I

Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes, qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux, persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle» sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme de grands et vigoureux esprits.

Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame, vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux: «L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.

Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.

Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales, soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme; et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter: «Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux, gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la raison.

Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire, cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre traditionnelle royauté.

Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?

Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à l'égalité politique. Cela est une nouveauté.

II

Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient de peu de considération.

Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme; l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes d'église et les hommes de robe du grand siècle.

Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement, la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils, tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.

On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les vices [49].» Nul enseignement ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.

[Note 49: ][ (retour) ] A. Rebière, Les Femmes dans la science; menus propos, p. 332.

Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée, on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle. Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce qu'il faut dire sans la moindre réticence.

III

La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de l'organisme social, est fondée.

Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule. Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes, et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.

D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression» dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur est particulièrement chère et vénérable.

D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis. Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»

Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature. Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la raison biologique qui a été le principe du fait social.

Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus, dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur, que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps, la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale, soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.

Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme, c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.

Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme. Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M. Marion, le contre-pied du progrès séculaire [50]

[Note 50: ][ (retour) ] Psychologie de la femme, p. 3.

Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit. Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela, elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée, qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et, pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»

L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces «grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à nourrir et élever les petits enfants [51].» Bref, nul article de loi ne changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette déformation accomplie, l'humanité périrait.

[Note 51: ][ (retour) ] Opinions à répandre, p. 159.

Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes, comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières, tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la société humaine.

Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui, revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même droit au respect, à la lumière, à la vie.

Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de «réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique, elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins, la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la «personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits complétera et achèvera la déclaration des nôtres.

Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la communauté.

Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra jamais se départir de la règle suivante: Il faut que la femme puisse être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement. Rien de plus, rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature, mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale considération, égale culture morale, égal développement intellectuel s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.