Euphrate. On traversait ce fleuve dans un endroit nommé Zeugma, c'est-à-dire le pont. C'était là le passage militaire de l'Euphrate pour les troupes envoyées d'Antioche contre les Perses. Ce lieu, où il ne se trouve plus que des ruines, fut nommé par les Arabes dans le moyen âge Djisr-Manbedj ou simplement Djisr (le Pont) ce qui est la traduction du grec. Le savant d'Anville s'est trompé en plaçant la situation de l'antique Zeugma à Roum-kalaah, fort sur l'Euphrate, très-loin au nord d'Hiérapolis et sur une route différente (D'Anville, l'Euphr. et le Tigre, p. 7 et 8). Je suis entré dans de grands détails sur la géographie de ces régions et de l'ancienne Syrie en général, dans une Histoire de Palmyre que je fais imprimer en ce moment à l'Imprimerie royale. Faute de connaissances positives sur la géographie de ce pays, tous les interprètes des auteurs anciens qui ont parlé des opérations de Julien pendant son séjour à Hiérapolis, l'ont fait d'une manière obscure, et comme si cette ville avait été située sur l'Euphrate.—S.-M.
[98] On apprend de Zosime qu'un général nommé Hiérius fut chargé du commandement de tous ces bâtiments de transport. Selon la chronique de Jean Malala (part. 2, p. 17), Julien avait fait fabriquer à Samosate des bâtiments de charge, πλοῖα, les uns en bois, διὰ ξύλων, les autres en cuir, διὰ βυρσῶν. Il avait tiré ce renseignement d'un auteur qui nous est entièrement inconnu d'ailleurs, d'un certain Magnus de Carrhes, Μάγνος ὁ Κaῤῥηνὸς, qui avait accompagné Julien dans son expédition.—S.-M.
[99] Julien dans sa lettre se contente de dire qu'il les fit prévenir de venir, s'ils le voulaient, ὑπομιμνήσκων αὐτοὺς ἥκειν, εἰ βούλοιντο.—S.-M.
IV.
Il passe l'Euphrate.
Amm. l. 23, c. 2.
[Ζοs. l. 3, c. 12.]
Theod. l. 3, c. 26.
Soz. l. 6, c. 1.
Ayant passé l'Euphrate sur un pont de bateaux[100], avant que les ennemis fussent avertis de sa marche, il vint à la ville de Batné en Osrhoène, de même nom que celle de Syrie[101].—[Un malheur assez semblable à celui qui l'avait déjà alarmé en entrant dans Hiérapolis, vint lui inspirer de nouvelles terreurs dans cette ville. Cinquante des hommes employés au service de l'armée y furent étouffés par la chute d'une meule de paille, qui était très-élevée, selon l'usage du pays. Il en conçut de sinistres craintes sur le succès de son expédition.] On laissa sur la gauche Édesse[102]: le christianisme y florissait, c'était assez pour en éloigner Julien.
[100] Navali ponte. Le pont de Zeugma avait sans doute été détruit pendant les guerres contre les Perses, pour les empêcher de passer l'Euphrate, et de pénétrer dans la Syrie. Outre son armée, Ammien Marcellin remarque que Julien passa le fleuve avec des troupes auxiliaires de Scythes, c'est-à-dire de Goths, cum exercitu et Scytharum auxiliis.—S.-M.
[101] Cette ville, qu'Ammien Marcellin qualifie de municipale, municipium, est appelée une petite ville, πολίχνιον, par Zosime et par Procope (de bell. Pers. l. 2, c. 12). C'est sans doute à une situation semblable qu'elle devait l'identité de son nom avec la Batné de la Cyrrhestique dont il a déja été parlé. Pour la distinguer des autres localités du même nom, on l'appelait en syriaque Bathnan di Saroug ou Batné de Saroug, du nom du pays où elle se trouvait. Ils l'appelaient aussi simplement Saroug; les Arabes l'ont nommée Saroudj. Voyez Assemani, Bibl. orient. t. 1, p. 284.—S.-M.
[102] Zosime (l. 3, c. 12), rapporte précisément le contraire. Selon lui, tout le peuple d'Édesse, Ἐδεσσηνοὶ πανδημεὶ, vint à sa rencontre jusqu'à Batné avec une couronne, l'invitant à visiter leur ville. Julien, selon lui, accéda à leur désir, et vint à Édesse, d'où il se rendit à Carrhes, ἐπιϛὰς τῇ πόλει, ... ἐπὶ Κάῤῥας ἐβάδιζε. C'est Sozomène et Théodoret qui prétendent que Julien évita de passer par Édesse, qu'il laissa sur la gauche. Il est à remarquer qu'Ammien Marcellin semble être de leur avis; car il dit, l. 23, c. 3, que Julien partit affligé de Batné, et se rendit promptement à Carrhes; mæstus exinde digressus venit cursu propero Carras.—S.-M.
V.
Julien à Carrhes.
Amm. l. 23, c. 3.
Theod. l. 3, c. 26.
Soz. l. 6, c. 1.
Zos. l. 3, c. 12 et 13, et l. 4, c. 4.
Spart. in Caracalla.
[Eckhel, Doct. num. vet. t. 3, p. 506-510.]
Etant arrivé à Carrhes[103], célèbre par la défaite de Crassus[104], il s'y arrêta quelques jours. En cette ville était un temple de la lune, adorée sous le nom de dieu Lunus. Ces peuples par une idée bizarre avaient changé le sexe attribué partout ailleurs à cette divinité. Il y avait selon eux une malédiction attachée à ceux qui adoraient la lune comme déesse: ils vivaient, disaient-ils, dans un perpétuel esclavage, toujours asservis aux caprices de leurs femmes[105]. L'empereur n'oublia pas de visiter ce temple. On dit qu'après le sacrifice, s'étant enfermé seul avec Procope son parent, il lui remit un manteau de pourpre, avec ordre de s'en revêtir et de prendre la qualité d'empereur, supposé qu'il pérît dans la guerre de Perse. Théodoret copié par d'autres auteurs chrétiens attribue en cette occasion à Julien une action tout-à-fait horrible. Il rapporte qu'au sortir du temple, ce prince en fit fermer les portes, et que les ayant scellées de son sceau, il y plaça une garde de soldats qui ne devait être levée qu'à son retour; qu'ensuite, à la nouvelle de sa mort, lorsqu'on entra dans le temple on y trouva une femme suspendue par les cheveux, les bras étendus, le ventre ouvert, Julien ayant cherché dans ses entrailles des signes de sa victoire. Sozomène, d'ailleurs assez crédule, et contemporain de Théodoret, n'a pas adopté ce récit. On n'en trouve rien dans saint Grégoire de Nazianze, qui, dans les reproches de cruauté qu'il lance avec tant de force contre Julien, n'aurait eu garde de passer sous silence un fait si atroce.
[103] Cette ville, située assez loin au midi d'Édesse, est nommée par les Orientaux Harran ou Kharran. On trouve cette dénomination dans Josèphe (Ant. Jud. l. 1, c. 7 et 19. Χαῤῥὰν). Elle se représente sur une médaille inédite de la collection de feu M. Tochon, de l'Académie des Inscriptions, où on lit ΧΑΡΡΑΝ. Selon Étienne de Byzance, elle était arrosée par le fleuve Carra. Elle séparait, dit Zosime, les Romains des Assyriens: Ἡ πόλις διορίζει Ῥωμαίους καὶ Ἀσσυρίους. C'est sans doute de son territoire qu'il veut parler; car la domination romaine s'étendait bien au-delà de cette ville.—S.-M.
[104] Carrhæ, clade Crassi nobiles, dit Pline (l. 5, c. 24). En mentionnant cette ville, les écrivains latins manquaient rarement de rappeler le désastre de Crassus. Ainsi Lucain, Phars. l. 1, v. 104:
.........miserando funere Crassus
Assyrias Latio maculavit sanguine Carras.
et Ammien Marcellin, l. 23, c. 3, Carras, antiquum oppidum, Crassorum et Romani exercitus ærumnis insigne.—S.-M.
[105] Beaucoup d'auteurs ont traité du culte de la lune à Carrhes. Cette ville se distingua toujours par son attachement pour le paganisme; les empereurs ne purent jamais l'y détruire. Il y subsistait encore, lorsqu'elle passa, au septième siècle, sous la domination des Arabes. Les partisans de l'ancien culte connus des auteurs arabes sous les noms de Harraniens on de Sabéens, y étaient en très-grand nombre; ils furent protégés par les conquérants arabes, qui leur accordèrent la faculté d'être gouvernés par des chefs de leur nation. Aux huitième, neuvième et dixième siècles, ils étaient dans un état très-prospère; les sciences étaient très-cultivées parmi eux; ils produisirent un grand nombre d'écrivains distingués, souvent cités dans les ouvrages syriaques et arabes. Ces sectaires ont prolongé leur existence jusqu'à une époque très-rapprochée de nous, et il n'est pas sûr qu'il n'en subsiste pas encore actuellement dans la Mésopotamie des restes très-considérables.—S.-M.
VI.
Il dispose tout pour sa marche.
Amm. l. 23, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p.312.
Zos. l. 3, c. 12 et 13.
Soz. l. 6, c. 1.
Chrysost. de Sto Babyla, contra Jul. et Gent. t. 2, p. 575.
La nuit du 18 au 19 de mars, Julien fut fort agité par des songes fâcheux. A son réveil, ayant consulté les interprètes de songes qu'il menait à sa suite, il jugea que le jour suivant allait être signalé par quelque événement funeste. Le jour se passa sans accident; mais la superstition trouva bientôt de quoi autoriser ses rêveries. On apprit quelque temps après que, cette nuit-là même, le feu avait pris dans Rome au temple d'Apollon Palatin, et que sans un prompt secours les oracles des Sibylles auraient été la proie des flammes. Il y avait deux grandes routes pour aller en Perse: l'une à gauche par Nisibe et l'Adiabène, en traversant le Tigre;[106] l'autre à droite par l'Assyrie, le long de l'Euphrate[107]. On appelait alors Assyrie la partie méridionale de la Mésopotamie qui obéissait aux Perses. Julien préféra cette dernière route. Pendant qu'il disposait tout pour son départ, on vint lui annoncer qu'un corps de cavalerie ennemie, ayant forcé les passages, ravageait les environs de Nisibe. L'alarme se répandit dans le camp; mais on apprit bientôt que ce n'étaient que des coureurs, et qu'ils s'étaient retirés après avoir fait quelque pillage. Pour mettre le pays à couvert de ces insultes, il détacha de son armée trente mille[108] hommes sous le commandement de Procope et du comte Sébastien[109]. Ces généraux avaient ordre de veiller à la sûreté de la Mésopotamie, jusqu'à ce que l'empereur eût pénétré dans la Perse; de se réunir ensuite à Arsace, et de venir avec ce prince par la Corduène, la Moxoène[110] et les frontières de la Médie, rejoindre Julien au-delà du Tigre[111]. Il écrivit en même temps au roi d'Arménie une lettre pleine de vanité, se relevant beaucoup lui-même, taxant Constance de lâcheté et d'impiété, menaçant Arsace, et comme il savait que ce prince était chrétien: N'espérez pas, lui disait-il, que votre Dieu puisse vous défendre, si vous négligez de m'obéir[112]. Étant sur le point de partir, il monta sur un lieu élevé pour jouir du spectacle de son armée: c'était la plus belle et la plus nombreuse qu'aucun empereur eût conduite contre les Perses. Elle était composée de soixante-cinq mille hommes. Ayant remarqué parmi les bagages un grand nombre de chameaux chargés, il demanda ce qu'ils portaient. On lui répondit que c'étaient des liqueurs et des vins de plusieurs sortes: Arrêtez-les ici, dit-il aussitôt, je ne veux pas que ces sources de volupté suivent mon armée; un soldat ne doit boire que le vin qu'il s'est procuré par son épée. Je ne suis moi-même qu'un soldat, et je ne prétends pas être mieux traité que le dernier de mes troupes.
[106] Τῆς μὲν, διὰ τοῦ ποταμοῦ Τίγρητος καὶ πόλεως Νισίβιος, ταῖς Ἀδιαβηνῆς σατραπείαις ἐκβαλλούσης. Zos., l. 3. c. 12. «L'un, par le Tigre et la ville de Nisibe, conduisait aux satrapies Adiabéniques.» Aucun des interprètes de Zosime, ni des savants qui se sont occupés de l'histoire de cette époque, n'a fait attention aux expressions de cet historien. Par les satrapies de l'Adiabène, Zosime veut désigner toutes les petites souverainetés, situées sur les bords du Tigre et dans les montagnes des Curdes qui séparaient le royaume de Perse, de celui d'Arménie. Nous savons par les actes des martyrs syriens, composés par Marouta et publiés par Assemani, que l'Adiabène formait alors un royaume particulier; ces actes font connaître un souverain de cette région appelé Ardeschir (t. 1, p. 99 et 153), qui était grand persécuteur des chrétiens. Les Grecs et les Romains nomment Jovinianus ou Junius satrape de la Gordyène. Les auteurs arméniens placent du même côté les principautés des Reschdouniens, des Ardzrouniens, des Andsevatsiens, de l'Arzanêne, de la Moxoène et une multitude d'autres. C'est à tous ces petits états que s'appliquent sans aucun doute les expressions de Zosime et le nom de satrapies de l'Adiabène.—S.-M.
[107] Τῆς δέ, διὰ τοῦ Εὐφράτου καὶ τοῦ Κιρκησίου, «l'autre par l'Euphrate et Circésium,» dit Zosime.—S.-M.
[108] C'est Ammien Marcellin qui porte à trente mille hommes la force de ce corps. Selon Zosime, elle n'était que de dix-huit mille hommes. Sozomène compte vingt mille hommes, ce qui est d'accord avec Libanius. Il est à remarquer que le traducteur latin de ce dernier a mis dans sa version trente mille. Le texte offre cependant μυρίαδας δύο. Dans la Chronique de Malala (part. 2, p. 17.), cette armée n'est portée qu'à seize mille hommes.—S.-M.
[109] C'était un manichéen, autrefois duc d'Égypte, Sebastiano Comite ex Duce Ægypti, dit Ammien Marcellin. Il en a déja été question, liv. IX, § 3 et suiv. C'est lui qui avait été chargé par Constance d'appuyer l'arien George dans ses mesures contre les catholiques. Il était fils d'Antiphilus; il avait reçu des leçons de Libanius, qui l'aimait beaucoup. On trouve plusieurs lettres qui lui sont adressées dans le recueil de ce sophiste.—S.-M.
[110] La Moxoène, est sans aucun doute, la province de l'Arménie méridionale, au milieu des montagnes des Curdes, appelée par les Arméniens Mog. Elle formait une des quinze grandes divisions de l'Arménie; sa position était à l'οrient du Tigre, au nord de la ville de Ninive. D'Anville s'est trompé en la plaçant sur les bords de l'Euphrate septentrional, dans le pays actuellement nommé Mousch. Il a été trompé par une apparente ressemblance de nom. Voyez sur ce point géographique, mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 174.—S.-M.
[111] Julien leur avait ordonné en outre, après avoir opéré leur jonction avec le roi d'Arménie, de ravager une province fertile de la Médie, nommée Chiliocome par Ammien Marcellin, et de traverser rapidement les autres parties de ce pays; ce n'était qu'après cette opération qu'ils devaient se rendre dans l'Assyrie. Mandabatque eis, ut si fieri potiùs posset, regi sociarentur Arsaci: cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediæ tractu, partibusque aliis præstricto cursu vastatis, apud Assyrios adhuc agenti sibi concurrerent. Amm. Marc. l. 23, c. 3. J'ignore quelle était la situation de ce pays de Chiliocome, dont il est encore question dans Ammien Marcellin, l. 24, c. 8; dans ce dernier endroit, il le place auprès de la Corduène: Chiliocomum propè Corduenum sitam; ce n'en est pas assez pour fixer sa véritable position. Je soupçonne que ce pays pourrait bien être la portion de l'Atropatène, baignée par le lac d'Ourmi, appelée par les anciens Mantiane, du côté de Tauriz. Ce pays dépendant du Vaspourakan, se nommait Margasdan en arménien, c'est-à-dire, pays de plaine. Chiliocome, ou les mille bourgs, doit être la traduction grecque d'un nom national qui avait le même sens. Il la devait sans doute à son extrême population.—S.-M.
[112] C'est l'historien ecclésiastique Sozomène (l. 6, c. 1.), qui nous donne la substance de cette lettre, si conforme dans son esprit avec celle qui a été retrouvée par Muratori, et dont nous avons parlé ci-devant, p. 37, liv. XIII, § 31.—S.-M.
VII.
Il arrive à Callinicus.
On avait préparé des étapes sur les deux routes pour tenir les Perses dans l'incertitude. Ayant fait une fausse marche du coté du Tigre, il tourna sur la droite; et après avoir passé une nuit sous des tentes, comme il s'était fait amener son cheval qu'on nommait le Babylonien, cet animal frappé d'une douleur soudaine s'abattit tout-à-coup, et se roulant à terre, mit son harnais en pièces. Julien s'écria avec joie: C'est Babylone qui tombe, dépouillée de tous ses ornements. Ses officiers applaudissent: on fait des sacrifices pour confirmer ce bon présage; et l'on arrive sur le soir au château de Davana[113], où une rivière nommée Bélias[114] prenait sa source pour s'aller jeter dans l'Euphrate. Le 27 de mars l'armée entra dans Callinicus, place forte et commerçante[115]. Julien y pratiqua les mêmes cérémonies qui étaient en usage à Rome ce jour-là en l'honneur de Cybèle. Le lendemain on campa sur les bords de l'Euphrate, qui devient fort large en cet endroit par l'abondance des eaux qui s'y rendent. Ce fut là que plusieurs princes sarrasins[116] vinrent lui rendre hommage comme au maître du monde et à leur souverain, lui offrant une couronne d'or. Pendant que l'empereur leur donnait audience, on vit passer en pompeux appareil à la vue du camp la flotte commandée par le tribun Constantianus et par le comte Lucillianus. Toute la largeur du fleuve était couverte de mille bâtiments[117], chargés de vivres, d'armes et de machines: sans compter cinquante vaisseaux armés en guerre, et autant de grosses barques, propres à établir des ponts pour le passage de l'armée.
[113] Ce château qu'Ammien Marcellin qualifie de Castra præsidiaria, faisait partie d'une chaîne de postes destinés à défendre l'approche de l'Euphrate. Julien suivit cette ligne pour se rendre à Callinicus sur ce fleuve; c'est ce qui résulte de ces paroles de Zosime (l. 3, c. 13), ἐξορμήσας δ' ἐκ Καῤῥῶν, καὶ τὰ ἐν μέσῳ διαδραμὼν φρούρια μέχρι Καλλινίκου: «Étant sorti de Carrhes et traversant les forts placés dans l'intervalle jusqu'à Callinicus, etc.» Le château de Davana est nommé Dabana dans la Notice de l'empire, qui y met une garnison de cavaliers Maures, armés à la façon des Illyriens, equites Mauri Illyriciani, et par Procope (de ædif. l. 2, c. 4) Dabanas. Les auteurs syriens appellent cette forteresse Dahbana. Voyez Assemani, Bibl. or. t. 1, p. 181.—S.-M.
[114] Ce petit fleuve est nommé par d'autres auteurs Bilecha, Bilicha ou Balicha. Il se jette dans l'Euphrate à Callinicus. Les auteurs arabes en parlent sous le nom de Balikh.—S.-M.
[115] Munimentum robustum, et commercandi opimitate gratissimum. Amm. Marc. l. 23, c. 3. Cette ville fut appelée Rakkah par les Arabes. Elle occupait de leur temps les deux rives de l'Euphrate. La partie à droite vers la Syrie avait le nom particulier de Rafikah. Selon l'auteur de la Chronique Paschale (p. 175), elle fut bâtie par le roi de Syrie, Séleucus Callinicus, après avoir vaincu, à ce qu'on croit, dans son voisinage, son frère Antiochus Hiérax. Le même auteur l'appelle Callinicopolis, Καλλινικόυπολις; mais il paraît que le nom de son fondateur a prévalu. Elle fut appelée dans la suite Léontopolis. Je suis entré dans de grands détails au sujet de cette ville commerçante, dans mon Histoire de Palmyre.—S.-M.
[116] Saracenarum reguli gentium.... oblatâ ex auro coronâ tamquam mundi nationumque suarum dominum adorarunt. Amm. Marc. l. 23, c. 3. C'étaient sans doute les princes ou chefs des tribus de la Palmyrène, qui vinrent alors à la rencontre de Julien.—S.-M.
[117] Ces bâtiments de transport n'étaient pas tous de la même forme ni de la même construction, naves ex diversa trabe contextæ, dit Ammien Marcellin, l. 23, c. 3. Zosime (l. 3, c. 13) donne des détails plus circonstanciés sur cette flotte. Selon lui il y avait six cents bâtiments construits en bois, ἐκ ξύλων, et cinq cents en cuir, ἀπὸ δερμάτων. Ce sont les vaisseaux de bois et de cuir que Julien avait fait construire à Samosate, selon la chronique de Malala; V. ci-devant, p. 58, note 3, liv. XIV, § 3. Zosime confirme donc l'exactitude du renseignement conservé par l'auteur de cette chronique, qui l'avait emprunté à Magnus de Carrhes, compagnon de Julien dans son expédition contre les Perses. Il y avait en outre, ajoute Zosime, cinquante bâtiments de guerre, ϛρατιωτικαὶ νῆες, des bateaux larges, πλατεῖα, destinés à faire des ponts et à faciliter le passage des fleuves, et enfin une multitude de transports, πάμπολλα πλοῖα, pour les vivres et pour les machines de guerre. On voit par tous ces détails que la flotte de Julien était un peu plus considérable, qu'on ne devrait le croire par le récit d'Ammien Marcellin. Selon le même Zosime, Lucien et Constance en étaient les chefs au lieu de Lucillianus et de Constantianus, nommés par Ammien Marcellin. Je crois que pour cette circonstance particulière, le témoignage du dernier doit être préféré. Selon la Chronique de Malala (part. 2, p. 17), la flotte entière se composait de douze cent cinquante bâtiments, ce qui est assez conforme au récit de Zosime.—S.-M.
VIII.
A Circésium.
Amm. l. 23, c. 5.
Zos. l. 3, c. 13.
[Ioan. Malala, chron. part. 2, p. 17 et 18.]
L'empereur, après avoir reçu les troupes des Sarrasins, qui pouvaient être d'un grand secours pour les courses et pour les surprises, entra dans Circésium[118] au commencement d'avril. C'était la dernière place des Romains de ce côté-là[119]. Elle était forte et bien bâtie, située au confluent de l'Aboras et de l'Euphrate[120]. Dioclétien l'avait fortifiée avec soin[121], pour servir de boulevard à la Syrie contre les incursions des Perses. Tandis que Julien faisait passer l'Aboras à ses troupes sur un pont de bateaux, il reçut une lettre de Salluste, préfet des Gaules, qui le suppliait de suspendre son expédition, jusqu'à ce qu'on eût obtenu des marques plus certaines de la faveur des Dieux. Julien qui s'en croyait assuré, ayant passé le fleuve après son armée, fit rompre le pont, pour ôter aux déserteurs toute espérance de retour[122]. Il rassembla ses bataillons et ses escadrons qu'il fit ranger en cercle autour de lui. Alors, élevé sur un tribunal de gazon, environné des principaux officiers, et montrant sur son visage l'assurance de la victoire, il leur parla en ces termes:
[118] Cette ville appelée par les Arabes Karkisiah, se trouve aussi désignée dans les auteurs anciens et dans Ammien Marcellin en particulier, sous le nom de Cercusium. On l'appelait encore Circessus. Le nom de Κιρκησίον, Circesium, est le plus commun. Quelques savants croient qu'elle est la Carchemis de l'Écriture (2 Par. XXXV, 20. Jerem. XLVI, 2. Isai. X, 9).—S.-M.
[119] Procope l'appelle (de bello Pers. l. 2, c. 5), le dernier fort des Romains φρούριον ἔσχατον: elle était encore de son temps sur l'extrême frontière de l'empire.—S.-M.
[120] Elle était comme dans une île. Cercusium, cujus mœnia Abora et Euphrates ambiunt flumina, velut spatium insulare fingentes, dit Ammien Marcellin, l. 23, c. 5.—S.-M.
[121] La Chronique de Malala rapporte aussi (part. 2, p. 17), que cette forteresse avait été construite par les ordres de Dioclétien.—S.-M.
[122] Je crois devoir faire ici mention d'un fait qui se trouve dans la Chronique de Malala, et qu'on a eu tort de négliger. Cet auteur qui, comme nous avons déja eu occasion de le remarquer, était fort bien informé, rapporte que Julien augmenta son armée à Circésium, de dix mille soldats: savoir, de six mille hommes des troupes, cantonnées sur cette frontière ἐγκαθέ τοὺς ϛρατιώτας, et de quatre mille autres qui s'y trouvaient. Il en conféra le commandement à deux officiers, nommés Accaméus et Maurus. Je ne doute pas qu'il n'y ait une petite erreur dans la manière dont les manuscrits de l'auteur grec présentent le nom du premier de ces généraux, et qu'il ne faille lire Μακαμέου au lieu de Ἀκκαμέου. Ces deux commandants sont Machamæus dont parle Ammien Marcellin, l. 25, c. 1, et son frère Maurus qui fut dans la suite duc de Phénicie. La mort de cet officier distingué par son courage, est racontée ci-après, p. 128, l. XIV, § 41. Zosime le nomme (l. 3, c. 26), Μακαμαῖος. Gibbon a mal entendu (t. 4, p. 480) ce passage de Malala. Il a cru y voir que Julien avait ajouté quatre mille hommes à la garnison ordinaire de Circésium. Il n'aurait sans doute pas commis ce contre-sens, s'il avait fait attention que les officiers mentionnés par le chroniqueur étaient cités par Ammien dans la suite de cette expédition.—S.-M.
IX.
Discours de Julien à ses troupes.
«Braves soldats, vous n'êtes pas les premiers Romains qui soyez entrés dans la Perse. Pour ne pas remonter jusqu'aux exploits de Lucullus, de Pompée, de Ventidius, plusieurs de mes prédécesseurs m'ont prévenu dans cette glorieuse carrière. Trajan, Vérus, Sévère sont revenus de ces contrées victorieux et triomphants; et le dernier des Gordiens, dont le monument va bientôt se montrer à nos yeux[123], ayant vaincu le roi de Perse auprès de Résaïna[124], aurait rapporté les même lauriers sur les terres de l'empire, si des mains perfides ne lui eussent arraché la vie au pied même de ses trophées[125]. Les héros dont je parle ne furent conduits dans ces lieux que par le désir de la gloire. Mais nous, des motifs plus pressants nous y appellent: nos villes ruinées; tant de nos soldats massacrés, dont les ombres sont errantes autour de nous, implorent notre vengeance. L'empire nous montre sa frontière dévastée; il s'attend que nous guérirons ses plaies, que nous éloignerons le fer et le feu auxquels il est exposé depuis plus d'un siècle. Nous avons à nous plaindre de nos pères; laissons à notre postérité de quoi nous vanter. Protégé par l'Éternel, vous me verrez partout à votre tête, vous commander, vous couvrir de mon corps et de mes armes, combattre avec vous. Tout me fait espérer la victoire; mais la fortune disposera de ma vie: si elle me l'enlève au milieu des combats, quel honneur pour moi de m'être dévoué à la patrie, comme les Mutius, les Curtius, comme la famille des Décius, qui se transmirent avec la vie, la gloire de mourir pour Rome! Nos ancêtres s'obstinèrent pendant des siècles entiers à soumettre les puissances ennemies de l'empire. Fidènes, Veïes, Faléries, furent rivales de Rome dans son enfance: Carthage et Numance luttèrent contre elle dans sa vigueur; ces états ne subsistent plus: nous avons peine à croire, sur la foi de nos annales, qu'ils aient jamais osé nous disputer l'empire. Il reste une nation opiniâtre, dont les armes sont encore teintes du sang de nos frères: c'est à nous à la détruire. Achevons l'ouvrage de nos aïeux. Mais pour réussir dans ce noble projet, il n'y faut chercher que la gloire. L'amour du pillage fut souvent pour le soldat romain un piége dangereux: que chacun de vous marche en bon ordre sous ses enseignes: si quelqu'un s'écarte, s'il s'arrête, qu'on lui coupe les jarrets[126], et qu'on le laisse sur la place. Je ne crains que les surprises d'un ennemi, qui n'a de force que dans ses ruses. Maintenant je veux être obéi: après le succès, quand nous n'aurons plus à répondre qu'à nous-mêmes, peu jaloux du privilége des princes, qui mettent leur volonté à la place de la raison et de la justice, je vous permettrai à tous de me demander compte de toutes mes démarches, et je serai prêt à vous satisfaire. Élevez votre courage: partagez mes espérances, je partagerai tous vos travaux, tous vos périls. La justice de notre cause est un garant de la victoire». Ce discours embrasa le cœur des soldats. Les divers sentiments de Julien paraissaient pénétrer dans leur ame, et se peindre sur leur visage. Dès qu'il eut cessé de parler, ils élèvent leurs boucliers au-dessus de leurs têtes: ils s'écrient qu'ils ne connaissent point de périls, point de travaux sous un capitaine qui en prend sur lui-même plus qu'il n'en laisse à ses soldats. Les Gaulois signalaient leur ardeur au-dessus de tous les autres: ils se souvenaient, ils racontaient avec transport, qu'ils l'avaient vu courir entre leurs rangs, se jeter au plus fort de la mêlée; qu'ils avaient vu les nations barbares, ou tomber sous ses coups, ou se prosterner à ses pieds. Julien, pour mieux assurer l'effet de ses paroles, fit distribuer à chaque soldat cent trente pièces d'argent.
[123] Cujus monumentum nunc vidimus. Il est à remarquer qu'Ammien Marcellin qui rapporte ce discours, l. 23, c. 5, en place le lieu au-delà de Zaïtha, où, selon lui, le jeune Gordien avait été enterré.—S.-M.
[124] Cette ville était dans la Mésopotamie, non loin des sources du Khabour ou Chaboras ou Aborras. Elle fut dans la suite nommée Théodosiopolis. Les Arabes l'appellent Rasaïn; on la trouve quelquefois mentionnée dans les auteurs syriaques sous le nom d'Aïn-varda, c'est-à-dire la fontaine de la rose. Elle est presque au centre de la Mésopotamie. Les médailles nous apprennent qu'elle reçut sous le règne de Septime-Sévère le titre de Colonie Romaine. Elle eut alors le surnom de Septimia. Voy. Eckhel, doctrina num. vet. t. 3, p. 518.—S.-M.
[125] Gordien, vainqueur des Perses, périt dans la Mésopotamie, par la trahison de Philippe, préfet du prétoire, qui fut son successeur.—S.-M.
[126] Exsectis cruribus relinquetur. Amm. Marc. l. 23, c. 5.—S.-M.
X.
Marche de l'armée en Assyrie.
Amm. l. 24, c. 1.
Zos. l. 3, c. 13 et 14.
Le fleuve Aboras faisait la séparation des terres de l'empire d'avec le pays ennemi. On passa la nuit sur ses bords, et dès le point du jour on sonna la marche. La lumière qui croissait peu à peu découvrait aux regards de l'armée les vastes plaines de l'Assyrie: l'empressement et la joie brillaient dans tous les yeux. Julien le premier à cheval, courant de rang en rang, inspirait aux soldats une nouvelle confiance. Il fit toutes les dispositions qu'on pouvait attendre d'un général expérimenté, pour la sûreté de la marche dans un pays inconnu; il envoya devant quinze cents coureurs pour battre l'estrade[127]. L'armée marchait sur trois colonnes. Celle du centre était composée de la meilleure infanterie, à la tête de laquelle était Julien. A droite, le reste des légions côtoyait le fleuve sous les ordres de Névitta. A gauche, la cavalerie commandée par Arinthée et par Hormisdas[128] traversait la plaine et couvrait l'infanterie. L'arrière-garde avait pour chefs Dagalaïphe et Victor[129]. Sécundinus, duc d'Osrhoène, fermait la marche. Les bagages étaient à couvert entre les deux ailes et le corps de bataille. Pour grossir le nombre des troupes aux yeux des coureurs ennemis, on fit marcher les différents corps à grands intervalles, en sorte qu'il y avait trois lieues[130] entre la queue et la tête de l'armée. La flotte avait ordre de mesurer ses mouvements avec tant de justesse, que, malgré les fréquents détours du fleuve, elle bordât toujours les troupes de terre, sans rester en arrière, ni les devancer.
[127] Selon la chronique de Malala (part. 2, p. 18), ces quinze cents hommes appartenaient aux corps des Lancearii et des Mattiarii.—S.-M.
[128] On pourrait croire, d'après ce que dit Zosime (l. 3, c. 13), qu'Hormisdas avait le principal commandement de la cavalerie, et qu'Arinthée lui était adjoint.—S.-M.
[129] Selon Zosime, Victor commandait toute l'infanterie.—S.-M.
[130] Laxatis cuneis jumenta dilatavit et homines, ut decimo pœnè lapide postremi dispararentur a signiferis primis. Amm. Marc. l. 24, c. 1. Selon Zosime, l. 3, c. 14, l'armée occupait un espace de soixante et dix stades, ce qui est à peu près autant.—S.-M.
XI.
Elle avance dans le pays ennemi.
Amm. l. 23, c. 5.
Zos. l. 3, c. 14.
Le premier pas que fit l'armée lui présenta un objet capable d'alarmer les superstitieux, et d'éveiller la diligence de ceux qui étaient chargés du soin des subsistances. C'était le corps d'un commissaire des vivres, que le préfet Salluste avait fait pendre, parce qu'ayant promis de faire venir au camp à un jour marqué certaines provisions, il avait manqué de parole. Un accident involontaire avait causé ce délai, et les vivres arrivèrent le lendemain de l'exécution. On passa près du château de Zaïtha, mot qui, dans la langue du pays signifiait olivier[131]. Entre ce lieu et la ville de Dura, on aperçut de loin le tombeau de Gordien, qui était fort élevé[132]. Julien y alla rendre ses hommages à ce prince, qu'on avait placé au rang des dieux[133]. Comme il continuait sa route, une troupe de soldats vint lui présenter un lion monstrueux qui était venu les attaquer et qu'ils avaient tué. Il s'éleva à ce sujet une vive contestation entre les aruspices toscans et les philosophes qui accompagnaient le prince. Les premiers qui s'étaient toujours opposés, mais en vain, à l'expédition de Perse, prétendaient prouver par leurs livres, que c'était un signe malheureux. Les philosophes tournaient en ridicule et les aruspices et leurs livres. La querelle se renouvela le lendemain[134], à l'occasion d'un soldat qui fut tué d'un coup de foudre avec deux chevaux qu'il ramenait du fleuve. Les deux partis alléguaient des raisons également chimériques, les uns pour intimider, les autres pour tranquilliser le prince[135]. Julien ne balança pas à regarder ces deux événements comme d'heureux présages.
[131] Zaitham venimus locum, qui olea arbor interpretatur, dit Amm. Marc. l. 23, c. 5; tel est en effet en syriaque le sens de ce nom, qui se reproduit sous une forme peu différente en Arabe, en hébreu et dans tous les idiomes de même origine. Cette petite ville χωρίον était selon Zosime (l. 3, c. 14) à soixante stades de Circésium.—S.-M.
[132] Ammien Marcellin semble indiquer que le tombeau de Gordien était à Zaïtha. Hic Gordiani imperatoris, dit-il, l. 23, c. 5, longè conspicuum vidimus tumulum. Cependant, comme cet endroit n'était qu'à soixante stades, ou environ huit milles de Circésium, il est difficile qu'on y ait vu ce monument, qui selon Eutrope (l. 9, c. 11) et Sextus Rufus, c. 22, avait été élevé à vingt milles de Circésium, vicesimo milliario a Circesso. Il aurait donc été plutôt à Dura comme l'atteste Zosime, οὗ Γορδιανοῦ τοῦ βασιλέως ἐδείκνυτο τάφος. Ce dernier témoignage ferait croire que ce tombeau était sur la route, entre ces deux villes, mais plus près de la dernière. Le tombeau de Gordien, selon Capitolin (in Gordian.) était chargé d'inscriptions grecques, latines, persanes, judaïques et égyptiennes.—
[133] C'est-à-dire qu'il avait obtenu les honneurs de l'apothéose comme beaucoup d'autres empereurs, et qu'on lui donnait après sa mort le titre de Divus.—S.-M.
[134] C'était le 7 avril. Ce soldat se nommait Jovien.—S.-M.
[135] Les philosophes alléguaient qu'on avait aussi présenté un lion et un sanglier à Maximien, lorsqu'il marchait pour combattre le roi de Perse Narsès, dont il était revenu vainqueur. Cette objection n'était pas sans réponse. On assurait que ce présage annonçait la perte de ceux qui voulaient envahir le bien d'autrui, et qu'en effet Narsès avait le premier attaqué l'Arménie qui appartenait aux Romains.—S.-M.
XII.
Prise de la forteresse d'Anatha.
Amm. l. 23, c. 5, et l. 24, c. 1.
Liban. or. 10, t. 2, p. 312 et 313.
Zos. l. 3, c. 14.
Cellar. l. 3, c. 15, art. 13.
Deux jours après le passage de l'Aboras on vint à Dura, bâtie autrefois par les Macédoniens sur le bord de l'Euphrate: il n'en restait plus que les ruines[136]. On y trouva une si grande quantité de cerfs, que ceux que l'on tua suffirent pour nourrir toute l'armée. Après quatre jours de marche, on arriva vers le commencement de la nuit à une bourgade nommée Phatusas[137]. Vis-à-vis s'élevait, dans une île de l'Euphrate, la forteresse d'Anatha[138], fort grande et fort peuplée. Julien fit embarquer mille soldats sous la conduite de Lucillianus, qui, à la faveur de la nuit, approcha de l'île sans être aperçu, et plaça ses vaisseaux dans tous les endroits où la descente était praticable. Au point du jour un habitant, qui était allé puiser de l'eau, ayant donné l'alarme, tous les autres montèrent sur le mur. Ils furent fort étonnés de voir les bords du fleuve couverts de troupes, et Julien lui-même qui venait à eux avec deux vaisseaux, suivis d'un grand nombre de barques chargées de machines propres à battre les murailles. Comme le siége pouvait être long et meurtrier, Julien leur fit dire qu'ils n'avaient rien à craindre s'ils se rendaient; rien à espérer s'ils faisaient résistance. Ils demandèrent à parler à Hormisdas, qui par ses promesses et ses serments les détermina à ouvrir leurs portes. Ils sortirent à la suite d'un taureau couronné de fleurs: c'était un symbole de paix. L'empereur les reçut avec bonté, leur permit d'emporter tous leurs effets, et leur donna une escorte pour les conduire à Chalcis en Syrie[139]. Parmi eux se trouvait un soldat romain âgé de près de cent ans, que Galérius avait, soixante-six ans auparavant, laissé malade dans ces contrées. C'était lui qui avait engagé les habitants à écouter Hormisdas. Courbé de vieillesse et environné d'un grand nombre d'enfants, qu'il avait eus de plusieurs femmes à la fois, selon l'usage du pays, il partait en pleurant de joie, et prenant les habitants à témoin qu'il avait toujours prédit, qu'il mourrait sur les terres de l'empire. On mit le feu à la place. Puséus, qui en était gouverneur pour Sapor, fut honoré du titre de tribun: il mérita par sa fidélité la confiance de l'empereur, et devint dans la suite commandant des troupes en Égypte. Pendant que Julien était arrêté en ce lieu, les Sarrasins lui amenèrent quelques coureurs ennemis: il les récompensa, et les renvoya pour continuer de battre la campagne.
[136] Il résulterait d'un passage d'Isidore de Charax, p. 4, que cette ville avait reçu des Macédoniens le nom d'Europus. Polybe en parle (l. 5, c. 48), et semble la placer à l'extrémité méridionale de la Mésopotamie. On croit qu'il en est question dans le prophète Daniel, cap. 3, v. 1.—S.-M.
[137] Φατούσας. Zosime est le seul auteur qui ait parlé (l. 3, c. 14) de ce lieu.—S.-M.
[138] Cette forteresse nommée Anathan ou Anathon, par Ammien Marcellin, et par Simocatta (l. 4, c. 10, et l. 5, c. 2), est appelée Anatho, par Isidore de Charax, qui rapporte que l'île dans laquelle elle se trouvait avait quatre stades d'étendue, Ἀναθὼ νῆσος κατὰ τὸν Εὐφράτην ϛάδια δ', ἐν ᾗ πόλις. Cette ville existe encore; elle est nommée par les Arabes Anah. Elle a été visitée par le voyageur Pietro della Valle.—S.-M.
[139] Cette ville nommée par les Arabes Kinesrin, était à 18 milles au sud de Berhea ou Halep.—S.-M.
XIII.
Inondation de l'Euphrate.
Amm. l. 24, c. 1.
Liban. or. 10, t. 2, p. 313 et 314.
Le lendemain il s'éleva une horrible tempête. Un vent impétueux renversait les hommes, abattait les tentes. En même temps le fleuve, grossi par les neiges que la chaleur du printemps faisait fondre sur les montagnes d'Arménie, submergea plusieurs barques chargées de blé, et pénétra par toutes les écluses pratiquées le long de ses bords, soit pour arroser les terres, soit pour inonder le pays. On eut lieu de douter si ce fut un effet de la violence des eaux, ou de la malice des habitants. L'armée se mit en marche pour échapper à ce déluge. Les canaux dont ce terrain est coupé étant remplis, formaient une infinité d'îles. Les soldats passaient à la nage, ou jetaient des ponts; d'autres se hasardaient à traverser à pied, ayant de l'eau jusqu'au cou: plusieurs périrent dans ces fosses profondes. Tout était dans un désordre affreux; il fallait s'entr'aider, et sauver à la fois sa personne, ses armes, ses provisions et les bêtes de somme. Quelques-uns défilaient sur la crête des bords du fleuve par un sentier étroit et glissant, où ils couraient risque de se précipiter à tous moments dans les eaux. Ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est qu'au milieu de tant de fatigues et de périls pas un ne plaignait son sort, pas un ne murmurait contre l'empereur. Aussi ne cherchait-il pas à se soulager lui-même aux dépens de ses soldats; il ne prenait sur eux d'autre avantage que de leur donner l'exemple: ils le voyaient à leur tête, couvert de boue et de fange, fendre les eaux, et refuser les secours qui ne pouvaient être communiqués à tous.
XIV.
Précautions de Julien.
Après avoir traversé une grande étendue de terrain inondé, on se trouva enfin dans une plaine fertile en fruits, en vignes, en palmiers, et peuplée de bourgs et de villages: c'était le plus beau canton de l'Assyrie. Les habitants s'étaient retirés au-delà du fleuve; on les apercevait sur les hauteurs d'où ils regardaient le pillage de leurs campagnes. Julien escorté d'un corps de cavalerie légère, tantôt à la tête, tantôt à la queue de son armée, prenait les précautions nécessaires dans un pays inconnu. Il faisait fouiller jusqu'aux moindres buissons; il visitait tous les vallons; il empêchait les soldats de s'écarter trop loin, les contenant par une douce persuasion plutôt que par les menaces. L'exemple d'un soldat qui, étant pris de vin, se hasarda à passer l'Euphrate, et qui fut égorgé par les ennemis sur l'autre bord à la vue de l'armée, servit à rendre ses camarades plus sobres et plus circonspects. Julien leur permit d'enlever ce qui était propre à leur subsistance, et fit brûler le reste avec les habitations. L'armée se nourrissait avec plaisir des fruits de sa conquête; elle jouissait de l'abondance, sans toucher aux provisions qu'elle avait en réserve sur le fleuve.
XV.
Marche jusqu'à Pirisabora.
Amm. l. 24, c. 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 314.
Zos. l. 3, c. 15 et 16.
On arriva vis-à-vis du fort de Thilutha[140], situé dans une île escarpée, et tellement bordée d'une muraille, qu'il ne restait pas au-dehors de quoi asseoir le pied. L'attaque paraissant impraticable, on somma les habitants de se rendre. Ils répondirent qu'il n'en était pas encore temps; qu'ils suivraient le sort de la Perse, et que quand les Romains seraient maîtres de l'intérieur du pays, ils se soumettraient aux vainqueurs, comme un accessoire de la conquête. Julien se contenta de cette promesse, parce qu'il était persuadé que de s'arrêter, c'était servir ses ennemis, et que le temps si précieux, surtout dans la guerre, ne devait s'employer que pour acheter un succès de pareille valeur. Les habitants virent passer la flotte au pied de leurs murailles, sans faire aucun acte d'hostilité. On reçut la même réponse devant la forteresse d'Achaïachala, dont la situation était semblable. Le jour suivant, on brûla plusieurs châteaux déserts et mal fortifiés. Après une marche de huit ou neuf lieues[141] faite en deux jours, on vint à un lieu nommé Baraxmalcha[142]. On y passa une rivière[143], à sept milles[144] de laquelle était située sur la rive droite de l'Euphrate la ville de Diacira[145]. Les habitants n'y avaient laissé que quelques femmes, et de grands magasins de blé et de sel. Les soldats de la flotte passèrent impitoyablement les femmes au fil de l'épée, pillèrent les magasins, et réduisirent la ville en cendres[146]. Sur l'autre bord[147], l'armée ayant traversé une source de bitume, et laissé sur la gauche deux bourgades nommées Sitha et Mégia[148], entra dans Ozogardana[149], qu'elle trouva abandonnée. On y voyait encore le tribunal de Trajan; il était fort élevé et construit de pierres. Cette ville fut pillée et brûlée. L'armée se reposa deux jours en ce lieu. Pendant cet intervalle, l'empereur étonné de n'avoir encore rencontré aucunes troupes ennemies, envoya aux nouvelles Hormisdas qui connaissait le pays. Ce prince pensa être surpris à la fin de la seconde nuit par le généralissime des troupes de Perse, qu'on appelait Suréna[150]. Celui-ci s'était mis en campagne avec un fameux partisan nommé Podosacès, chef des Sarrasins Assanites[151], qui s'était rendu redoutable par les courses qu'il faisait depuis long-temps sur les terres de l'empire. Hormisdas et sa troupe marchant sans défiance allaient tomber dans une embuscade, s'ils n'eussent été arrêtés par un fossé profond, rempli des eaux de l'Euphrate. Au point du jour, l'éclat des casques et des cuirasses leur ayant fait découvrir l'ennemi, ils tournèrent le fossé, et couverts de leurs boucliers, ils fondirent sur lui avec tant de furie, que les Perses, sans avoir eu le temps de décocher leurs flèches, prirent la fuite, laissant plusieurs des leurs sur la place. L'armée encouragée par ce premier avantage s'avança jusqu'à une bourgade nommée Macépracta[152], où l'on voyait les ruines d'une ancienne muraille, que Sémiramis avait conduite d'un fleuve à l'autre, afin de couvrir la Babylonie[153]. En ce même endroit commençaient les canaux tirés de l'Euphrate au Tigre, pour arroser le terrain et pour joindre les deux fleuves. A la tête du premier canal s'élevait une tour qui servait de phare. Le terrain marécageux et la profondeur de l'eau rendaient déja le passage difficile; mais il devenait tout-à-fait impossible en présence des ennemis, qui postés sur l'autre bord se préparaient à le disputer. Les Romains commençaient à perdre courage, lorsque Julien, fécond en ressources et très-instruit de toutes les pratiques de la guerre, résolut de faire attaquer les Perses par derrière. Il pouvait employer à cette diversion les quinze cents batteurs d'estrade, qui devançant toujours l'armée avaient déjà passé le canal avant quelle y fût arrivée. Mais il était question de leur faire parvenir l'ordre. Julien, ayant attendu la nuit, détacha pour cet effet le général Victor avec une troupe de cavalerie légère. Celui-ci alla passer loin des ennemis, et s'étant joint aux coureurs, il rabattit avec eux sur les Perses qui ne l'attendaient pas: une partie fut taillée en pièces, et le reste prit la fuite. Julien fit défiler son infanterie sur plusieurs ponts, tandis que les cavaliers, ayant choisi les endroits où les eaux étaient moins rapides, passèrent sur leurs chevaux à la nage.
[140] Zosime se contente d'appeler ce lieu, l. 3, c. 15, φρούριον ὀχυρώτατον, sans rapporter son nom. Ammien Marcellin est le seul qui le fasse connaître. Zosime n'indique d'une manière particulière aucun des châteaux qui furent pris par Julien jusqu'à Diacira; il n'emploie, pour les désigner, que les mots vagues ἕτερα φρούρια, d'autres châteaux; il dit seulement qu'on passa plusieurs stathmes ou lieux de poste, σταθμούς τινας παραμείψας depuis Phatusas jusqu'à Dacira, qui est la même que la Diacira d'Ammien Marcellin.—S.-M.
[141] On fit en ces deux jours, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2, 200 stades.—S.-M.
[142] Ce lieu et le suivant ne sont connus que par le récit d'Ammien Marcellin.—S.-M.
[143] Amne transito, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2; cela ne veut pas dire qu'on traversa une rivière, mais qu'on passa l'Euphrate, dont l'armée avait suivi la rive gauche jusqu'à Baraxmalcha. En effet, toutes les places mentionnées jusqu'à cette dernière inclusivement étaient sur la gauche ou dans les îles du fleuve, et nous voyons que Diacira était sur la droite. La Bleterie s'est trompé aussi sur le sens des mots Amne transito (Vie de Julien, l. 6, p. 385, 2e édit.). Il a cru qu'il s'agissait d'une rivière qui se jette dans l'Euphrate; s'il avait mieux lu le texte d'Ammien Marcellin et mieux connu aussi la géographie de ces régions, il aurait su que ce fleuve ne reçoit aucune rivière sur sa droite, depuis les frontières de la Syrie jusqu'à la mer.—S.-M.
[144] Miliario septimo, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2.—S.-M.
[145] Zosime la nomme Dacira, πόλιν ἐν δεξιᾷ πλέοντι τὸν Εὐφράτην κειμένην, ville, dit-il, située à la droite de ceux qui naviguent sur l'Euphrate.—S.-M.
[146] Ammien Marcellin remarque qu'on voyait dans cette ville un temple, placé au haut de la citadelle, qui était fort élevée, in qua, dit-il, l. 24, c. 2, templum alti culminis arci vidimus superpositum.—S.-M.
[147] C'est-à-dire sur la rive gauche de l'Euphrate. C'est là que passait, à ce qu'il paraît, le gros de l'armée; c'est au moins ce qui semble résulter des expressions employées par Zosime; ἐπὶ δὲ τῆς ἄντικρυς ἠϊόνος, δι' ἧς ὁ ϛρατὸς ἐποιεῖτο τὴν πορείαν, sur la rive opposée (par rapport à Diacira qui était sur la droite), par laquelle l'armée faisait route. Zos. l. 3, c. 15.—S.-M.
[148] C'est Zosime seul qui parle de ces deux endroits. D'Anville (l'Euphrate et le Tigre, p. 68 et 69) pense que le premier est la ville nommée actuellement Hit. Tous les renseignements placent cette dernière, sur la rive droite de l'Euphrate; tandis que Zosime semble mettre Sitha sur la gauche, mais il paraît y avoir un peu de confusion dans cette partie de sa narration. Rien n'indique dans Ammien Marcellin que l'armée eût repassé le fleuve. Les sources de naphte ou de bitume, dont les deux auteurs font mention vers ce point de la marche de Julien, sont sur la rive droite de l'Euphrate. Hit est encore célèbre dans tout l'Orient par cette production; cette circonstance fait croire qu'elle est la ville de Babylonie appelée Is par Hérodote, I, 79, et Æiopolis dans Isidore de Charax, qui la met à 43 schœnes de Séleucie sur le Tigre.—S.-M.
