IV

On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques», quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques «purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.

M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au Figaro du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir Le viol, où il y a le souvenir de Mlle de Maupin. Le petit Moreau est une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du sentiment maternel.

Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-sœur de M. Bergerat[ [155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses «salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans Le lion de la victoire et dans La reine de Bengalore.

M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[ [156], a prodigué dans tous les genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'Elohim et Jaweh que cite M. Jules Tellier (Nos poètes). Dans le roman, n'eût-il écrit que la Dame de Coëtquen, qu'il mériterait une place distinguée entre ses confrères. Mais je recommanderai surtout de lui Les Mériahs, où j'ai trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très profond.

M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas, voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui Possédée d'amour et le Satyre. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent au dramatique sombre de Ponson du Terrail.

Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui pourrait s'intituler: Comment on ne doit pas se faire un style[ [157]. Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si vous voulez, comme la donnée des Rois en exil. Bien entendu que le sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il étudiera méticuleusement jusqu'aux places des que, des si, des virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux Mémoires; et ainsi pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.