I
Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées, opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus facilement qu'elles l'auront moins effarouché.
Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole, il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces. Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée, sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête, qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et ne trempaient virilement leur organisme.
Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la bicyclette surtout.
La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.
Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance. Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un remède à la dépopulation.
Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style, que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors peuvent corrompre les moeurs.
II
On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.
Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt parfaitement ridicules.
En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin, l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral, puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de Berlin un aspect tout à fait réjouissant.
Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou corrigées. Prenons patience.
J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit jusqu'ici grand effet.
A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique. Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser, certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son intervention, la question de toilette est restée sous la loi de liberté [5].
[Note 5: ][ (retour) ] La Fronde du 7 septembre 1900.
Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique, sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend plus.
Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du sportsman.
Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur grâce et aussi leur faiblesse.
Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme, qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.
Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque plus que la moustache,--et encore!
Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés, elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous, ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle, l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté, la santé et l'avenir de la société française.
III
Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme, il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de la femme.
Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes? Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux Anglaises!
Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le club, elles perdraient le foyer [6].» A vivre d'une vie trop masculine, la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.
[Note 6: ][ (retour) ] Les Femmes gui votent. Annales politiques et littéraires du 15 avril 1896.
J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous donna: le charme [7]?»
[Note 7: ][ (retour) ] La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, pp. 873 et 883.
Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid. Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux: l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.