I

En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les mêmes voeux.

Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés sur l'infériorité lamentable des salaires féminins [163]. L'ouvrière adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes, est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas. Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M. Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit centimes de façon pour un pantalon de toile [164].» Je sais même à Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.

[Note 163: ][ (retour) ] Paul Leroy-Beaulieu, le Travail des femmes au XIXe siècle; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans l'industrie, pp. 50 et suiv.--Office du travail, Salaires et durée du travail dans l'industrie française, t. IV; Résultats généraux, p. 16.--Comte d'Haussonville, Salaires et misères des femmes.

[Note 164: ][ (retour) ] Charles Benoist, Les Ouvrières de l'aiguille à Paris.

Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le souteneur.

Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au travail libre une concurrence désastreuse [165].» Les remèdes proposés à ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes corporatifs intéressés [166]

[Note 165: ][ (retour) ] Rapport de Mlle Bonneval au congrès de 1900.

[Note 166: ][ (retour) ] Même rapport: La Fronde, du 6 septembre 1900.

La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition, c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.

D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats, ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes, les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la prison de Clermont [167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité sociale ne se corrigera qu'à la longue.

[Note 167: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes: toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale ou dans la réglementation légale?

Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant, le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés, habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat, fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement, montrent quelque activité [168]. L'idée syndicale fait donc péniblement son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées, solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les couvents?

Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée [169]: c'est à savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne pardonneraient jamais aux communautés.

[Note 168: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

[Note 169: ][ (retour) ] Salaires et misères de femmes, pp. 42 et 43.

Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon plaisir du gouvernement.

D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions. Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de confiance en l'avenir.

Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup, le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.

Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer, d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900, l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige, c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse, toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un patron modèle?

II

Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil sentiment est abominable.

C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?

Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que, dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins, créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins et féminins.

Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant, par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus d'énergie, de plus d'endurance.

Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux se rapprocheront [170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être femme.

Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations nationales, départementales, communales et hospitalières donnent l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité [171].

[Note 170: ][ (retour) ] Le Travail des femmes au XIXe siècle, p. 141.

[Note 171: ][ (retour) ] Voir la Fronde du 6 septembre 1900.

III

Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail, nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui s'appelle la maternité.

Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?

Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces caresses de la mère.

Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des oeuvres privées et des pouvoirs publics.

Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au moins [172].

[Note 172: ][ (retour) ] Voyez pour les détails P. Augustin Rösler, La question féministe, p. 237.

Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies. La Couturière et la Mutualité maternelle, patronnées par les grandes maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion, de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les enfants malades [173].

[Note 173: ][ (retour) ] Congrès international de la condition et des droits des femmes. La Fronde du 7 septembre 1900.

Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement «inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière [174].» Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût imposé à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de moyens d'existence pour elle et son enfant.»

[Note 174: ][ (retour) ] Voir la Fronde du 7 septembre 1900.

Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères pauvres.

Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille; qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré, les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.

Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes, les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition» qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital? Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.

Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur. Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la conscience et l'amour de ses devoirs.

L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc facultative. Et j'ajoute que l'assistance de l'État sera supplétive: ces deux choses se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit, en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable [175].» C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient nourris et élevés aux frais de la collectivité.»

[Note 175: ][ (retour) ] Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au Congrès international de la condition et des droits des femmes. La Fronde du 7 septembre 1900.

Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.

Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite; elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule condition qu'elle soit supplétive pour l'État et facultative pour la mère. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!

IV

Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus. Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes [176].» Nous relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un pays libre [177].» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à l'encontre de son but [178]

[Note 176: ][ (retour) ] Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie Maugeret au Congrès catholique de 1900. Le Féminisme chrétien du mois de juillet 1900, p. 211.

[Note 177: ][ (retour) ] La Ligue, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année 1900, pp. 82 et 83.

[Note 178: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé la justice. La Fronde est imprimée uniquement par des femmes. Or, le travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit, interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de près au journalisme et à l'imprimerie.

On sait que Mme Durand est directrice de la Fronde; de son côté, Mme Maria Martin a fondé le Journal des Femmes; et quant à Mlle Maugeret, non contente d'inspirer et d'imprimer le Féminisme chrétien, elle a créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance légale.

De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes, mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.

Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle est souvent victime.

Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite. La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose, cette loi fera toujours des mécontents.

C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences ou même par exception.

Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une arme dirigée contre le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée pour la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées, par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement de meilleures moeurs industrielles.

D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté. Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères dans leurs ménages [179]!» Appliquées à la famille, les lois d'exception feraient beaucoup plus de mal que de bien.

[Note 179: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe, Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»

Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes, couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du moins, la protection a du bon [180].

[Note 180: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des Droits de la Femme. La Fronde du 6 septembre 1900.

Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.

Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux souterrains devraient être seulement la punition des criminels. Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?

V

Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre», nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,» déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail, prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception [181].» Au fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes. Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,» nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général, en eût pu sortir [182]

[Note 181: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

[Note 182: ][ (retour) ] Rapport cité plus haut, eod. loc., p. 78.

Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à cette double constatation que les lois, qui régissent le travail féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent: 1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.

Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.

Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi, plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur. Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous [183].» Et sur la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction de sexe, d'un régime égal de protection.»

[Note 183: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps, aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes machines.

Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle, vulgairement des coups de collier [184].» Est-il possible que cette inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait. Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les ouvrières et les employées.

[Note 184: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider momentanément les forces de la femme.

Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières, acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales, réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie et à la nature des choses!

Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite, sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières, auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.