I

Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se vouer au bonheur d'un seul.

On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques, protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.

Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser, pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de tenter une grande âme.

Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos «Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.

Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance des nouveau-nés et des nourrices.

Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une «agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.

Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur action les commissions scolaires et les comités de surveillance des asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice, l'intempérance et l'ivrognerie?

Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc, sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce féminisme chevaleresque est celui des saintes.

II

D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M. Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance publique [143].

[Note 143: ][ (retour) ] Rapport de M. Jules Lemaître sur les prix de vertu: novembre 1900.--Voir aussi la Fronde du 12 septembre 1900.

Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le besoin et le plaisir de donner.

Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes, verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.

Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner. Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au redressement de toutes les iniquités.

III

Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles. Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les servantes.

Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la basse-cour.

Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante: «Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme sans entrailles méritait d'être servie par des furies.

Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure. Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.

On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.

Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer) les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus vite de ce fléau domestique.

Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer l'injustice du sort.

On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation. Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un jour.

Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une «Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère, de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la «fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.

Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et lâche remplacera l'inquisition à domicile [144]. On ne saurait vraiment imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des domestiques.

[Note 144: ][ (retour) ] Congrès international de la Condition et des Droits des femmes. Compte rendu sténographique de la Fronde du 7 septembre 1900.

IV

Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement, comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins malheureuses. A cela, quel remède?

Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple, le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M. Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.» C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les épouses et les mères.

C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie, maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure. C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.

L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris, sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le «Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se retrouveraient chaque dimanche en famille.

Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté, dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut, il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait, conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est pas qui la défende.»

Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille professionnelle [145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle, en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de celles qui les font [146]

[Note 145: ][ (retour) ] Bulletin du Musée social du 30 juin 1897, circulaire nº 14, série A, pp. 271-283.

[Note 146: ][ (retour) ] Comte d'Haussonville, Salaires et misères de femmes, pp. 212 et suiv.

En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la pauvreté.

V

Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité menaçante.

Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui. Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde plus de justice et plus de solidarité.

Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites, l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal, d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.

L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».

Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous serons les amis de l'humanité.

Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des choses qui est la justification humaine de la moralité, nous ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de travailler à notre propre bien.

Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre et pour premier devoir de durer.

Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser, «il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide collectif [147].

[Note 147: ][ (retour) ] Voir une étude de M. René Doumic sur le théâtre. Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1898.

Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir. Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de France.

Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie. Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français, c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.

Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de nouveaux fruits de bénédiction.

A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.