[149] Cette ville est nommée Zaragardia par Zosime, l. 3, c. 15.—S.-M.
[150] Zosime est je crois le seul auteur ancien, qui ait dit positivement que le nom de Suréna désigna chez les Perses une dignité; ὁ γὰρ Σουρήνας, ἀρχῆς δὲ τοῦτο παρὰ Πέρσαις ὄνομα. Tous ceux qui se sont occupés de recueillir les notions qui nous ont été transmises sur le gouvernement des anciens Perses, ont admis cette indication comme un fait certain. On peut voir à ce sujet Brisson, de Regio Persarum principatu, l. 1, § 220. Il a été copié par tous ceux qui l'ont suivi. Deux passages d'Ammien Marcellin, viennent à l'appui de ce renseignement, mais ils ne sont pas tout-à-fait aussi précis. Voici le premier: Surena post regem apud Persas promeritæ dignitatis (l. 24, c. 2). Dans le second, il dit advenit Surena potestatis secundæ post regem (l. 30, c. 2). Il pourrait se faire qu'il fût simplement question dans ces deux passages d'un ou de deux personnages appelés Suréna. L'historien arménien Faustus de Byzance, qui vivait précisément à cette époque, nous fait connaître deux généraux de ce nom, qui furent envoyés en Arménie par le roi de Perse. Selon lui (l. 4, c. 33) le premier appelé Souren et surnommé Balhav, parce qu'il était de la race des Arsacides, était parent du roi d'Arménie. Il périt dans une expédition qu'il fit contre ce pays par l'ordre de Sapor, peu de temps avant la prise du roi Arsace. Pour l'autre qui fit aussi la guerre en Arménie (l. 4, c. 34), Faustus remarque qu'il était Persan. C'est le même qui y fut envoyé quelques années après, en 378, avec un corps auxiliaire de dix mille hommes et le titre de marzban d'Arménie. Il est probable que le premier est le même que celui dont parle Ammien Marcellin, dans le récit de l'expédition de Julien. Pour le second il ne peut être le général mentionné par Ammien Marcellin (l. 30, c. 2), sous l'an 374; il est plus vraisemblable que ce dernier était le fils du Suréna qui avait combattu contre Julien, et qu'il avait hérité de sa dignité. Quoi qu'il en soit, il est évident par ces exemples que Suréna ne désignait pas une dignité, mais que c'était un nom propre; le témoignage des auteurs arméniens, qui connaissaient probablement bien un royaume avec lequel ils avaient tant de relations, me paraît irrécusable. Voici ce qui aura peut-être donné naissance à cette erreur. L'historien Moïse de Khoren nous apprend (l. 2, c. 27 et 65) qu'il existait en Perse, du temps des Arsacides, une race puissante qui n'était elle-même qu'une branche de la famille royale. Elle s'appelait Sourénienne, parce qu'elle descendait d'un certain Souren, frère du roi Ardaschès, qui n'est autre que l'Artaban III des Grecs et des Romains. Il avait été réglé que cette famille tiendrait le premier rang dans l'état, après la branche royale et la famille Carénienne, autre division des Arsacides; à leur défaut elle devait hériter de la couronne. Lors de l'élévation des Sassanides, la famille Sourénienne ne perdit rien de ses prérogatives; elles s'accrurent sous la nouvelle domination. Séparés de la couronne par trop d'autres princes, ceux de cette famille préférèrent des avantages réels, à un héritage éventuel; ils embrassèrent le parti des nouveaux maîtres de la Perse, qui les récompensèrent de leurs services, et l'histoire d'Arménie fait mention de plusieurs d'entre eux qui tenaient un rang fort distingué en Perse. Il est donc clair qu'un nom de famille a été pris pour un titre. Cette erreur était d'autant plus facile à commettre, que cette race possédait, à ce qu'il paraît, le droit héréditaire de couronner les rois et que ses membres aimaient à prendre le nom de Suréna ou Souren. On confondit ainsi trois choses bien distinctes, la charge, la famille et l'individu. Les auteurs anciens nous font connaître quatre personnages de ce nom. Le premier, le plus illustre de tous, est le célèbre général des Parthes, qui sous le règne d'Orodes, vainquit Crassus dans les plaines de Carrhes. Il était comme nous l'apprend Plutarque (in Vita Crassi), le premier après le roi, par ses richesses, par sa naissance et par ses dignités; πλόυτῳ καὶ γένει καὶ δόξῃ, μετὰ βασιλέα δεύτερος. Il était donc en Perse ce que les Arméniens appellent iergrort, c'est-à-dire le second, en grec δεύτερος. En outre il tenait de ses ancêtres le droit de couronner les rois, κατὰ γένους μὲν οὖν, ἐξαρχῆς ἐκέκτητο, βασιλεῖ γενομένῳ Παρθῶν, ἐπιτιθέναι τὸ διάδημα πρῶτος. Sa famille possédait ainsi en Perse la charge qui, en Arménie, était entre les mains de la race des Pagratides. Ceux-ci se transmettaient par succession le titre de Thakatir, c'est-à-dire, qui pose la couronne. Tacite nous fait connaître le second personnage du nom de Suréna; celui-ci, en l'an 36 de J. C. couronna roi des Parthes, selon l'usage de sa patrie, Tiridate, fils de Phrahates IV, compétiteur d'Artaban III; multis coram et adprobantibus, Surena patrio more Tiridatem insigni regio evinxit (Annal. VI, 42). Pour les deux autres ce sont ceux dont j'ai déja parlé d'après Ammien Marcellin et Zosime. Je remarquerai encore que la Chronique de Malala et celle d'Alexandrie parlent toutes deux du premier de ces personnages, de manière à ne laisser aucun doute que Suréna ne fût son nom propre. Ἕνα τῶν μεγιϛάνων ὀνόματι Σουῤῥαεινᾶν, dit la première, un des grands appelé Sourraeïna. L'autre s'exprime à peu près de la même façon, τινα τῶν μεγιστάνων, ὀνόματι Σουρέναν. Les auteurs arméniens nous donnent des renseignements sur dix princes appelés Souren. Le premier est l'auteur de la famille Sourénienne dont parle Moïse de Khoren (l. 2, c. 27 et 65); le second, était frère de S. Grégoire l'Illuminateur, apôtre de l'Arménie; le troisième et le quatrième sont les généraux persans, dont j'ai déja parlé d'après Faustus de Byzance; le cinquième est Souren, dynaste des Khorkhorouniens, du temps d'Arsace III, dont parle Moïse de Khoren (l. 3, c. 43 et 44); le sixième est un général persan contemporain du roi de Perse Bahram Gour, vers l'an 430; les quatre autres sont aussi des officiers persans qui vécurent à des époques plus récentes, et qui tous comme les précédents étaient issus de la race des Arsacides, et en conséquence joignaient à leur nom celui de Balhav, destiné à rappeler la commune origine des Arsacides, venus tous de Balh ou Balkh, dans la Bactriane. On n'aurait pas besoin d'un si grand nombre d'exemples, pour reconnaître l'erreur commise par les modernes à l'imitation de quelques anciens, sur le nom de Surena. Je n'ai donc pas hésité à substituer dans le texte de Lebeau, le nom de Surena, comme nom propre, et de retrancher l'article dont il l'avait fait précéder, dans la supposition qu'il s'appliquait à une dignité.—S.-M.
[151] Ammien Marcellin désigne ce personnage si redoutable aux Romains par les mots, famosi nominis latro; il est probable que les courses qu'il avait faites selon l'usage de sa nation, lui avaient mérité cette qualification. L'historien que je viens de citer est le seul auteur qui en parle, il le fait en ces termes: Malechus Podosaces nomine, phylarchus Saracenorum Assanitarum; ce qui pourrait se rendre ainsi, le malech appelé Podosacès, phylarque des Sarrasins Assanites. Le mot malechus, est le titre de ce chef; c'est le mot arabe malek ou melik, qui signifie roi, et qui se retrouve quelquefois comme nom propre dans les auteurs anciens. Le nom de Podosacès paraît, par son extérieur, d'origine persane; Ctésias (ap. Phot. cod. 72) en offre sous la forme Petisacas un à peu près pareil. Le titre de phylarque, c'est-à-dire chef de tribu, est celui que les Grecs et les Romains donnaient aux rois ou chefs Arabes; on pourrait le faire voir par une multitude de passages qu'il serait trop long de citer. Il ne reste plus qu'à connaître ce qu'étaient les Sarrasins Assanites, Saracenorum Assanitarum d'Ammien Marcellin. On n'en trouve la mention dans aucun autre auteur, et on resterait dans une complète ignorance, sur ce qu'ils pouvaient être, sans un passage de la Chronique de Malala (part. 2, p. 19) qu'il faut rapprocher du texte d'Ammien. Selon cet ouvrage, Julien se rendit, en suivant le Tigre, dans la région de Perse qu'on appelait des Mauzanites, et qui était voisine de Ctésiphon, résidence des rois, καὶ παρέλαβεν εἰς τὰ Περσικὰ, ἐν τῇ χώρᾳ τῶν λεγομένων Μαυζανιτῶν, πλησίον Κτησιφῶντος πόλεως, ἔνθα ὑπῆρχε τὸ Περσικὸν βασίλειον. Le pays des Mauzanites était à l'extrémité méridionale de l'Assyrie, sur les deux rives de l'Euphrate et du Tigre, comprenant tout l'intervalle entre ces fleuves et s'étendant jusqu'au golfe Persique. Les Grecs l'avaient appelé Mésène; on le retrouve dans les écrivains orientaux sous le nom de Misan. Sa capitale était Spasini-charax, située sur la rive droite du Tigre non loin de son embouchure; c'est à cette ville que le pays devait son nom de Characène que lui donnent fréquemment les auteurs anciens. La Characène ou Mésène formait un royaume particulier, qui paraît avoir joué un rôle assez important dans les événements politiques de l'Orient, surtout à cause de sa position géographique, qui lui donnait une grande influence sur les relations commerciales que les anciens entretenaient avec l'Inde. Ce petit état, gouverné par des rois arabes d'origine, datait de l'an 130 av. J.-C. Il devait son existence à un certain Spasinès, fils de Sogdonacès, qui avait relevé les ruines d'Alexandrie du Tigre, fondée par Alexandre, et qui en lui imposant son nom en avait fait sa capitale. Ce royaume s'était perpétué jusqu'au temps des Sassanides, on le voit par les auteurs orientaux qui en font mention sous le nom de Misan. On ne peut douter que le pays de Misan ou Mésène ne fut la région des Mauzanites; la marche de Julien dut le conduire sur les frontières de ce royaume, puisqu'il vint devant Ctésiphon qui en était fort voisine. Le récit d'Ammien Marcellin semblerait faire croire que l'empereur n'entra pas dans ce pays, comme il le paraîtrait d'après le témoignage de la Chronique de Malala. Il est presque impossible cependant que Julien, parvenu si près de ce pays, n'y ait pas envoyé quelques détachements de son armée. Heureusement Ammien Marcellin nous fournit lui-même de quoi assurer ce fait, par ce qu'il dit au sujet du phylarque Podosacès. Il est assez évident en effet que les Sarrasins Assanites, tout-à-fait inconnus d'ailleurs, et qui étaient commandés par ce phylarque, sont les Mauzanites de Malala. Il est de même hors de doute qu'au lieu de Assanitarum, il faut lire dans le texte de l'historien latin Massanitarum. C'est là une sorte d'erreur fort commune dans les anciens manuscrits, et qui provient de ce que le mot précédent (saracenorum) se terminant par un M, cette lettre selon l'usage devait former l'initiale du mot suivant. Cette particularité, qui ne trompe jamais quand il s'agit de mots connus, devait facilement induire en erreur dans cette circonstance particulière, et pour un nom si rare dans les auteurs anciens. Il faut donc lire ainsi ce passage d'Ammien Marcellin, Malechus Podosaces, phylarchus Saracenorum Massanitarum; le malek ou roi Podosacès phylarque des Sarrasins Massanites. Il existe un certain nombre de médailles avec des légendes grecques, qui appartiennent aux rois de la Mésène ou de la Characène. J'ai traité en détail de tout ce qui concerne la géographie et l'histoire de ce pays, dans un ouvrage encore inédit, intitulé Recherches sur l'Histoire et la Géographie du royaume Gréco-Arabe de la Mésène ou de la Characène. Des portions considérables de ce travail ont été communiquées à l'Académie des Inscriptions en l'an 1818. Gibbon a commis une grave erreur (t. 4, p. 484 et 485), en disant que Podosacès (qu'il appelle par inadvertance sans doute Rodosacès) était un émir de la tribu de Gassan. Les Arabes Ghassanites n'habitèrent jamais la Babylonie, mais dans le désert voisin de la Syrie, du côté de Damas. Bien loin d'être ennemis des Romains, ils furent constamment leurs alliés et les adversaires des rois de Hirah, qui occupaient la partie de la Babylonie, limitrophe du désert. Il est même douteux qu'à l'époque dont il s'agit, cette tribu originaire de l'Yemen, eût déja abandonné sa patrie pour venir s'établir sur la frontière de l'empire. Je ne partage point l'opinion émise à ce sujet, par M. Silvestre de Sacy, dans son Mémoire sur les divers événements de l'Histoire des Arabes avant Mahomet. (Mémoires de l'Acad. des Inscript. t. XLVIII.)—S.-M.
[152] Ce bourg était comme on le voit par le témoignage d'Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), au point où les eaux de l'Euphrate, jusque là renfermées dans un seul lit, se divisent en plusieurs bras. Hinc pars fluminis scinditur largis aquarum agminibus, ducens ad tractus Babylonios interiores, etc. Le nom syriaque ou chaldéen de ce bourg est en rapport avec sa situation, car il signifie sans difficulté division des eaux. Cette circonstance me fait croire, comme l'ont déjà pensé Valois et Cellarius (l. 3, c. 15, § 18), qu'il était le lieu appelé Massice par Pline (l. 5, c. 26). Scinditur, dit le naturaliste romain, Euphrates a Zeugmate octoginta tribus millibus passuum circa vicum Massicen, et parte lævâ in Mesopotamiam vadit per ipsam Seleuciam, circa eam profluens infusus Tigri; dexteriore autem alveo Babylonem petit.—S.-M.
[153] In quo semiruta murorum vestigia videbantur: qui priscis temporibus in spatia longa protenti, tueri ab externis incursibus Assyriam dicebantur. Amm. Marcell., l. 24, c. 2. Il s'agit sans aucun doute ici du Mur de Médie mentionné par Xénophon dans son expédition des dix mille, et par Strabon (l. 2, p. 80), qui l'appelle le mur de Sémiramis, τὸ Σεμιράμιδος διατείχισμα. Ce rempart avait été destiné à défendre les terres fertiles de la Babylonie, arrosées par les canaux dérivés de l'Euphrate, contre les courses des Arabes, des Curdes et des autres tribus nomades.—S-M.
XVI.
Prise de Pirisabora.
Amm. l. 23, c. 4 et l. 24, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p. 315.
Zos. l. 3, c. 17 et 18.
Cet heureux succès rendit le chemin libre jusqu'à Pirisabora[154], la plus grande ville de ce pays après Ctésiphon[155], bâtie dans une péninsule formée par l'Euphrate et par un large canal tiré du fleuve pour l'usage des habitants. Elle était ceinte d'une double muraille flanquée de tours, défendue du côté de l'occident et du midi par le fleuve et par des rochers, à l'orient par un fossé profond et par une forte palissade; au septentrion par le canal. Les tours étaient construites de brique et de bitume jusqu'à la moitié de leur hauteur; le reste n'était que de briques et de plâtre. A l'angle formé par le canal s'élevait une forte citadelle sur une éminence escarpée, qui s'arrondissait jusqu'au fleuve, où le terrain coupé à pic ne présentait que des pointes de rochers. On montait de la ville à la citadelle par un sentier rude et difficile. L'empereur, ayant reconnu la force de la place[156], mit inutilement en usage les promesses et les menaces. Il fallut en venir aux attaques. Son armée rangée sur trois lignes passa le premier jour à lancer des pierres et des traits. Les assiégés pleins de force et de courage paraissaient disposés à faire une longue résistance. Ils tendirent sur leurs murs de grands rideaux de poil de chèvre[157], lâches et flottants pour amortir la violence des coups. Leurs soldats étaient couverts de lames d'acier, qui, s'ajustant à la forme, et se prêtant aux mouvements de leurs membres depuis la tête jusqu'aux pieds, les faisaient paraître des statues d'acier[158]. Leurs boucliers en losange, à la manière des Perses, n'étaient que d'osier revêtu de cuir, mais tissu si fortement qu'ils étaient à l'épreuve des traits. Ils demandèrent plusieurs fois à parler au prince Hormisdas: ce ne fut que pour l'accabler d'injures, le traitant de perfide, de déserteur, de traître. Le premier jour s'étant passé en pourparlers inutiles, Julien fit pendant la nuit combler le fossé, arracher la palissade et avancer ses machines. Au point du jour, un bélier avait déja percé une des tours, et les habitants qui n'étaient pas trois mille hommes[159] (car les autres s'étaient sauvés par le fleuve avant le siége) n'espérant pas pouvoir défendre une si vaste étendue, abandonnèrent la double enceinte et se retirèrent dans la citadelle[160]. Aussitôt l'armée, s'étant emparée de la ville, abattit les murs, brûla les maisons, établit ses batteries sur les ruines. On attaquait, on défendait avec une ardeur égale. Les assiégés courbant avec effort leurs grands arcs, en faisaient partir des flèches armées d'un long fer, qui portaient des coups mortels au travers des boucliers et des cuirasses. Le combat continua sans relâche et sans aucun avantage depuis le matin jusqu'au soir. Il recommençait le troisième jour avec la même fureur, lorsque Julien, rival d'Alexandre, et accoutumé comme ce héros à prodiguer sa vie, prenant avec lui les plus déterminés de ses soldats, court à l'abri de son bouclier jusqu'à la porte du château revêtue de plaques de fer fort épaisses; et au travers d'une grêle de pierres, de traits, de javelots, couvert de sueur et de poussière, il fait battre la porte à coups de pics et de pieux; il crie, il anime sa troupe, il frappe lui-même, et ne se retire qu'au moment qu'il se voit prêt à être enseveli sous les masses énormes qu'on fait tomber du haut des murs. Alors, sans avoir reçu aucune atteinte, mais plein de dépit, il se retire avec ses gens, dont quelques-uns étaient seulement légèrement blessés. La situation du lieu ne permettant pas de faire jouer les béliers ni d'élever les terrasses, l'empereur fit dresser en diligence une de ces machines, qu'on appelait hélépoles. L'art n'avait encore rien imaginé de plus terrible pour le siége des villes. C'était une ancienne invention de Démétrius le Macédonien, qui s'en était servi pour forcer plusieurs places: ce qui lui avait fait donner le surnom de Poliorcète, c'est-à-dire, le preneur de villes. On construisit avec de grosses poutres une tour quarrée, divisée en plusieurs étages, dont la hauteur surpassait celle des murailles de la place, et qui s'élevait en diminuant de largeur. On la couvrit de peaux de bœufs nouvellement écorchés, ou d'osier vert enduit de boue, afin qu'elle fût à l'épreuve du feu. La face était garnie de pointes de fer à trois branches, propres à percer et à briser tout ce qu'elles rencontraient. Des soldats placés au-dessous la faisaient avancer sur des roues à force de bras: d'autres la tiraient avec des cordes; et tandis qu'on mettait en branle les béliers suspendus aux divers étages, tandis qu'il partait de toutes les ouvertures des pierres et des javelots lancés à la main et par des machines, la tour venant heurter avec violence les parties les plus faibles de la muraille, ne manquait guère d'y ouvrir une large brèche. A la vue de ce formidable appareil, les assiégés saisis d'effroi, et désespérant de vaincre l'opiniâtreté des Romains, cessent de combattre: ils tendent les bras en posture de suppliants; ils demandent la permission de conférer avec Hormisdas. Les Romains, de leur côté, suspendent les attaques. On descend du haut du mur, par le moyen d'une corde, le commandant de la place nommé Mamersidès[161]; il obtient de l'empereur que les habitants sortiront sans qu'il leur soit fait aucun mal; qu'on leur laissera à chacun un habit et une somme d'argent marquée, et que Julien, quelque traité qu'il fasse dans la suite, ne les livrera jamais aux Perses: ils savaient que s'ils retombaient entre les mains de ces maîtres cruels, ils ne pouvaient éviter d'être écorchés vifs comme des traîtres. Dès que le commandant fut retourné dans la ville, les habitants ouvrirent les portes; ils défilèrent à travers l'armée romaine, louant hautement la valeur et la clémence également héroïques de l'empereur. On trouva dans la place quantité de blé, d'armes, de machines, et de meubles de toute espèce. Le blé fut transporté sur la flotte; on en distribua une partie aux soldats. On leur abandonna les armes qui pouvaient être à leur usage. Le reste fut jeté dans le fleuve, ou consumé par les flammes avec la place.
[154] Cette place est nommée Bersabora par Zosime (l. 3, c. 17). C'était dit Libanius, une grande ville de l'Assyrie qui portait le nom de celui qui régnait, c'est-à-dire de Sapor; ἦν πόλις Ἀσσυρίων μεγάλη τοῦ τότε βασιλεύοντος ἐπώνυμος. L'orateur d'Antioche ne se trompe point; cette ville portait un nom qui était celui du prince régnant. Les Perses et les Syriens l'appelaient Fyrouz-Schahpour ou Fyrouz-Schabour, ce qui signifie en persan la victoire de Schahpour. Elle devait ce nom à Sapor Ier, deuxième prince de la race des Sassanides; avant lui elle s'appelait Anbar. Cette ancienne dénomination a fini par prévaloir, et elle la porte encore aujourd'hui. Le nom d'Ancobaritis, qui désigne dans Ptolémée toute la partie méridionale de la Mésopotamie, sur les bords de l'Euphrate, tirait probablement son origine de celui d'Anbar.—S.-M.
[155] Πόλεως μεγάλης καὶ τῶν ἐν Ἀσσυρίᾳ μετὰ Κτησιφῶντα μεγίϛης. Zos. l. 3, c. 18. Ammien Marcellin se contente de dire qu'elle était vaste, peuplée et environnée comme une île. Amplam et populosam, ambitu insulari circumvallatam. Ammien Marc. l. 24, c. 2.—S.-M.
[156] Selon Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), Julien fit le tour de la place, obequitans mœnia imperator.—S.-M.
[157] Ces rideaux portaient le nom de Cilicia, Κιλίκια. Il en est souvent question dans les siéges des anciens.—S.-M.
[158] Ferreâ nimirum facie omni; quia laminæ singulis membrorum lineamentis cohærenter aptatæ, fido operimento totam hominis speciem contebegant. Amm. Marc. l. 24, c. 2.—S.-M.
[159] Ils étaient deux mille cinq cents, selon Ammien Marcellin. Zosime l. 3, c. 18, en compte au contraire cinq mille.—S.-M.
[160] Elle avait, dit Ammien, l. 24, c. 2, la forme d'un bouclier argien, c'est-à-dire, qu'elle était ronde, s'élevant considérablement vers le milieu: tereti ambitu Argolici scuti speciem ostendebat. Elle était seulement échancrée du côté du nord, nisi quὸd a septentrione id quod rotunditati deerat; de ce côté-là elle était suffisamment défendue par des rochers, qui dominaient l'Euphrate; in Euphratis fluenta projectæ cautes eminentius tuebantur.—S.-M.
[161] Il est appelé Momosirès par Zosime, l. 3, c. 18.—S.-M.
XVII.
Sévérité de Julien.
Amm. l. 24, c. 3 et 4, et ibi Vales.
Liban. or. 10, t. 2, p. 314 et 316.
Zos. l. 3, c. 19.
Le jour suivant, pendant que l'empereur prenait un repas léger, à son ordinaire, on vint lui annoncer que Suréna avait surpris trois compagnies de coureurs[162], qu'il en avait taillé en pièces une partie, et qu'ayant tué un tribun, il avait enlevé un dragon: c'était une enseigne qui portait la figure de cet animal. Il part sur-le-champ, suivi seulement de trois de ses gardes; et ralliant les fuyards qui regagnaient le camp à toute bride, il retourne à leur tête sur le vainqueur, arrache le dragon des mains des ennemis, les terrasse ou les met en fuite. Alors s'arrêtant sur la place même, presque seul au milieu de cent cavaliers qu'il allait punir, mais sûr d'être obéi, il commence par les deux tribuns qui s'étaient laissé battre; il les dégrade du service en leur ôtant la ceinture militaire; et, suivant la sévérité de l'ancienne discipline, il fait décimer les cavaliers et trancher la tête à dix d'entre eux. Il ramène les autres au camp, ayant presque en un même instant appris, vengé et puni la défaite de sa troupe.
[162] Procursatorum partis nostræ tres turmas. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.
XVIII.
Réprimande de Julien à ses soldats.
