I
—«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa série, qu'il avait publié dans le Gil-Blas. Ah! on le lui arrangeait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait.
Il se tut, envahi d'une tristesse.»—
Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre. C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les hymnes triomphaux du Paradou et les marches funèbres de Germinal. O peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main. Ton œuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et faux par ce qu'ils nient[ [2].