I

Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait. Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais, si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la rendre meilleure.

«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente, fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.

Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France, notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct, attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari, dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple, modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes sont folles!»

Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès, à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.

II

Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface, mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général, nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté, qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction, beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et plus tranchante.

En deux mots, ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement au mariage pour abaisser l'homme dans la famille. Tout le féminisme est là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications, les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un grand journal, la Fronde, dont les projectiles sifflent chaque jour à nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que, chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.

III

Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent. Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre travail.

Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître, réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et de s'épanouir.

1º Elle souffre d'une infériorité intellectuelle; car les jeunes filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux choses de la vie et aux clartés du savoir.

2º Elle souffre d'une infériorité pédagogique, parce que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle que pour l'homme.

3º Elle souffre d'une infériorité économique, puisque le travail de la femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail masculin.

4º Elle souffre d'une infériorité électorale, parce que, citoyenne ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix dans les conseils de la nation.

5º Elle souffre d'une infériorité civile, puisque la capacité de la femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.

6º Elle souffre d'une infériorité conjugale, l'épouse étant, depuis des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la domination souveraine de l'époux.

7º Elle souffre enfin d'une infériorité maternelle, si l'on songe que les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père avant d'être soumis à la sienne.

Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que «la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de femme [1]

[Note 1: ][ (retour) ] Jules Bois, La Femme nouvelle. Revue encyclopédique du 28 novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, passim.

On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à marcher au calvaire.

Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en 1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive et les soumettre à un sérieux examen.

En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions générales qui correspondent à nos deux séries d'études.

Dans la première, la femme poursuit: 1º son émancipation individuelle, en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la science; 2º son émancipation sociale, en revendiquant une plus large et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.

Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son émancipation politique, en conquérant le droit de suffrage; 2º son émancipation familiale, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.

Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'instruction et de travail: voilà pour son émancipation individuelle et sociale; d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'État et du ménage: voilà pour son émancipation politique et familiale.

Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement, avec quelque détail, ses tendances et ses aspirations, ses groupements et ses manifestations, l'expérience démontrant qu'une nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se propage en des milieux plus variés et plus étendus.