Étant ensuite monté sur un tribunal, il loua ses soldats de la valeur qu'ils avaient montrée au siége de Pirisabora; il les exhorta à conserver une réputation capable d'abréger leurs travaux, et leur promit cent pièces d'argent par tête. Comme il s'aperçut qu'une si modique récompense n'excitait que des murmures, prenant un air majestueux et sévère, et montrant de la main le pays qu'il avait devant lui: «Voilà, dit-il, le domaine des Perses; vous y trouverez des richesses, si vous savez combattre et m'obéir. L'empire fut opulent autrefois; il s'est appauvri par l'avarice de ces ministres, qui ont partagé les trésors de leurs maîtres avec les Barbares dont ils achetaient la paix[163]. Les fonds publics sont dissipés, les villes épuisées, les provinces désolées. Quelque noble que je sois, je suis le seul de ma maison; je n'ai de ressources que dans le cœur. Un empereur qui ne connaît de trésors que ceux de l'ame, sait soutenir l'honneur d'une vertueuse indigence. Les Fabricius, qui firent triompher Rome des plus redoutables ennemis, n'étaient riches que de gloire. Cette gloire vous viendra avec la fortune, si vous suivez sans crainte et sans murmure les ordres de la Providence et ceux d'un général qui partage avec elle le soin de vos jours. Mais si vous refusez d'obéir, si vous reprenez cet esprit de désordre et de mutinerie, qui a déshonoré et affaibli l'empire, retirez-vous, abandonnez mes drapeaux. Seul, je saurai mourir au bout de ma glorieuse carrière, méprisant la vie, qu'une fièvre me ravirait un jour; sinon, je quitterai la pourpre. De la manière dont j'ai vécu empereur, je pourrai, sans décheoir et sans rougir, vivre particulier. J'aurai du moins l'honneur de laisser à la tête des troupes romaines des généraux pleins de valeur, et instruits de toutes les parties de la guerre». A ces paroles, les soldats, touchés et attendris, lui promettent une soumission et un dévouement sans réserve: ils élèvent jusqu'au ciel sa grandeur d'ame, et cette autorité plus attachée à sa personne qu'à son diadème. Ils font retentir leurs armes; c'était par ce langage que s'expliquait l'approbation militaire. Remplis de confiance, ils se retirent sous leurs tentes, et prennent leur nourriture, discourant ensemble de leurs espérances, qui les occupent jusque dans le sommeil. Julien ne cessait d'entretenir cette chaleur; c'était l'objet de tous ses discours. Voulait-il affirmer quelque chose; au lieu d'employer les serments ordinaires, il disait, comme avait dit Trajan autrefois[164]: Puissé-je aussi-bien subjuguer la Perse! puissé-je aussi certainement assurer la tranquillité de l'empire!
[163] Julien fait la satire de ces ministres, qui avaient conseillé à Constance, de traiter avec les Barbares plutôt que de les combattre. Qui ut augerent divitias, docuerunt Principes auro quiete à Barbaris redempta redire. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.
[164] Trajan avait l'habitude de dire: Puissé-je réduire la Dacie en province; puissé-je passer sur des ponts le Danube et l'Euphrate. Sic in provinciarum speciem reductam videam Daciam: sic pontibus Istrum et Euphratem superem. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.
XIX.
Marche jusqu'à Maogamalcha.
Pendant que l'armée reposait sous ses tentes, Julien, toujours en haleine, envoyait des troupes légères pour enlever les habitants que la terreur avait dispersés dans les campagnes voisines. On en trouvait un grand nombre cachés dans des retraites souterraines. On emmenait des enfants avec leurs mères; et bientôt le nombre des prisonniers surpassa celui des vainqueurs. Dans une route de quatorze mille pas, le long du fleuve, on rencontra un château et une ville nommée Phissénia[165], dont les murailles étaient baignées par un canal profond. Julien, ne jugeant pas à propos de s'y arrêter, trouva au-delà un terrain que les Perses avaient inondé, à dessein de lui rendre le passage impraticable. Il campa en cet endroit et assembla le conseil. Les avis étaient partagés; plusieurs officiers proposaient une autre route, plus longue à la vérité, mais où l'on ne trouvait point d'eau: Et c'est là ce que je crains, répartit Julien: je ne vois ici que de la fatigue; là je vois notre perte. Lequel des deux vaut-il mieux, d'avoir la peine de traverser les eaux, ou de n'en pas trouver et mourir de soif? Souvenez-vous de Crassus et d'Antoine. Tous revinrent à son avis. En même temps il ordonna de préparer des outres, de rassembler des bateaux de cuir, dont les habitants faisaient grand usage sur les canaux; et comme tout ce terrain était planté de palmiers, il alla lui-même, à la tête d'une troupe de soldats et de charpentiers, abattre des arbres, et faire des planches[166]. Il passa cette nuit, le jour suivant, et la nuit d'après à établir des ponts, à combler des fosses profondes, à raffermir le sol des marais, en y jetant de la terre. Au commencement du second jour, il fit défiler son armée sur les ponts qu'il fallait démonter et dresser sans cesse avec un travail incroyable. Marchant lui-même au travers des eaux, il accélérait les ouvrages, et maintenait partout le bon ordre. Après une si pénible journée, on se reposa dans une ville nommée Bithra[167], où l'on trouva un palais d'une si vaste étendue, que l'empereur y logea toute son armée. Cette ville était habitée par des Juifs[168], qui s'étaient établis en grand nombre dans ces contrées; ils l'avaient abandonnée, et les soldats, en partant, y mirent le feu. Au sortir de l'inondation, se présenta une plaine charmante, couverte d'arbres fruitiers de toute espèce et surtout de palmiers, dont les plants formant de grandes forêts, s'étendaient de là jusqu'au golfe Persique[169]. Les vignes qui croissaient au pied de ces arbres féconds, se mariant avec eux, les soldats cueillaient à la fois les dattes et les raisins suspendus aux mêmes branches; et l'on n'avait à craindre que l'abondance dans un lieu où l'on avait appréhendé de trouver la disette. L'armée passa la nuit dans cette délicieuse campagne. Elle essuya, le jour suivant, quelques décharges de traits d'un parti ennemi, qui fut bientôt dissipé. Il fallut encore traverser un grand nombre de ruisseaux; c'étaient autant de saignées de l'Euphrate. Enfin, on arriva à la vue d'une grande ville nommée Maogamalcha[170].
[165] Ce lieu n'est nommé que par Zosime, l. 3, c. 19. Ammien Marcellin se contente de dire, l. 24, c. 3: Post hæc, decursis millibus passuum quatuordecim, ad locum quemdam est ventum.—S.-M.
[166] Imperator ipse prægressus, constratis ponticulis multis ex utribus, et coriaceis navibus, itidemque consectis palmarum trabibus, exercitum non sine difficultate traduxit. Amm. Marc. l. 24, c. 3—S.-M.
[167] Le nom de cette ville ne se trouve que dans Zosime, l. 3, c. 19; il diffère peu de celui de la ville de Mésopotamie (Virtha), assiégée en vain par Sapor en l'an 360. Voyez ci-devant l. XI, § 21, t. 2, p. 344, note 3. Il est probable que ce nom est le même; comme il signifie forteresse, il peut s'appliquer à un grand nombre de localités.—S.-M.
[168] C'est Ammien Marcellin qui nous apprend que les Juifs formaient la population de cette ville. In hoc tractu civitas, ob muros humiles ab incolis Judæis deserta (Amm. Marc., l. 24, c. 4.); ils avaient abandonné leur ville à cause du peu de hauteur de leurs murailles. Le même auteur remarque, l. 24, c. 3, que dans son voisinage le principal bras de l'Euphrate se divisait en plusieurs autres bras; ubi pars major Euphratis in rivos dividitur multifidos. Il est bon de remarquer à cette occasion que les Juifs formaient à cette époque une grande partie de la population de la Babylonie.—S.-M.
[169] Ammien Marcellin l'appelle la grande mer. Il dit aussi que ces forêts de palmiers s'étendent jusqu'à la Mésène; c'est le pays dont il a été amplement question, p. 81, note 1, l. XIV, § 15. Per spatia ampla adusque Mesenem et mare pertinent magnum, instar ingentium nemorum. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.
[170] Selon quelques manuscrits d'Ammien Marcellin, cette ville s'appelait Maïozamalcha. Zosime, qui ne la nomme pas, la qualifie, l. 3, c. 20, tout simplement de φρούριον, c'est-à-dire, château; mais Libanius, qui ne la nomme pas non plus, ajoute que c'était un château très-fort, φρούριον καρτερόν. Ammien Marcellin dont le témoignage est plus croyable, puisqu'il était dans l'expédition, dit l. 24, c. 4, que c'était une grande ville, défendue par de fortes murailles, Maogamalcha urbem magnam et validis circumdatam mœnibus.—S.-M.
XX.
Situation de la ville.
Amm. l. 24, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 316-318.
Zos. l. 3, c. 20 et 22.
Le premier soin de Julien fut de se camper avantageusement, pour n'être pas exposé aux insultes de la cavalerie des Perses, très-redoutable en pleine campagne. Il alla ensuite lui-même à pied, avec une petite troupe d'infanterie légère, reconnaître les dehors de la place. Tout le terrain était coupé de canaux, au milieu desquels la ville s'élevait sur un tertre, qui semblait être une île. L'accès en était défendu par des rochers fort hauts, dont la coupe irrégulière formait un labyrinthe tortueux. Elle avait, ainsi que Pirisabora, deux enceintes, armées chacune d'une muraille de briques cimentées de bitume. Le mur extérieur, fort large et fort élevé, à l'épreuve des machines, était bordé d'un fossé profond, et flanqué de seize grosses tours de même construction que les murailles. Une citadelle, assise sur le roc, occupait le centre de la ville; au-dehors une forêt de roseaux qui s'étendait depuis les canaux jusqu'au bord du fossé, donnait aux habitants la facilité d'aller puiser de l'eau sans être aperçus[171]. Cette ville, très-peuplée par elle-même, se trouvait alors remplie d'une multitude d'habitants des châteaux voisins, qui s'y étaient retirés, comme dans une place de sûreté.
[171] Tous ces détails sur la situation et les fortifications de Maogamalcha sont tirés du dixième discours de Libanius, qui semble avoir voulu épuiser dans cette occasion toutes les ressources de son éloquence.—S.-M.
XXI.
Péril de Julien.
La hardiesse de Julien pensa lui coûter la vie. Dix soldats perses, étant sortis de la ville par une porte détournée, se glissèrent au travers des roseaux, et vinrent fondre sur sa troupe. Deux d'entre eux, ayant reconnu l'empereur, coururent à lui le sabre à la main. Il se couvrit de son bouclier, et tua l'un, tandis que l'escorte massacrait l'autre. Le reste s'étant sauvé par une prompte fuite, l'empereur revint au camp, où il fut reçu avec beaucoup de joie. L'armée ne respirait que vengeance, et Julien crut ne pouvoir, sans péril, laisser derrière lui une place si considérable. Ayant jeté des ponts sur les canaux, il fit passer ses troupes, et choisit un lieu sûr et commode pour y asseoir son camp, qu'il fortifia d'une double palissade.
XXII.
Divers événements qui se passent hors de la ville.
Ce siége, ou plutôt cette attaque, ne dura que trois jours: mais ce court intervalle présente un spectacle si varié, et si rempli d'événements, qu'on y trouverait de quoi marquer chaque journée d'un long siége, entrepris et soutenu par des combattants moins actifs. Tout était en mouvement dans la ville, au pied des murailles, sur le terrain des environs, sur les canaux. On avait envoyé les chevaux et les autres bêtes de somme de l'armée paître aux environs dans des bois de palmiers. Suréna vint pour les enlever; mais Julien, qui connaissait les forces des ennemis, comme les siennes propres, avait si bien proportionné l'escorte, qu'elle se trouva en état de les défendre. Tandis que l'infanterie attaquait la place, la cavalerie, divisée en plusieurs pelotons, battait toute la plaine; elle enlevait les grains et les troupeaux, elle nourrissait le reste de l'armée aux dépens des ennemis, elle assommait ou faisait prisonniers les fuyards dispersés dans la campagne. C'étaient les habitants de deux villes voisines[172], dont les uns se sauvaient vers Ctésiphon, les autres s'allaient cacher dans des bois de palmiers; un grand nombre gagnait les marais, et se jetant dans des canots légers, faits d'un seul arbre[173], ils échappaient à la cavalerie. Pour les atteindre, les soldats se servaient de bateaux de cuir, que Julien avait rassemblés; et quand ils arrivaient à la portée des traits, des pierres, et des feux qu'on leur lançait du haut des murailles, ils renversaient sur leurs têtes ces nacelles qui leur tenaient alors lieu de toit et de défense.
[172] Et duarum incolæ civitatum, quas amnes amplexi faciunt insulas. Amm. Marc. l. 24, c. 4. Ces deux villes étaient dans les îles formées par les divers bras et les canaux dérivés de l'Euphrate. On apprend de Zosime (l. 3, c. 20) que leur exemple avait été imité par les habitants de plusieurs autres lieux fortifiés, ἄλλα φρούρια πλεῖϛα, parmi lesquels se trouvait la ville de Bésuchis, Βησουχὶς, qui n'est pas mentionnée ailleurs, et qui selon le même auteur était une place bien peuplée, πολυάνθρωπος.—S.-M.
[173] Alii per paludes vicinas alveis arborum cavatarum invecti. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
XXIII.
Attaques.
L'armée, rangée sur trois lignes, environnait les murs[174]. La garnison nombreuse et composée de troupes d'élite était déterminée à s'ensevelir sous les ruines, plutôt que de se rendre, et les habitants ne montraient pas moins de résolution[175]. Plusieurs aventuriers se hasardaient jusqu'au bord du fossé, d'où ils défiaient les Romains de leur donner bataille en rase campagne: pleins d'ardeur et de rage, ils n'obéissaient qu'avec peine aux ordres du commandant qui les rappelait. Cependant les Romains, moins fanfarons, mais plus actifs, partageaient entre eux les travaux: on élevait des terrasses; on comblait les fossés; on dressait des batteries[176]; on creusait de profonds souterrains. Névitta et Dagalaïphe commandaient les travailleurs[177]: Julien se chargea de la conduite des attaques. Tout était prêt, et l'armée demandait le signal, lorsque Victor, envoyé pour reconnaître le pays, vint rapporter, que le chemin était libre et ouvert jusqu'à Ctésiphon, qui n'était éloignée que de quatre lieues[178]. Cette nouvelle augmenta l'empressement des troupes. Les trompettes sonnent de part et d'autre. Les Romains, couverts de leurs boucliers, s'avancent avec un bruit confus et menaçant. Les Perses, revêtus de fer, se montrent sur la muraille[179]. D'abord ce n'était, de leur part, que des huées, des insultes, des railleries; mais quand ils voient jouer les machines, et les assaillants au pied de leurs murs, à couvert de leurs madriers[180], battre la muraille à coups de béliers, et travailler à la sape, alors ils font pleuvoir sur eux de gros quartiers de pierres, des javelots, des feux, des torrents de bitume enflammé. On redouble les efforts à plusieurs reprises: enfin, vers l'heure de midi, l'excessive chaleur qui croissait de plus en plus, obligea les Romains épuisés et couverts de sueur de passer le reste du jour sous leurs tentes. L'attaque recommença le lendemain avec une pareille fureur, et se termina avec aussi peu de succès. Un accident, rapporté par Ammien Marcellin, fait connaître quelle était la force de l'artillerie de ce temps-là. Un ingénieur[181] se tenait derrière une des pièces employées à foudroyer la ville, et qu'on appelait Scorpions; le soldat qui la servait, n'ayant pas bien placé la pierre dans la cuiller[182], d'où elle devait partir, cette pierre, au moment de la détente, rejaillit contre un des montants antérieurs de la machine, et revint frapper l'ingénieur avec tant de violence, que son corps fut mis en pièces, sans qu'on pût retrouver ni reconnaître aucun de ses membres. Le troisième jour, Julien s'exposait lui-même dans les endroits les plus hasardeux, animant ses soldats, et craignant que la longueur de ce siége ne lui fît manquer des entreprises plus importantes. Mécontent des travailleurs qui creusaient le souterrain, il les fit retirer avec honte et remplacer par trois cohortes renommées[183]. Après une rude attaque et une égale résistance, l'acharnement des deux partis se ralentissait; on était prêt à se séparer, lorsqu'un dernier coup de bélier, donné au hasard, fit écrouler la plus haute tour, qui entraîna dans sa chute un large pan de muraille. A cette vue, l'ardeur se rallume; on saute des deux côtés sur la brèche: les deux partis se disputent le terrain par mille actions de valeur; le dépit et la rage transportent les assiégeants; le péril prête aux assiégés des forces surnaturelles. Enfin, la brèche étant inondée de sang et jonchée de morts, la fin du jour força les Romains de s'apercevoir de leur perte et de leur fatigue: ils se retirèrent pour prendre de la nourriture et du repos.
[174] Jamque imperator muris duplicibus oppidum, ordine circumdatum trino scutorum. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[175] Accedebat his haud levius malum, quὸd lecta manus et copiosa quæ obsidebatur, nullis ad deditionem illecebris flectebatur, sed tamquam superatura vel devota cineribus patriæ, resistebat adversis. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[176] Locabant artifices tormenta muralia: les artilleurs plaçaient les machines destinées à battre les murailles. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[177] Et cuniculos cum vineis Nevitta et Dagalaiphus curabant. Ammien Marc. l. 24, c. 4. On sait que les mines pratiquées dans les siéges s'appelaient cuniculi; les vinea étaient des claies destinées à protéger les travailleurs.—S.-M.
[178] C'est-à-dire quatre-vingt-dix stades, selon Zosime, l. 3, c. 21. Comme il s'agit sans doute des stades en usage dans le pays, et qui étaient les moins grands de tous ceux qui sont mentionnés dans les auteurs anciens, la distance ne devait pas être tout-à-fait aussi considérable.—S.-M.
[179] Ammien Marcellin décrit d'une manière qui mérite d'être remarquée les armures persanes, et la sorte d'attaque que les Romains étaient obligés d'employer pour les mettre en défaut. Et primi Romani hostem undiquè laminis ferreis in modum tenuis plumæ conseptum, fidentemque quod tela rigentis ferri lapsibus impacta resiliebant, crebris procursationibus et minaci murmure lacessebant. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[180] Vimineas crates. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[181] Architectus.—S.-M.
[182] Reverberato lapide quem artifex titubanter aptaverat fundæ. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[183] Zosime qui rapporte ce fait, l. 3, c. 22, appelle ces trois cohortes (τρεῖς λόχοι) les Mattiaires, les Lanciaires et les Vainqueurs, Ματτιάριοι, Λακκινάριοι καὶ Βίκτωρες.—S.-M.
XXIV.
Prise de la ville.
La nuit était fort avancée, et Julien s'occupait à disposer le plan des attaques pour le lendemain. On vint lui dire que ses mineurs[184] avaient poussé leur travail jusque sous l'intérieur de la place, qu'ils avaient établi leurs galeries, et qu'ils n'attendaient que son ordre pour déboucher dans la ville. Il fait aussitôt sonner la charge: on court aux armes; et pour distraire les assiégés, et les empêcher d'entendre le bruit des outils qui ouvraient la mine, il attaque avec toutes ses troupes par l'endroit opposé. Pendant que toute l'attention et tous les efforts se portent de ce côté-là, les travailleurs percent la terre[185]: ils pénètrent dans une maison où une pauvre femme pétrissait son pain. On la tue de peur qu'elle ne donne l'alarme. On va aussitôt à petit bruit surprendre les sentinelles, qui pour se tenir éveillées chantaient, selon l'usage du pays, les louanges de leur prince, et disaient dans leurs chansons que les Romains escaladeraient le ciel plutôt que de prendre la ville[186]. Après les avoir égorgés, on se saisit de plusieurs portes, on donne le signal aux troupes du dehors. Tous fondent en foule, et malgré les cris de Julien qui leur commandait d'épargner le sang et de faire des prisonniers, les soldats irrités du massacre de leurs camarades et de ce qu'ils avaient souffert eux-mêmes, passent tout au fil de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ils fouillent dans les retraites les plus cachées. Le feu, le fer, tous les genres de mort sont employés à la destruction des habitants. Plusieurs se jettent eux-mêmes du haut des murailles; d'autres y sont conduits par bandes et précipités, tandis que les vainqueurs les reçoivent au pied des murs sur la pointe de leurs lances et de leurs épées: et le soleil en se levant vit cette exécution terrible.
[184] Legionarios milites, quibus cuniculorum erant fodinæ mandatæ. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[185] Ammien Marcellin et Zosime nomment les trois guerriers qui se distinguèrent le plus dans cette attaque souterraine. C'étaient Exupérius du corps des Vainqueurs, Exsuperius, de Victorum numero miles; Zosime l'appelle Supérantius, Σουπεράντιος, ἐν τῷ λόχῳ τῶν Βικτώρων, le tribun Magnus, et Jovien du corps des Notaires, τοῦ τάγματος τῶν ὑπογραφέων προτεταγμένος, Jovianus Notarius, dit Ammien, l. 24, c. 4. Le tribun Magnus est peut-être le même personnage que l'auteur de ce nom, natif de Carrhes en Mésopotamie, qui, selon la chronique de Jean de Malala, avait accompagné Julien dans son expédition, et qui en avait écrit la relation.—S.-M.
[186] Obtruncarunt vigiles omnes, ex usu moris gentici justitiam felicitatemque regis sui canoris vocibus extollentes. Amm. Marc. l. 24, c. 4. Zosime rapporte en plus de mots la même circonstance; et on voit que les assiégés ne se bornaient pas, dans leurs chansons patriotiques à louer leur roi, mais qu'ils insultaient aussi leurs ennemis. Ἄσματα λέγουσιν ἐπιχώρια, τὴν μὲν τοῦ σφῶν βασιλέως ἀνδρίαν ὑμνοῦντα, διαβάλλοντα δὲ τὴν τοῦ Ῥωμαίων βασιλέως ἀνέφικτον ἐπιχείρησιν. Zos. l. 3, c. 22.—S.-Μ.
XXV.
Modération de Julien.
Nabdatès[187], commandant de la garnison, fut conduit chargé de chaînes à l'empereur avec quatre-vingts de ses gardes. Il ne devait s'attendre qu'à des traitements rigoureux, parce qu'ayant dès le commencement du siége promis secrètement à Julien de lui livrer la ville, il s'était, contre sa parole, obstiné à la défendre. Cependant l'empereur donna ordre de le garder sans lui faire aucun mal. Ce qu'il put sauver du butin fut distribué aux soldats à proportion de leurs services et de leurs travaux. Il ne se réserva qu'un jeune enfant muet, qui savait par ses gestes énoncer clairement toutes ses idées et parler un langage intelligible à toutes les nations[188]. Les femmes de Perse étaient les plus belles du monde. On avait mis à part plusieurs filles d'une rare beauté. Julien, aussi sage qu'Alexandre, et aussi maître de ses désirs que Scipion l'Africain, n'en voulut voir aucune. A l'exemple de ce qu'avait fait le même Scipion après la prise de Cartagène, il fit assembler son armée, et combla d'éloges[189] la valeur du soldat Exupérius, du tribun Magnus, et du secrétaire Jovien[190]: ces trois vaillants hommes étaient sortis les premiers du souterrain; il les honora d'une couronne. On détruisit la ville de fond en comble. Les Romains étaient eux-mêmes étonnés d'un exploit qui semblait être au-dessus des forces humaines; rien ne leur paraissait désormais difficile. Les Perses effrayés n'espéraient plus trouver de défense contre des guerriers qui forçaient les plus invincibles remparts de l'art et de la nature: et Julien, qui d'ordinaire laissait aux autres le soin de le vanter, ne put s'empêcher de dire qu'il venait de préparer une belle matière à l'orateur de Syrie[191]. C'était Libanius, son éternel panégyriste.
[187] Nabdates præsidiorum magister. Amm. Marc. l. 24, c. 4. Ce général, nommé Anabdatès par Zosime, (l. 3, c. 22 et 23) est aussi qualifié par lui de φρούραρχος, c'est-à-dire commandant de fort; mais dans un autre endroit, il lui donne le titre de grand-phylarque ἀρχιφύλαρχος, ce qui semble indiquer qu'il était le chef d'une ou de plusieurs des tribus qui habitaient dans ces régions, et que peut-être, il avait sur elles, une certaine suprématie.—S.-M.
[188] Ammien Marcellin ajoute que Julien reçut aussi, pour sa part du butin, trois pièces d'or qu'il accepta avec reconnaissance; et tribus aureis nummis partæ victoriæ præmium jucundum ut existimabat et gratum. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[189] Ii qui fecere fortissime, obsidionalibus coronis donati, et pro concione laudati veterum more. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[190] Ce Jovien était du corps des Notaires. Voyez ci-devant, p. 99, note 2; liv. XIV, § 24.—S.-M.
[191] Εἴη τῷ Σύρῳ δεδωκὼς ἀφορμὴν εἰς λόγον. C'est Libanius lui-même qui nous a conservé cette circonstance, qu'il était sans doute bien aise de rapporter, pour faire connaître l'estime que Julien faisait de lui; c'est de moi qu'il parlait, ἐμὲ δὴ λέγων ajoute-t-il.—S.-M.
XXVI.
Ennemis enfumés dans des souterrains.
L'armée décampait, lorsqu'on vint avertir l'empereur qu'aux environs de Maogamalcha étaient des grottes souterraines, telles qu'il s'en trouve en grand nombre dans toutes ces contrées[192], où s'était cachée une multitude de Perses, à dessein de venir le charger par-derrière pendant la marche. Il détacha sur-le-champ une troupes de ses meilleurs soldats, qui, ne pouvant pénétrer dans ces retraites obscures, ni en faire sortir les ennemis, prirent le parti de les y enfumer, en bouchant les ouvertures avec de la paille et des broussailles, auxquelles on mettait le feu. Ces malheureux y périrent: quelques-uns forcés de sortir pour n'être pas étouffés, furent aussitôt massacrés. Après les avoir détruits par le feu ou par le fer, les soldats rejoignirent l'armée. Il fallut encore passer sur des ponts plusieurs canaux qui communiquaient ensemble et se coupaient en diverses manières. On arriva près de deux châteaux décorés de superbes édifices[193]. La terreur en avait banni les habitants. Les valets de l'armée en pillèrent les meubles et les richesses: ils brûlèrent ou jetèrent dans les canaux ce qu'ils ne purent emporter. Ce fut là que le comte Victor, qui devançait l'armée, rencontra le fils du roi. Ce jeune prince était parti de Ctésiphon à la tête d'une troupe de seigneurs perses et de soldats pour disputer le passage des canaux. Mais dès qu'il aperçut le gros de l'armée, il prit la fuite.
