I
Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe masculin est en possession d'une supériorité de production intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de la prééminence de l'intellectualité virile.
Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter. Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si, dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.
Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts, des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous induit à douter de l'égalité mentale des sexes.
A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi, car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin secret [53].»
[Note 53: ][ (retour) ] Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la Faillite du Mariage de M. Joseph Renaud, p. 31.
Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir, nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais, en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.
Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature, l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en ce temps-là l'humanité cessera d'exister.
Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les différences de conformation physiologique des sexes, établit péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir jusqu'au plus profond de l'âme.
On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité. Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable, s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation ni dépendance avec le contenant.
Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette première différence biologique a des répercussions et des prolongements nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases nouvelles,»--ce qui est impossible.
II
En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé, nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme, une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de raison?
J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun, ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.
Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à revendiquer le premier prix de capacité.
Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé, qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine. Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames, tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas, semble un phénomène masculin.
Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas, c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.
Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme; il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant, original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des opinions reçues, ni des traditions séculaires [54].» Il éclate, il innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin. L'intelligence créatrice, voilà le génie.
[Note 54: ][ (retour) ] La Psychologie des sexes. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 419.
Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter, d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même, hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du génie?
Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées (l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»
En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «Jérusalem délivrée», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la «Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant, ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope, l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?
Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la science, est sorti d'un cerveau masculin.
Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes, conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et, parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la musique [55].»
[Note 55: ][ (retour) ] La Psychologie des sexes. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 419.
Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence supérieure de l'espèce est masculine.
III
A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agout nous a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître. Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à mi-côte [56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe, l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul rétablit l'équilibre entre les sexes.
[Note 56: ][ (retour) ] Opinions de femmes sur la femme. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.
La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.
Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque un devoir [57];» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette vie qu'elle console et embellit à la fois.
[Note 57: ][ (retour) ] Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 425.
Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes. Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme. Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent, passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque, rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.
En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid; la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus que nous, elle a le devoir d'être belle.
Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite, bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui s'incarne le génie ou la beauté.
Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!