IV

J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres; voici un chef-d'œuvre: Pêcheur d'Islande. Qu'il serait intéressant d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[ [39]. Elles m'ont été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la vie les «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils ne se sont point trompés pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur les procédés de composition de M. Loti.


C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, dans Pêcheurs d'Islande.

La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le reste de l'année en ex voto au plafond de l'église. Le navire est à califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun! Kraoun!»[ [40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête, chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»

Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement, tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y fiance vraiment l'amour.

Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.

Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière. Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.


La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.

Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la «pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman. Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda. Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore; elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi depuis dix ans...

Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.


Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.

De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven, après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. Et les inscriptions sont alors plus longues: «A la mémoire de Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856.» Et celle-ci, toute grosse d'effusions: «A la mémoire de Sylvestre Bernard, capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du 5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos prières. Nous ne t'oublions pas.»

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer, et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur paroisse...


... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux dents. Je lui demande la maison de Lomic.

—Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?

—Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?

—Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne face rouge et ses épaules d'hercule.

Le brigadier—un gallot, à l'air et à la voix—prend un temps pour rallumer sa pipe...

—Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.

Nous voilà en route.

—Et Lome?

—Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman, et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...

—Et Lome?

—Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple, monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il n'y a pas à sortir de là...

—Et Lome?

—Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux sœurs? Qu'il est l'aîné de la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain. Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ, remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée devant l'huis, sans oser ouvrir!...

Le brigadier s'arrête.

—Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard... Je vous quitte: c'est la maison du «héros».


Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à bord de la Champenoise, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la Champenoise. Une petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz, Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon, l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne...

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CHAPITRE III
LES SYMBOLISTES

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CHAPITRE III
LES SYMBOLISTES

Joris-Karl Huysmans.—Paul Adam.—Jean Moréas.—Edouard Dujardin.—Gustave Kahn.—Francis Poictevin.—Maurice de Fleury.—Léo d'Arkaï.—Charles Vignier.

Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues. L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif.

Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire, que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait mêlé à d'autres éléments.

Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et déliquescents[ [41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine; mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir qu'il était symboliste[ [42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.