[192] Profecto Imperatori index nuntiaverat certus, circa muros subversi oppidi fallaces foveas et obscuras, quales in tractibus illis sunt plurimæ, subsedisse manum insidiatricem latenter. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.
[193] Ad munimenta gemina venimus ædificiis cautis exstructa.—S.-M.
XXVII.
On détruit le parc du roi de Perse.
Amm. l. 24, c. 5.
Liban. or. 10, t. 2, p. 319.
Zos. l. 3, c. 23 et 24.
Plus on approchait de Ctésiphon, plus le pays devenait riant et embelli de tous les agréments de la culture[194]. C'étaient les plaisirs du roi de Perse. On rencontrait à chaque pas de magnifiques édifices et des jardins charmants. Le soldat romain marchait le fer et le feu à la main; et pour se venger d'un peuple qu'il traitait de barbare, il ne laissait lui-même que des traces funestes de barbarie. On n'épargna qu'un seul château, parce qu'il était bâti à la romaine[195]. On arriva dans un grand parc[196], où étaient renfermés des lions, des sangliers, des ours plus cruels en Perse que partout ailleurs, et quantité d'autres bêtes féroces. Les rois de Perse y venaient souvent prendre le plaisir de la chasse. On enfonça les portes, on fit brèche en plusieurs endroits aux murailles, et les cavaliers se divertirent à détruire ces animaux à coups d'épieux et de javelots.
[194] Zosime rapporte, l. 3, c. 23, qu'après la prise de Maogamalcha, on traversa encore plusieurs places indignes d'être mentionnées, καὶ ἕτερα οὐκ ὀνομαϛὰ φρούρια.—S.-M.
[195] Ubi reperta regia Romano more ædificata, quoniam id placuerat, mansit intacta. Amm. Marc. l. 24, c. 5. Il est facile de reconnaître dans ce qui reste des monuments, élevés par les rois Sassanides que des architectes ou des sculpteurs grecs y ont mis la main. Les auteurs orientaux font eux-mêmes mention de quelques-uns de ces artistes appelés par les rois de Perse.—S.-M.
[196] Zosime rapporte, l. 3, c. 23, que ce lieu était appelé la chasse du Roi, Βασιλέως Θήρας. On trouvait dans la Perse et dans l'Arménie beaucoup de ces endroits clos de murs, et destinés aux plaisirs des princes. Ils étaient souvent magnifiquement ornés, leurs murs étaient couverts de belles peintures ou de sculptures; on y joignait ordinairement un palais, qui servait de rendez-vous de chasse.—S.-M.
XXVIII.
Suite de la marche.
La commodité des eaux et du fourrage engagea Julien à faire reposer son armée en ce lieu pendant deux jours. Il fortifia son camp à la hâte, et partit lui-même à la tête de ses coureurs pour aller aux nouvelles. Il s'avança jusqu'à Séleucie[197]. Cette ville, autrefois nommée Zochase[198], réparée et agrandie par Séleucus Nicator qui lui avait donné son nom, avait été deux cents ans auparavant ruinée par Cassius, lieutenant de Lucius Vérus[199]. Il n'y restait plus que des masures et un lac qui se déchargeait dans le Tigre[200]. On y trouva un grand nombre de corps attachés à des gibets: c'étaient les parents de Mamersidès qui avait rendu Pirisabora. Le roi s'en était vengé sur toute sa famille. Julien étant retourné au camp fit brûler vif Nabdatès, qu'il avait épargné jusqu'alors. Ce prisonnier ne cessait au milieu de ses chaînes d'accabler d'injures le prince Hormisdas, comme l'auteur de tous les désastres de sa patrie. L'armée s'étant mise en marche, Arinthée enleva quantité de fugitifs qui s'étaient retirés dans les marais. Les détachements qui sortaient de Ctésiphon commencèrent alors à inquiéter les Romains. Tandis qu'un escadron de Perses était aux mains avec trois compagnies de coureurs, une autre troupe vint fondre sur la queue de l'armée, enleva plusieurs chevaux de bagage, et tailla en pièces quelques fourrageurs répandus dans la campagne. L'empereur résolut de s'en venger sur un château très-fort et très-élevé nommé Sabatha[201], à trente stades de Séleucie. S'étant avancé lui-même avec une troupe de cavaliers jusqu'à la portée du trait, il fut reconnu. On le salua aussitôt d'une décharge de flèches: une machine plantée sur la muraille fut pointée contre lui avec assez de justesse, pour blesser son écuyer à ses côtés. Il se retira à l'abri d'une haie de boucliers. Irrité du risque qu'il venait de courir, il se préparait à forcer la place. La garnison était déterminée à se bien défendre; elle comptait sur la situation du lieu, qui paraissait inaccessible, et sur le secours de Sapor qu'on attendait à la tête d'une armée formidable[202]. Les Romains étaient campés au pied de l'éminence, et tous les ordres étaient donnés pour commencer l'attaque au point du jour. A la fin de la seconde veille, la garnison s'étant réunie, sort tout à coup à la faveur de la lune qui répandait une vive lumière: elle tombe sur un quartier du camp, y fait un grand carnage, et tue un tribun qui mettait les troupes en ordre. En même temps un parti de Perses, ayant passé le fleuve, attaque un autre quartier, égorge ou enlève plusieurs soldats. Les Romains prennent d'abord l'épouvante; ils croient avoir sur les bras toute l'armée des Perses. Mais s'étant bientôt rassurés, honteux de leur surprise, et animés par le son des trompettes, ils marchent l'épée à la main vers l'ennemi qui ne les attendit pas. L'empereur punit sévèrement un corps de cavalerie qui avait mal fait son devoir: il cassa les officiers, et réduisit les cavaliers au service de l'infanterie. Il s'attacha ensuite à l'attaque du château, combattant à la tête de ses troupes, et les animant de ses regards et de son exemple. Cent fois dans cette journée, il exposa sa vie avec la témérité d'un simple soldat. L'armée fit des efforts incroyables, et ne revint au camp qu'après avoir pris et brûlé la place. Accablés de fatigue ils se reposèrent le jour suivant. Julien leur distribua des rafraîchissements en abondance; et comme il était aux portes de Ctésiphon, d'où il avait à craindre des excursions soudaines, il prit plus de précaution que jamais pour mettre son camp hors d'insulte[203].
[197] Cette ville qu'on appelait Séleucie sur le Tigre, ἡ ἐπὶ τῷ Τίγρει ou ἡ ἐπὶ τῷ Τίγριδι, pour la distinguer des autres qui portaient le même nom, avait été pendant très long-temps, une des plus puissantes villes de l'Orient. Sous la domination des rois Parthes, elle avait conservé le droit de se gouverner par ses propres lois; elle formait ainsi une petite république, au milieu de leur vaste empire. Plusieurs autres cités, fondées par les Grecs, avaient obtenu le même droit; elles en furent privées sous le règne des Sassanides; la population et la langue grecques qui s'y étaient conservées jusqu'alors, finirent par s'y éteindre.—S.-M.
[198] Ζωχάσης; c'est Zosime, l. 3, c. 23, qui rapporte ainsi le plus antique nom de Séleucie. On a cru que les manuscrits de cet auteur étaient altérés en cet endroit, parce que tous les autres écrivains anciens attestent que le premier nom de Séleucie avant la fondation macédonienne avait été Coche. Un passage des Parthiques d'Arrien, cité par Étienne de Byzance (in Χωχή), fait voir cependant qu'il existait encore du temps de Trajan un bourg du nom de Choche, dans le voisinage de Séleucie et distinct de cette ville. Il pourrait bien se faire alors que Zosime eût conservé réellement la plus ancienne dénomination de l'emplacement occupé par Séleucie. Ce qui ferait croire encore que ce renseignement n'est point inexact, c'est que tous les auteurs qui parlent de l'expédition de Julien, font mention de Coche comme d'une ville puissante, et on verra bientôt qu'Ammien Marcellin, nous montrera l'empereur marchant contre cette place. Ainsi Rufus Festus dit: Cochen et Ctesiphontem urbes Persarum nobilissimas cepit. Eutrope s'exprime à peu près de même, l. 9, c. 12: Cochen et Ctesiphontem, urbes nobilissimas. On voit dans Orose, l. 7, c. 24: Duas nobilissimas Parthorum urbes, Cochen et Ctesiphontem cepit. S. Grégoire de Nazianze (orat. 4, t. 1, p. 115) parle aussi de Coche comme d'une place très-forte, φρούριον, aussi bien défendue par la nature que par l'art, ὅση τὲ φυσικὴ, καί ὅση χειροποίητος. Il ajoute qu'elle était tellement unie avec Ctésiphon, que les deux endroits ne semblaient former qu'une seule ville, ὡς μίαν πόλιν δοκεῖν ἀμφοτέρας. Cette indication me fait croire que la cité, appelée par les auteurs orientaux Madaïn, c'est-à-dire les deux villes, qui fut la résidence des rois Sassanides, et qu'on nommait quelquefois Ctésiphon, n'était autre que les deux places dont parle St. Grégoire de Nazianze, je veux dire Coche et Ctésiphon, et non pas Séleucie et Ctésiphon, comme on le croit ordinairement. Les Syriens appelaient ces deux villes Medinata, c'est-à-dire, les villes ou bien les villes Arsacides. La partie occidentale était aussi nommée particulièrement par les auteurs syriens Koucha (Assem. Bib. Orient. t. 2, part. 2, p. 622.). Ctésiphon était à l'orient du Tigre, et Coche à l'occident, du même côté que Séleucie. Il est probable que Coche en avait fait partie à l'époque de sa splendeur, de sorte qu'on aura pu facilement les confondre. Ammien Marcellin ne peut laisser aucun doute sur ce point; il distingue, l. 24, c. 5, de la manière la plus claire les ruines de Séleucie, de la ville ou du bourg de Coche, et malgré cela il ne laisse pas de dire Coche quam Seleuciam nominant, confondant la partie ruinée et celle qui était encore habitée. On apprend de Pline (l. 6, c. 26) que Ctésiphon, séparée par le fleuve de Coche, était à trois milles, a tertio lapide, c'est-à-dire à vingt-quatre stades de Séleucie, et comme ce sont des stades de Babylonie, qui sont très-courts, cette distance n'était pas d'une lieue. On voit que tous ces endroits étaient très-voisins les uns des autres.—S.-M.
[199] Zosime (l. 3, c. 23) attribue à Carus la ruine de Séleucie. Comme cette ville fut prise d'abord par les généraux de Vérus et ensuite par Carus, sa ruine, commencée sous l'un, put être consommée par l'autre. Ces deux témoignages ne sont pas contradictoires.—S.-M.
[200] In qua perpetuus fons stagnum ingens ejectat, in Tigridem defluens. Amm. Marcell. l. 24, c. 5.—S.-M.
[201] Σαβαθὰ. Ammien Marcellin ne le nomme pas, il se contente de dire l. 24, c. 5, que c'était un château haut et fortifié, celsum castellum et munitissimum. C'est Zosime, l. 3, c. 23, qui nous apprend son nom. Pline (lib. 6, cap. 26) le met dans la Sittacène, région limitrophe du Tigre, non loin des lieux où se trouvaient Séleucie et Ctésiphon. Cette indication est conforme à celle qui est donnée par Zosime. Des notions aussi claires ont cependant embarrassé les modernes; ils n'ont osé admettre l'identité de la Sabata de Pline, avec la Sabatha de Zosime, et ils ont négligé de les placer sur leurs cartes. Il faut que les géographes orientaux viennent confirmer, par leur témoignage, des renseignements déja si clairs. Je ne citerai ici que le seul Abou'lfeda, il me suffira pour l'objet que je me propose en ce moment. Cet écrivain nous apprend donc qu'il existait auprès de Madaïn, ancienne capitale de la Perse, c'est-à-dire de Ctésiphon, Séleucie et Coche, une ville appelée Sabath, et qui devait à la proximité où elle se trouvait de la résidence royale des Sassanides, le surnom de Madaïn. On la nommait donc Sabath de Madaïn, voyez la traduction d'Abou'lfeda par Reiske, insérée dans le Magasin Géographique de Busching, en allemand, t. 4, p. 253. On voit par les Annales du même auteur que la ville de Sabath existait encore en l'an 636 de notre ère, lorsque les Arabes vinrent mettre le siége devant Madaïn; ils campèrent même auprès de cette place, et le récit de cet auteur prouve qu'elle était située sur les bords d'un bras dérivé de l'Euphrate, appelé dans le langage perso-arabe, usité alors dans cette région, Nahar-schir ou le fleuve royal. Voyez Abou'lfeda Annal. Mosl. t. 1, p. 233. La géographie d'Abou'lfeda nous apprend encore une circonstance, propre à éclaircir les notions géographiques transmises par les Anciens sur la Babylonie. Cet auteur rapporte que les Persans appelaient Balaschabad (la ville de Balasch) la ville de Sabath. Sabatha serait donc alors le lieu nommé par les anciens Vologesia, Vologesias et Vologesocerta, c'est-à-dire, la ville de Vologèse. Cette ville que d'Anville et les géographes modernes ont placée dans le désert d'Arabie, fort loin de l'Euphrate à l'occident, était cependant sur ce fleuve ou plutôt sur un de ses bras, selon Ptolémée et Étienne de Byzance, sur le Nahar-schir ou le fleuve royal, appelé Marsares ou plutôt Narsares par Ptolémée (l. 5, c. 20). Ils sont donc d'accord avec les géographes arabes. Pline fait voir (l. 5, c. 26) que cette ville n'était pas éloignée de Ctésiphon; car aussitôt après avoir parlé de cette dernière, il ajoute: Vologesus rex aliud oppidum Vologesocertam in vicino condidit. Sabatha était le nom syrien et arabe, et Vologesia, ou Vologesocerta, ou Balaschabad, les noms persans ou grecs d'une même localité. Je suis entré dans de plus grands détails à ce sujet dans mon Histoire de Palmyre, actuellement sous presse, en expliquant une inscription où il est question de Vologesias comme d'un lieu de commerce sur l'Euphrate.—S.-M.
[202] Malgré son bon sens ordinaire, Ammien Marcellin sacrifie ici, comme en bien d'autres endroits, au mauvais goût de son siècle. Le style des rhéteurs se montre partout dans les écrits de ce temps; il n'était plus permis alors de rien dire simplement. Ainsi pour annoncer que les habitants de Sabatha comptaient sur l'assistance du roi de Perse qui s'approchait, l'historien se sert des expressions, Rex cum AMBITIOSIIS COPIS, passibus citis incidens. Amm. Marc. l. 24, c. 5.—S.-M.
[203] On éleva un rempart défendu par un fossé profond et de fortes palissades. Vallum sudibus densis et fossarum altitudine cautiùs deinde struebatur. Amm. Marc. l. 24, c. 5.—S.-M.
XXIX.
Passage du Naarmalcha.
Amm. l. 24, c. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 319-322.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 115.
Zos. l. 3, c. 24 et 25.
Soz. l. 6, c. 1.
Sextus Rufus.
Suid. in Γυμνικοὶ.
Plin. l. 6, c. 30.
Cellar. Geog. l. 3, c. 16.
Il fallait passer le Tigre pour arriver à Ctésiphon; mais il se présentait une difficulté presque insurmontable. Laisser la flotte sur l'Euphrate, c'était l'abandonner à la merci de l'ennemi, et exposer l'armée à manquer de provisions et de machines. La faire descendre dans le Tigre par l'endroit où les deux fleuves réunissent leurs eaux au-dessous de Ctésiphon, c'était l'exposer elle-même à une perte certaine. Il aurait fallu lui faire remonter un fleuve très-rapide, et la faire passer entre Ctésiphon et Coché, qui n'étaient séparées l'une de l'autre que par le Tigre. Julien avait fait une étude des antiquités de ce pays. Voici ce qu'il en avait appris. Les anciens rois de Babylone avaient conduit d'un fleuve à l'autre un canal nommé le Naarmalcha, c'est-à-dire, le fleuve royal[204], qui se déchargeait dans le Tigre assez près de Ctésiphon[205]: Trajan l'avait autrefois voulu déboucher et élargir, pour faire passer sa flotte dans le Tigre[206]; mais il avait renoncé à cette entreprise, sur l'avis qu'on lui avait donné que le lit de l'Euphrate étant plus élevé que celui du Tigre[207], il était à craindre que l'Euphrate ne se déchargeât tout entier dans ce canal, et qu'il ne restât à sec au-dessous. Sévère avait achevé cet ouvrage dans son expédition de Perse[208], et sans tomber dans l'inconvénient qu'on avait appréhendé, il avait réussi à faire passer ses vaisseaux de l'Euphrate dans le Tigre. Ce canal était depuis long-temps à sec et ensemencé comme le reste du terrain[209]. Il s'agissait de le reconnaître. Julien à force de questions tira d'un habitant de ces contrées fort avancé en âge, des connaissances qui le guidèrent dans cette découverte. Il le fit nettoyer. On retira les grosses masses de pierres dont les Perses en avaient comblé l'ouverture. Aussitôt les eaux du Naarmalcha reprenant avec rapidité leur ancienne route, y entraînèrent les vaisseaux, qui après avoir traversé cet espace long de trente stades, débouchèrent sans péril dans le Tigre[210]. Les habitants de Ctésiphon furent avertis du succès de ce travail par l'épouvante que leur causa la crue subite des eaux de leur fleuve, qui ébranla leurs murailles.
[204] Tel est en effet en syriaque le sens des mots nahara-malka. C'est Ammien Marcellin qui le donne (l. 24, c. 6), fossile flumen Naarmalcha nomine, quod amnis Regum interpretatur. Le même nom se trouve traduit ou corrompu dans un très-grand nombre d'écrivains. Polybe appelle ce canal (l. 5, § 51) βασιλική διώρυξ, le canal royal. Isidore de Charax, Ναρμάλχα (ap. geog. Græc. min. t. 2, p. 5); dans les fragments d'Abydène conservés par Eusèbe (Præp. evang. l. 9, c. 41), on trouve Ἀρμακάλης; dans Strabon, l. 16, p. 747, ποταμὸς βασίλειος, le fleuve royal; dans Pline c'est Armalchar, ce qui dit-il (l. 6, c. 30) signifie fleuve royal; Armalchar, quod significat regium flumen. Ptolémée l'appelle aussi fleuve royal, βασίλειος ποταμὸς, mais par erreur, il le distingue du Maarsares, Μααρσάρης ou Naarsares, dont il fait un autre bras de l'Euphrate, tandis que ce n'est qu'une des dénominations orientales du même canal. Les Arabes l'ont nommé Nahar-almelik, qui a toujours le même sens, ainsi que Nahar-schir, qui fut aussi en usage dans la même région. Ce dernier nom appartient à la langue pehlwie ou à l'idiome persan mêlé d'arabe et de syriaque qui fut en usage dans cette contrée du temps des Sassanides.—S.-M.
[205] Cette notion n'est exacte dans aucun auteur moderne, ni même chez la plupart des anciens. Le Nahar-malka ne se rendait point dans le Tigre auprès de Ctésiphon, mais bien au sud de cette ville, auprès d'Apamée de Mésène, qui était selon Pline (l. 6, c. 31) à 125 milles, ou plutôt à 1000 stades babyloniens de Séleucie. Ptolémée est positif sur ce point, auprès d'Apamée, dit-il (l. 5, c. 18) est l'embouchure du fleuve royal dans le Tigre. Ὑπ' ἣν (Ἀπαμεῖαν), ἠ τοῦ Βασιλείου ποταμοῦ πρὸς τὸν Τίγριν συμβολή. Cette indication formelle est d'accord avec ce que nous savons d'ailleurs de la direction du fleuve royal, qui coulait dans l'origine du nord-est au sud-ouest, traversant tout l'intervalle qui sépare l'Euphrate du Tigre. Quand dans la suite la fondation de Séleucie et celle de Ctésiphon, et enfin l'accroissement de ces deux villes, firent sentir le besoin d'avoir de nouveaux moyens de communication, on fit au Nahar-malka, des saignées latérales destinées à porter un peu plutôt dans le Tigre les eaux de l'Euphrate. Ces dérivations reçurent, ou partagèrent plutôt, le nom du canal principal. Comme elles n'étaient pas favorisées par la disposition naturelle du terrain, elles exigeaient de grands soins, s'obstruaient facilement, et restaient bientôt à sec. C'est l'état dans lequel elles se trouvent maintenant; à peine peut-on en suivre la trace. Les terres qui séparent les deux fleuves, sont très-meubles, il n'est pas difficile d'y ouvrir des canaux, mais aussi ils y disparaissent avec la même facilité. L'un des meilleurs observateurs qui aient parcouru ces régions, M. Raymond, ancien consul de France à Bassora, rapporte dans les remarques qu'il a ajoutées à sa traduction française du voyage de M. Rich aux ruines de Babylone, p. 203, que l'on apperçoit dans le voisinage de Tak-Kesra (l'ancienne Ctésiphon) la trace de quelques canaux, négligés maintenant, mais qui se remplissent quelquefois dans les grandes eaux.—S.-M.
[206] Zosime est en ce point bien plus exact qu'Ammien Marcellin. Il dit (l. 3, c. 24) que Julien arriva auprès d'une grande dérivation qui avait été pratiquée, disait-on, par Trajan et dans laquelle le Narmalachès, en y tombant se déchargeait dans le Tigre; ἦλθον εῖς τινα διώρυχα μεγίϛην, ἥν ἔλεγον οἱ τῇδε, παρὰ Τραϊανοῦ διωρύχθαι· εἰς ἥν ἐμβαλών ὁ Ναρμαλάχης ποταμὸς εἰς τὸν Τίγριν ἐκδίδωσι. On voit que cet auteur ne commet pas l'erreur commune de confondre le grand canal avec la petite dérivation placée au-dessus de Ctésiphon. Lebeau n'a pas fait attention non plus, que depuis long-temps Julien n'était plus sur les bords de l'Euphrate même, mais qu'il suivait précisément le Nahar-malka. Arrivé à la hauteur de Ctésiphon il fallait rouvrir une ancienne communication obstruée, ou se séparer de sa flotte. Theophylacte Simocatta (l. 5, c. 6) donne quelques détails curieux et exacts sur les divers bras naturels ou artificiels de l'Euphrate. Gibbon (t. 4, p. 500) a mieux compris qu'aucun autre les opérations de Julien dans cette contrée.—S.-M.
[207] Cette remarque, qui est de Dion Cassius (l. 68, § 28, t. 2, p. 1142, ed. Reimar), est confirmée par les observateurs modernes, et en particulier par M. Raymond, que j'ai déja cité ci-dev. p. 109, note 1.—S.-M.
[208] C'est Ammien Marcellin qui nous apprend seul (l. 24, c. 6) cette circonstance. On ne la retrouve pas dans ce que nous savons d'ailleurs de l'histoire de Sévère et de ses opérations militaires dans l'Orient; mais elles nous sont connues d'une manière si imparfaite, que ce n'est pas une raison pour révoquer en doute l'exactitude de ce renseignement.—S.-M.
[209] Il en est actuellement de même; tout le terrain compris du Tigre à l'Euphrate, entre l'emplacement de l'antique Séleucie et celui de Babylone, est en culture, et les canaux destinés autrefois à le fertiliser et à y porter les eaux de l'Euphrate sont comblés, et n'ont de l'eau que dans les grandes crues des deux fleuves.—S.-M.
[210] Et on se dirigea vers Coché, iter Cochen versus promovit, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 6; il distingue bien Coche de Séleucie. Ammien Marcellin remarque de plus que l'armée sur des ponts volants jetés sur le nouveau canal, et contextis illico pontibus transgressus exercitus.—S.-M.
XXX.
Julien rassure ses soldats.
L'armée s'arrêta à la vue de Coché et de Ctésiphon dans une belle campagne plantée d'arbustes, de vignobles et de cyprès dont la verdure charmait les yeux. Au milieu s'élevait un château de superbe architecture, embelli de jardins, de bocages, et de portiques où les chasses du roi étaient peintes[211]. Les Perses n'employaient la peinture et la sculpture qu'à représenter des chasses ou des combats. Mais le plaisir que l'on ressentait à la vue de tant d'objets agréables, était troublé par un autre spectacle tout-à-fait effrayant. Les bords opposés du Tigre étaient hérissés de piques, de javelots, de casques, de boucliers, et d'éléphants armés en guerre. Les Romains à cette vue, plongés dans un morne silence, se livraient à de tristes réflexions. Ils avaient devant eux une armée formidable, composée des meilleures troupes de la Perse, autour d'eux de larges canaux, à leur droite une autre armée qu'on disait s'approcher à grandes journées; tout le pays derrière eux saccagé et ruiné: ils ne s'étaient pas ménagé la ressource du retour; et c'est en effet une des grandes fautes qu'on ait à reprocher à Julien dans une expédition si hasardeuse. Il fallait périr en ce lieu, ou affronter au travers des eaux du Tigre une mort presque assurée. Pour les distraire de ces sombres pensées, et pour leur inspirer l'allégresse et le mépris des ennemis, Julien, qui connaissait le caractère du soldat, fit aplanir le terrain en forme d'hippodrome, et proposa des prix pour la course des cavaliers. Les troupes d'infanterie, assises à l'entour, comme dans un amphithéâtre, jugeaient avec intérêt du mérite des cavaliers et des chevaux, et faisaient ainsi diversion à leur inquiétude. L'armée des Perses de dessus l'autre bord, et les habitants des deux villes du haut de leurs murailles, spectateurs oisifs du divertissement qui occupait les Romains, s'étonnaient de leur sécurité; ils voyaient avec dépit qu'il leur était impossible de troubler une fête, qui semblait être celle de la victoire. Pendant ces jeux, Julien qui mettait à profit tous les moments, faisait décharger les vaisseaux sous prétexte de visiter le blé et les autres provisions; mais en effet pour y faire embarquer les soldats dès qu'il le jugerait à propos, sans leur laisser le temps de murmurer et de contrôler ses ordres.
