XI

Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu.

La maison suivait son train accoutumé.

Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses.

Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les bœufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche.

Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques.

Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph.

L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes, en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois d'août qui commençait.

Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans l'air balsamique de la campagne.

Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu.

Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche d'avant.

Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.

Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux de ses filles.

On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.

Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne se sentait pas le plus fort.

Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient péniblement, trop jeunes encore.

Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du poissonnier devenu villageois.

Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux brûlés, le passage des deux cavaliers.

D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières, elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.

Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se comprenaient à merveille.

Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.

Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre; qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction qui les réunirait.

On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de Chazolles.

Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par un poignet d'une aristocratique délicatesse.

Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de son côté.

Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait.

Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage, dont elle avait à loisir pris les dernières leçons.

Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts les plus dépravés.

Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière.

—Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence. Qu'est-ce qu'elle fait?

—Rien.

—C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes, madame Pivent?

Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait tout de même, avec un étranglement qui passait:

—Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite. Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma sœur Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle. Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles.

Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.

—Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une écrevisse entre ses doigts.

Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui avaient prise.

Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa sœur, mais elle se taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute maternelle.

—Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre étal, un de ces jolis cœurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père dans les veines et c'est un mauvais lot.

Son blâme n'allait jamais plus loin.

Elle continuait:

—On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres, nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher.

Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée dans des détails lamentables.

Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son—homme—leur avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de l'équille plongeant dans le sable au bord du flot.

On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue.

Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant partout comme un furet.

Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin, plus sec qu'une merluche.

Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son commerce.

A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté.

Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de diriger la barque.

Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches.

Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une tenue extravagante, au moment où ce fantoche,—un poète!—initiait la jeune fille aux principes d'un chahut accentué.

Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui administra une épouvantable volée.

Le poète resta sur le carreau, cassé en deux.

Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours après, expira de colère rentrée.

A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était bon.

Le sang de son père et des Méraud mélangés!

Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron, légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant et solide.

Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond du cœur une immense tendresse, une affection irritée contre cette créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe.

Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver, sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à quelque chose.

La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des halles.

Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait son apprentissage sous les ordres de la poissonnière:

—Brigitte, as-tu vu ma nièce?

Le plus souvent la Morbihannaise répondait:

—Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr.

Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la journée aux yeux émerveillés de la petite bonne.

Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.

Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences d'une salle à manger de millionnaire.

Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante.

Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux n'ont certes pas songé.

Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à laquelle il a fallu un nom nouveau.

Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique comme sa personne ne s'est pas mise en frais.

Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé.

Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur, ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé par ce Brummel maladif et malingre.

Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt, d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais... si on osait.

Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du pschutt.

Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe.

C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au coup d'œil de ce rejeton d'une race illustre.

Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue des Champs-Élysées.

Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante l'attendait au bord du promenoir des piétons.

Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État.

Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la hauteur de l'illustration de sa famille.

Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource: épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le blason dédoré des Charnay.

Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité britannique.

Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.

Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à personne.

Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude, brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son pantalon gris perle à petits coups de ladite canne.

Le lorgnon à l'œil, il dévisageait avec son sourire insolent les femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire qui le croisaient sur l'asphalte.

Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce des formes.

Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui, délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond vénitien à reflets d'or rouge.

Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle, et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou calme.

Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de ne pas connaître.

Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui partit au grand trot du côté des boulevards.

Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M. Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin.

Il en savait assez.

Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes.

—Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes.

Saller fit une grimace:

—Je ne comprends pas, dit-il.

Il comprenait parfaitement.

Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour assidue, sans résultat jusque-là.

Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud se faisait prier.

Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours après,—un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions.

Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à la fête.

Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt.

Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent.

Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en achetant quelques créances sur son heureux rival.

Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie!