I
Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.
Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme [2]». Depuis lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord analyser les symptômes et reconnaître la gravité.
[Note 2: ][ (retour) ] Théorie des Quatre Mouvements, 2e édit. 1841. Librairie sociétaire, p. 195.
Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête, risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.
Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un phénomène négligeable.
En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme ouvrier, un féminisme bourgeois, un féminisme mondain, un féminisme professionnel, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.
II
Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente des prérogatives de son conjoint.
C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté, l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.
Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus foi dans son homme. A qui la faute?
Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion, est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?
Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières, faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.
III
Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure, récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement des règles mêmes du mariage.