[211] J'ai déja parlé ci-devant, p. 103, note 3, l. XIV, § 28, des maisons de plaisance et des rendez-vous de chasse des anciens rois de Perse. Les Grecs, qui en cela imitaient sans doute les Persans, les nommaient παραδείσους, c'est-à-dire, paradis. Zosime appelle celui dont il s'agit ici παράδεισον βασιλικὸν. Il est souvent question dans Quinte-Curce, Xénophon et d'autres encore de ces lieux de plaisance. Les voyageurs modernes, Malcolm, auteur d'une histoire de Perse, et sir Robert Ker Porter particulièrement nous ont fait connaître quelques monuments et bas-reliefs destinés à les orner, et tout-à-fait propres à confirmer les descriptions que les anciens en donnent.—S.-M.
XXXI.
Passage du Tigre.
Amm. l. 24, c. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 320-322.
Zos. l. 3, c. 25.
Soz. l. 6, c. 1.
Sextus Rufus.
La nuit étant arrivée, il assembla dans sa tente les principaux officiers, et leur déclara qu'il fallait passer le Tigre, au-delà duquel ils trouveraient la victoire et l'abondance. Tous gardaient le silence, lorsqu'un des généraux de l'armée que l'histoire ne nomme pas, celui même qui devait commander le passage[212], élevant la voix, lui représenta la hauteur des bords opposés et la multitude des ennemis: La disposition du terrain le rendra aussi difficile à défendre qu'à attaquer, repartit Julien; il sera favorable à ceux qui en oseront braver les désavantages: quant au nombre des ennemis, depuis quand les Romains ont-ils appris à les compter? En même temps il charge le général Victor de tenter le passage, à la place de cet officier timide: Vous en serez quitte, dit-il à Victor, pour quelque légère blessure. Les troupes s'embarquent par divisions de quatre-vingts soldats. Julien, ayant partagé sa flotte en trois escadres, tient pendant quelque temps les yeux fixés vers le ciel, comme s'il en attendait le signal; et tout à coup élevant un drapeau, il fait partir le comte Victor à la tête de cinq vaisseaux[213] qui traversent rapidement le fleuve. A l'approche du bord, les ennemis lancent des torches et des flèches enflammées[214]. Le feu gagnait déja, et ce spectacle glaçait d'effroi le reste de l'armée, lorsque Julien s'écrie: Courage, soldats, nous sommes maîtres des bords: c'est le signal dont je suis convenu. Le fleuve était fort large, et l'éloignement ne permettait pas de distinguer clairement les objets. Cet heureux mensonge rassure et ranime tous les cœurs. Tous partent, et faisant force de rames, ils dégagent d'abord du péril les cinq premiers vaisseaux; et malgré une grêle de pierres et de traits, ils se jettent à l'envi dans l'eau dès qu'ils y peuvent assurer le pied. L'ardeur était si grande, que lorsque la flotte partit, plusieurs soldats craignant de n'y pas trouver de place, se servirent de leurs boucliers comme de nacelles[215]; et s'y attachant fortement, les gouvernant comme ils pouvaient, ils passèrent malgré l'impétuosité du fleuve, et arrivèrent aussitôt que les vaisseaux.
[212] Gibbon (t. 4, p. 502) croit qu'il s'agit du préfet Salluste; mais il est évident qu'il s'est mépris sur le sens du passage de Libanius (or. 10, t. 2, p. 321), où il est question de cette circonstance. Les paroles du rhéteur d'Antioche ne peuvent s'appliquer qu'à un simple commandant de détachement, et non à un personnage aussi éminent que Salluste, préfet d'Orient.—S.-M.
[213] Zosime (l. 3, c. 25) n'en compte que deux.—S.-M.
[214] Facibus et omni materiâ quâ alitur ignis. Amm. Marc. l. 24, c. 6.—S.-M.
[215] Les boucliers des soldats légionaires étaient larges et creux. Scutis quæ patula sunt et incurva, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 6.—S.-M.
XXXII.
Combat contre les Perses.
On aborda sur le minuit. Il eût été difficile en plein jour et sans avoir en tête aucun ennemi, de franchir des bords si escarpés: alors il fallait au milieu des ténèbres forcer à la fois les obstacles de la nature et la résistance d'une armée. Ils les forcèrent: ils parvinrent avec des peines incroyables sur la crête du rivage: ils gagnèrent assez de terrain pour se mettre en bataille. Les Perses leur opposèrent une nombreuse cavalerie, dont les chevaux étaient bardés et caparaçonnés de cuirs épais[216]: sur la seconde ligne était rangée l'infanterie[217], derrière laquelle les éléphants formaient une barrière soit pour retenir les fuyards, soit pour arrêter les progrès des ennemis[218]. Suréna était secondé de deux braves généraux, nommés Pigrane[219] et Narsès[220]. Pigrane tenait après Sapor le premier rang entre les Perses par sa naissance et par la considération due à ses qualités personnelles. Julien rangea son armée sur trois lignes[221]: il plaça dans la seconde les troupes sur lesquelles il comptait le moins, afin qu'elles ne pussent ni se renverser sur l'armée et y jeter le désordre, ni avoir les derrières libres pour prendre la fuite. Les premiers rayons du jour perçaient déjà les ténèbres: on voyait flotter les aigrettes des casques; les armes commençaient à étinceler. Le combat s'engagea par les escarmouches des troupes légères; en un moment la poussière s'élève: les deux armées donnent le signal, et poussent le cri ordinaire. Les Romains s'avancent d'abord lentement, observant la cadence militaire[222]; mais bientôt, pour éviter les décharges de flèches, en quoi les Perses étaient plus redoutables, ils doublent le pas, et fondent sur eux l'épée à la main. Julien à la tête d'un peloton de cavalerie se trouve dans tous les endroits, d'où le péril aurait éloigné un général ordinaire[223]. Il soutient par des troupes fraîches celles qui sont rebutées: il ranime ceux dont l'ardeur se ralentit. Le combat dura jusqu'à midi[224]. La première ligne des Perses ayant commencé à plier, toute leur armée recula d'abord à petits pas: enfin précipitant sa retraite, elle gagna Ctésiphon qui n'était pas éloignée[225]. Les Romains épuisés de fatigue, et accablés des ardeurs d'un soleil brûlant, trouvèrent encore des forces pour achever de vaincre. Ils poursuivirent les fuyards l'épée dans les reins jusqu'aux portes de la ville. Ils y seraient entrés avec eux, si le comte Victor, blessé lui-même à l'épaule d'un dard qui était parti du haut de la muraille, ne les eût arrêtés par ses cris et par ses efforts, s'opposant à leur passage[226], et leur représentant que dans le désordre où les mettait la poursuite, ils allaient trouver leur tombeau dans une ville si vaste et si peuplée.
[216] Contra hæc Persæ objecerunt instructas cataphractorum equitum turmas sic confertas, ut laminis coaptati corporum flexus splendore præstringerent occursantes obtutus, operimentis scorteis equorum multitudine omni defensa. Amm. Marc. l. 24, c. 6.—S.-M.
[217] L'infanterie persane, défendue par des boucliers oblongs et creux, tissus d'osier et recouverts de cuir crud, combattait en bataillons serrés. Quorum in subsidiis manipuli locati sunt peditum, contecti scutis oblongis et curvis, quæ texta vimine et coriis crudis gestantes, densiùs se commovebant. Amm. Marc. l. 24, c. 6. On voit par là que les Persans à cette époque avaient acquis une certaine habileté dans l'art de la guerre, et on n'est pas étonné des avantages qu'ils obtinrent souvent sur les Romains, et de la résistance qu'ils leur opposèrent presque toujours avec succès.—S.-M.
[218] Amm. Marcellin parle, l. 24, c. 6, des éléphants comme de collines mouvantes, qui par leur masse répandaient partout la terreur. Post hos elephanti gradientium collium specie, motuque immanium corporum propinquantibus exitium intentabant. Libanius est plus exagéré encore: les éléphants auraient pu, selon lui, fouler aux pieds les légions romaines, comme des épis de blé. Καὶ μεγέθεσιν ἐλεφάντων, οἷς ἷσον ἔργον δι' ἀσταχύων ἐλθεῖν καὶ φάλαγγος. (Or. 10, t. 2, p. 320.)—S.-M.
[219] Dans quelques manuscrits d'Ammien Marcellin ce général est appelé Tigrane, nom plus commun; mais Zosime (l. 3, c. 25) le nomme Pigraxès, et il ajoute que par sa naissance et par sa dignité, il l'emportait sur tous les autres après le roi de Perse. Πιγράξης, γένει καὶ ἀξιώσει προέχων ἁπάντων μετὰ τὸν σφῶν βασιλέα. Il place Suréna après lui; ce passage est très-propre à confirmer ce que j'ai dit p. 79, note 2, liv. XIV, § 15, au sujet de ce dernier général, pour faire considérer son nom, plutôt comme un nom propre, que comme un titre.—S.-M.
[220] Quelques manuscrits lui donnent le nom de Nartéus; il est appelé Anarréus ou Anaréus, Ἀνάρεος, par Zosime, l. 3, c. 25.—S.-M.
[221] Selon la disposition d'Homère, secundùm Homericam dispositionem, dit Ammien, l. 24, c. 6; il paraît que Julien, grand admirateur d'Homère, avait pris dans ce poète l'idée d'un pareil ordre, attribué à Nestor, comme on peut le voir par ces vers de l'Iliade, l. 4, v. 297:
Ἱππῆας μὲν πρῶτα σὺν ἵπποισιν καὶ ὄχεσφι,
Πεζοὺς δ' ἐξόπιθεν στῆσεν πολέας τε καὶ ἐσθλούς,
Ἕρκος ἔμεν πολέμοιο· κακοὺς δ' ἐς μέσσον ἔλασσεν.
«Il place d'abord les cavaliers avec leurs chevaux et leurs chars; aux derniers rangs, sont les nombreux et braves fantassins, défense des armées, et au milieu sont les guerriers timides, etc.»—S.-M.
[222] Vibrantesque clypeos, velut pedis anapæsti, præcinentibus modulis leniùs procedebant. Amm. Marc. l. 24, c. 6.—S.-M.
[223] Ipse cum levis armaturæ auxiliis per prima postremaque discurrens. Amm. Marc., l. 24, c. 6. Cependant, selon Zosime, l. 3, c. 25, il semblerait que Julien ne se trouva pas à cette affaire, et qu'il n'aurait passé le fleuve que le troisième jour après. Il y a quelque chose d'obscur dans son récit. Il aura confondu le passage de vive force avec le passage tranquille que l'armée effectua trois jours après. Julien avait alors pu repasser le fleuve pour se mettre à la tête de son armée.—S.-M.
[224] Selon Zosime, l. 3, c. 25, le combat dura depuis minuit jusqu'à midi, ἐκ μέσης νυκτὸς διέμεινε μέχρι μέσης ἡμέρας ἡ μάχη. Ammien Marcellin l. 24, c. 6, le fait durer pendant toute la journée, miles fessus..., dit-il, adusque diei finem a lucis ortu decernens.—S.-M.
[225] Laxata itaque acies prima Persarum, leni antè, dein concito gradu calefactis armis retrorsùs gradiens, propinquam urbem petebat. Amm. Marc. l. 24, c. 6. L'expression calefactis armis est remarquable.—S.-M.
[226] Selon Sextus Rufus, ce fut au contraire l'avidité des soldats qui empêcha la prise de Ctésiphon. Apertis Ctesiphontem portis victor miles intrasset, nisi major prædarum occasio fuisset, quàm cura victoriæ. Libanius en dit à peu près autant, dans son oraison funèbre de Julien, or. 10, t. 2, p. 322.—S.-M.
XXXIII.
Suites de la victoire.
Les Romains avaient fait dans cette mémorable journée des prodiges de valeur. Ils avaient résisté aux plus extrêmes fatigues. Ils s'en récompensèrent par le pillage du camp des Perses, où ils trouvèrent des richesses immenses; de l'or, de l'argent, des meubles précieux, de magnifiques harnais, des lits, et des tables d'argent massif[227]. Au retour du combat, encore couverts de sang et de poussière, ils s'assemblèrent autour de la tente de Julien: ils le comblaient de louanges; ils lui rendaient avec de grands cris mille actions de graces, de ce que n'ayant pas épargné sa personne, il avait su tellement ménager le sang de ses soldats, qu'il n'en était resté que soixante-dix[228] sur le champ de bataille. Il n'est guère moins étonnant qu'un combat si long et si opiniâtre contre des soldats tels que ceux de Julien, n'ait coûté aux vaincus que deux mille cinq cents hommes[229]; ce qu'on ne peut guère attribuer qu'à la force de leurs armes défensives. Des éloges animés d'une si juste reconnaissance, étaient pour Julien le fruit le plus doux et le plus glorieux de sa victoire. Il songea de son côté à récompenser ceux qui l'avaient procurée par une brillante valeur[230]. Les appelant lui-même par leurs noms, il leur distribua différentes couronnes[231], selon le mérite des actions, dont il avait été le témoin. Se croyant encore plus redevable à l'assistance divine, il voulut offrit à Mars Vengeur[232] un pompeux sacrifice. La cérémonie ne fut pas heureuse. Des dix taureaux choisis, neuf tombèrent d'eux-mêmes avant que d'être arrivés au pied de l'autel; le dixième ayant rompu ses liens, ne se laissa reprendre qu'après une longue résistance, et ses entrailles n'offrirent aux yeux que de sinistres présages. La dévotion de l'empereur fut rebutée: il jura par Jupiter qu'il n'immolerait de sa vie aucune victime au dieu Mars. Il mourut trop tôt pour être tenté de se dédire[233]. La joie de l'armée était un peu troublée par la blessure du comte Victor, le plus estimé des généraux après l'empereur. Mais cet accident n'eut aucune suite fâcheuse; et ce qui fit sans doute le plus d'impression, ce fut la prédiction de Julien, qui, par une parole jetée au hasard, s'était préparé l'avantage d'être regardé de ses troupes comme un prince inspiré des dieux.
[227] Ces détails viennent de Zosime, l. 3, c. 25.—S.-M.
[228] Selon Ammien Marcellin, l. 24, c. 6; mais Zosime, l. 3, c. 25, en compte soixante-quinze.—S.-M.
[229] Ammien Marcellin et Zosime sont d'accord sur ce nombre; mais Libanius (or. 10, t. 2, p. 322), compte six mille ennemis de tués.—S.-M.
[230] Zosime, l. 3, c. 25, remarque que les Goths se distinguèrent beaucoup dans cette affaire.—S.-M.
[231] Navalibus donavit coronis, et civicis, et castrensibus. Amm. Marc. l. 24, c. 6.—S.-M.
[232] Mars Ultor; c'était une des divinités favorites de Julien. Voyez ci-devant, p. 39, note 3, liv. XIII, § 31, et p. 42, § 32.—S.-M.
[233] Jovemque testatus est, nulla Martis jam sacra facturum: nec resecravit, celeri morte præreptus. Amm. Marc., l. 24, c. 6.—S.-M.
XXXIV.
Julien se détermine à ne pas assiéger Ctésiphon.
Amm. l. 24, c. 7.
Liban. or. 10, t. 2, p. 301 et 322.
[Zos. l. 3, c. 26.]
Vopisc. in Caro. c. 9.
C'était un ancien préjugé, que Ctésiphon était pour les Romains le terme fatal de leurs conquêtes. La fin tragique de l'empereur Carus avait, quatre-vingts ans auparavant, confirmé cette opinion populaire; et ce qui nous reste à raconter de l'expédition de Julien, ne servit pas à la détruire. Il semblait que la fortune, lasse de le suivre et de le tirer de tant de périls qu'il affrontait en soldat, l'eût abandonné sur les bords du Tigre. Il ne lui resta que la valeur. Les Romains demeurèrent cinq jours campés dans un lieu nommé Abuzatha[234]. De là, Julien s'étant approché de Ctésiphon jusqu'à la portée de la voix, cria aux sentinelles qui paraissaient sur la muraille, qu'il leur offrait la bataille; qu'il ne convenait qu'à des femmes de se tenir cachées derrière des remparts; que des hommes devaient se montrer et combattre. Ils lui répondirent: Qu'il allât faire ces remontrances à Sapor; que pour eux ils étaient prêts à combattre, dès qu'ils en auraient reçu l'ordre. Piqué de cette raillerie, il tint conseil pour décider si l'on devait assiéger Ctésiphon. Les plus sages lui représentèrent que cette entreprise difficile par elle-même, paraissait trop téméraire[235], lorsqu'on était à la veille d'avoir sur les bras toutes les forces de la Perse, conduites par Sapor. Il eut encore assez de prudence pour se rendre à cet avis. Il envoya le général Arinthée avec un corps d'infanterie légère faire le dégât dans les campagnes d'alentour; il lui donna ordre en même temps de poursuivre les ennemis qui s'étaient dispersés après leur défaite. Mais comme ceux-ci connaissaient parfaitement le pays, ils échappèrent à toutes les poursuites.
[234] Ἀβουζαθὰ n'est connu que par le récit de Zosime (l. 3, c. 26). Cet auteur ne donne aucun détail qui puisse indiquer au juste la position de cette place. Ammien Marcellin, si abondant en détails jusqu'ici, en donne fort peu sur cette partie de l'expédition. Cette disette provient de ce qu'il se trouve entre les chap. 6 et 7 du livre 24 de cet historien, une lacune reconnue par tous les éditeurs. Zosime est plus satisfaisant.—S.-M.
[235] Facinus audax et importunum esse noscentium id aggredi: quod et civitas situ ipso inexpugnabilis defendebatur. Ammien Marcellin, l. 24, c. 7.—S.-M.
XXXV.
Il refuse la paix.
Liban. or. 10, t. 2, p. 301 et 322.
Socr. l. 3. c. 21.
Sapor, soit qu'il voulût amuser Julien, soit qu'il fût en effet effrayé de ses succès, lui députa un des grands de sa cour, pour lui proposer de garder ses conquêtes, et de conclure un traité de paix et d'alliance. Ce député s'adressa d'abord à Hormisdas frère de son maître; et se jetant à ses genoux, il le supplia de porter à Julien les paroles de Sapor[236]. Le prince perse s'en chargea avec joie; la prudence lui persuadait qu'une pareille ouverture ne pouvait être que très-agréable à l'empereur: c'était acquérir une vaste et riche province, et recueillir le plus grand fruit qu'il pût raisonnablement espérer de ses travaux. Mais Julien séduit par des songes trompeurs, et par les prédictions de Maxime aussi vaines que ces songes, s'était enivré du projet chimérique de camper dans les plaines d'Arbèles et de mêler ses lauriers à ceux d'Alexandre; déjà même il ne parlait que de l'Hyrcanie et des fleuves de l'Inde[237]. Il reçut froidement Hormisdas; il lui commanda de garder un profond silence sur cette ambassade, et de faire courir le bruit que ce n'était qu'une visite que lui rendait un seigneur de ses parents. Il craignait que le seul nom de paix ne ralentît l'ardeur de ses troupes.
[236] Ammien Marcellin ne dit rien de ces propositions de paix.—S.-M.
[237] Ce sont là des phrases de Libanius (or. 10, t. 2, p. 301.)—S.-M.
XXXVI.
Il est trompé par un transfuge.
Liban. or. 10, t. 2, p. 301 et 302.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 114 et 116.
Sext. Rufus. Vict. epit. p. 228.
Chrysost. de Sto Babyla, contra Jul. et Gent. t. 2, p. 575 et 576.
Amm. l. 24, c. 7.
[Zos. l. 3, c. 26.]
Socr. l. 3, c. 22.
Theod. l. 3, c. 21.
Soz. l. 6, c. 1.
Philost. l. 7, c. 15.
Oros. l. 7, c. 30.
Zon. l. 13, t. 2, c. 26.
On attendait inutilement les secours d'Arsace[238], et les troupes commandées par Procope et par Sébastien, à qui Julien avait donné ordre de le venir joindre au-delà du Tigre. Arsace s'était contenté de ravager un canton de la Médie, nommé Chiliocome, c'est-à-dire, les mille bourgades[239]; et les deux généraux ne se pressaient pas de passer le fleuve. L'accident arrivé à quelques-uns de leurs soldats tués à coups de flèches pendant qu'ils se baignaient, leur faisait craindre de trouver sur l'autre bord plus d'ennemis qu'ils n'en cherchaient. D'ailleurs, la mésintelligence rompait toutes leurs mesures. Ils faisaient leur cour aux soldats en dépit l'un de l'autre: quand l'un voulait faire marcher l'armée, l'autre trouvait des prétextes pour la retenir. En vain Julien leur dépêchait courriers sur courriers. Il prit enfin le parti de les aller joindre lui-même. Il se disposait à prendre sa route par le Tigre, et à faire remonter sa flotte, lorsqu'un vieillard Perse[240], renouvelant la ruse de ce Zopyre, qui avait aidé Darius à se rendre maître de Babylone, vint se jeter entre ses bras. Il feignait de fuir la colère du roi de Perse, qu'il avait, disait-il, offensé; il suppliait Julien de lui donner asyle entre ses troupes. Il sut si bien feindre le désespoir, que l'empereur prit confiance en lui, et l'interrogea sur la route qu'il devait tenir: «Prince, lui dit ce vieillard, vous savez la guerre mieux que moi; mais je connais mieux que personne le pays où vous êtes. Quel usage prétendez-vous faire de cette flotte qui côtoye votre armée? Elle vous a jusqu'ici occupé plus de vingt mille hommes. Espérez-vous forcer la rapidité du Tigre? La moitié de votre armée ne suffirait pas pour tirer ces barques le long des bords. Quelle diminution de forces, si les ennemis vous attaquent! sans compter ce que vous perdez de courage dans vos soldats, qui, assurés de leurs subsistances, en ont moins d'ardeur à s'en procurer à la pointe de leurs épées. Cette flotte vous fait encore un autre mal. C'est un hôpital qui suit votre armée: c'est l'asyle des poltrons qui s'y font transporter sous prétexte de maladie. Retranchez cet obstacle à vos succès: éloignez-vous des bords du fleuve. Je vous guiderai par une route plus sûre et plus commode jusque dans le cœur de la Perse. Vous n'aurez que trois ou quatre jours au plus de chemin rude et difficile. Ne portez des vivres que pour ce temps-là. Le pays ennemi sera ensuite votre magasin. Je ne vous demande de récompense, que quand mon zèle aura mis entre vos mains les gouvernements et les dignités de la Perse».
[238] Voy. ci-dev. p. 37-43, liv. XIII, § 31 et 32 et page 63, note 4, liv. XIV, § 6—S.-M.
[239] Voyez ci-devant, p. 63, note 4, et ci-après, p. 126, note 2, livre XIV, § 39.—S.-M.
[240] C'était, dit saint Grégoire de Nazianze, un homme d'un rang distingué, ἀνὴρ γάρ τις τῶν οῦκ ἀδοκίμων, ἐν Πέρσαις. Or. 4, t. 2, p. 115.—S.-M.
XXXVII.
Il brûle ses vaisseaux.
Un conseil si singulier était assorti au caractère de l'empereur. Ainsi, loin d'écouter ses officiers et surtout Hormisdas, qui l'avertissaient de se défier de ce transfuge, il leur reprochait de vouloir sacrifier à leur paresse et au désir du repos une conquête assurée. Il fit donc enlever de la flotte les machines et ce qu'il fallait de vivres pour vingt jours. Il réserva douze barques[241], qu'on devait transporter sur des chariots, pour servir de pontons sur les rivières: il mit le feu à tout le reste[242]. Le spectacle de ces flammes qui dévoraient toutes les espérances des Romains, jetait les troupes dans la consternation et le désespoir. On murmure, on s'attroupe, on va crier à la tente de Julien, que l'armée est perdue sans ressource, si la sécheresse du pays, ou la hauteur des montagnes l'obligeaient de rebrousser chemin. On demande que l'auteur de ce funeste conseil soit appliqué à la question. Julien y consent enfin; et le transfuge déclare, dans les tourments, qu'il a trompé les Romains; qu'il s'est dévoué à la mort pour le salut de sa patrie: il défie les bourreaux de l'en faire repentir. L'empereur ordonne aussitôt d'éteindre les flammes; il était trop tard: on ne put sauver que douze vaisseaux[243].
[241] Exuri cunctas jusserat naves, præter minores duodecim. Amm. Marc., l. 24, c. 7. Selon Libanius, (or. 10, t. 2, p. 302), ces barques étaient au nombre de quinze; selon Zosime (l. 3, c. 26), il y en avait vingt-deux; dix-huit bâtiments romains, et quatre persans: πλὴν ὀκτωκαίδεκα Ῥωμαϊκων, Περσικῶν δέ τεσσάρων.—S.-M.
[242] Il semblait, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 7, armé du funeste flambeau de Bellone, funestâ face Bellonæ.—S.-M.
