I

C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures, transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands courants d'opinion. Ce sont: le féminisme révolutionnaire, le féminisme chrétien et le féminisme indépendant.

Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations générales.

Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la famille unifiée.

Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens, mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des espèces animales [8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui, aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.

[Note 8: ][ (retour) ] Les Hommes féministes. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 828.

A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car «vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel, nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»

Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules Renard, qui dirige la Revue socialiste, en fait l'aveu: «Le jour où les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la marche de l'humanité ne dureront pas longtemps [9].» Je crois bien! N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte des classes».

[Note 9: ][ (retour) ] Revue encyclopédique, loc. cit., pp. 827 et 830.

Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat, l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonneviale affirmait à nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous les rencontrerons souvent sur notre chemin.

II

Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»

Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des féministes chrétiens.

Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.» Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons», c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses velléités despotiques, surtout envers sa femme [10]

[Note 10: ][ (retour) ] Revue encyclopédique, loc. cit., p. 825.

Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne seront point battues ni les maris trompés.

Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme, à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.

C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une «camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.