I

Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes françaises gagnent leur vie en travaillant.

Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants. La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des usines.

Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour. Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.

Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.

Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler pour vivre.

II

Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, ad pompam et ostentationem. Aujourd'hui la République distribue la même instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?

La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user? Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés. Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique des choses.

A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible du psychique au juridique [140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un accroissement de droit.

[Note 140: ][ (retour) ] Lettre citée dans la Faillite du mariage de M. Joseph Renaud, p. 33.

Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un idéal, mais une fatalité.

Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie pourrait-elle suivre?

III

Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la religion ou l'industrie.

Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et l'artiste?

Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors. Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense aux offices de la vie publique.

Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles, l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier 1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P. Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires disséminées à travers le monde.

Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui, sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en pénitenciers.

Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont comme frappées de «mort sociale [141]». Que si jamais, par hypothèse, on fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.

[Note 141: ][ (retour) ] Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, op. cit., p. 290.

Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste, baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire, étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs négresses [142]

[Note 142: ][ (retour) ] Kaethe Schirmacher, Journal des Débats, du 4 septembre 1896.

Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.» De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline constante les a écartées de la chaire et de l'autel.

A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles amies?

Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite considération.

IV

Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée. Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont manqué leur vie.

On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.

Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or, voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié moins.

A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que la revendication de leur honneur et de leur pain.

Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque, honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?

On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,» ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.

Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur, cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.

Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la montagne qu'elles oublient.

Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.