[243] La résolution de Julien a été blâmée par presque tous ses contemporains, et même par le judicieux Ammien Marcellin, mais tous ils ont été évidemment influencés par la malheureuse issue de l'expédition. En examinant avec attention les faits, il est facile de reconnaître qu'il n'était pas possible de faire mieux. Un capitaine expérimenté ne pouvait agir autrement, dans la position où se trouvait Julien, et du moment qu'il avait renoncé au parti peu honorable, et très-difficile lui-même, de revenir en remontant l'Euphrate. On voit que Julien connaissait bien le pays qui lui restait à parcourir. Les eaux de l'Euphrate et du Tigre, sorties des montagnes de l'Arménie, se précipitent avec une égale impétuosité vers la Babylonie; mais ce qui avait heureusement secondé la rapide marche de Julien jusque sous les murs de Ctésiphon, aurait été, par la même raison, un des plus grands inconvénients de ses nouvelles opérations sur les bords du Tigre, où il lui importait de ne pas mettre moins de célérité dans ses mouvements. Sa flotte occupait vingt mille hommes sur l'Euphrate, où elle avait été si bien favorisée par le courant, combien n'en aurait-il pas fallu sur le Tigre, pour remonter un courant non moins fort? De plus, et c'est un fait observé par tous les voyageurs qui ont descendu le Tigre, le cours de ce fleuve est extrêmement tortueux, embarrassé de rochers et de petites cataractes; ce qui a été aussi remarqué par Strabon (l. 16, p. 740). Il faut encore faire attention que Julien avait descendu l'Euphrate au printemps, c'est-à-dire à l'époque où ses eaux sont considérablement grossies par les neiges de l'Arménie, et il lui aurait fallu remonter le Tigre dans la saison de l'année (on était au mois de juin) où ses eaux sont si basses, qu'on peut le passer à gué en plusieurs endroits. Julien aurait donc eu contre lui la rapidité du courant, le peu d'élévation des eaux, les nombreuses sinuosités du fleuve, et les cataractes, plus difficiles et plus dangereuses dans les basses eaux, que dans les temps d'inondation. Ainsi, indépendamment des autres raisons qui ont pu influer sur le parti que prit Julien, on voit que tout se réunissait pour le confirmer dans son dessein. Plus on y réfléchit, et plus on est convaincu que dans cette occasion Julien ne démentit en rien sa prudence et sa sagacité ordinaires. Les écrivains anciens et modernes ont été les échos aveugles des contemporains ignorants ou abusés. Libanius seul cherche à défendre Julien, mais c'est faiblement; on s'aperçoit qu'il craint de blesser l'opinion publique (or. 10, t. 2, p. 302). Pour tout ce qui concerne le cours de l'Euphrate et du Tigre, et l'époque de leurs crues, on peut consulter l'ouvrage de M. Raymond (p. 31-37 et 192-207) déja cité plus haut, p. 109, note 1, liv. XIV, § 29.—S.-M.
XXXVIII.
Il ne peut pénétrer dans la Perse.
Amm. l. 24, c. 7 et 8.
Zos. l. 3, c. 26.
L'armée, devenue plus nombreuse par la réunion des soldats et des matelots de la flotte, s'éloigna du Tigre à dessein de pénétrer dans l'intérieur du pays. Elle traversa d'abord des campagnes fertiles; mais bientôt elle ne vit plus devant elle que les tristes vestiges d'un vaste incendie. Les Perses avaient consumé par le feu les arbres, les herbes et les moissons déja parvenues à leur maturité. On fut contraint de s'arrêter dans un lieu nommé Noorda[244], pour attendre que le terrain fût refroidi et la vapeur dissipée. Pendant ce séjour, les Perses ne donnaient point de repos: tantôt, partagés en petites troupes, ils venaient insulter le camp à coups de flèches; tantôt réunis en gros escadrons, ils jetaient l'alarme. On croyait que le roi était arrivé avec toutes ses forces. L'empereur et les soldats regrettaient la perte de leurs magasins consumés avec leurs vaisseaux. Ils ne pouvaient se garantir des incursions importunes d'une cavalerie plus prompte que l'éclair, qui frappait et disparaissait aussitôt. Cependant on tua et on prit quelques coureurs dans ces diverses attaques; et Julien, pour relever le courage de ses troupes, leur donna le même spectacle qu'Agésilas avait autrefois donné aux Grecs pour leur inspirer le mépris de ces mêmes ennemis. Les Perses étaient naturellement d'une taille grêle, décharnés et sans apparence de vigueur. Il fit dépouiller les prisonniers, et les ayant exposés nus à la vue de l'armée: Voilà, dit-il, ceux que les enfants du dieu Mars regardent comme des adversaires redoutables; des corps desséchés et livides; des chèvres plutôt que des hommes, qui ne savent que fuir avant même que de combattre.
[244] Cette ville de Noorda, Νοορδᾶ, n'est mentionnée que dans Zosime. Elle était à l'orient du Tigre. Il ne faut pas la confondre avec une ville de Néarda ou Naarda, située sur l'Euphrate, dans la Babylonie, et célèbre par une fameuse école juive, qui y existait dans les premiers siècles du christianisme (Joseph., Antiq. Jud. l. 18, c. 12). Il est impossible de déterminer la position de la ville nommée par Zosime. On possède bien moins de moyens de suivre la marche de Julien au-delà du Tigre, que sur les bords de l'Euphrate. On est presque également dépourvu de renseignements anciens et modernes.—S.-M.
XXXIX.
Il prend le chemin de la Corduène.
Amm. l. 24, c. 8.
[Zos. l. 3, c. 26.]
C'eût été une témérité trop visible de conduire l'armée au travers de ces campagnes brûlées, qui n'étaient plus couvertes que de cendres. On délibéra sur le parti qu'on devait prendre. La plupart proposaient de retourner par l'Assyrie[245], et c'était l'avis des soldats qui le demandaient à grands cris. Julien, et avec lui, les plus sages représentaient qu'ils s'étaient eux-mêmes fermé cette route, en détruisant les magasins, consumant les grains et les fourrages, ruinant et brûlant les villes et les châteaux; qu'ils n'avaient laissé après eux, dans ces plaines immenses, que la famine et la plus affreuse misère; qu'ils trouveraient les torrents débordés, les digues rompues, et tout le terrain noyé par la fonte des glaces et des neiges de l'Arménie[246]; que, pour surcroît de maux, c'était la saison de l'année ou la terre échauffée des ardeurs du soleil, produisait, dans ces climats, des essaims innombrables de moucherons et d'insectes volants; plus opiniâtres et plus dangereux que les Perses. Il était plus aisé de montrer la difficulté de cette route que d'en indiquer une meilleure. Après de longues et inutiles délibérations, on consulta les dieux: on chercha dans les entrailles des victimes, s'il valait mieux traverser de nouveau l'Assyrie, ou suivre le pied des montagnes, et tâcher de gagner la Corduène[247], province de l'empire, que borde le Tigre au sortir de l'Arménie. Une partie de cette province appartenait encore aux Perses, qui y entretenaient un satrape. Les victimes furent muettes à leur ordinaire. Selon Ammien Marcellin, elles donnèrent à entendre que ni l'un ni l'autre parti ne réussirait. Cependant, on s'en tint au dernier, comme au moins impraticable.
[245] Utrùm nos per Assyriam reverti censerent. Amm. Marc., l. 24, c. 8. Par le nom d'Assyrie l'auteur entend la partie de la Mésopotamie arrosée par l'Euphrate, et non le pays qui portait plus particulièrement ce nom, et qui était situé à l'orient du Tigre, et vers lequel l'armée de Julien s'avançait.—S.-M.
[246] On était alors au mois de juin. Comme c'est en avril et en mai, que se font sentir les plus grandes crues de l'Euphrate, produites par la fonte des neiges en Arménie, il n'était pas étonnant que les chemins fussent impraticables. Consultez l'ouvrage cité p. 109, not. 1, l. XIV, § 29, et p. 123, n. 1, liv. XIV, § 37, et particulièrement les endroits indiqués, p. 123.—S.-M.
[247] Sedit tamen sententia, ut omni spe meliorum succisâ Corduenam arriperemus. On espérait pouvoir de là, en suivant les montagnes, faire une irruption dans le pays de Chiliocome. An præter radices montium leniùs gradientes, Chiliocomum propè Corduenam sitam ex improviso vastare. Amm. Marc., l. 24, c. 8. On comptait s'y joindre aux troupes du roi d'Arménie. Il semblerait résulter de ce passage que la Chiliocome, dont la vraie situation est inconnue, était, comme je l'ai déjà pensé (voyez plus haut, p. 63, note 4, liv. XIV, § 6), vers les fertiles plaines voisines du lac d'Ourmi, situé assez loin au nord des montagnes des Curdes, qui séparent l'Arménie, de la Médie et de l'Assyrie.—S.-M.
XL.
Marche de l'armée.
On décampa le 16 de juin. Au point du jour, on aperçut un tourbillon épais: les uns conjecturaient que c'étaient des Sarrasins[248], qui, sur une fausse nouvelle que l'empereur attaquait Ctésiphon, accouraient pour se joindre aux Romains et prendre leur part du pillage. D'autres se persuadaient que c'étaient les Perses qui venaient encore fermer ce passage. D'autres, enfin, se moquaient de la timidité de ces derniers; ce n'étaient, selon eux, que des troupeaux d'ânes sauvages, dont ces contrées sont remplies, et qui ne vont jamais qu'en grandes troupes, pour être en état de se défendre contre les attaques des lions. Cependant, comme cette nuée de poussière ne s'éclaircissait pas, de crainte de quelque surprise, Julien suspendit la marche, et s'arrêta dans une assez belle prairie au bord d'une petite rivière nommée Durus[249]. Il fit camper ses troupes en rond et les rangs serrés, pour plus de sûreté. Le temps était fort couvert, et le soir arriva, avant qu'on pût distinguer ce que c'était que cette nuée qui donnait tant d'inquiétude.
[248] Le texte d'Ammien, l. 24, c. 8, porte sacenæ duces; il est reconnu qu'il faut lire Saracenos duces.—S.-M.
[249] In valle graminea propè rivum. Amm. Marc. l. 24, c. 8. Zosime est le seul qui parle de cette rivière; Ἐλθόντες δὲ, dit-il, εἰς τὸν Δοῦρον ποταμόν. Il pourrait se faire que le Durus fût l'Odoneh qui se joint au Tigre entre Bagdad et Tékrit. Tous les détails qui suivent sont omis par Zosime, dont la narration concise ferait croire, qu'aussitôt arrivé sur le bord de la rivière, on y jeta un pont pour passer, διέβησαν τοῦτον, γέφυραν ζεύξαντες.—S.-M.
XLI.
Arrivée de l'armée royale.
Amm. l. 25, c. 1.
Liban or. 10, t. 2, p. 302.
Zos. l. 3, c. 27 et 28.
La nuit fut noire[250]; la crainte tint les soldats alertes; aucun d'eux ne se permit le sommeil. Les premiers rayons du jour découvrirent une cavalerie innombrable, marchant en bon ordre, toute brillante d'or et d'acier[251]. C'était enfin l'armée du roi de Perse. A cette vue, le courage du soldat romain se réveille; il veut passer la rivière[252], et courir au-devant de l'ennemi. L'empereur, qui songe à ménager ses troupes, les retient avec peine: il y eut, assez près du camp, une vive rencontre entre deux gros partis de coureurs. Un commandant romain, nommé Machamée, s'étant jeté au travers des ennemis, en tua quatre, et fut abattu par un escadron qui l'enveloppa, et dont un cavalier le perça d'un coup de lance: son frère Maurus, qui fut depuis duc de Phénicie, emporté par la vengeance et par la douleur, s'élance dans le plus épais de l'escadron, écarte, renverse tout ce qu'il trouve en son passage, tue celui qui avait porté le coup mortel, et, blessé lui-même, il enlève le corps de son frère, qui n'expira que dans le camp[253]. Le combat fut opiniâtre: on s'attaqua à plusieurs reprises. La chaleur, qui était excessive, et les efforts redoublés avaient extrêmement fatigué les deux partis, lorsque les Perses se retirèrent avec une grande perte.
[250] Hanc noctem nullo siderum fulgore splendentem. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.
[251] Loricæ limbis circumdatæ ferreis, et corusci thoraces. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.
[252] Ici Ammien Marcellin, l. 25, c. 1, se sert des mots fluvio brevi, pour désigner le Durus de Zosime.—S.-M.
[253] Il a déja été question de ces deux généraux, ci-devant, p. 67, note 5, l. XIV, § 8.—S.-M.
XLII.
Divers événements de la marche.
Les Romains passèrent la rivière sur un pont de bateaux, laissèrent à droite[254] l'armée des Perses, et arrivèrent à une ville nommée Barophthas[255]. Les ennemis y avaient brûlé tout le fourrage. On aperçut d'abord une troupe de Sarrasins, qui disparurent à la vue de l'infanterie romaine: ils revinrent bientôt avec un corps de cavalerie perse, qui faisait mine de vouloir enlever les bagages. L'empereur accourut pour les combattre lui-même: ils ne l'attendirent pas, et prirent la fuite. On se rendit près d'un bourg nommé Hucumbra[256], entre les deux villes de Nisbara et de Nischanabé[257], bâties des deux côtés du Tigre. On y trouva les restes d'un pont que les Perses avaient brûlé. Les fourrageurs rencontrèrent quelques escadrons ennemis qu'ils mirent en fuite. Comme ce lieu était fourni de vivres, on s'y reposa pendant deux jours. L'armée, après s'être refaite, emporta ce qu'elle put de provisions, et brûla le reste. Elle avançait à petits pas entre les villes de Danabé et de Synca[258], lorsque les Perses vinrent fondre sur l'arrière-garde: ils y auraient fait un grand carnage, si la cavalerie romaine ne fût promptement accourue, et ne les eût vivement repoussés. Dans cette action, périt Adacès, satrape distingué[259], le même que ce Narsès, député cinq ans auparavant, à Constance, dont il s'était fait aimer par sa modestie et par sa douceur. L'empereur récompensa le soldat qui lui avait ôté la vie, et donna en même temps un exemple de sévérité. Toutes les troupes accusaient une brigade de cavalerie[260], d'avoir tourné bride au fort du combat; Julien, indigné, voulut punir ces fuyards par tous les affronts militaires: il leur ôta leurs étendards, fit briser leurs lances, et les condamna à marcher parmi les bagages et les prisonniers. Comme on rendait témoignage à leur commandant, qu'il avait bien fait son devoir, l'empereur le mit à la tête d'une autre brigade, dont le tribun était convaincu d'avoir fui honteusement. Il cassa quatre autres tribuns[261], coupables de la même lâcheté. Selon la rigueur de la discipline, ils méritaient la mort; mais les circonstances critiques, où se trouvait l'armée, l'engagèrent à épargner leur sang, et à leur laisser, avec la vie, le moyen de réparer leur honneur. Le jour suivant, après avoir fait environ trois lieues[262], on rencontra, près de la ville d'Accéta[263], les ennemis, qui mettaient le feu aux moissons et aux arbres fruitiers: on les dissipa, et le soldat sauva des flammes tout ce qu'il eut le temps d'emporter. On campa près d'un lieu nommé Maranga[264].
[254] Julien cherchait à se rapprocher du Tigre pour rejoindre l'armée qu'il avait laissée en Mésopotamie.—S.-M.
[255] Βαροφθὰς: rien ne peut nous apprendre quelle était la position de cette place, qui n'est connue que par le seul témoignage de Zosime, l. 3, c. 27.—S.-M.
[256] Ad Hucumbra nomine villam pervenimus. Amm. Marcell. l. 25, c. 1. Ce lieu qualifié de bourg, κώμην, par Zosime, est appelé Symbra par le même historien, l. 3, c. 24; c'est lui aussi qui rapporte qu'on le trouvait entre les deux villes de Nisbara et de Nischanabé, séparées par le cours du Tigre.—S.-M.
[257] Νίσβαρα et Νισχανάβη: ces deux villes ne nous sont connues que par Zosime, l. 3, c. 24; il est impossible d'indiquer leur position.—S.-M.
[258] Μεταξὺ Δανάβης πολέως καὶ Σύγκες. C'est encore à Zosime, l. 3, c. 24, que nous sommes redevables de l'indication de ces deux villes. En général, cette partie de sa narration est plus abondante en détails géographiques que celle d'Ammien Marcellin.—S.-M.
[259] Adaces nobilis satrapa. Amm. Marc. l. 25, c. 1. Ammien Marcellin et Zosime remarquent tous deux que ce satrape était venu comme ambassadeur auprès de Constance; mais ce n'est pas là une raison suffisante pour le confondre avec ce Narsès, envoyé cinq ans auparavant par Sapor, et dont il a été question ci-devant l. X, § 24 et 25, t. 2, p. 244. Le roi de Perse avait eu assez souvent des relations diplomatiques avec Constance, pour qu'on croie qu'il lui avait envoyé d'autres ambassadeurs que Narsès. La différence des noms suffit pour faire voir l'erreur de Lebeau, et pour montrer qu'il s'agit réellement de deux personnages distincts. Zosime dit aussi, l. 3, c. 25, que c'était un des plus illustres seigneurs persans, σατράπης τὶς τῶν ἐπιφανῶν. Il diffère un peu d'Ammien Marcellin pour son nom; il l'appelle Dacès (ὄνομα Δάκης), au lieu d'Adaces. Cette légère différence tient uniquement à la langue persane, qui dans certains dialectes ajoute un A devant beaucoup de mots.—S.-M.
[260] Ce corps de cavalerie est désigné ainsi par Ammien Marcellin, l. 25, c. 1: Tertiacorum equestris numerus.—S.-M.
[261] Ceux-ci appartenaient aux troupes auxiliaires, vexillationes. C'est ainsi qu'on désignait les troupes légères fournies par les provinces, et qui ne faisaient pas partie des légions.—S.-M.
[262] C'est-à-dire soixante-dix stades, selon le texte d'Ammien Marcellin, l. 25, c. 1.—S.-M.
[263] C'est encore au seul Zosime qu'on doit la connaissance de ce lieu.—S.-M.
[264] Selon Zosime (l. 3, c. 28), Maronsa, Μάρωνσα.—S.-M.
XLIII.
Bataille de Maranga.
Au point du jour, on vit les ennemis approcher avec une contenance fière et menaçante[265]: à leur tête paraissait Méréna, général de la cavalerie, deux fils du roi, et un grand nombre de seigneurs[266]. Derrière, marchaient les éléphants, dont les guides, assis sur leur cou, portaient un ciseau tranchant attaché à leur main droite, pour s'en servir, si les éléphants venaient à s'effaroucher et à se renverser sur leurs escadrons, comme ils avaient fait, quelques années auparavant, au siége de Nisibe. On enfonçait ce ciseau, d'un coup de marteau, dans la jointure du cou et de la tête; et il n'en fallait pas davantage pour ôter sur-le-champ la vie à ce puissant animal. C'était une invention d'Hasdrubal, frère d'Hannibal[267]. Julien, escorté de ses principaux officiers, rangea promptement son armée en forme de croissant, donna le signal, et courut d'abord à l'ennemi, pour épargner à ses soldats la décharge meurtrière d'une multitude innombrable de flèches. L'infanterie romaine fond, tête baissée, et sur le front et sur les flancs des Perses; elle tue les chevaux; elle abat et terrasse les cavaliers. Dès le premier moment, la mêlée fut horrible: le choc des boucliers, le bruit des armes, les cris des vainqueurs et des vaincus portaient l'épouvante où le fer ne pouvait atteindre. Cette manière de combattre déconcerta les Perses. Accoutumés à voltiger, à se battre de loin, et à fuir en tirant des flèches par derrière, ils ne purent tenir contre une infanterie impétueuse, qui les pressait corps à corps, et qui ne leur laissait ni le temps ni l'espace nécessaire pour leurs évolutions. Ils abandonnèrent le champ de bataille, jonché de leurs hommes et de leurs chevaux. Il n'en coûta que peu de sang aux Romains; leur plus grande perte fut la mort de Vétranion, vaillant officier, qui commandait le bataillon des Zannes[268]; c'étaient des peuples voisins de la Colchide, qui servaient alors dans les armées de l'empire, en qualité d'auxiliaires.
[265] Ammien Marcellin donne, à l'occasion de la bataille de Maranga, une description du costume militaire des Perses, assez curieuse pour être transcrite ici. «Ces soldats, dit-il, étaient des bataillons de fer; chacun de leurs membres était couvert d'épaisses lames de fer, qui s'adaptaient exactement aux jointures. Des simulacres de visage humain y étaient si bien disposés pour la défense de la tête, qu'elles semblaient être des masses dures et solides, qui malgré la multitude des traits, ne pouvaient être blessées que par les petites ouvertures ménagées pour les yeux et pour la respiration. Ceux qui devaient combattre avec la lance, semblaient être attachés avec des chaînes d'airain.» Erant autem omnes catervæ ferratæ, ita per singula membra densis laminis tectæ, ut juncturæ rigentes compagibus artuum convenirent: humanorumque vultuum simulacra ita capitibus diligenter aptata, ut imbracteatis corporibus solidis, ibi tantum incidentia tela possint hærere, quà per cavernas minutas et orbibus oculorum affixas parciùs visitur, vel per supremitates narium angusti spiritus emittuntur. Quorum pars contis dimicatura stabat immobilis, ut retinaculis æreis fixam existimares. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.
[266] Immensa Persarum apparuit multitudo, cum Merene equestris magistro militiæ filiisque regis duobus, et optimatibus plurimis. Amm. Marc. l. 25, c. 1. Je pense que Merene ou plutôt Merena, comme on le voit plus bas dans Ammien Marcellin (l. 25, c. 2), est la même chose que Mihran, nom alors porté par presque tous les personnages d'une illustre maison appelée Mihranienne. Ce général était sans doute de cette famille, dont je parlerai plus amplement dans la suite.—S.-M.
[267] Tite-Live (l. 27, c. 49), et Zonare (l. 9, t. 1, p. 433), donnent des détails sur cette invention d'Hasdrubal.—S.-M.
[268] Qui legionem Ziannorum regebat. Amm. Marcell. l. 25, c. 1. Les Zannes, on plutôt Tzannes, étaient une des nations barbares, qui habitaient les montagnes, qui séparent l'Arménie du territoire de Trébisonde et de la Colchide. On voit par le témoignage de la chronique de Malala (part. 2, p. 42) que, malgré leur alliance avec l'empire, ces Barbares ravageaient quelquefois l'Asie-Mineure. Les Arméniens les connaissaient sous le nom de Djannik, et à cause d'eux ils donnent encore ce nom à la région montagneuse située au midi de Trébisonde. La Notice de l'empire, écrite sous le règne de Théodose le jeune, nous apprend que les troupes des Tzannes au service de l'empire, étaient ordinairement sous la direction du maître de la milice de Thrace. Le même ouvrage nous fait connaître qu'une neuvième cohorte de ces troupes était ordinairement en garnison à Nitria (cohors IX, Thanorum, Nitriæ), dans le désert de Libye sur les frontières de l'Égypte.—S.-M.
XLIV.
Inquiétudes de Julien.
Amm. l. 25, c. 2.
Chrysost. de Sto Babyla, et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 576.
[Zos. l. 3, c. 28.]
Cette victoire releva les espérances des Romains. Ils prirent trois jours de repos, pour panser et soulager les blessés. Ils arrivèrent ensuite à Tummara[269], où ils furent encore harcelés par les ennemis, qu'ils repoussèrent: les vivres leur manquèrent en ce lieu. Les Perses avaient retiré le blé et les fourrages dans les châteaux fortifiés. On éprouvait déja les extrémités de la famine. Les bêtes de somme n'étant plus en état de suivre l'armée, on fut réduit à les manger. Les officiers, plus sensibles à la misère de leurs gens qu'à la crainte de manquer eux-mêmes, partagèrent avec eux les vivres qu'ils faisaient porter pour leur propre subsistance. L'empereur, logé sous un pavillon étroit, faisant sa nourriture ordinaire d'une méchante bouillie de gruau[270], dont un valet d'armée se serait à peine contenté, distribua aux plus pauvres soldats cette chétive provision. Après quelques moments d'un sommeil inquiet et interrompu, il s'assit sur son lit, pour rédiger son journal, comme il avait coutume de faire, à l'imitation de Jules César. Là, pendant qu'il était enseveli profondément dans une réflexion philosophique, qui était venue le distraire, il crut voir le même génie de l'empire, qui lui avait apparu, lorsqu'il avait pris, en Gaule, le titre d'Auguste. Ce spectre couvert d'un voile, dont sa corne d'abondance était aussi enveloppée, marchait tristement, et sortait du pavillon dans un morne silence. Julien, d'abord saisi de terreur, se rassure, se lève, et ayant fait part à ses amis de cette vision effrayante, il s'abandonne, en tout événement, à la volonté des dieux. Cependant, pour détourner leur colère, il leur immola une victime. Durant le sacrifice, il vit en l'air comme une étoile[271], qui disparut après avoir tracé un sillon de lumière. Frappé de ce nouveau prodige, il craignit que ce ne fût une menace du dieu Mars, qu'il avait outragé[272]; il consulta les aruspices[273]: tous déclarèrent que ce phénomène l'avertissait de ne point combattre ce jour-là, et de suspendre toute opération de guerre. Comme il parut ne faire aucun cas de leur réponse, ils le prièrent de différer son départ, du moins de quelques heures: il ne voulut rien écouter, et partit au point du jour.
[269] C'est encore une indication géographique que nous devons au seul Zosime (l. 3, c. 28).—S.-M.
[270] Pultis portio parabatur exigua, etiam munifici fastidienda gregario. Amm. Marc. l. 25, c. 2.—S.-M.
[271] Flagrantissimam facem cadenti similem visam, aeris parte sulcatâ evanuisse existimavit. Il crut que c'était l'étoile menaçante de Mars, horroreque perfusus est, ne ita apertè minax Martis apparuerit sidus. Ammien Marcellin, l. 25, c. 2.—S.-M.
[272] Voyez ci-devant, p. 39, note 3, et p. 42, liv. XIII, § 31 et 32.—S.-M.
