I

Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité; ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence. Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions, visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point de direction concertée.

Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant, que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari et à ses enfants [35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner aussi joliment les «chères camarades».

[Note 35: ][ (retour) ] Journal des Débats du 8 août 1899, extrait du Nineteenth Century.

Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en «conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaette Schirmacher nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité [36]

[Note 36: ][ (retour) ] Journal des Débats du 15 juillet 1899.

Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque dans l'histoire du féminisme français.

Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.

II

Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation. Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris, présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel. On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux, l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions, oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de la charité chrétienne.

Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on savoir comment la directrice du Féminisme chrétien entend le rôle d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi, Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les combattre [37]

[Note 37: ][ (retour) ] Rapport sur la situation légale de la femme. Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 141.

Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M. Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.

On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice, réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles, le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus enviable?

En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les commandements impérieux du code Napoléon.

Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion représentée comme l'école de tous les esclavages.

Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la vie conjugale [38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.

[Note 38: ][ (retour) ] Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et 144.

III

Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites, prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles. Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de «la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe intéressante: la Femme,--et la plupart des dames qui composaient le comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui ouvrant le Palais de l'Économie sociale?

On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes, toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de l'avenir.

Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs des deux sexes.

Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un «Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres, misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient, qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement. Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une dot [39]

[Note 39: ][ (retour) ] Du régime des biens de la femme mariée. Rapport lu au Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, in fine.

A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et modéré!

IV

Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes» tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant. Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent; beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet ouvrage, ses voeux et ses conclusions.

Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux épithètes.

La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture, Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens» qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des opérations financières cléricales et politiques [40]». Enfin Mme Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal [41]».

[Note 40: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique de la Fronde du 6 septembre 1900.

[Note 41: ][ (retour) ] Ibid., nº du 9 septembre.

Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles», dit la Fronde, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme furent salués d'applaudissements prolongés.

Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société actuelle [42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec «leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule et même famille [43]

[Note 42: ][ (retour) ] Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la femme. La Fronde du 6 septembre 1900.

[Note 43: ][ (retour) ] Discours d'ouverture, même numéro.

Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion. Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule: «Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de formidables protestations [44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout nationaliste [45]

[Note 44: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique, même numéro.

[Note 45: ][ (retour) ] La Fronde du 7 septembre 1900.

Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes», affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été prononcées au Congrès de la Gauche féministe [46]. C'est Mme Marguerite Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé, le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.

[Note 46: ][ (retour) ] Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.

V

Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme. Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée, bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance. En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement, par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu, accrédité par les honnêtes femmes.

On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis, conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit au but à atteindre et au droit à conquérir.

Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus encore que du dévouement de quelques-uns [47].» C'est la vérité même; d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté), composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors, les idées des femmes françaises [48].

[Note 47: ][ (retour) ] La Fronde du 14 septembre 1900.

[Note 48: ][ (retour) ] Même journal du 12 septembre 1900.

On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave modestie.

Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups terribles destinés à libérer la femme française des liens qui l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat, tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la poussière.

Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.

Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de l'espèce.

D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons conséquemment notre émancipation intellectuelle et pédagogique, économique et sociale. Instruisons-nous pour être libres; gagnons notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance et d'autorité, parler de notre émancipation politique et familiale et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et le gouvernement domestique.»

C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation individuelle des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur émancipation sociale, estimant avec raison que, ces améliorations réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles, vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul. A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole. Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.

Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour l'humanité.

Il ne s'agit donc point de prendre parti pour ou contre le féminisme, de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier 1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour et contre le féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi «canards» qu'on se l'imagine en Amérique.