I
Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation, d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement son genre et son style.
De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses: leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt.
Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de l'interprétation.»
Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un talent exquis.
II
On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique? C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique, géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de pharmacie.
L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes. Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie, l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité, font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire [65].
[Note 65: ][ (retour) ] C. de Néronde, l'Observatoire de Paris. Revue illustrée du 1er novembre 1896.
Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.
En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice, inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie souverain.
Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté, c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence; elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte; le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement, les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement sentir et aimer.
Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points, de trop grandes espérances d'avenir.
III
Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences, l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres facultés de l'esprit féminin.
En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution, cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette verbosité est fille de la sensibilité.
Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles manqueraient un lien et un écrin.
La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes». C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres, sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est, aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut. On peut être académicien, hélas! sans être immortel.
Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau, et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a plus de sensibilité que de littérature.
A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue», je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. «Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu. Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère. Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle les célestes nuées, les divinités des oisifs [66].»
[Note 66: ][ (retour) ] Opinions de femmes sur la femme. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.
Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles sont trop émues au moment où elles écrivent [67].» Ce jugement est encore de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet, ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.
[Note 67: ][ (retour) ] Jules Lemaître, George Sand et les femmes de lettres. Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.
Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.
IV
Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie, c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur; c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe libéré retrouvera intacte sa germination interrompue [68],»--j'ai peur que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée dans la poursuite d'une virilité insaisissable!
[Note 68: ][ (retour) ] Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.
Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance involontaire de notre mérite littéraire.
Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes. Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes les plus aventureuses?
Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que, dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier! Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien, n'est-ce pas, toute notre société?
«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.
L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile. Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.
Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin. Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine. Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.
Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon. Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition, en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.
V
Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.
D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme identité de capacité intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre en un seul type: ce qui est contre nature.
Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point me semble résulter de tout ce qui précède,--simple égalité de capacité intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.
Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes d'intelligence une équivalence sociale? Je suis tout disposé à le reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine. Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.
Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux? Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.
Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie, ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables. Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives, qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie et perpétuer l'humanité.
Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari et de surveiller l'éducation de ses fils.
Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et, pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle. Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme, qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!
Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide, plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible, plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.