I
Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles, dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté, d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.
Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles, parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.
Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images! Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante, et troublées par les risques probables et les accidents possibles de l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons est l'âge critique de la femme intellectuelle.
On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré, crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail; et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.
II
Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité? Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est faite. Elles ont pris déjà la place du maître.
On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que, l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises, qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable? Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses? Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.
Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des générations nouvelles.
III
Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie, je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante. Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les «administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux tentations de la «vie facile»?
Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit, la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris. Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères. On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances», d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer rapidement en évaporées.
Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon, de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes, joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction, sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.
N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades. Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons traîner sur la table de famille les livres les moins propres à entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme, suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille, élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une «émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches sacrées de la maternité.
IV
Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine, il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.
Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes, les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la constitution économique et sociale de la famille française. Liberté, égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme un frère!
Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»