I

Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le mot d'ordre de ces dames.

Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage: rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des autres.

La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?

A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout détruire «afin de rester seul [15]». Voilà l'origine sanglante de «l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle primitif fut la plus perspicace des brutes.

[Note 15: ][ (retour) ] Jules Bois, l'Ève nouvelle, p. 16.

Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes d'adorables petites créatures.

Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce qu'ils y mourraient [16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes! Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?

[Note 16: ][ (retour) ] Jules Bois, l'Ève nouvelle, p. 17.

II

Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la douce royauté des femmes.

A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens, et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.

Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère. Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps: c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?

L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices, en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir, luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès, s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse reconnaissance.

Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce, persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève, épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal. La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la création.

Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la faiblesse, à la beauté!

Dans le passé profond, barbare et ténébreux,

Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;

Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage

Comme sous le pressoir un fruit délicieux.

C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève nouvelle [17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.

[Note 17: ][ (retour) ] Les Hommes féministes. Revue encyclopédique du 23 novembre 1896, p. 831.

III

Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé. Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme, l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme, mais la «dame [18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le présent.

[Note 18: ][ (retour) ] Jules Bois, l'Ève nouvelle, pp. 82 et 83.

Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes, dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un «cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices, vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France? toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole, aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure victime. Le seul coupable, c'est l'homme.

Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre, ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes [19]. Combien de romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.

[Note 19: ][ (retour) ] Les Hommes féministes. Revue encyclop., loc. cit., p. 827.

En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?

Ce n'est point l'avis du Grand Catéchisme de la Femme, dont le passage suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines; toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure, la perpétuelle déchue [20].» Et renchérissant sur ces excès de langage, une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la Demi-Bête».

[Note 20: ][ (retour) ] Cité par M. de Rochay dans la Question féministe. Avant-propos, p. VIII.

IV

Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort, en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.» Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle opprimée [21].

[Note 21: ][ (retour) ] Les Hommes féministes, op. cit., pp. 825 et 826.

On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme «entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement féministe doit l'affranchir de cet asservissement [22].» Et ne croyez pas que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse [23].

[Note 22: ][ (retour) ] La Femme moderne, loc. cit., p. 860.

[Note 23: ][ (retour) ] La Femme moderne, loc. cit., p. 879.

Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche, vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève, on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif, instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir. C'est un ange de rebut [24]

[Note 24: ][ (retour) ] Préface de l'Ami des femmes. Théâtre complet, t. IV, p. 45.

Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril [25]

Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que «l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle [26]

[Note 25: ][ (retour) ] La Femme nouvelle, loc. cit., p. 837.

[Note 26: ][ (retour) ] La Femme moderne, loc. cit., p. 891.