I

Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous, qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination, l'assimilation et l'imitation.

Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des «lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.» L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité féminine.

Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie. Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination règne, la raison est servante.

Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une «maîtresse d'erreur et de fausseté [59];» au lieu que, ramenée prudemment à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas, c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit vient aux filles».

[Note 59: ][ (retour) ] Henri Marion, Psychologie de la femme, p. 205.

A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes. Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne, se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.

Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement, dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès! [60]» De même, tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention, d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est surprenante.

[Note 60: ][ (retour) ] A. Rebière, Les Femmes dans la science. Opinions diverses, p. 296-297.

Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de l'imitation, elle est inimitable.

Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention, d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine. Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière, inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes, parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active, l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous pouvons opposer les grands «faiseurs».

L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes [61]

[Note 61: ][ (retour) ] La Femme criminelle, chap. IX, p. 171.

II

Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,» comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes, des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée, appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les corriger.

Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain: raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser. Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes, le don de la découverte et le génie de l'invention.

Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides [62]

[Note 62: ][ (retour) ] Psychologie de la femme, p. 213.

Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine, moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut enseignement.

Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit, d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles persuadent mieux.»

D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes. Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment, une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés, dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont inséparables du tangible, du réel.

Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments. Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»

Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un sujet à coordonner une matière.

Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras. Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines, mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil. Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.

Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent finir [63]

[Note 63: ][ (retour) ] Cité par A. Rebière, Les femmes dans la science. Opinions diverses, p. 294.

A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées, «leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création commence.»

Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte raison chez les femmes.

III

Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique, pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante, c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier, l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que celle de la femme relève du «mode mineur».

De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion, auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse, mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité, diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les choses sans s'y empêtrer.»

Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes, faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent l'âme sombre et le verbe amer.

Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation, sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la prudence sous les traits de Minerve.

Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif, l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.

Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire. Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde. Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu. Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de la vocation intellectuelle de l'homme?