[273] On consulta les livres Tarquitiens, Tarquitianis libris. C'est ainsi que s'appelaient les livres sur les choses divines et sur les sciences augurales des Etrusques, composées par un certain Tarquitius. M. Hase, a donné tout récemment une excellente édition d'un ouvrage composé sous le règne de Justinien, sur cette vaine science, par un certain Laurent de Lydie. Cette compilation contient beaucoup de renseignements curieux. C'est ce que nous avons de plus complet sur cet objet.—S.-M.
XLV.
Blessure de Julien.
Amm. l. 25, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p. 302 et 303.
Zos. l. 3, c. 28 et 39.
Philost. l. 7, c. 15.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.
Zon. l. 13, t. 2, p. 27, 28.
Les Perses, souvent battus, n'osaient plus paraître devant l'infanterie romaine. Cachés derrière les collines qui bordaient le chemin sur la droite, ils se contentaient de côtoyer l'armée et de l'incommoder par des décharges de flèches et des alarmes fréquentes. Les Romains marchaient en un seul bataillon quarré[274]; mais la disposition des lieux rompait souvent leur ordonnance, et les obligeait de couper leurs rangs. Julien était partout, à la tête, à la queue, sur les flancs, courant à toutes les attaques, conduisant des secours à tous les endroits où il en était besoin. Les Perses étaient rebutés: on dit même que Sapor, craignant que les Romains ne prissent des quartiers d'hiver dans ses états, choisissait déja des députés pour porter à Julien des propositions de paix, et qu'il préparait des présents[275], entre lesquels était une couronne: il devait les faire partir le lendemain, et laisser Julien maître des conditions du traité[276]. Sur les neuf heures du matin, un tourbillon de vent faisant voler la poussière, et le ciel s'étant couvert de nuages épais, les Perses profitèrent de l'obscurité pour tenter un dernier effort. Ils attaquent l'arrière-garde. L'empereur, que la chaleur avait obligé de se défaire de sa cuirasse[277], s'étant saisi d'un bouclier de fantassin, court au péril. Pendant qu'il s'y livre avec courage, il apprend que la tête, qu'il vient de quitter, est dans le même danger: il y vole, et la cavalerie des Perses tourne en même temps la queue de l'armée. Bientôt l'aile gauche, enveloppée, accablée de traits, chargée à grands coups de javelines, épouvantée du cri et de la fureur des éléphants[278], commence à plier. Tandis que l'empereur, accompagné seulement d'un écuyer, court de toutes parts, son infanterie légère prend les Perses par derrière, coupe les jarrets de plusieurs éléphants, et fait un grand carnage. Les Perses fuient: Julien les poursuit avec ardeur, animant ses soldats des gestes et de la voix, levant les bras pour leur montrer les ennemis en déroute. En vain les cavaliers de sa garde[279], se ralliant autour de lui, le conjurent de ménager sa personne[280]; en vain ils l'avertissent que les Perses ne sont jamais plus redoutables que dans leur fuite: en ce moment le javelot d'un cavalier lui effleure le bras droit, et va lui percer le foie[281]. Il s'efforce de l'arracher, et se coupe les doigts: il tombe de cheval, on le relève: il tâche de cacher sa blessure, et remonte sur son cheval. Mais ne pouvant arrêter le sang qui sort à gros bouillons de sa plaie, il crie à ses soldats de ne point s'alarmer; que le coup n'est pas mortel. On le porte sur un bouclier dans sa tente, et l'on s'empresse de le secourir. Quand on eut mis l'appareil, et que sa douleur fut un peu calmée, il redemande ses armes et son cheval[282]: plus occupé du péril de ses gens que du sien propre, il veut retourner au combat, pour achever la victoire: les forces manquent à son courage. Les efforts qu'il fait pour se relever, rouvrent la plaie, d'où le sang jaillit avec violence: il s'évanouit. Étant revenu à lui, il demande le nom du lieu où il se trouve; comme on lui répond que ce lieu s'appelle Phrygie[283], il juge sa mort prochaine, et s'écrie, en soupirant: O Soleil, tu as perdu Julien![284] Le soleil était, comme nous l'avons dit, sa divinité chérie; et l'on raconte qu'étant à Antioche, il avait vu en songe un jeune homme à cheveux blonds, tel qu'on représentait Apollon, qui lui avait déclaré qu'il mourrait en Phrygie[285].
[274] A cause de la disposition des lieux, l'armée, dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 3, marchait formée en bataillons carrés; mais il observe qu'ils étaient peu serrés. Exercitus pro locorum situ quadratis quidem sed laxis incedit.—S.-M.
[275] Δῶρα ἀριθμοῦντος, il comptait des présents. Liban. or. 10, t. 2, p. 303.—S.-M.
[276] Ceci s'accorde avec les indications réunies ci-devant p. 120, l. XIV, § 35, et celles qui se trouvent ci-après, p. 158, note 2, et p. 158, not. 2, l. XV, § 9.—S.-M.
[277] Cette circonstance vient de Zonare (l. 13, t. 2, p. 27). Ammien Marcellin dit seulement, l. 25, c. 3, qu'il avait oublié sa cuirasse, oblitus loricæ.—S.-M.
[278] Ammien Marcellin y ajoute, l. 25, c. 3, la puanteur, fætorem stridoremque elephantorum impatienter tolerantibus nostris.—S.-M.
[279] Ces soldats portaient le nom de Candidati.—S.-M.
[280] Ut fugientium molem, tamquam ruinam malè compositi culminis declinaret. Amm. Marc. l. 25, c. 3. L'historien veut dire que la masse des fuyards était aussi terrible que l'éboulement d'une montagne.—S.-M.
[281] Et incertum subita equestris hasta, cute brachii ejus præstrictâ, costis perfossis hæsit in ima jecoris fibra. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.
[282] Moxque ubi lenito paulisper dolore timere desiit, magno spiritu contra exitium certans, arma poscebat et equum. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.
[283] Ideὸ spe deinceps vivendi absumptâ, quὸd percunctando Phrygiam appellari locum ubi ceciderat comperit. Amm. Marc. l. 25, c. 3. La chronique d'Alexandrie (p. 298) et celle de Malala (part. 2, p. 20 et 22) rapportent cette circonstance; mais l'une appelle Rhasia, Ῥασία, le lieu où Julien succomba, et l'autre lui donne le nom d'Asia; elle ajoute qu'il était voisin de Ctésiphon, πλησίον τῆς πόλεως Κτησιφῶντος. L'auteur dit ensuite que c'était un endroit en ruines et presque désert, où il se trouvait encore quelques habitations, χωρίον ἑστώτων μὲν τῶν οἰκημάτων, ἔρημον δὲ ἦν, ὅπερ ἐλέγετο Ἀσία.—S.-M.
[284] Ce sont les auteurs chrétiens qui rapportent cette imprécation. Elle se trouve dans Philostorge et dans la chronique Paschale. Elle est aussi mentionnée dans la chronique de Malala (part. 2, p. 22.).—S.-M.
[285] Ce songe, rapporté par la chronique Paschale, p. 298, a été copié par Zonare, l. 13, t. 2, p. 28.—S.-M.
XLVI.
Succès du combat.
La chute de Julien avait rendu le courage aux Perses. Le combat continuait avec acharnement. Les Romains frappant leurs boucliers à grands coups de piques, couraient déterminément à la mort. Malgré la poussière qui les aveuglait, malgré l'ardeur du soleil dont ils étaient brûlés, croyant après la perte de leur prince n'avoir plus d'ordre à prendre que de leur désespoir, et pas un ne voulant lui survivre, ils s'élançaient à travers les dards et les javelots des Perses. Ceux-ci se couvraient d'une nuée de traits qu'ils déchargeaient sans relâche: les éléphants, dont la grandeur et les aigrettes flottantes effrayaient les chevaux, leur servaient de remparts. Julien entendait de sa tente le choc, le cliquetis, les cris, le hennissement des chevaux; jusqu'à ce qu'enfin la nuit sépara les combattants couverts de blessures, épuisés de sang et de forces. Les Perses laissèrent sur le champ de bataille un grand nombre de morts, entre lesquels étaient cinquante seigneurs ou satrapes, et les deux premiers généraux Méréna et Nohodarès[286]. Du côté des Romains, Anatolius, grand-maître des offices[287], fut tué à la tête de l'aile droite. Salluste, préfet du prétoire d'Orient, s'exposa cent fois à la mort; il vit tomber à côté de lui Sophorius, son assesseur[288]: lui-même renversé par terre allait être accablé d'une foule d'ennemis, sans la bravoure d'un de ses gardes, qui sacrifiant sa vie, lui donna son cheval pour se sauver. Deux compagnies de la garde de l'empereur l'escortèrent jusqu'au camp. Il dut son salut à l'amour des troupes, et il devait cet amour à son caractère généreux et bienfaisant. Un corps de Perses sorti d'un château voisin nommé Vaccat[289], fondit sur la brigade d'Hormisdas, et lui disputa long-temps la victoire. Dans le même temps une troupe de soixante soldats qui fuyaient, rappelant la valeur romaine, perça les escadrons qui combattaient Hormisdas, s'empara du château, et s'y défendit pendant trois jours contre une multitude de Perses.
[286] Quinquaginta tum Persarum optimates et satrapæ cum plebe maximâ ceciderunt, inter has turbas Merenâ et Nohodare potissimis ducibus interfectis. Amm. Marc. l. 25, c. 3. Nohodarès avait déjà commandé dans la Mésopotamie pour Sapor; voyez ci-devant, t. 2, p. 71 et 72, liv. VIII, § 7.—S.-M.
[287] Qui tunc erat officiorum magister. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.
[288] Consiliarius.—S.-M.
[289] Munimentum Vaccatum. Amm. Marc. l. 25, c. 6. Ce fort, dont nous ignorons la position, n'est connu que par le récit d'Ammien Marcellin.—S.-M.
XLVII.
Dernières paroles de Julien.
Amm. l. 25, c. 3.
Liban. or. 10, t. 2, p. 303, 304 et 323.
[Aur. Vict. epit. p. 228.]
Hier. chron. Philost. l. 7, c. 15.
Cependant Oribasius ayant déclaré que la blessure de l'empereur était mortelle, cette parole parut être pour toute l'armée une sentence de mort. Tous fondaient en larmes, tous se frappaient la poitrine, et l'inquiétude seule suspendait encore les derniers transports de la douleur. Les principaux officiers s'étant rendus dans la tente de Julien, Maxime et les autres fourbes, qui par leurs flatteries meurtrières l'avaient engagé dans cette expédition funeste, pleuraient autour de ce prince, dont ils avaient empoisonné la vie et causé la mort. Pour lui, soutenant mieux que ces imposteurs le personnage de philosophe, dont ils l'avaient revêtu dès sa jeunesse, l'œil sec, couché sur une natte couverte d'une peau de lion (c'était son lit ordinaire), il adressa ces paroles à cette triste assemblée, qui s'empressait de le voir et de l'entendre pour la dernière fois: «Mes amis, voici le moment où je vais quitter la vie; et je ne dois pas me plaindre d'en sortir trop tôt. La vie n'est qu'un prêt à volonté, que nous fait la nature: je la rends avec joie, comme un débiteur de bonne foi. La philosophie m'a enseigné que l'ame étant plus précieuse que le corps, elle n'a sujet que de se réjouir lorsqu'elle s'épure en se séparant d'une matière vile et grossière. Les dieux, pour honorer la piété de plusieurs vertueux personnages qu'ils chérissaient, n'ont point trouvé de plus belle récompense que la mort. Ils m'ont déja récompensé pendant ma vie, en m'inspirant un courage à l'épreuve des périls et des travaux. Dans une si courte carrière j'ai mille fois reconnu que les douleurs ne triomphent que de ceux qui les fuient, mais qu'elles cédent à ceux qui osent les combattre. Je ne sens ni repentir ni remords de tout ce que j'ai fait, soit dans l'ombre de la retraite, où l'injustice a tenu ma jeunesse cachée, soit dans le grand jour de la puissance souveraine où les dieux m'ont placé. J'avais hérité cette puissance de mon aïeul associé aux honneurs des dieux; je l'ai, à ce que je crois, conservée sans tache, gouvernant mes sujets avec bonté, attaquant et repoussant mes ennemis avec justice. Le succès n'a pas couronné mon entreprise; mais les êtres supérieurs aux hommes se sont réservé le pouvoir de dispenser les succès. Persuadé qu'un prince n'est établi que pour rendre ses sujets heureux, je me suis interdit ce despotisme qui corrompt les états et les mœurs: je me suis regardé comme le premier soldat de ma patrie, toujours prêt à la servir au péril de ma vie, ferme dans les dangers, bravant les caprices de la fortune. Je savais, je vous l'avoue, je savais, sur la foi infaillible des oracles que je périrais par le fer: je remercie l'Éternel[290] de ne m'avoir pas condamné à mourir par le glaive de la trahison, ni dans les tortures d'une longue maladie, mais de mettre fin à mes jours sur un théâtre glorieux, dans le cours des plus brillants exploits. C'est une lâcheté égale de désirer la mort, quand il est à propos de vivre, et de la fuir quand il est temps de mourir. Je ne vous en dirai pas davantage; je sens que mes forces m'abandonnent.»
[290] Sempiternum veneror numen. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.
XLVIII. Sa mort.
Ce discours, plusieurs fois interrompu par de vifs accès de douleur, ne fut pas plus tôt achevé, que ses officiers le conjurèrent avec larmes de nommer son successeur. Ayant promené ses regards autour de son lit: Non, dit-il, je ne vous le désignerai point; peut-être ne nommerais-je pas le plus digne; et peut-être en le nommant, ne lui ferais-je qu'un présent funeste: vous lui en préféreriez un autre. Plein de tendresse pour la patrie, je souhaite que vous lui choisissiez un maître qui comme moi se souvienne toujours qu'il est son fils: songez à vous conserver tous; tel a toujours été l'objet de mes travaux. Après ces paroles prononcées d'un ton tendre et touchant, il recommanda que l'on portât son corps à Tarse, où il avait résolu de s'arrêter au retour de son expédition. Il fit à ses amis le partage des biens qui lui appartenaient en propre[291]; et voulant donner à Anatolius des marques de sa bienveillance, il demanda où il était. Salluste ayant répondu qu'il avait reçu la récompense de sa vertu, Julien comprit qu'il avait perdu la vie; et ce prince qui regardait sa propre mort avec tant d'indifférence, s'attendrit sensiblement sur celle de son ami. Comme il voyait fondre en larmes les officiers et les philosophes qui l'environnaient: Cessez, leur dit-il, de déshonorer par vos larmes un homme qui va s'élever au séjour des dieux[292]. Il continua de s'entretenir avec Priscus et Maxime sur l'excellence de l'ame. On remarque même qu'il jeta encore dans cette conversation toutes les subtilités de sa métaphysique, et que dans Julien, le philosophe n'expira qu'avec l'empereur. Enfin vers le milieu de la nuit du 26 au 27 de juin[293], sa blessure s'étant rouverte peut-être par la contention de son esprit et la vivacité de ses discours, l'inflammation dévorant ses entrailles, il demanda un verre d'eau fraîche: dès qu'il l'eut bu, il rendit le dernier soupir. Il était dans la trente-deuxième année de son âge, ayant régné depuis la mort de Constance un an sept mois et vingt-trois jours[294].
[291] Familiares opes junctioribus velut supremo distribuens stilo, Amm. Marc. l. 25, c. 3. Ce qui veut dire que Julien fit un testament sans remplir les formalités ordinaires, selon la faculté accordée aux guerriers qui périssaient sur le champ de bataille. Cette sorte de testament s'appelait in procinctu.—S.-M.
[292] Humile esse, cœlo sideribusque conciliatum lugeri principem dicens. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.
[293] Du 26 au 27 Désius, selon les Grecs de Syrie, qui avaient donné au mois de juin, le nom macédonien de Desius. On était alors, selon la chronique de Malala (part. 2, p. 22), en l'an 411 de l'ère d'Antioche.—S.-M.
[294] Les renseignements géographiques que nous possédons sur la route suivie le long du Tigre par Julien, sont si peu nombreux et si défectueux, qu'il est presque impossible d'indiquer approximativement le lieu où il périt. Les efforts faits par d'Anville (L'Euphrate et le Tigre, p. 95 et 97, et Geograph. Anc. t. 2, p. 248) ont eu peu de succès. Il existe cependant une indication, négligée par ceux qui se sont occupés de ce point, et qui ne me paraît pas sans importance. Elle se trouve dans la chronique de Malala. J'ai déja eu l'occasion de remarquer l'exactitude des détails que cet auteur nous a transmis sur l'expédition de Julien. On ne doit pas en être surpris, puisqu'il les avait empruntés à deux écrivains qui avaient fait cette campagne. C'était Magnus de Carrhes que j'ai déja mentionné ci-devant, p. 58, note 3, p. 66, note 2, et p. 99, note 2, livre XIV, § 3, 7 et 24, et un certain Eutychianus Cappadocien, qui était vicaire de la première cohorte des troupes arméniennes, ὁ Καππάδοξ, ϛρατιώτης ὤν, καὶ βικάριος τοῦ ἰδίου ἀριθμοῦ τῶν Πριμοαρμενιακῶν. Jean Malala rapporte donc, d'après ces deux auteurs, que le lieu qu'il appelle Asia (voyez ci-devant, § 45, p. 137, note 1), était voisin d'une ville antique et presque ruinée, τείχη παλαιὰ πεπτωκότα πόλεως, qui se nommait Bubion, Βουβίων. Cette ville qui n'est mentionnée par aucun autre auteur, était selon lui à 150 milles, ἐπὶ μίλια ρν' de Ctésiphon. Cette indication fait voir que c'est environ à 50 lieues au nord de Ctésiphon, en suivant les bords du Tigre, qu'il faut placer le lieu où Julien finit sa vie. Je ferai usage de cette notion, pour dresser cette partie de la carte de l'expédition de Julien, qui doit être jointe à cet ouvrage.—S.-M.
XLIX.
Précis de son caractère.
Ainsi périt ce prince, le problème de son siècle et de la postérité. Ses qualités brillantes éblouissent les yeux[295]. Si l'on en considère le principe, l'admiration diminue. On aperçoit dans cette ame élevée tout le jeu de la vanité. Avide de gloire, comme les avares le sont de richesses, il la chercha jusque dans les moindres objets. Sa tempérance poussée à l'excès devint une vertu de théâtre. Son courage passa de bien loin les bornes de la prudence[296]. Une grande partie de ses sujets ne trouva jamais en lui de justice. S'il eût été vraiment le père de ses peuples, il eût cessé de haïr les chrétiens lorsqu'il commença à leur faire la guerre, c'est-à-dire au moment qu'il devint leur empereur. Il n'épargna leur vie que dans ses paroles et dans ses édits. Julien est le modèle des princes persécuteurs, qui veulent sauver ce reproche par une apparence de douceur et d'équité[297].
[295] Je ne puis m'empêcher de rapporter ici les vers du poète chrétien Prudence sur Julien. Ils sont peut-être les plus beaux de son poëme, et ils font honneur à son impartialité. Les torts et les erreurs de Julien, ne lui empêchent pas de rendre justice à ses belles qualités, comme guerrier, et ce qui est plus remarquable encore comme législateur.
Ductor fortissimus armis;
Conditor et legum celeberrimus; ora manuque
Consultor patriæ; sed non consultor habendæ
Relligionis; amans tercentum millia divum,
Perfidus ille Deo, sed non et perfidus orbi.
Prudent. Apotheos. 450.
La mémoire d'un grand homme, semble élever le talent du poète, presque partout fort médiocre.—S.-M.
[296] La plupart de ces traits ont été empruntés à Aurélius Victor (epit. p. 228 et 229), qui s'exprime ainsi. Cupido laudis immodicæ: cultus numinum superstitiosus: audax plus, quam imperatorem decet; cui salus propria, cum semper ad securitatem omnium, maximè in bello conservanda est.—S.-M.
[297] Ammien Marcellin rapporte tout le bien et tout le mal qu'on peut dire de ce prince; en lisant cet auteur avec attention et impartialité, on trouve dans son ouvrage que le bien l'emporte de beaucoup sur le mal. Le plus grand défaut de Julien fut peut-être de n'avoir pas bien jugé son siècle; toujours transporté en imagination aux époques brillantes de l'empire, plein de la haute idée qu'il s'était formé de la grandeur romaine, enthousiaste d'Homère, il ne s'était pas aperçu que tout avait changé autour de lui, et que ce n'était plus que par des moyens nouveaux qu'on pouvait accomplir de grandes choses. Les malheurs de son enfance et le massacre de sa famille, eurent une fâcheuse influence sur sa conduite. L'aversion qu'il devait avoir contre Constance, son oppresseur et l'assassin de tous les siens, lui fit haïr la religion que celui-ci professait, et elle le mit involontairement en relation avec les mécontents, les adversaires de l'ordre de choses établi, c'est-à-dire avec tout ce qui était resté attaché à l'ancienne religion de l'état.—S.-M.
L.
Fables inventées au sujet de la mort de Julien.
Liban. or. 10. t. 2, p. 303 et 323.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 117.
Passio Sti Theodoriti apud Acta mart. sinc.
Socr. l. 3, c. 21.
Theod. l. 3, c. 21 et 25.
Soz. l. 6, c. 1, et 2.
Philost. l. 7, c. 15.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.
Niceph. Call. l. 10, c. 34.
Zon. l. 13, t. 2, p. 27.
Cedr. t. 1, p. 307.
Dans le récit de sa mort j'ai suivi Ammien Marcellin, auteur impartial, et qui servait alors dans l'armée de Julien. Sans parler des révélations miraculeuses, qui ne prouvent avec certitude que l'horreur qu'on avait conçue de Julien, je me contenterai de rendre compte de quelques circonstances, rapportées par divers auteurs. Quelques-uns le font périr de la main d'un transfuge; d'autres, de celle d'un bouffon qu'il menait avec lui pour le divertir, ce qui n'est nullement conforme au caractère de Julien. On raconte encore que ce prince étant monté sur une éminence pour considérer son armée, et voyant qu'il lui restait beaucoup plus de troupes qu'il ne pensait, s'écria: Quel dommage de ramener tant de Romains sur les terres de l'empire! et qu'un soldat indigné de cette réflexion inhumaine, lui passa son épée au travers du corps. Sapor lui-même, pour avoir sujet d'insulter les Romains, leur reprocha d'avoir été les meurtriers de leur empereur. Libanius, ennemi juré des chrétiens, en rejette sur eux le soupçon. Ce qui a fait naître toutes ces opinions, les unes bizarres, les autres destituées de fondement, c'est que, Sapor ayant promis une récompense à celui qui avait blessé Julien, personne ne se présenta pour la recevoir: ce qui n'a rien d'étonnant, s'il est vrai, comme un auteur le rapporte, que le cavalier perse ou sarrasin qui lui porta le coup mortel, fut aussitôt tué par l'écuyer du prince. C'est encore une tradition fort commune, que lorsque Julien se sentit blessé, il recueillit dans sa main le sang qui jaillissait de sa plaie; que le jetant en l'air, il s'écria: Rassasie-toi, Galiléen[298]: tu m'as vaincu, mais je te renonce encore; et qu'après avoir ainsi blasphémé contre Jésus-Christ, il vomit aussi mille imprécations contre ses dieux, dont il se voyait abandonné. Ce fait n'est soutenu d'aucun témoignage suffisant. Sans s'écarter du respect que mérite saint Grégoire de Nazianze, on peut douter d'une autre circonstance, qu'il rapporte sur la foi d'un bruit populaire. On disait que Julien après sa blessure, étant couché sur le bord d'une rivière, avait voulu s'y précipiter, pour être mis au rang de ces prétendus immortels, Enée, Romulus et quelques autres dont le corps avait disparu; et que sa vanité allait se satisfaire, si un de ses eunuques ne s'y fût opposé. Mais outre que Julien n'avait point d'eunuques à son service, ce récit ne peut s'accorder avec celui d'Ammien Marcellin, témoin oculaire.
[298] Νενίκηκας Γαλιλαῖε. Theod. Hist. eccles. l. 3, c. 25.—S.-M.
LI.
Faits véritables.
Liban. or. 10, t. 2, p. 323 et 324.
Hier. in Habacuc. c. 3, t. 6, p. 659 et 660.
Optat. schism.
Donat. l. 2, p. 36 et 37.
Theod. l. 3, c. 23.
Soz. l. 6, c. 2.
Voici des faits plus vraisemblables et mieux assurés. Saint Jérôme, qui était âgé de vingt-deux ans quand Julien mourut, raconte qu'au milieu des gémissements que la mort de ce prince arrachait à l'idolâtrie, il entendit ces paroles de la bouche d'un païen: Comment les chrétiens peuvent-ils vanter la patience de leur Dieu! Rien n'est si prompt que sa colère. Il n'a pu suspendre pour un peu de temps son indignation. Julien était sur le point d'envoyer en Afrique un édit de persécution: on ne sait même si cet édit n'était pas déja expédié. Les païens en triomphaient: ils attendaient avec impatience le retour de l'empereur, pour voir couler le sang des chrétiens. A la nouvelle des premiers succès qu'il avait dans la Perse, Libanius rencontrant à Antioche un chrétien qu'il connaissait: Eh! bien, lui dit-il pour insulter à Jésus-Christ, que fait maintenant le Fils du charpentier? Il fait, lui repartit le chrétien, un cercueil pour votre héros. Sapor regarda la mort de ce redoutable ennemi comme une éclatante victoire. Il consacra aux dieux Sauveurs les présents qu'il avait destinés à Julien. Depuis le commencement de la guerre, Sapor consterné mangeait sur la terre; il ne prenait aucun soin de ses cheveux: alors il quitta ces marques de tristesse, et se livra à toute la joie d'un triomphe. Les Perses témoignèrent long-temps par des symboles énergiques l'effroi dont les victoires de Julien les avaient frappés. Pour désigner ce rapide conquérant, ils avaient coutume de peindre un foudre, ou un lion qui vomissait des flammes, et d'y ajouter le nom de Julien.