I
Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution. Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume, le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions, la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser. Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.
Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine: soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle. L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont intelligents à leur manière.
En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme! Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!
En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles valent.»
Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné, après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.
On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et de faciliter cette importante démonstration.
Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant. Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement aimable et jolie.
Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un spécialiste.
II
Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences, si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être, d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes fervents d'une suave béatitude.
Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement biologique, «le contraire de la réalité.»
En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M. Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante. Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les ténèbres [52].
[Note 52: ][ (retour) ] Les Hommes féministes. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, pp. 829 et 830.
On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle jamais close?
Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort. Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède, autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature. Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.