I
En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière, plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute humilité. En veut-on des preuves?
D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377 femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que de coquines.
Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin: après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26 novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les femmes soient dévouées!»
N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret. Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises, toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle «s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et morale [138].»
[Note 138: ][ (retour) ] La Femme moderne par elle-même, loc. cit., p. 843.
Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion, sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici: «Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.
Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu, en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la tendresse.
Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est point donné aux hommes de reproduire également.
II
Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines, aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie, elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures aspirations et des généreuses vaillances.
Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve? Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage. Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions morales.
Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes. Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places respectives.
C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur «autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre «faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. Vae soli! L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes; et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection, élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins, veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de l'humanité!
III
Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui. Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde, c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure, l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance, les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de mannequin aux couturiers.
Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame, la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la plus grande plaie de notre époque, c'est la démoralisation de la femme par le luxe. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir, par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait, suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot [139];» bref, ce féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux. Tous les hommes de sens y applaudiraient.
[Note 139: ][ (retour) ] Feuilleton dramatique du Journal des Débats du 5 juillet 1897.
Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que, pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.