I
Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique, mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain. Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau, qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.
En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux, qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que la mère se dépense pour les vieux et les petits.
Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le rôle de la femme [159.]
[Note 159: ][ (retour) ] Gabriel Deville, op. cit., p. 30.
Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre, comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?
Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante, mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les ateliers industriels.
A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.
Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants, c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop; beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que, d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?
Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de l'absolu. N'exagérons point l'indépendance de la femme; car les socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage l'intérêt de la famille; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà l'essentiel.
II
Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées. C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend; et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.
Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous. Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans s'abaisser et déchoir.»
Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes, fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées. Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa place et aussi, peut-être, quelque application.
Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible, précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner, de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer la paix et la santé.
En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que, soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que, jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes (calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même métier [160].
[Note 160: ][ (retour) ]Marion, Psychologie de la femme, p. 60.
Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité future.».
III
En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars 1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par jour [161]; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine; 3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs industrielles. Pourquoi?
[Note 161: ][ (retour) ] Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902, et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.
Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la main-d'oeuvre féminine.
Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors, les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture, la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper l'une et violer l'autre.
Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent, infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir. C'est le chaos.
Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser, par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la société [162].
[Note 162: ][(retour) ] Voyez Paul Leroy-Beaulieu, Le Travail des femmes au XIXe siècle, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.